‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 45 sur 90 · LA B K FORME · texte numérisé non relu

LA B K FORME

France, elle avait dû s’appuyer sur un peuple révolté» en Angleterre, sur une minorité factieuse. En France, elle avait dû terminer par une transaction une lutte inégale; en Angleterre, elle semblait entièrement, et à jamais vaincue; mais elle disposait, en Allemagne, d'une force puissante et régulière, et pouvait y espérer la victoire. Le dévouement de la maison d’Autriche, et par celle-ci toutes les ressources du pouvoir impérial appartenaient sans retour à l’Eglise. Elèves dociles des jésuites, les successeurs de Charles-Quint favorisaient les efforts de cet ordre infatigable qui, reprenant peu à peu, dans la Styrie, dans la Bavière et dans la Bohême, les conquêtes de la réforme, la menaçait dans toute l’Allemagne. Déjà, enhardis par l’appui de l’Espagne et de l’Empire, ils avaient expulsé de son siège l’archevêque de Cologne, qui devenu calviniste, prétendait conserver son évêché malgré la clause du réservât ecclésiastique. Ils avaient chassé les protestants d’Aix-la-Chapelle, enlevé à Donawerthson titre de ville libre- et impériale, obtenu la mise sous le séquestre de la succession de Clèves et de Juliers, à laquelle prétendaient des princes protestants. Le roi de France allait envahir ce pays et donner à la cause protestante une supériorité décisive : un fanatique l’assassina.

Privés de ce puissant secours, qui eût sans doute terminé la lutte à son origine, les protestants de l’Allemagne n’en étaient pas moins en état de défendre contre les armes de l’Autriche et contre l’habileté de la cour de Rome l’ordre politique sorti de la réforme. Cet ordre reposait, en effet, sur un fondement iné-?

branlable, sur la grande révolution territoriale qu’avait accomplie en Allemagne la sécularisation des biens ecclésiastiques. Etroitement unie aux in' »rêts nouveaux qui en étaient sortis, la réforme pouvait défier ses ennemis. Une spoliation générale eût été pour les princes protestants la conséquence certaine d’une défaite définitive; ils avaient à défendre dans la réforme et leur religion et Tunique garantie de leurs biens. Ennemis de l’Espagne et de la maison d’Autriche, ils pouvaient compter tôt ou tard sur l'appui de la France, qu'eût affaiblie et menacée leur défaite. Enfin, dans ce grand débat où l'existence de la réforme était remise en doute, les protestants de l’Allemagne avaient le droit d’espérer l'appui de leurs frères

du nord. Ceux-ci avaient reçu la réforme luthérienne

du centre de l’Europe et ne pouvaient la laisser étouffer dans son berceau. Aussi, malgré les vicissitudes d’une longue guerre et malgré ses défaites, la réforme sera sauvée en Allemagne, comme elle le fut en France, parce que ses ressources se renouvellent comme ses alliés se succèdent, et que, toujours vaincue, elle reparaît toujours sur le champ de bataille.

L’histoire de la guerre de Trente ans n’est autre chose que le tableau de la succession de ces alliés, qui viennent tour à tour soutenir la réforme allemande contre les victoires renouvelées mais inutiles de l’Autriche et de l’Église romaine. L’empereur Mathias vit commencer la lutte par le soulèvement des protestants de la Bohème; mais ce fut son fils adoptif, Ferdinand II, qui devait y jouer le plus grand rôle. Avant d’arriver à l’empire, Ferdinand était le plus actif des

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chefs rie la ligue calholique qui s’était formée contre l’union des princes protestants. Détruisant les temples, brûlant les bibles, il était prêt à risquer sa couronne et sa vie pour anéantir en Allemagne le protestantisme. Son premier adversaire fut l’électeur palatin Frédéric, choisi pour chef par la Bohême révoltée. Prince médiocre, calviniste et, à ce titre, abandonné par les princes luthériens, Frédéric fut vaincu, chassé de la Bohême et dépouillé du Palatinat, qui fut laissé en partie aux troupes espagnoles et en partie au catholique Maximilien de Bavière. Les luthériens, qui avaient abandonné Frédéric, sentirent bientôt qu’ils s’étaient trahis eux-mêmes: les exils, les spoliations désolèrent la Bohême et effrayèrent l’Allemagne protestante. On comprit enfin l’importance de la lutte qui s’était engagée, par l’usage que l’Autriche faisait de sa victoire.

