‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 2 sur 90 · I. liCM barbare». — La Germanie · texte numérisé non relu

I. liCM barbare». — La Germanie

Les temps marqués pour l’avénement du centre et du nord de l’Europe à la civilisation étaient venus, et l’invasion allait accomplir ce que l'empire en décadence n’avait pu que commencer. La civilisation grecque n’avait cultivé et défendu contre la barbarie que le sud

oriental de l’Europe; les Romains avaient porté par les armes jusqu’au Rhin et au Danube les limites du monde civilisé; mais l’épuisement de leur grand empire avait arrêté leur conquête bienfaisante, et ils cessèrent même d’être capables de résister à ce mouvement continuel qui poussait les peuples barbares au sud et à l’occident de l’Europe.

C’était des peuples nomades de l’Asie que partait ce mouvement qui, se communiquant de proche en proche, jetait sans cesse contre les frontières romaines les peuples soulevés de la Germanie. Réduits eux-mêmes à errer dans ces vastes contrées que la nature n’avait point fortifiées comme la Grèce et l’Italie, ayant des mœurs conformes à leur situation précaire, ces peuples n’avaient pu développer leur heureux naturel et leur enfance semblait devoir durer toujours. Il fallait que la civilisation, qu’ils ne pouvaient créer, vînt les conquérir, et c'est au milieu de cette tâche qu’une lente agonie vint arrêter l’empire romain; mais du jour où l’empire cessa d’avancer, il cessa de pouvoir se défendre, et les barbares, pressés par des invasions de plus en plus nombreuses, furent ainsi entraînés par la force même des choses à venir chercher à sa source, pour la ranimer un jour, cette civilisation expirante. Nous verrons comment ils la propagèrent à leur tour et comment, reprenant cette tâche où l’empire l’avait laissée, les barbares sortis de la Germanie reconquirent leur ancienne patrie et en firent le rempart de l’Europe civilisée. Mais contemplons d’abord leur débordement sur le monde romain et leur établissement difficile dans les contrées que leur passage aura plusieurs

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fois dévastées. Des souffrances inouïes accompagnèrent cette grande révolution, et une fatalité terrihle pesa sur les générations qui en virent le commencement et les sanglantes alternatives.

De tous les barbares, les Germains étaient ceux qui depuis le plus longtemps menaçaient l’empire. Aussi lui étaient-ils les mieux connus, et l’érudition moderne a confirmé le beau livre de Tacite. L’autorité appartenait chez eux aux plus nobles et aux plus braves et était contenue dans d’étroites limites par les assemblées générales : « Les affaires peu importantes, dit Tacite, sont réglées par les chefs, les autres par la nation, de manière toutefois que dans celles-ci même, dont la décision appartient au peuple, la discussion est réservée aux chefs. Hormis des cas extraordinaires et pressants, ils s’assemblent à des jours fixes, au commencement de la nouvelle et de la pleine lune, temps qu’ils jugent le plus favorable pour traiter les affaires. Lorsque l’assemblée est suffisamment nombreuse, ils prennent place tout armés. Les prêtres, qui ont seuls le droit de réprimer le désordre, imposent silence. Ensuite le roi ou le chef prend la parole, et selon son âge, sa naissance, sa réputation militaire, son éloquence, il est écouté, et la persuasion est la seule source de l’autorité. Si on désapprouve son avis, un murmure général l’annonce; l’applaudissement consiste dans le choc des armes, et c’est pour eux le plus flatteur de tous. Ces assemblées jugent aussi les accusés en matières criminelles. Chaque faute a son châtiment particulier : on pend aux arbres les traîtres et les transfuges; les lâches et les débauchés sont jetés

LIVRK NEUVIEME.

dans un marais et y sont enfoncés sous une claie. 11 y a pour des fautes plus légères des amendes de chevaux et de bétail, partagées entre le chef, la communauté et l'offensé ou sa famille. Soit qu’ils vaquent à leurs affaires ou aux affaires publiques, ils sont toujours armés; mais personne ne peut porter les armes avant que le peuple ne l’en ait jugé capable. C’est dans l’assemblée qu’un des chefs, ou le père ou un parent donnent au jeune homme le bouclier et la framée ; c’est leur robe virile. Une très-haute naissance ou des services signalés des pères donnent la dignité de chef à des enfants même. Quant aux jeunes gens ordinaires, ils s’attachent aux plus vaillants et aux plus éprouvés d’entre eux, et il n’y a aucune honte à devenir ainsi les compagnons d’un autre; il y a même' dans cette suite des grades que le chef confère, et on cherche avec une vive émulation, les compagnons à prendre le premier rang après leur chef, les chefs à s’attacher la suite la plus nombreuse et la plus brave. Cet entourage de jeunes gens d’élite est leur honneur, leur pouvoir, leur ornement dans la paix, leur force dans la guerre; et cette gloire se répand chez les peuples voisins : des ambassades, des présents en sont la suite, et la seule renommée d’un tel chef suffit le plus souvent pour terminer la guerre. Dans l’action, il est honteux pour le chef de le céder en valeur, et pour les siens de ne pas l’égaler. Mais le pire déshonneur est de l’abandonner mort sur le champ de bataille. Le défendre, le couvrir de leur corps, rapporter leurs belles actions à sa gloire, voilà le premier de leurs serments. Les chefs combattent pour la victoire, les compagnons pour le chef. »

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Tacite ne soupçonnait pas que ces mœurs seraient le fond d’une civilisation nouvelle et pénétreraient, transformées par la conquête et par la religion, jusqu’à l’endroit même où il écrivait ces admirables pages. C’est une heureuse nouveauté que ce mélange d’une indépendance personnelle, si vivace et si complète, et d’un dévouement si absolu pour le chef qui doit donner l’exemple à ses compagnons, tout en respectant leur liberté. Il est entouré d’une sorte de hiérarchie que la valeur a fixée et qui, subsistant après la conquête, deviendra le fondement d’une organisation politique. Tout homme libre est guerrier ; il reçoit solennellement ses armes et s’attache à quelque chef, comme feront un jour les chevaliers. Les liens de la tribu sont moins forts que ceux de la famille, dont tous les membres sont solidaires. « C’est une obligation d’épouser les haines et les amitiés d’un père ou d'un parent; mais la vengeance n’est pas implacable. On rachète jusqu’à l’homicide, moyennant tant de bœufs ou de brebis, et la famille entière accepte cette réparation. » L’esclavage est chez ces peuples enfants ce que l’a rendu chez les Romains la dissolution de la société, une sorte de colonat : « Les esclaves ne sont pas, comme chez nous, attachés dans la maison à différents emplois déterminés. Chacun a sa demeure, son foyer où il est le maître; il ne doit à son seigneur qu’une redevance en blé, en troupeaux, en vêtements, comme un fermier; sa servitude ne va pas plus loin.» En effet, cette race guerrière ne demande qu’à être affranchie des travaux réguliers et paisibles, qu’à se livrer en liberté à la guerre et au plaisir : « Quand ils

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