CHAPITRE X
LES PIÈCES PROFANES ET LES CONFRÉRIES
L'art décoratif et le luxe se développaient donc sur une haute échelle dans la plupart des représentations de province : il en était tout autrement à Paris, où les spectacles ne demeurent pas exclusivement religieux; car à côté des célèbres Confrères de la Passion se créent des sociétés déjeunes gens, étudiants ou autres élèves de la basoche, Enfants sans Souci, etc., qui organisent des représentations de moralités et de farces.
Certaines pièces se donnent en plein air : telles sont les scènes mimées des entrées royales et les moralités ou soties que représentent des étudiants de l'Université sur une place publique, tantôt sous une tente, tantôt sans aucun abri. Les Confrères de la Passion, au contraire, jouent, dès le xvie siècle, dans une salle fermée, c'est-à-dire sur un théâtre, encore fort primitif il est vrai. C'est ainsi que Victor Hugo décrit la représentation du drame de Gringoire au début de Notre-Dame de Paris.
Quelquefois des corporations ou des troupes d'étudiants obtiennent du Parlement l'autorisation de jouer dans la grande salle du Palais, que l'on dispose en théâtre pour la circonstance.
Enfin il y a d'autres confréries que celle de la Passion, qui ont une salle à elles et qui y jouent des Mystères; ce sont, entre autres, les Confrères de Notre-Dame de Liesse et ceux de Saint-Louis, établis à la chapelle Saint-Biaise, à Paris. Les premiers ont un répertoire de petites pièces religieuses qu'ils représentent encore au commencement du xvie siècle. Mais leur mise en scène est peu compliquée, sinon nulle. Leurs spectacles ne doivent être donnés que pour les membres de la confrérie, leurs parents et leurs amis; car ils ont lieu dans le local où est fixé le siège de la compagnie; et, quelque important qu'on puisse le
LES MYSTÈRES DIALOGUES
supposer, il ne devait pas permettre un grand déploiement de mise en scène, que, d'ailleurs, l'action des pièces n'exigeait pas. Ces représentations sont surtout une occasion de réunions et de banquets copieux, qui, demeurés légendaires, ont fait attribuer à cette association, plus ou moins religieuse, le sobriquet populaire de « Confrérie aux Goulus1 ».
Ces représentations ne sont pas sans intérêt pour nous. Car les femmes y figuraient sur la scène, et c'est le seul exemple de ce fait que nous ayons constaté à Paris avant le xvne siècle2.
Les Confrères de Saint-Louis doivent mieux faire, puisqu'ils demandent à Pierre Gringoire un Mystère représentant les hauts faits de leur patron et qu'ils le jouent en plusieurs journées. Ce Mystère compte soixante personnages, dont aucun surnaturel, c'est-à-dire ni Dieu, ni anges, ni diables. Tout s'y passe sur terre, et, par suite, la scène doit être unique. C'est la première fois que nous rencontrons un Mystère rompant aussi franchement avec les errements du temps.
On peut conclure de ces faits que les corporations autorisées à jouer des drames relatifs à la vie ou au martyre de leur patron, les commandaient à un auteur et les jouaient le jour de la fête de ce saint, dans un local approprié pour la circonstance, ou en plein air, sur une place, au milieu d'un carrefour ou dans tout autre endroit favorable.
La mise en scène à Paris est donc tantôt en plein air, tantôt enfermée ; mais jamais elle ne prend l'importance de celle des représentations provinciales.
Si plusieurs locaux ont servi accidentellement de salle de spectacle, il n'y eut guère qu'un théâtre permanent à Paris jusqu'au xvne siècle, celui des Confrères de la Passion, d'abord établi au xvc siècle à l'hôpital de la Trinité, ensuite à l'hôtel de Flandre, et enfin, en i548, à l'hôtel de Bourgogne, où devait se constituer, en 1612, le théâtre des Comédiens royaux.
En i3o,8, ils étaient déjà établis à Saint-Maur : ils y avaient un théâtre stable, formaient une troupe permanente, donnaient des représentations régulières, « farces, vies des saints ou autres et la Passion de Notre- Seigneur3 ».
En 1402, ils avaient loué aux Prémontrés la grande salle du rez-dechaussée de l'hôpital de la Trinité, situé rue Saint-Denis.