‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 18 sur 90 · VI. La première croisade · texte numérisé non relu

VI. La première croisade

Mais la chevalerie eut ses jours de puissance et de gloire, et fut l’instrument du christianisme pour mettre l’Europe armée au service de l’Eglise. Tandis que la féodalité lutte contre le pouvoir des papes, la chevalerie est entraînée par ses maximes généreuses à défendre Jésus-Christ opprimé. La croisade, qui n'était pour les multitudes qu’un immense acte de foi, était au début, pour l’aristocratie, une brillante action chevaleresque. Le redressement d’une grande iniquité, la délivrance d’un tombeau, la défense des pèlerins désarmés, le châtiment des oppresseurs du Christ et des fidèles, tels sont les nobles attraits qui entraînent vers l’Orient l’élite des sociétés nouvelles. L’histoire des croisades est l’histoire même de la chevalerie. On n’avait pas vu jusqu’alors une guerre désintéressée, le sang répandu pour une idée, une foule d’hommes allant chercher loin de leur patrie et de leurs intérêts un périlleux devoir à remplir. Quand Rome envahit l’Asie, la sagesse intéressée du sénat a prévu et dirigé les coups ; quand l’Europe moderne attaque l’Inde et la Chine, nos commerçants ont calculé l’avantage de la guerre ; le bien-être des nations l’a ordonné. Ici rien de semblable; une croyance a tout fait, un mouvement d’enthousiasme a précipité les armées. C’est un moment unique dans l’histoire du monde; c’est un interrègne

rempli par la foi entre les desseins de la politique et les calculs de l’industrie.

Née six siècles après celle de Jésus-Christ, la religion de Mahomet était déjà défaillante, tandis que le christianisme, plein de jeunesse et de vigueur, était l’âme de l’Europe. Vers le xie siècle, ce n’étaient plus les Arabes qui possédaient la terre sainte, et d’ailleurs les Arabes ne repoussaient pas les voyageurs chrétiens. Adoucis par leurs rapports avec l’empire grec, ils accueillaient sans trop d’exactions les nombreux pèlerins qui accomplissaient ce voyage à Jérusalem, où le moyen âge tout entier voyait un’gage assuré de salut. Mais les Turcs avaient partout renversé la domination arabe. Cinq empires étaient sortis de leur invasjon, et la moins civilisée de leurs tribus avait pénétré jusqu’à Jérusalem. Ce fut alors que l’acfiès du tombeau de Jésus-Christ devint presque impossible et dut être payé des derniers outrages. Déjà le calife fatimite Hakem, qui se proclamait l’incarnation de la Divinité, avait imposé les plus dures épreuves aux pèlerins. Le sultan Malek-Shah dépassa encore ses exigences, et les pluà tristes récits allèrent entretenir l’indignation de la chrétienté. En même temps, un dernier transport de fanatisme agitait les populations musulmanes; ce n’était plus l’impulsion de la conquête religieuse, mais un ardent mysticisme, une soif inextinguible des plaisirs sensuels offerts aux croyants, un goût contagieux pour l’extase, et, par-dessus tout, un dévouement aveugle et sanguinaire aux chefs de sectes, qui agissaient en représentants de la Divinité et en dispensateurs des voluptés de l’autre vie. Ce fut contre ce der-

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nier effort de la foi musulmane que vint se heurter l’enthousiasme religieux des croisades.

Les croisades devaient inévitablement sortir de ce perpétuel froissement entre les deux religions dont Jérusalem était le théâtre. Nulle pénitence n’était plus fréquemment imposée que le pèlerinage en terre sainte. Chaque province , chaque ville avait ses pèlerins, et parfois ses martyrs. C’est en vain que les Pisans avaient eu l’idée d’apporter par mer de la terre prise à Jérusalem, afin de détourner à leur profit, vers le Campo-Santo, le courant des pèlerinages. La ville sainte restait le but des âmes pieuses, et le désir de la reprendre aux infidèles était devenu le rêve habituel des chrétiens. A.u milieu de cette grande lutte entre l’Eglise et la féodalité, dont nous raconterons l’histoire, Grégoire VII avait déjà pensé à détourner contre les infidèles cette ardeur guerrière et chevaleresque qui menaçait la vie de l’Église. Sylvestre II avait déjà exprimé le même désir et mille autres voix l’avaient répandu dans l’Europe chrétienne. La tendance des âmes était générale, une impulsion devait suffire pour tout précipiter.

