‹ Essai sur l'histoire du théâtreChapitre 35 sur 322 · Pierre de Paix ou Dobenas · texte numérisé non relu

Pierre de Paix ou Dobenas

6. Lecoy de la Marche, Extrait des comptes du roi René, déjà cité, p. 60, 170 et 171 ; Gélestin Port, les Artistes angevins, déjà cité p. 75 et 76; Inventaire analytique des archives d'Angers, Documents, p. 345; Archives de l'art français, Documents, t. VI, p. 65-76; Jehan Pelegrin, Traité de perspective, Toul, l5oi.

7. Jehan Poyet était le principal élève de Jehan Foucquet. Voir Grandmaison, op. cit., p. 39; Giraudet, op. cit., p. 338. Comptes de la ville de Lyon de l'année i5oo, liasse n° 157, cités par Jehan Pelegrin dans son Traité sur la perspective.

8. Non seulement, nous disent les comptes, il en avait fait les maquettes, mais encore il avait brossé lui-même certaines parties du décor.

seconde entrée en cette ville, ce sera Michel Colombe1 et Henri Mathieu2 qui remplaceront Poyet. Pour amuser la reine, ils exécuteront des serpents peints et plusieurs animaux, particulièrement un « lyon qui a la barbe et l'estofïè comme un lyon au vif », une tête de Goliath avec des cheveux peints avec une « feinte » qui rend le sang.

Abrégeons ces citations et terminons par la dernière entrée à théâtres, celle de Charles IX à Sens, en i .563- Jean Cousin ', le Michel- Ange français, consacre son talent aux décorations que la ville fait exécuter pour la réception du roi.

Les textes sont si nombreux sur les décorations d'entrées, que les archives seules de la ville de Lyon nous donnent, pour le xve siècle et le commencement du xvic, six cent cinquante noms de peintres décorateurs.

Pour trouver des détails de décoration d'un vrai Mystère liturgique, il nous faut aller au midi de la France, à Romans. En 1009, on y joue

1. Antony Rouillet, Michel Colombe cl son œuvre, Tours, 1884, in-8, p. 5i. Une médaille fut frappée à cette occasion sur les dessius de Michel Colombe; on peut la voir au Cabinet des médailles à la Bibliothèque nationale; elle a été reproduite dans le Trésor numismatique de Charles Lenormant, irc partie, pl. IV, n° 2. Pour le Mystère de Turnus, joué à cette entrée, Michel Colombe lit spécialement le patron du harnais de Turnus. Voir dans les Mémoires de la Société archéologique de Touraine, t. II[, années 1 845- 1 847 , p. 261, l'article de M. Lambron de Lignin intitulé : « Recherches historiques sur l'origine et les ouvrages de Michel Colombe, tailleur d ymaiges du Roy ».

2. Henri Mathieu ne nous est connu que par ce travail. Voir Grandmaison, op. cit., p. 44; Giraudet, op. cit., p. 287. Archives de la ville de Tours, pièces de l'année i5oo. Nous ne l'avons pas trouvé ailleurs.

3. Entrée du roy Charles IX et de la reine Catherine de Médicis à Sens le i5 mars i5G3, Auxerre, 1882, p. 17 à 3o. Archives municipales de la ville de Sens, année i5Ô2-i563 :

[P. 17] « Du vendredi 12 novembre i562. Maistre Jehan Cousin peintre a esté présentement advisé qu'il sera mené par ceste ville pour voir les lieux et endroits qu'il sera besoin de faire quelque chose de son estât pour ladicte entrée afin d'en faire projet et devis et les rapporter demain. »

[P. 20] « i3 novembre. Après que maistre Jehan Cousin peintre eust rapporté les projets et devis par lui faicts et qu'il eust été ouï sur le prix qu'il en demandoit qui estoit de mille livres, a esté advisé, vu la pauvreté de la ville, affligée de peste et de guerre depuis deux ans, qu'il lui sera baillé six vingt livres tournois pour employer en écussons, arcs de triomphe, etc., le tout à sa discrétion et conscience, et sera logé aux Tournelles pour besoigner et luy sera baillé du lierre, 14 novembre i56î. » Ordre de remettre du lierre à Jehan Cousin et payement de cinquante livres tournois au même.

