‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 17 sur 90 · V. La chevalerie · texte numérisé non relu

V. La chevalerie

La chevalerie est une chose nouvelle dans le monde. A quoi s’engage ce jeune homme qui, après un jour de jeûne et une nuit de prières, est armé chevalier par son seigneur et par les dames ? Que signiiient cette cérémonie militaire et religieuse, ces symboles réunis du courage et de la piété, cette présence de la femme, appelée comme témoin et comme juge? Pourquoi préside-t-elle ces combats simulés, ces tournois, devenus aussi honorables que les luttes des gladiateurs étaient honteuses ? Que veulent dire ces couleurs sur les armes des combattants, ces hommages des vaincus, cette générosité mutuelle, ces égards décorés du beau nom de courtoisie?

C’est que le mélange des mœurs barbares et de l’esprit chrétien a tout changé, jusqu’à la guerre, jusqu’à l’amour, jusqu’aux formes de ces rencontres meurtrières où la vie d’un homme dépend de la mort d’un Âutre. L’antiquité n’a jamais vu dans la guerre que cette terrible alternative ; elle n’a senti que l’impérieux besoin de la victoire. La guerre antique eut bien aussi son premier âge, elle fut héroïque mais sans être jamais chevaleresque. Au temps même où les armées faisaient cercle autour de deux combattants, comme dans les récits d’Homère, jamais le vaincu ne rougit de demander la vie, ni le vainqueur de la refuser. La prière, la fuite, la ruse ne sont blâmées que si elles sont inutiles, et les dieux en donnent eux-mêmes l’exemple. Lorsque naissent dans le monde ancien la

LA FÉODALITÉ

politique et la grande guerre , l’héroïsme individuel disparaît et la cruauté subsiste. Marius sourit lorsque les barbares l’appellent au combat singulier ; la mort ou l’esclavage attend le vaincu; il doit se tuer, comme Cléopâtre , pour échapper au triomphe , ou le subir, comme Persée et Jugurtha.

Si la guerre antique n’a rien de généreux, l’amour antique n’a rien d’élevé, et surtout nul rapport n’existe entre la guerre et l’amour. Loin de pousser aux grandes actions, l’amour passait alors pour leur faire obstacle. C’est une faiblesse de l’homme ou un arrêt fatal de la destinée. L’amour énerve les héros, fait tomber les rois, dissout les empires; les plus nobles attachements sont périlleux pour le courage ; Andromaque retient Hector près de mourir pour Troie. Le héros antique craint l’amour et en rougit autant que le chevalier s’en pare et s’en honore.

Les mœurs germaniques et le christianisme ont agrandi de ce côté la nature humaine. Le goût de l’indépendance individuelle, l’habitude d’agir isolément et de compter sur soi-même, l’émulation, conduisirent les barbares à considérer le courage personnel, la loyauté guerrière, comme les premières des vertus. L’organisation féodale donna encore un nouveau prix à la fidélité, et en même temps un nouvel attrait à l’indépendance. On en veut la réalité, on en veut aussi l’apparence ; cette indépendance est facile à offenser, prompte à repousser l’offense, et devenue ainsi inquiète, susceptible, elle se confond avec ce sentiment de l’honneur qui est dans l’ordre moral ce que les sentiments de notre conservation est dans l’ordre phy-

s LIVRE ONZIÈME.

sique. L’homme semble alors doué d’un sens nouveau; certaines choses qui ne blessaient pas ses aïeux lui sont insupportables, une injure, une menace, un soupçon, un regard. On ne lèverait plus impunément le bâton sur Thémistocle ; l’antique invective disparaît de l’éloquence. Si l’homme s’est découvert un nouveau droit au respect d’autrui, il a conçu en même temps de nouveaux devoirs, des obligations jusqu’alors inconnues envers lui-même et envers les autres; la ruse lui répugne, la cruauté le soulève, la générosité lui devient naturelle; il met une certaine fierté à ne pas user complètement du droit de la guerre ; la protection du plus faible, le pardon après la victoire, une loyauté scrupuleuse, flattent son orgueil , le relèvent à ses propres yeux; sa conscience devient plus exigeante en même temps que son âme devient plus superbe.