Cette impulsion ne se fit pas attendre. Un homme, simple et enthousiaste, un ermite de Picardie, du nom de Pierre, alla en terre sainte et revint indigné de l’asservissement des pèlerins. Le moment était favorable; l’esprit d’aventure était partout; l’audace heureuse des Normands avait excité une émulation générale. Le pape Urbain II convoqua un premier concile à Plaisance, et un seconda Clermont; Pierre l’Ermite y parla et la croisade fut résolue par acclamation. Cette

profonde secousse descendit jusqu’aux derniers rangs du peuple, surtout en France. Ce fat seulement en ce pays que la population tout entière s’ébranla, qu’un transport irrésistible de foi courageuse fit devancer aux masses l’ordre des chefs, et les lança à l’aventure sur le chemin de Jérusalem. Hommes, femmes, enfants partirent; ni vivres, ni argent, quelques armes à peine; pour chefs, des hommes ignorants et pleins de foi, Pierre l’Ermite, Gauthier sans Avoir; pour guides, une oie et une chèvre. Une confiance illimitée en Dieu et en la justice de sa cause animait cette multitude ; elle se souvenait des Hébreux en marche pour la terre promise et attendait à chaque pas un miracle. Triste et touchant spectacle, qui nous donne, mieux que tout le reste, une juste idée de cette époque, de la ferveur naïve de ces âmes, de la vivacité de leurs impressions, et de la plénitude de leur foi.

La force des choses rendit stérile tant d’enthousiasme. On vécut de pillage, et l’on s’aliéna les populations tranquilles. Cette foi même avait ses défauts et ses périls. Les juifs des bords du Rhin furent égorgés par la croisade populaire, pour qui la Passion du Christ était un fait tout récent, un crime qui criait vengeance. Quelques milliers d’Allemands grossirent cette foule, qui dévastait tout sur son chemin, et qui ne put traverser la Hongrie qu’en se faisant décimer par une population moins civilisée encore. L’empire d’Orient reçut avec inquiétude les restes de cette expédition malheureuse, et les embarqua en toute hâte pour l’Asie, où les Turcs les anéantirent. Ainsi se termina la croisade populaire, la plus désintéres-

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sée et la moins sage de toutes. L’Europe féodale s’émut à son tour.

Le concile de Plaisance n’ébranla pas l’Italie, où les Normands seuls prirent une part active aux croisades ; mais la France, que ne refroidissaient pas , comme l’Italie, le commerce, les lumières et les traditions de l’antiquité, se souleva tout entière après le concile de Clermont. Les envoyés de l’empereur Alexis avaient parlé après Pierre l’Ermite et avaient éveillé, par de riches peintures, les désirs des chevaliers. Pour plusieurs, l’Orient était le théâtre où devaient se renouveler les fructueuses expéditions des Normands. Aucun roi ne prit part à cette croisade, qui resta exclusivement féodale. Le plus puissant des chefs était Raymond, comte de Toulouse, plus politique qu’enthousiaste et suspect à ses compagnons. Robert Courte-Heuse, de Normandie, le comte de Vermandois , étaient de sang royal et avaient fait leurs preuves d’ambition. Godefroy de Bouillon avait pris une part aux guerres de l’empire contre le saintsiège. Il était entré dans Rome avec le drapeau de l’empereur, et un pieux repentir, autant que son ardeur chevaleresque l’avait jeté dans la croisade. D’une force et d’une valeur singulières, d’une piété fervente, il était le modèle de cette chevalerie que le saintsiège, menacé dans son indépendance, voyait avec joie s’élancer sur l’Orient. Un digne fils de Robert l’Avisé, Bohémond, auquel son père n’avait laissé que la principauté de Tarente, alla chercher fortune avec la croisade et y représentait le caractère normand; son neveu, Tancrède, devait s’enrichir au pillage de

Jérusalem. Malgré ce mélange de passions religieuses et de désirs mondains, cette grande armée chevaleresque était animée d’un sincère héroïsme et prête à tout supporter pour le Christ. Elle montra dans ses dures épreuves qu’elle avait gardé quelque chose de la confiante ferveur des premiers croisés.

