II. Querelle des Investitures. — Grégoire VII
Considérons maintenant à part ces luttes diverses, dont le but est le même et qui auront une même
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issue. Arrêtons-nous d'abord à la première de toutes, à celle qui avait devancé les croisades et qu’elles ont à peine suspendue. C’est un étrange spectacle que de voir la féodalité minée à l’intérieur au moment même où elle débordait au dehors et s’emportait dans les guerres lointaines. C’était au nom de la religion qu’elle attaquait les infidèles, et en même temps c’était l’Église qui lui portait le premier coup.
D’où venait cependant à l’Église cette force nouvelle? Sujette de l’empereur, comment fut-elle amenée à lui résister et bientôt à le vaincre ? Entrés à leur rang dans le système féodal, investis par l’empereur de leur titre comme de leurs biens, les évêques, en lui restant fidèles, cédaient à leur intérêt et à leur penchant aussi bien qu’à la nécessité. Pour le pape, investi lui-même de la chaire de saint Pierre, et choisi par l’empereur parmi les plus dévoués des évêques, il semblait, moins que tout autre, capable de défection et de résistance. Mais une partie de l’Eglise était restée en dehors de la hiérarchie féodale et gardait en silence le dépôt de sa liberté. C’étaient ces monastères florissants et nombreux, asiles préférés des nobles esprits de ce temps, qui allaient y chercher, avec la libre possession d’eux-mèmes, l’oubli des désordres de la chrétienté. Pouvaient-ils cependant détourner tout à fait leurs regards de ce inonde et voir, sans une indignation généreuse, la corruption de l’Église féodale et l’asservissement des vicaires du Christ? Comment ne pas être tenté de rentrer dans l’Église militante et de la régénérer ? L’espoir était permis à ceux qui sentaient s'agiter, au-dessous du pape et des évêques, des
populations pleines de foi, dominées par l’antique ascendant du saint-siège et prêtes à le soutenir dans la revendication de son indépendance.
Il suffisait donc, pour soulever la lutte, d'une union entre l’esprit des monastères et le prestige de la papauté. Ces deux forces, que leur séparation rendait impuissantes, se trouvèrent un jour confondues dans la main d’un grand homme qui gouverna l’Eglise sous le nom de cinq papes, avant de faire éclater aux yeux de tous son courage et son génie. Ce fut en passant au monastère de Cluny pour se rendre à Rome, qu’un de ces papes nommés par l’empereur dans un synode allemand, rencontra celui qui devait changer les destinées de l’Eglise. L’évêque de Toul, devenu Léon IX par la volonté de Henri III, emmène à Rome le moine Hildebrand, le futur vainqueur de Henri IV. Aussitôt se fait sentir dans les actes de la papauté l’influence d’un mâle caractère, que contient encore une sage prudence. Léon IX se fait élire de nouveau par le peuple de Rome, et fait supporter par l’empereur cet acte inattendu d’indépendance à force de prévenances et d’opportuns services. Ce fut encore Hildebrand qui ménagea au saint-siège, vaincu par les Normands, l’alliance si profitable de ses vainqueurs. Il se préparait ainsi des secours contre l’Allemagne et tournait la féodalité contre elle-même.
Ivéon IX mourut, laissant au moine qu’il avait fait cardinal le soin de lui trouver un successeur. Sûr de son influence sur l’esprit du pape futur, Hildebrand proposa un évêque dévoué à l’empereur, et Henri III nomma Victor IL Parcourant alors l’Eglise, sous le ti-
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tre de légat, le moine de Cluny en sonda toutes les plaies. Il voulut connaître par lui-même toutes les infirmités de l’épiscopat : la plus triste de toutes était cette coutume d’acheter, comme un troupeau, le gouvernement des âmes. Il poursuivit, convainquit et déposa les auteurs de ces marchés honteux, qui avaient reçu le nom de simonie et qui révoltaient l’instinct moral des peuples. On s'habitua dès lors à voir dans ce légat clairvoyant et inflexible le réformateur prédestiné de l’Eglise. Cependant le pape et l’empereur moururent presque en même temps, et Hildebrand, se passant du choix de l’empereur enfant, fit élire par le peuple de Rome Etienne IX, allié parle sang aux souverains delà Toscane, qui couvrait au Nord les Etats du saint-siège. Le nouveau pape ne régna que huit mois et fut remplacé, du consentement de l’impératrice régente, par l’évêque de» Florence, qui devint Nicolas II. Hildebrand pensa dès lors que l’heure était venue d’affranchir à jamais du choix de l’empereur ce trône pontifical où il songeait à monter bientôt lui-mêine. Un concile, convoqué par Nicolas, remit l’élection des papes au collège des cardinaux, l’enlevant ainsi à la fois à l’empereur et au peuple de Rome. La mort du pape mit aussitôt le nouveau système à l'épreuve, et tandis que les cardinaux nommaient Alexandre II, un synode allemand, maintenant les droits de l’empire, élevait Honorius II à la papauté. Déjà le saint-siège était disputé par les armes lorsqu’on résolut d’en appeler à un concile. Alexandre 11 fut confirmé, et Hildebrand, fait par lui chancelier du saint-siège, eut douze ans de plus pour se préparera l’œuvre laborieuse
du gouvernement direct, ou plutôt de l’affranchissement de l’Église. Cette admirable patience du moine de Cluny, élevant cinq évêques au saint-siège avant d’y monter lui-même, est l’indice d’une fermeté invincible dans l’accomplissement de desseins si longtemps mûris, et d’une foi héroïque dans une destinée si longtemps attendue.