Ce qu’il y a de plus actif dans le christianisme, la charité, s’introduit dans les sentiments chevaleresques et devient une vertu militaire. La défense des opprimés aura ses apôtres errants par le monde, des redresseurs de torts, dont le but est de porter partout la force au secours de la justice. De là, les liens innombrables de la religion et de la chevalerie : cette égale aspiration vers la pureté, cette similitude entre l’écu sans tache et la conscience sans reproche, ces réceptions et ces dégradations solennelles, cette exaltation mystique qui porte en même temps les âmes à des actions héroïques et à des actions déraisonnables, cette confiance saus bornes dans le. triomphe de la justice et dans le jugement de Dieu, qui fait tenter

l’impossible et qui fera renouveler à l’Europe chevaleresque et guerrière ces entreprises à la fois insensées et sublimes, où des apôtres peuvent réussir, où doivent échouer et s’anéantir des armées.

Mais l’œuvre importante de la chevalerie est d’avoir élevé d’un degré le rang des femmes. Le christianisme leur avait déjà donné dans la famille un rôle nouveau et les avait faites, devant Dieu, les égales de leurs époux. La chevalerie leur donne un rôle nouveau dans le inonde, et leur confère dans les mœurs une douce et bienfaisante supériorité. Le grand changement que le christianisme avait opéré dans le mariage la chevalerie l’accomplit, le porta dans le sentiment de l’amour. Elle l’unit étroitement au sentiment de l’honneur, à la bravoure, à la passion de la gloire, et en fit ainsi l’auxiliaire des grandes actions. Mais en même temps l’amour se transforme et s’épure jusqu’à devenir une vertu. L’esprit de sacrifice, d’humilité même, en fait le fond et communique à ce sentiment des délicatesses jusqu’alors inconnues. C’est un culte plutôt qu’une passion ; un culte qui a ses rites, ses formules, son fanatisme et ses martyrs. Des devoirs nombreux en découlent, qui tendent tous à adoucir les mœurs, à développer l’esprit, à épurer les passions, à élever l’influence des femmes, "à la répandre dans les moindres détails de la vie. Une poésie nouvelle naîtra de ce culte et les effets en seront durables. La galanterie, la politesse survivront à la ruine de la chevalerie, et la guerre, devenue chez les peuples modernes toujours loyale et clémente et parfois généreuse, a gardé quelque chose du tournois.

L'amour chevaleresque a enfin ce caractère tout chrétien, de se défier des sens et d’oser les combattre. La pureté en est l'âme , et lui donne un charme nouveau pour l’imagination, en lui permettant d’échauffer les cœurs sans les corrompre. On a ingénieusement rapproché sur ce point les pratiques de la chevalerie des théories de Platon, et malgré des différences réelles, elles ont cette tendance commune d’ériger l’amour en une pure et puissante excitation à la vertu. Aussi rien ne fut plus aisé que de donner à l’amour chevaleresque un objet divin, et dans les ordres de chevalerie , dont la mère de Dieu fut la dame , ou vit cet amour fécond en dévouement, entièrement purifié, sans avoir au fond changé de caractère.

Ce fut donc un noble idéal que celui de la chevalerie, que ce monde où le mouvement et la vie devaient s’associer aux plus mystiques sentiments du christianisme, où les passions humaines devaient s’ennoblir et s’épurer, sans cesser d’être actives. Que cet idéal ne fût jamais atteint, l’histoire suffit pour le montrer; mais le désir de l’atteindre fut la source de biens nombreux dont nous jouissons encore. La chevalerie ne pouvait ni s’établir en paix, ni durer longtemps. La politique du monde moderne, de plus en plus tendue vers l’ordre civil, vers la discipline, 'vers l’organisation régulière des Etats, devait la combattre et bientôt l’étouffer. La guerre même lui devint aussi mortelle que la politique. Crécy, Poitiers, et bien d’autres champs de bataille virent ses brillantes funérailles. Louis XI l’accabla avec Charles le Téméraire, Charles- Quint la vainquit avec François I"; chaque progrès de

LA FÉODALITÉ

l’Europe fut pour elle une défaite ; elle était la fleur de la féodalité et devait disparaître avant sa tige.

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