Les Grecs ne virent pas arriver sans terreur cette nombreuse armée, lorsqu’elle eut traversé l’Allemagne. Les souvenirs désastreux de la croisade populaire pesaient sur celle des chevaliers. Ceux-ci, inquiets de la défiance des Grecs, prenaient pour des empoisonnements les effets de l’intempérance et du changement de climat. Ce fut un curieux spectacle que le rapprochement de la rude fierté féodale et de la vaine pompe byzantine. La guerre faillit en sortir, et l’empereur se hâta de se délivrer de ses alliés. Il paya en riches présents la rançon de Constantinople, et eut même l’habileté d’amener les croisés à lui faire' hommage de leurs futures conquêtes.

Nicée s’offrit la première à l’invasion. Elle allait succomber, lorsque des Grecs entrés dans la place persuadèrent aux habitants d’échapper aux barbares d’Occident en arborant l’étendard de l’empire. Les croisés levèrent le siège en murmurant, et s’enfoncèrent dans l’Asie Mineure. Attaqués sans cesse par les Turcs, ils remportaient contre eux des victoires inutiles. La légère cavalerie musulmane ne pouvait entamer les rangs cuirassés des chrétiens, ni ceux-ci poursuivre les escadrons rapides, qui enlevaient, avec les vivres, les éclaireurs et les valets d’armée. Les croisés arrivèrent ainsi devant Antioche épuisés de

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fatigues et de privations. Cette multitude inhabile passa un long temps devant la place, fut de nouveau affamée et tardivement sauvée par les ruses de Bohémond, qui se fit livrer Antioche et qui prétendit la garder. Les croisés, réduits de plus de moitié, ne jouirent pas longtemps du repos et de l’abondance. Assiégés à leur tour dans Antioche, sans vivres, sans chevaux, ils voyaient, du haut des murs, l’innombrable cavalerie des Turcs tourbillonner autour de la ville. Ils semblaient perdus; leur foi les sauva. Un Marseillais, Pierre Barthélémy vit un saint en songe, et apprit de lui que la lance qui avait percé le flanc de Jésus-Christ sur la croix était enfouie dans l’église d’Antioche. On fit une fouille sous l’autel, un fer de lance en fut tiré, et l’enthousiasme rendit à cette foule émue sa première vigueur. On consomme en un jour tout ce qui restait dans la ville; on en sort, on s’élance sur les assiégeants, troublés de l’impétuosité inattendue de cette armée que l’on croyait mourante. La victoire fut décisive. Les croisés firent honneur à une intervention surnaturelle de ce miracle de la foi, et l’on racontait que des troupes d’anges avaient combattu, mêlées aux rangs des chrétiens. L’armée délivrée partit pour Jérusalem ; mais le monde féodal portait partout avec lui ses passions et ses discordes. Les chefs se disputaient les villes et le butin ; les pauvres de l’armée démolirent quelques villes pour assurer le salut de la croisade. L’égoïsme de quelques-uns était vaincu par la foi du grand nombre.