Le Nord commençait à s’émouvoir. Le roi de Danemark, Christian IV, descendit en Allemagne au secours des réformés. Contre ce nouvel ennemi, Ferdinand chercha de nouveaux défenseurs. C’était, jusqu’alors, au nom de la ligue catholique et avec l’armée de cette ligue qu’il avait combattu les protestants. L’influence de la Bavière, de Maximilien et de son général Tilly, dominait la ligue, et Ferdinand, qui voulait assurer en même temps en Allemagne la victoire du catholicisme et la domination de sa maison, voulut avoir une armée qui ne relevât que de lui seul. Alors parut le* plus grand des aventuriers de ce siècle, le comte de Waldstein, esprit audacieux et bizarre, plein d’une étrange confiance dans sa fortune, doué de toutes les

qualités militaires, mais comptant plus encore sur son heureuse étoile, aimant la guerre pour la guerre et adoré des soldats, redoutable à son maître, mais trahi sans cesse par la superstitieuse naïveté de son ambition. Waldstein a bientôt autour de lui une grande armée; il bat Christian IV à Lutter, menace Stralsund et arrache au Danemark une paix humiliante qui livre à l’empereur les protestants de l'Allemagne.

Aussitôt la réforme est frappée au cœur par l’édit de restitution du 6 mars 1629. Tous les biens sécularisés depuis la convention de Passau devaient être enlevés aux protestants. L’empereur livrait ces biens aux jésuites , à ses favoris , à sa famille. L’indépendance féodale de l’Allemagne était menacée aussi bien que la réforme. Dans les mains de Ferdinand , le parti impérial tendait à devenir une autorité monarchique et absolue, comme celle des rois d’Espagne et de France. C’était attaquer le génie même de l’Allemagne, c’était ajouter à l’entreprise déjà si difficile, de la ramener à une seule religion, la tentative chimérique de la soumettre à un seul gouvernement. De telles fautes ne pouvaient rester impunies en face du plus grand politique de ce siècle, de l’homme de génie qui préparait alors la France à dominer l’Europe, et qui avait une conscience si claire de ses intérêts et de sa destinée. Richelieu n’eut pas de peine à éloigner Waldstein en excitant contre lui les soupçons de l’empereur, et, lorsque avec ce brillant aventurier privé du commandement eut disparu la meilleure partie de l’armée impériale, le roi de Suède, Gustave-Adolphe, poussé par la main de Richelieu, fondit sur l’Allemagne.

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Le premier élan de cet héroïque jeune homme et de sa petite armée fut irrésistible. Une confiance religieuse, une discipline admirable la rendaient bien supérieure aux bandes de Tilly, plus redoutées des populations que de l’ennemi. Gustave délivre complètement le nord de l’Allemagne, bat Tilly à Leipsick, le tue au passage du Lech, et réduit l'empereur à implorer le retour de Waldstein. L’extrême péril fait subir à Ferdinand les humiliantes conditions de son ancien général. A peine Waldstein a-t-il reparu dans son camp, qu’une grande armée l’entoure; il vient camper en face de Gustave- Adolphe, et lui livre une sanglante bataille à Lulzen, le 16 novembre 1632. Lejeune roi tomba mortellement frappé au commencement de l’action, laissant aux siens la victoire. La guerre languit alors, et Waldstein, immobile , semblait en abandonner la poursuite pour de plus grands desseins. Agissant déjà en maître, ne cachant pas une ambition dont il croyait le succès inévitable, il paya de sa vie cette aveugle foi dans sa fortune. Ferdinand le fit assassiner. La guerre fut aussitôt reprise avec une nouvelle vigueur contre les Suédois et contre leurs alliés de l’Allemagne. La victoire de Nordlingue désarma la Saxe et laissa la Suède seule contre l’empereur. La cause protestante semblait pour la troisième fois perdue; mais trop d’intérêts nombreux et importants étaient enveloppés dans sa défaite pour que cette défaite fut irréparable. La •France, qui soutenait depuis longtemps cette cause par ses intrigues, vint enfin la relever par ses armes. Richelieu accomplit le dernier dessein de Henri IV.

L’activité de ce grand ministre n’était plus détour-

née par les troubles de la France du soin de ses intérêts en Europe. Les protestants, vaincus au siège de la Rochelle, ne formaient plus un Etat dans l’État, et, l’œuvre de l’édit de Nantes ainsi complétée, ils jouissaient encore d’une liberté religieuse qui ne menaçait eu rien l'unité de la France. Les grands, abaissés par la main du cardinal cédaient de plus en plus au prestige de la majesté royale, et le désir de la faveur du roi remplaçait par degrés le goût de l’indépendance. C’est ainsi que la royauté, avilie sous les Valois, populaire avec Henri IV, recevait de Richelieu un caractère nouveau de grandeur et d’autorité, et se préparait à devenir, avec Louis XIV, une sorte d’émanation de la puissance divine. Sa tâche intérieure accomplie, Richelieu voulut jouer un rôle actif dans les débats de l’Allemagne, sauver les intérêts protestants, qui étaient en même temps ceux de la France, et sa mort n’empêcha pas ses desseins de s’accomplir.

