‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 20 sur 90 · I. lies adversaires de la réodallté · texte numérisé non relu

I. lies adversaires de la réodallté

L’histoire héroïque de la féodalité nous a seule occupés jusqu’ici. Nous l’avons suivie dans son établissement et dans ses conquêtes. En Italie, en Angleterre, en Espagne, en Orient même, nous l’avons vue porter au loin avec ses armes, ses institutions et son génie. Depuis les fiefs des barons normands en Angleterre, jusqu’aux fiefs éphémères du royaume de Jérusalem, l’organisation féodale avait accompagné partout la civilisation germanique. Nous allons maintenant voir la féodalité combattue par cette civilisation même, et devenue trop étroite avec le temps, elle sera rompue de tous côtés par l’expansion irrésistible de la société

LA FÉODALITÉ

européenne, dont elle avait protégé les premiers progrès. C’est quelle les avait en même temps bornés dans d’étroites limites, et qu’elle commençait à leur faire obstacle. Aussi n’est-il pas besoin pour la détruire d’une entente générale ou d’un dessein déterminé. Pour briser ces liens multipliés, il suffit de cette croissance politique des peuples, qui s’accomplit avec l’inflexible régularité d’une loi de la nature.

Les institutions politiques, sorties de l’intelligence de l’homme et soutenues par sa volonté, semblent prendre quelque chose de ses passions. U y a des institutions ambitieuses, comme il y a des hommes * avides et des races conquérantes. Prenant possession de la société européenne, la féodalité ne voulut rien laisser hors de son empire ; un élan naturel la portait à marquer toute propriété de son empreinte, à comprendre tout pouvoir dans sa hiérarchie. Tout étant fief, la possession de la terre, le gouvernement des hommes, l’administration de la justice, pourquoi la religion eût-elle échappé à la loi commune? Dans le inonde féodal, chacun est lié à son voisin par la suprématie ou par la dépendance : le saint-siège sera-t-il fief de l'empire ou l’empire fief du saint-siège? Telle était la question inévitable qui devait s’élever entre les vicaires de Jésus-Christ et les héritiers de Charlemagne, entre l'Église et la féodalité. Cette question semblait déjà jugée par l’entrée des évêques dans le système féodal, où leur possession territoriale avait fixé leur rang; elle semblait même résolue par la victoire des empereurs, qui éleVaicnt et maintenaient leurs créatures à la papauté. Mais cette victoire ne

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pouvait être délinitive, ni même durable, sans arrêter la civilisation. S’il est vrai que la féodalité ne pouvait rien laisser hors de son système, ni reculer sans être menacée de mort, il n’était pas moins impossible que le chef spirituel des chrétiens se résignât toujours à une sujétion humiliante, que cet amour de la domination universelle, dont l’Eglise elle-même était silencieusement animée, ne lui fît avant tout désirer l’indépendance, et qu’à son premier appel les peuples, pleins de foi, ne se montrassent jaloux de la liberté de leur premier pasteur. 11 suffisait dotic, pour amener cette grande lutte, d’une occasion favorable et d'un homme énergique; et, en laissant à part les caprices humains, il était inévitable qu’un jour l’Eglise voulût être libre, pour devenir dominante, et que ce jour-là même la féodalité fût en péril.

La féodalité n’était pas seulement menacée par les intérêts spirituels de l’Eglise et des peuples, les intérêts matériels du plus grand nombre lui étaient naturellement opposés, et de ce côté encore l’attendaient une guerre et des défaites. Que le système féodal fût solidement établi sur ces faibles groupes de populations rurales, séparés du reste du monde et hors d’état de résister à la spoliation et à la servitude, il est aisé de le comprendre ; mais les villes où les hommes sont réunis en plus grand nombre , où le travail est plus actif et plus varié, où les intérêts s’accroissent par une production continuelle et s’enlacent par des relations fréquentes, n’étaient point faites pour supporter longtemps un gouvernement qui ressemblait à une conquête , des impôts qui tenaient du pillage. Sans

LA FEODALITE

qu’on pût encore prévoir sa grandeur future, l’industrie avait changé de caractère -depuis la chute du monde ancien. En passant dans des mains libres, elle était devenue plus active, elle se répandait par le commerce et aimait déjà la sécurité ; en même temps qu’elle éveillait le goût du bien-être, elle faisait sentir le besoin de ces garanties élémentaires sans lesquelles la propriété et l’industrie, si humble que soit l’une et si prudente que soit l'autre, sont à la merci du hasard. Les hommes à qui ces garanties étaient nécessaires devaient donc s’entendre un jour pour les acheter ou pour les conquérir. Payée ou vaincue, la féodalité trouvait un obstacle, reconnaissait une limite, et son développement était arrêté. Bien plus, ces intérêts, plus forts et plus nombreux avec le temps, devaient sans cesse avancer cette limite et presser à leur tour la féodalité dans leur multiple enceinte, jusqu’à ce qu’elle fût étouffée et anéantie. Rien ne peut empêcher les conséquences de cette soüdarité glorieuse et féconde qui fait naître la liberté de l’industrie. Ni la ruse, ni la force n’entravent ce grand mouvement, qui ne cesse pas lorsqu’il change de forme. Quand les communes disparaîtront de la scène, c’est que la royauté aura pris leur rôle, c’est que leurs intérêts seront devenus ceux de la patrie.

Patrie, royauté, mots synonymes dans l’histoire de la destruction du système féodal. Au centre, un pouvoir, vague à l’origine, longtemps abstrait et idéal, mais vivant de cette idée que tout ce qui échappe aux pouvoirs locaux relève du pouvoir central, aspire à s’enrichir des dépouilles de la féodalité; tandis que

dans chacune des circonscriptions féodales on désire échanger l’oppression toujours présente du seigneur contre un maître éloigné qui semble un protecteur. Tel est l’intérêt commun qui renversera la féodalité sous un commun effort, dont la royauté aura la direction, l’honneur et le profit.

La royauté sera efficacement secondée par les circonstances, par les guerres terribles qui éveilleront le sentiment de l’unité nationale, par les sanglantes, défaites qui décimeront l’aristocratie féodale, par les innovations militaires, qui donneront à la discipline et au grand nombre un avantage assuré sur tous les champs de bataille. Mais la royauté sera surtout secourue par la résurrection du droit, par ces habiles légistes qui, nourris des traditions de l’empire romain, opposeront à la coutume féodale les prescriptions révérées des anciens jurisconsultes. Si ces codes immortels sont dictés par la raison en tout ce qui règle les rapports des hommes entre eux, ils ont le despotisme pour principe en tout ce qui touche l’exercice du souverain pouvoir. Ce fut donc un double avantage pour la royauté que de paraître s’inspirer d’une justice supérieure, tout en trouvant, dans cette justice même, ses titres à l’indépendance et à l’autorité.

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