On arriva enfin au terme de ce long pèlerinage. De tant d’hommes partis pleins d’espérance, trente mille

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à peine purent saluer avec enthousiasme Jérusalem et ses environs désolés. Des sables, des rochers, quelques oliviers sur des collines, une affreuse sécheresse, une ville fortifiée et pleine d’ennemis , voilà ce que cette foule fervente était venue chercher du fond de l'Occident. La piété triompha de tout : des tours roulantes furent construites et portèrent les croisés au faîte des remparts. La ville fut emportée d’assaut le vendredi saint et inondée de sang. Juifs, musulmans, tout fut tué; les chevaux avaient, dans la mosquée, du sang jusqu’au poitrail , et le carnage ne fut suspendu que le temps d’aller s’agenouiller, avec des torrents de larmes, au tombeau du Christ, Les vainqueurs le pleuraient et le vengeaient en même temps; il leur semblait tomber tout à coup dans la Jérusalem d’Hérode et de Pilate. Ainsi s’était conservée dans l’Europe féodale la foi naïve et brûlante de l’Europe barbare, l’ardeur de Clovis s’écriant, lorsqu’il entendait le récit de la Passion : « Que n’étais-je là avec mes Francs ! » Godefroy fut élu roi de Jérusalem ; il refusa ce titre, prit le nom de défenseur et de baron du Saint- Sépulcre, et étendit l’organisation féodale sur ce petit royaume. Quelques conquêtes l’agrandirent sans en rendre l’existence plus assurée. L’ordre de Saint-Jean de Jérusalem et celui des Templiers furent fondés pour la défense de ce faible État chrétien, perdu au milieu de l’Asie. Si la croisade n’avait eu d’autre fruit que cette éphémère conquête, tant de sang eût été inutilement versé pour l’humanité; mais c’est dans le rapprochement de l’Europe et de l’Asie, c’est dans l’union plus étroite de la société européenne, c’est dans le

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secours qu’elles apportèrent aux progrès des communes et de la royauté qu’il faut voir les utiles résultats des croisades; c’est par ces effets indirects et durables qu’il faut juger ce grand mouvement des peuples germaniques.

VH. tes dernlèrf* croltadm.

Les croisades qui suivirent ce premier élan du peuple et des chevaliers furent plutôt des expéditions politiques conduites par les rois que des actes de foi déterminés par l’enthousiasme de la foule. Cinquante ans après la prise de Jérusalem, l’empereur Conrad et Louis le Jeune entreprirent une croisade ; saint Bernard la prêcha. Eloquent, impérieux, influent sur l’Église et dans la chrétienté, représentant illustre de cette réaction monastique dont nous apprécierons bientôt la grandeur, saint Bernard offrait avec l’obscur promoteur de la première croisade un frappant contraste. Les chefs étaient aussi plus élevés; mais les âmes étaient moins pures, les motifs plus humains. Il y avait au fond de l’Asie un état féodal à sauver, an comté d’Edesse, un duché d’Antioclie, un marquisat de Tyr. Il y avait des fautes à racheter : pour le roi de France, l’incendie meurtrier d’une église à Vitry-le-Français. Conrad partit le premier avec les Allemands , Louis VII le suivit avec son armée ; tous deux traversèrent l’empire grec. Les Allemands furent égarés par les Grecs et détruits dans les défilés du Taurus. Les Français s’engagèrent dans le désert et y

périrent. Ce fut en pèlerins que les deux plus grands rois de la chrétienté visitèrent Jérusalem, et Louis ne revit la France que grâce aux Normands de Sicile, qui le tirèrent des mains des pirates grecs.

Le royaume de Jérusalem allait disparaître. Le sultan de Syrie, Noureddin, avait eu son meilleur général pour successeur. Saladin s’empara de l’Egypte, enveloppa les chrétiens, les soumit à un tribut et prit Jérusalem. L’Occident fut réveillé par cette injure. C’était encore le moment d’un triomphe pour l’Eglise. Le pape Alexandre III venait d’accabler, après une longue lutte, le plus grand souverain de la chrétienté, Frédéric Barberousse. Le saint-siège détourna encore une fois contre l’Orient l’inquiète féodalité qui menaçait de l’engloutir. Deux autres rois se croisèrent, Philippe- Auguste et Richard Cœur de lion, le plus avide, le plus cruel, mais aussi le plus brave successeur de ces rois normands qui opprimaient les Saxons d’Angleterre. Ce dur guerrier devait laisser en terre sainte un long et terrible souvenir. « Est-ce que tu vois le roi Richard? » diront longtemps après lui les musulmans aux chevaux qui bronchent.