Désigné, aux funérailles mêmes d’Alexandre II, par l’enthousiasme du peuple, élu par les cardinaux, Hildebrand , devenu Grégoire VII, dut soumettre à la ratification de l’empereur une élection que Rome seule avait faite. Le jeune prince, qui avait déjà pu sentir dans les accusations d’Alexandre II mourant l’impéi’ieuse inspiration du nouveau pape, ne céda qu’à regret. Les troubles de sa minorité , une lutte continuelle contre les Saxons, occupèrent Henri IV, pendant que Grégoire VII commençait sans obstacle l’œuvre à laquelle il avait voué sa vie.
Il n’avait voulu affranchir l’Eglise que pour la faire à son tour maîtresse du monde. L’investiture impériale, qui opprimait et avilissait le pape et les évêques, devait, selon lui, non-seulement disparaître mais faire place à une investiture tout opposée , qui élèverait les rois sur les trônes par la main du pontife , et ferait de tous les souverains temporels les ministres du saintsiège. Rome deviendrait ainsi l’àme de tous les gouvernements de l’Europe, exécuteurs dociles d’une immuable et infaillible pensée. Ainsi s’évanouissait dans le vaste esprit d’Hildebrand l’anarchie tumultueuse qui affligeait alors la chrétienté; ainsi s’organisait devant ses yeux, ravis d’un tel rêve, une
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grande famille chrétienne qui, pour être confiée à des maîtres divers, n’en serait pas moins étroitement unie par une foi commune, par l'inspiration unique et toute-puissante du Père de tous les peuples. Plus de désordres dans l’Eglise, affranchie de toute influence temporelle; plus de désordres dans le monde, soumis à la pacifique direction de l’Eglise. Tel était l’idéal que le moine de Cluny allait poursuivre avec toutes les forces de la papauté, et qu’avec l’aide de Dieu il ne désespérait pas d’atteindre.
Mais il voulait d’abord rendre l’Eglise digne de ce rôle, qui semblait au-dessus de la sagesse et de la force humaines, et songea aussitôt à la mettre ellemême, par ses mœurs, en dehors et au-dessus de l’humanité. Il fut aidé dans cette tâche difficile par la tradition même de l’Eglise qui conseillait aux prêtres le célibat plutôt que le mariage. Allant droit au but, il interdit le mariage aux prêtres, faisant de l’Église un vaste monastère, et changeant ce qui était proposé comme une vertu supérieure en une règle obligatoire. Désormais libre de tout lien, sans famille, sans autre mobile que l’amour de Dieu et des hommes, n’ayant plus dans le monde d’autres intérêts que ceux de la religion, d’autres peines, ni d’autres plaisirs que les revers ou les victoires de la foi chrétienne , le prêtre était conduit par la nature même à tourner vers le service de l’Église toutes les passions et toute l’activité morale qu’absorbaient auparavant les plus douces, mais aussi les plus exigeantes des affections humaines. Cette grande révolution fut accomplie par la volonté inflexible du réformateur que soutenait la foi des
LIVKE DOUZIEME.
peuples; au prix de quelles douleurs, ceux-là seuls le surent qui furent brisés dans cette lutte et qui échangèrent à regret pour la solitude les saintes joies du foyer domestique.
C'était une révolution plus étonnante encore que ce renvoi de l’investiture, comme signe de dépendance, à ceux-là mêmes qui l’avaient imposée à l’Eglise. Ces souverains qui investissaient les évêques par la crosse et par l’anneau, changeant les ministres du saint-siège en vassaux de la féodalité, apprirent, par des déclarations réitérées et solennelles, qu’ils étaient eux-mêmes vassaux du saint-siège, et que tous individuellement, aussi bien que les évêques, ils relevaient du souverain pontife1. Les actes répondaient aux paroles: depuis le Danemark jusqu’à la Sardaigne, les peuples et les rois étaient sommés de reconnaître la suzeraineté papale et de lui payer tribut. Seuls, les Normands purent refuser tout hommage, protégés en Angleterre par leur éloignement et leur indépendance; en Italie par leur alliance indispensable à la papauté.
Cependant Henri, vaincu et un moment ébranlé par les Saxons, raffermi par l’enthousiasme de ses peuples à la diète de Thorn, puis vaincu de nouveau, était trop en péril pour rien refuser au saint-siège. Grégoire suspendait les évêques allemands qui résistaient aux nouvelles prétentions de Rome, frappait les rebelles jusqu’à la cour de l’empereur, et gouvernait l’Eglise del’empire comme si la toute-puissance papale était définitivement reconnue. Mais bientôt la victoire