I.A REFORME
Henri 111 était un homme supérieur, en qui le bon sens et la vivacité de l’esprit allaient jusqu’au génie, qui loin d’exciter, comme les derniers des Valois, la haine et le mépris, rendait en lui tout aimable, jusqu'à ses vices, savait choisir et s’attacher les hommes, couvrait d’une bonhomie populaire une incomparable finesse, et montrait dans toutes ses actions et dans toutes ses paroles un amour véritable de la France, un désir sincère de lui rendre avec la paix son rang parmi les nations.
Il lui fallut d’abord opérer, dans son camp même, cette union qu’il apportait à la France. Henri IV promit aux catholiques le maintien de la religion de l’Etat, aux protestants la liberté de leur culte. Abandonné des sectateurs fervents des deux partis, forcé de lever le siège de Paris, il suppléa au nombre des troupes par le courage, par l’activité qu’il inspirait j/ux siens. Resserré en Normandie entre l’armée de la Ligue et la mer, il tient en échec, près d’ Arques, ses adversaires dix fois plus nombreux. L’année suivante, il les bat à Ivry et vient bloquer Paris, dont aucune armée ne l’écartait. Cette grande population, irritée par ses revers, excitée chaque jour par des cérémonies religieuses, par des prédications ardentes, parla présence d’un légat du saint-siège, se défendit avec un acharnement qui, au milieu d’une affreuse famine, devint bientôt de l’héroïsme. Enfin le prince de Parme et les Espagnols, venus des Pays-Bas, forcèrent Henri IV de lever le siège pendant que Paris recevait des vivres; mais la division était entrée dans la capitale et y préparait la paix. La fraction la plus énergique de la
■ 3l4 LIVRE QUATORZIEME.
Ligue fut réprimée par Mayenne, qui devint à la fois odieux au peuple et suspect au roi d’Espagne : celui-ci forcé de se prononcer aux Etats généraux, convoqués à Paris, demanda enfin la couronne de France pour sa fille Isabelle. La nation, effrayée de cet abaissement dont elle n’avait pas encore eu conscience, se tourna dès lors du côté de Henri IV, qui leva tout obstacle à son avènement au troue, en se faisant catholique. Paris lui fut aussitôt ouvert ; les chefs de la Ligue se rendirent l’un après l’autre à celui que l’absolution du pape avait couronné. Trois ans plus tard le roi d’Espagne, ruiné par de si longs sacrifices, hors d’état de troubler plus longtemps la France, et vaincu dans la courte guerre qui suivit l avénement du roi converti, signa la paix de Vervins le 2 mai 1598.
L’édit de Nantes, publié la même année, donna eu meme temps à la paix intérieure de la France un fondement solide, en assurant à la religion catholique sa suprématie officielle, à la religion protestante sa liberté nécessaire. L’égale admission des protestants et des catholiques à toutes les charges, la possession garantie de plusieurs places de sûreté, le libre exercice du culte dans les châteaux et dans un certain nombre de villes, l’établissement d’une chambre protestante au parlement de Pans et de chambres mi-parties à Castres, Bordeaux et Grenoble, le droit de se réunir par députés pour traiter avec le gouvernement des interets de la religion protestante, furent- autant de mesures sages et conciliatrices que les esprits éclairés avaient entrevues dès le commencement de la lutte comme les garanties de la paix, niais que l'épuisement
LA REFORME
d’une longue guerre pouvait seul rendre acceptables aux deux partis. Et cependant l’amour delà paix n’étaitpassi universel qu’il ne se trouvàtdes deux côtés des âmes ardentes pour accuser Henri IV, tantôt d’avoir trahi les protestants, tantôt de leur avoir livré la France. Il était en même temps exposé au poignard des Cliàtel et aux éloquentes invectives d'Agrippa d’Aubigné. Mais la grande majorité des Français aimait avec reconnaissance un chef sous lequel on commençait à goûter des biens depuis si longtemps perdus. On se rejetait avec ardeur dans les travaux de la paix; on pouvait prévoir la venue de cette prospérité rapide qui, chez les nations jeunes et vigoureuses, suit presque toujours, à peu d’intervalles, les grandes calamités ; et le nom du roi et celui de sou ministre Sully devaient rester glorieusement attachés à cette renaissance de la patrie.
On verra plus tard ce qu’ils firent pour la France, dont la grandeur va bientôt inquiéter l’Europe; mais il faut suivre d’abord en Allemagne et en Angleterre le cours de cette longue lutte religieuse qui, en France, vient de se terminer par une transaction. Si le protestantisme n’y est pas devenu la religion de l Etat, la politique étrangère y est du moins devenue exclusivement protestante. La destruction de la puissance espagnole, l’abaissement de la maison d’Autriche, ne peuvent s’accomplir que par l’union de la France et de tous les protestants de l’Europe. Henri IV avait adopté cette politique ; sa mort inattendue n’en changea point la direction , le grand homme qui hérita de son pouvoir et de ses desseins était un prêtre, et cependant
nous le verrons appuyer en Europe la cause protestante, identique alors aux intérêts de la France.
C’est que l’Europe est déjà bien loin de la ferveur religieuse qui faisait oublier à tous, pendant la première époque de la lutte, la grandeur et même le salut de leur pays. La rivalité des nations succède par degrés à celle des Eglises, et l’intérêt politique produit des alliances qu’eût naguère rendues impossibles l'antipathie religieuse. Les deux grands événements qui terminent cette période, la guerre de Trente ans et la révolution d’Angleterre, sont déjà des luttes politiques où la passion religieuse devient tantôt un prétexte, tantôt un puissant auxiliaire, sans jamais jouer le rôle principal , sans pouvoir rendre raison du cours des choses. La destruction du pouvoir impérial et l’abaissement de l’Autriche par les mains de la France sont, en Allemagne, les résultats de la guerre; en Angleterre, l’établissement définitif du régime constitutionnel et de la prépondérance de la Chambre des communes dans le gouvernement du pays est le véritable but de la révolution et en sera le prix. Néanmoins, ces deux événements, antérieurs aux traités de Westphalie et encore empreints d’exaltation religieuse, doivent être regardés comme les derniers ébranlements que communique à l’Europe l’établissement de la réforme.
VllI. Ciuerre de Trente aiiK. — paix de wentpbnlle.
Nous avons vu comment l’Eglise romaine résolut de reconquérir l’Europe centrale au catholicisme. En