Les Allemands partirent encore les premiers, et toujours par terre. Frédéric plus habile, et plus ferme que ses prédécesseurs, triompha des difficultés de la route et de la malveillance rusée des Grecs; il battit les Turcs, arriva heureusement en Cilicie, et périt pour s’être jeté, baigné de sueur, dans un torrent glacé. Son armée se dispersa ; c’est à peine si cinq mille hommes parvinrent avec son fils devant Saint- Jean-d’Acre. L’importance de cette place, la clef de

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rOrient, avait frappé les deux parties. Philippe-Auguste et après lui Richard arrivèrent, et la ville se trouva investie par trois armées.

La discorde était dans le camp chrétien. A l’anarchie féodale s’était jointe la rivalité de deux rois, que Tancrède de Sicile, menacé de se voir dépouillé par Richard, avait allumée pour son salut. La hauteur du roi d’Angleterre était odieuse à ses alliés*, le duc de Souabe était parvenu à forcer un rempart et y planta sa bannière ; Richard la fit jeter dans un fossé. Mais la brillante bravoure de Richard faisait le prestige de l’armée chrétienne : les neuf batailles livrées par Saladin sous les murs de Saint-Jean-d’Acre furent autant de triomphes pour Richard, admiré des deux armées. Le roi de France, mécontent de son rôle secondaire et plein de desseins ambitieux contre le roi d’Angleterre, partit après la prise de Saint-Jean-d’Acre. Richard continua quelque temps cette guerre stérile ; et, lorsqu’il en eut compris l’inutilité, il ne voulut point revenir sans avoir vu Jérusalem; il pénétra donc avec quelques cavaliers jusqu’à la ville sainte et se voila la tête*en l’apercevant. Il obtint cependant que l’entrée en serait désormais accordée aux pèlerins, et revint tristement en Europe, où la captivité l’attendait.

Sons le nom de croisadte s’accomplit ensuite cette singulière expédition qui mit un comte de Flandre sur le trône de Constantinople. Prêchée par Foulque, curé de Nenilly, conduite surtout par la noblesse de Flandre et de Champagne, inélée d’un grand nombre d'aventuriers, cette croisade n’avait besoin que d’une occa-

sion pour changer de but. Il fallut demander à Venise des vaisseaux et les payer lorsqu’on les eut obtenus. Tout l’or des croisés n’y put suffire : ils offrirent leur épée et allèrent prendre Zara pour la république vénitienne. Un prince grec vint alors au camp des croisés, et, se plaignant de l'usurpation de son oncle, acheta leur secours pour remonter sur le trône de Coustantinople. Les Vénitiens poussèrent aussi les croisés à cette entreprise qui ouvrait un champ nouveau à leur commerce, et le marché fut conclu. Ce fut un étrange spectacle que l’arrivée de cette flotte immense partie pour combattre les musulmans et venant assiéger les chrétiens de Constantinople. Les Occidentaux furent d’abord effrayés de la grandeur de cette cité magnifique, de la brillante et nombreuse armée qui les attendait rangée en bataille; mais cette armée immobile les laissa paisiblement débarquer, et, à leur approche, tourna bride et s’enfuit. La ville, imprenable par ses seuls remparts, fut livrée par les amis des Vénitiens; le nouvel empereur , établi par les croisés, dépouilla pour eux ses sujets sans satisfaire ses alliés. Un soulèvement le renversa; un nouveau prince fut soutenu par les Grecs contre les croisés ; mais ceux-ci redevinrent bientôt les maîtres ; la ville fut pillée , incendiée ; d'inestimables richesses , échappées aux barbares , furent détruites par des mains chrétiennes , et l’empire lui-même fut partagé comme un butin. Dandolo, doge de Venise, l’aventurier Boniface de Montferrat, et Baudouin, comte de Flandre, prétendaient au trône; ce dernier l’emporta et devint empereur de Eomanie. Une partie de Constantinople , l’Archipel ,

les côtes du Bosphore, furent donnés aux Vénitiens, qui s’intitulèrent seigneurs d’un quart et demi de l’empire; Montferrat fut roi de Thessalonique, Villebardoin duc de Thrace, d’autres ducs d’Athènes, d’Achaïe. La féodalité s’étendit sur toutes les parties de ce nouvel empire, qui, assiégé par les barbares et par les Grecs de Nicée, ne devait durer que cinquantesept ans.