[P. 21] « 17 novembre i5S2. Seront baillés par le grenetier quatre cents soleils à maistre Jehan Cousin. »

[P. 29] « Du dernier jour de febvrier 1 563 . A esté marchandé à maistre Jehan Cousin, peintre, de faire des arcades et tout à pouriraicler pour l'entrée du Roy, à la charge de luv fournir bois et étoffes hors les painctures et ornemens et de lui payer sept vingt livres tournois. »

[P. 3o] « De même ordonne à Perrot de bailler au peintre Jehan Cousin trente livres tournois pour le traitement de ses salaires. »

LES MYSTÈRES DIALOGUES

le Mystère des trois Bonis. Pour l'événement, on fait venir d'Annonay le peintre François Thévenot1, connu sous le nom de maître Francès. Cet artiste exécute toutes les feincles et les décors; il y travaille durant quatre mois. Thévenot, n'étant pas machiniste, confie le soin d'exécuter les trucs ou les fcinctes en fer des Mystères à Jean Rosier, horloger de son état à Annonay2; c'est lui qui monte les treuils, les poulies et tous les appareils de machinerie si estimés alors pour produire les volleries et autres effets de sorcellerie incompréhensibles pour l'auditoire.

Les exemples sont assez nombreux pour attester que la décoration des principaux Mystères fut l'œuvre des meilleurs peintres et que ces artistes, variant leurs genres de production à l'infini, les dessinaient en miniatures, et les traduisaient ensuite en de gigantesques décorations exécutées à la brosse, à gros effets, mais probablement sur des études aussi minutieuses que les planches des manuscrits. Un peintre ne croyait pas s'abaisser en quittant la peinture d'un tableau et en peignant une bannière, un écusson,ou même en coloriant les sculptures d'un autre artiste3.

Il n'est pas inutile de noter que chez ces maîtres primitifs, créateurs de l'Ecole française, le principe de l'unité de l'art était en pratique de la façon la plus large.

Gomment s'exécutaient ces décors, aussi gigantesques que ceux de l'Opéra moderne? Il n'existait point alors d'immenses ateliers où des spécialistes dessinent avec un fusain attaché au bout d'un bâton et peignent avec des pinceaux qui ressemblent à des balais des toiles tendues par terre, sur lesquelles ils marchent pour aller d'un point de leur travail à un autre. Car c'est ainsi que s'exécutent de nos jours les toiles d'après des modèles exactement faits sur de petites maquettes. Il n'était pas possible de trouver dans les petites maisons du xvc siècle, s'élevant dans des ruelles étroites, avec des toits proéminents qui rejoignaient souvent ceux de la maison située en face, des locaux considérables. C'était sur les échafauds mêmes, tendus de toile ou de papier, que les peintres brossaient leurs décors, d'après des miniatures modèles*. Pour

i. Ulysse Chevalier, Mystère des trois Doms, déjà cité, p. 21. François Thévenot était, du reste, un peintre émérite, auteur de plusieurs tableaux commandés par la ville de Romans et pour la maladrerie de Voley. Il était également graveur; on connaît de lui plusieurs médailles, et en i536 il dressait le plan de la ville de Romans.

•}.. Ulysse Chevalier, ibid.\ p.

3. Voir Gazette des Beaux-Arts, année 1890, 20 semestre, deux articles de M. Henri Bouchot, consacrés à Jehan Foucquet.

4. Cette manière de procéder s'appliquait alors aussi bien à tous les arts décoratifs qu'aux

garantir le travail contre La pluie, on mettait des vélums, et l'on se pressait surtout de terminer. Seules les maquettes des Jehan Foucquet, Poyet et autres s'exécutaient dans l'atelier de ces artistes, qui ne consistait guère d'ailleurs qu'en une chambre, avec un jour un peu meilleur et une fenêtre un peu plus grande donnant de préférence sur le nord.

Les maquettes des artistes pour les représentations de Mystères étaient conservées par la municipalité, non seulement comme un chefd'œuvre, mais aussi comme un objet utile destiné à servir lors d'une nouvelle représentation. Dans beaucoup d'hôtels de ville, on les gardait dans un meuble spécial où l'on enfermait aussi le manuscrit du Mystère sur lequel les acteurs apprenaient leur rôle1.

Avant d'exécuter les décors, les peintres chargés des maquettes les proposaient à la municipalité. Elle les acceptait, ou les refusait, ou exigeait des modifications. Les registres municipaux nous montrent dans plusieurs villes l'introduction des artistes venant présenter leurs œuvres et en débattre le prix avec les magistrats de la ville5.