Pendant que Bernard de Weimar, soutenu par les subsides de la France, soumettait pour elle l’Alsace, la marine hollandaise détruisait, à la bataille des Dunes, la marine espagnole; en Italie, les victoires de Casai et de Turin, dans l’Artois, la prise d’Arras, attestaient la vigueur nouvelle des armées françaises, qui allaient anéantir les vieilles troupes de l’Espagne et hériter de leur prestige. Cette monarchie espagnole, naguère si menaçante pour la liberté de l’Europe, paraissait s’écrouler de toutes parts. Le Portugal lui était enlevé, et la famille de Bragauce y fondait une dynastie. La Catalogne soulevée appelait les Français, qui s'emparaient de Perpignan et du Roussillon , et

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qui devaient garder leurs conquêtes. Du coté de l’Allemagne, l’impétuosité française s’était personnifiée en un jeune héros qui, à vingt-trois ans, détruisit à Rocroi l’élite de l’infanterie espagnole. Cette terrible bataille n’était que le premier pas du grand Condé. Les négociations tx-op lentes qui, depuis plusieurs années, préparaient les traités de Westphalie, furent précipitées par ses victoires. L’armée bavaroise, battue dans ses retranchements à Fribourg par une heureuse audace, est accablée à Nordlingue et laisse sou général sur le champ de bataille. Un dernier coup est frappé sur l’Espagne dans les plaines de Lens, et les traités de Westphalie sont signés. Ainsi s’annoncait à l’Europe, par l’audace des entreprises, par la rapidité des succès, par la juvénile ardeur des troupes et de leurs chefs, cette supériorité de la France qui, succédant à celle de l’Espagne, doit exciter à son tour la jalousie de l’Europe et y succomber.

La paix de Westphalie est le terme et le résultat du grand mouvement que la réforme a imprimé à l’Europe. Les changements qu elle a produits dans l’état des peuples sont consacrés par les traités d’Osnabruck et de Munster. La réforme a arraché les Provinces- Uniesà la domination espagnole, et leur indépendance est reconnue, une nouvelle nation est fondée. La réforme a appelé la Suède dans les débats religieux de l’Europe centrale, et lui fait une place en Allemagne, en lui donnant, avec une partie de la Poméranie et les évêchés de Brême et de Verden, trois voix aux diètes de l’empire. La Suisse, qui de Genève a envoyé le calvinisme en Écosse, en France et aux Pays-Bas, voit sou

indépendance de fait reconnue en droit. La France, qui a sauvé en Allemagne la cause protestante, reçoit l’Alsace, les Trois-Evêchés , Philipsbourg, Pignerol, et sort si puissante de la lutte, qu’elle paraît menacer à son tour l’équilibre européen. L’électeur de Brandebourg, la Saxe, le Meeklembourg, Hesse-Cassel sont agrandis, comme la Suède et comme la France, au prix de nouvelles sécularisations. Le Palatinat, perdu par Frédéric V, après la première période de la guerre de trente ans, est rendu à son fils par la victoire tardive de sa cause.

L’Espagne et l’Autriche , qui s’étaient vouées à la destruction de la l'éforme, sont définitivement abaissées. L’Espagne a perdu le Portugal, les Pays-Bas, le Roussillon, et le traité des Pyrénées va bientôt rendre ses pertes irrévocables. Son armée est détruite, et la Fiance, qu’elle disputait à Henri IY, hérite* de*' sa supériorité militaire sur le continent. Sa ^marine est anéantie, et les descendants des Gueuxÿlés fils’ïdes rebelles des Pays-Bas, héritent de sa suprématie maritime. Voilà ce qui reste de la grandeur de Charles- Quint et de l’ambition de Philippe II. L’ Autriche a perdu sa domination sur l’Allemagne et entraîné le pouvoir impérial dans sa ruine. Elle subit la confirmation de la paix d’Augsbourg, l’extension de cette paix aux calvinistes, l’entrée des protestants, en nombre égal avec les catholiques, dans la chambre impériale et dans le conseil antique ; il lui faut reconnaître la souveraineté individuelle des États allemands, et la nécessité de leur contrôle pour tous les actes d’intérêt général. Voilà le fruit des cU’orls de la maison d’Autriche

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pour établir en Allemagne , avec sa domination , l’unité religieuse et politique.

Avec les importants traités de 1(548 se termine en Europe la lutte des deux religions; ce n’est pas qu’elles doivent vivre en paix : en France, en Angleterre, elles se feront encore longtemps la guerre; mais leur débat n’enveloppera plus l’Europe, et sera sans influence sur l’état général des nations. La scène appartient désormais aux intérêts politiques des peuples, à la lutte de tous contre l’ambition d'un seul , au maintien laborieux de l'indépendance universelle des Etats, sans cesse menacée et sans cesse raffermie. I/histoire générale de l’Europe n’est plus que l’histoire des vicissitudes de ce système qu’on a justement appelé l’équilibre européen.

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