La quatrième croisade n'avait été qu'un roman de chevalerie, la cinquième faillit aboutir à une résurrection du royaume de Jérusalem. Jean de Brienne etsescompagnons, aidés par le roi de Hongrie, prirent Damiette, et, menaçant l’Égypte, arrachèrent aux musulmans des propositions favorables que repoussa le légat du pape. Le Nil déborda peu après et chassa les chrétiens. Cependant le grand mouvement de l’invasion des Mongols poussa bientôt vers l’Égypte des hordes tartares, qui effrayèrent le sultan Malek-Kamel et lui firent accepter les conditions que lui imposait Frédéric H, parti pour une sixième croisade. Le royaume de Jérusalem fut un instant rétabli ; mais, les musulmans devinrent les alliés des Tartares, reprirent Jérusalem, et l'état de l’Égypte était bien changé lorsque Louis IX, roi de France, s’embarqua pour une nouvelle croisade. La piété du prince en était la seule cause ; ni le peuple, ni le clergé, n’avaient pris part à ce mouvement, et la féodalité française n’avait fait qu’y suivre son chef.

L’armée chrétienne était imposante et son impulsion sembla d’abord irrésistible. Damiette fut emportée d’assaut au milieu des flammes et devint le point de départ de la croisade. Mais le climat, la débauche,

les privations, l’indiscipline et, par-dessus tout, les lenteurs et les hésitations des chefs détruisirent l’expédition victorieuse. La retraite elle-même devint impossible ; ce qui avait échappé à la peste et à l’ennemi fut fait prisonnier. La restitution de Damiette, l’immense rançon payée pour le roi, la perte d’une magnifique armée, tels furent les résultats de cette entreprise que les sages du temps avaient condamnée. Une dernière croisade fut encore tentée , contre le sentiment général, par le même homme et avec le même peuple. Louis IX mourut à Tunis , avec une résignation héroïque; et la France, qui avait marché la première aux croisades, eut la gloire de les terminer.

| VIII. Résultat dira croisade*».

Tel est le rapide tableau de ces guerres saintes qui excitèrent si vivement l’imagination de nos aïeux. Elles ont duré deux siècles, presque sans intervalle, car des expéditions continuelles de pèlerins armés ont rempli ce long espace, et les plus importantes par le nombre des hommes ou par le rang des chefs ont seules été recueillies par la postérité. Que d’hommes, que de richesses consumés dans ces entreprises, et combien taut de sacrifices paraîtront stériles, si l’on ne considère que leur effet immédiat! La fondation de deux royautés éphémères, dont il ne restera pas vestige, l’établissement de quelques ordres de chevalerie, qui, les uns à Chypre, les autres à Rhodes, continuent obscurément la croisade, tandis qu’un autre va civiliser les rives de la Vistule et reculer de ce côté les limites de

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l’Europe chrétienne : voilà donc tout ce qu’a produit un si long et si douloureux effort. Quant à l’ennemi des croisés, il est plus fort qu’avant la lutte ; l’Europe, qui allait chercher les musulmans en Asie , sera ellemême de plus en plus menacée par eux. Les Turcs seront l’effroi de l’Europe du moyen âge ; ils emporteront Constantinople, on les verra sous les murs de Vienne; leur marine sera longtemps sans rivale, et, pendant plusieurs siècles, les descendants des croisés iront souvent ramer sur les galères des pirates de Tunis et d’Alger.