La peinture des décors de théâtre s'est toujours conservée en France, et, à notre époque, nos décorateurs sont des maîtres incomparables qui rendent les théâtres d'Europe et d'Amérique nos tributaires pour cette partie artistique.

décorations de théâtre. Voir dans les Mémoires de la Société d'agriculture, des sciences, etc.. de r Julie, t. XV, 1849-1830, p. un article de M. Juignard sur un mémoire fourni à des

peintres pour l'exécution de tapisseries représentant les « hystoirès et mystères » de saint Urbain et sainte Cécile pour la collégiale de Saint-Urbain de Troyes : « Frère Didier, jacobin, ayant extrait et donné par écrit l'hystoire de sainte Madeleine, Jaquet le peintre en lit un petit patron sur papier, puis Poinsête la couturière et sa chambrière assemblèrent de grands draps de lit pour servir à exécuter les patrons, qui furent peints par Jaquet et Symon l'enlumineur. »

I. liouliot, Recherches sur le théâtre à Troyes au XV" siècle, et dans les Mémoires de la Société d'agriculture, des sciences... de P.-tuhe, t. XVIII, 1 854. P- 4'9- « On prête les manuscrits du Mystère de la Passion conservés à l'hôtel de ville pour qu'on puisse en faire usage dans la petite salle où ils sont conservés. » Voir aussi : Archives communales d'Amiens. Inventaire de 1488. S. ■>., fol. ?.G r° (communiqué par M. Vinct) : « Ont esté mises en laditte trésorerie deux ligures de Paradis et Infer et du Parcq du lieu et austres choses servant audit mystère en la huche étant en la trésorerie de ladite ville avec les cayers dudit Mystère et aussi de la Vengeance qui sont en icelle huche. »

1. Emile Picot, Pierre Gringore et les Comédiens italiens, Paris, Morgand, 1878, p. ï6 : « Les Italiens ont ce jourd'huy apporté au bureau... des poùrtraits en papier pour les inventions des Mystères qu'ils seroient d'avis estre faits à l'entrée de la Reine Éléonore..., lesquels poùrtraits ont esté vus par mesdils sieurs assemblez et leur a esté demandé quel prix ils voudroient avoir pour faire lesdits mystères, etc.... » (Reproduit par MM. Heuzey et Nuitter dans le Catalogue de l' Exposition théâtrale de 1878, p. 3.)

GG

LES MYSTÈRES DIALOGUES

Les textes précités montrent d'ailleurs tons les grands peintres des xvc et XVIe siècles travaillant à des décors'.

L'art, avec son expression la pins élevée, venait dans ces représentations an secours de la littérature. C'est un fait qu'il importe de mettre en lumière pour repondre à une certaine école critique qui refuse aux artistes français le mérite d'avoir fait de la peinture proprement dite, fresques ou décorations, comme les peintres italiens du xive et du xve siècle. Nous venons de voir, au contraire, que nos miniaturistes et nos verriers s'adonnaient à la grande peinture décorative, à effets puissants, destinée à être vue de loin et à se marier avec de grands monuments, tout comme ils exécutaient de petites miniatures de livres d'heures et de manuscrits. Ce sont là des faits indiscutables, d'une grande importance dans l'histoire de l'art en France2.

1. M. Natalis Rondot signale, dans son ouvrage les Peintres de Lyon (p. 27), plus de cinq ccnls peintres qui ont fait à Lyon, aux xiv% xv° et xvi° siècles, des décors sur les voies publiques et sur les échafauds des Mystères. Nous renvoyons à cet intéressant volume pour la nomenclature de tous ces peintres, dont plusieurs ont joui d'un certain renom.

Nous n'avons trouvé nulle part le nom de Cvlart de Laon, cependant il parait aussi avoir fait des décorations de théâtre, car en i.joo nous le voyons exécuter « 4 grans pièces de toile en manière de grans tappis et faire les patrons de 4 tapicerics », et deux ans plus tard il peint un équipement d'homme à cheval pour la joute destinée au Roi (1402) (Archives de V Art français, t. Y , p. i83). Enfin il fait la décoration pour les obsèques de Henri de Bar ( 1 3y 7) {Catalogue Jpursanvault, p. 1 Jo, n° 822).

2. Pour appuyer celte thèse, il suffit de rappeler la découverte que vient de faire, à Cahors. M. Corroyer, architecte du Mont-Saint-Miehel. Chargé de l'entretien de la cathédrale de cette ville, il découvrit sous plusieurs couches de badigeon une frise considérable couvrant toute la coupole centrale. Cette frise représente le Christ et les douze apôtres, ainsi que divers sujets hiératiques.

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