Le grand mouvement des croisades semble donc inutile ; mais sa grandeur même fut féconde et cette agitation universelle fut en elle-même un bienfait. L’Europe fut sillonnée par les armées, l’Asie abordée, parcourue ; les chevaliers français rapportèrent dans leurs petites cités le souvenir de Constantinople, et les impressions de l’Orient; tant de notions acquises par un si grand nombre d’hommes devinrent bientôt générales, et comme si l’Europe entière eût fait ce long voyage, l’intelligence commune en fut agrandie. C est l’honneur et le privilège de notre espèce, que l’homme ne puisse se rapprocher de l’homme sans profit pour le genre humain. Que ce soit le glaive en main et avec le désir de s’entre-détruire, peu importe ! C est déjà beaucoup que de se connaître, et l’on est conduit tôt ou tard à s’entraider. La guerre est malheureusement le premier rapport naturel entre les peuples qui s’ignorent; le commerce vient ensuite, les marchands suivent les soldats, les intérêts s’unissent, et un jour succède à l’antique hostilité le sentiment supérieur de

l’unité de la race humaine. Le conflit prolongé des croisades a dissipé entre les races rivales l’ignorance, pire que la haine. Les héros se sont connus, Saladin et Richard se sont estimés l’un et l'antre; l’homme de l’Occident a retrouvé sous un ciel lointain, ses passions, ses faiblesses et aussi ses vertus.

Quant à l’Europe elle-même, tandis qu’elle semblait faire diversion à son progrès intérieur, elle l’a continué à son insu. En face d’une religion hostile se réveilla ce sentiment de l’égalité chrétienne, que la société féodale tendait à étouffer. Rois, chevaliers, valets d’armée se sentirent tous chrétiens devant l’infidèle, et l’intervalle qui séparait le serf de son maître parut un instant comblé. L’unité religieuse de tous les

portant ses regards au delà des étroites enceintes où la féodalité renfermait lçs hommes, chaque croisé se sentit citoyen d’une plus grande patrie, qui portait ces deux noms, alors synonymes, l’Eglise et l’Europe.

Enfin, si l’on considère quelle devait être, à cette époque, l'œuvre principale de la civilisation européenne et si l’on reconnaît que la lente destruction de la féodalité était le progrès le plus désirable, il est impossible de ne pas voir la part importante qu’ont prise les croisades à ce travail salutaire. C’était l’Église qui avait la première attaqué, pour son salut, le pouvoir envahissant de la féodalité, et les croisades furent autant de victoires pour l’Eglise, qui y trouvait à la fois un témoignage glorieux de son influence et un gage assuré de son repos. La royauté à son tour, devait attaquer 1e système féodal, dans l’intérêt supérieur de

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l’unité de gouvernement et de la fondation des nationalités; les croisades donnèrent à la royauté l’habitude du commandement, l’occasion de jouer un grand rôle et de graves antécédents d’autorité. L’obéissance militaire tend à se confondre avec la fidélité féodale ; le roi devient général sans cesser d’être suzerain. Enfin, la royauté devait trouver un puissant appui contre l’anarchie féodale dans ses associations municipales qui , sous le nom de communes , tendaient à garantir aux habitants des villes la sûreté pour leurs personnes et pour leurs biens. L’accroissement en nombre et en richesse de cette classe d’hommes, qui ne voulaient être ni serfs, ni seigneurs, était mortel à la féodaüté; les croisades forcèrent l’aristocratie à traiter avec ces ennemis naturels, et à vendre à prix d’argent aux communes des droits inconciliables avec la société féodale.

En, résumé, on voit que des croisades mêmes est sorti le remède que réclamait l’état de choses qui les avaient produites. L’ardeur religieuse , poussée jusqu’au désir d’exterminer les dissidents, la féodalité, avide de s’étendre et d’enchaîner un plus grand nombre d’hommes, la chevalerie se tournant peu à peu en goût des aventures et en amour du butin, ont dirigé les croisades ; et celles-ci énervent les haines religieuses, dissolvent la chevalerie et avancent la fin de la féodalité : il semble donc que le plus salutaire effet des croisades ait été d’en détuire les causes.

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