‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 47 sur 90 · LA I! K PO UNIE · texte numérisé non relu

LA I! K PO UNIE

ri taine opposait à ses ennemis une haine rigoureuse et la certitude enthousiaste d’une victoire prochaine. Le roi, chef et protecteur de l’Eglise anglicane , semblait aux puritains un de ces despotes asiatiques que maudissaient les prophètes et que combattaient les héros d’Israël. La défense de leur foi se confondait ainsi, pour eux, avec la défense des libertés de l'Angleterre ; mais ces libertés elles -mêmes seront eu péril le jour où elles feront obstacle à la domination de leur foi. La révolution devait donc trouver, dans cette secte intolérante et courageuse, son plus ferme et, en même temps, son plus dangereux appui.

Les prétentions si opposées du premier des Stuarls et de Ja nation, de l’Eglise établie et des non-conformistes, rendaient cette révolution inévitable. C’était au moment où le parlement, décidé à maintenir ses anciens privilèges, en désirait de nouveaux, que le roi, résolu de son côté à exercer de fait le pouvoir absolu des Tudor, prétendait l’établir en droit pour lui et pour ses successeurs. Le jour même où l’Angleterre veut faire un pas de plus vers le gouvernement parlemehtaire, Jacques I" veut fonder une monarchie absolue «à l’image de celles du continent. Le parlement veut développer le droit constitutionnel et y accommoder la royauté; le roi veut enseigner au parlement la théorie du droit divin et en imposer les conséquences à la nation. Les docteurs de cette théorie nouvelle du droit divin, qu’au moyen âge le saint-siège eût réprouvée, puisqu’elle affranchissait les rois de son contrôle, révélaient aux peuples l'institution divine de la monarchie absolue et déclaraient sacrilège toute limite

imposée à une autorité venue d’en haut. En conséquence, nul contrat ne pouvait engager un roi envers son peuple ; ses concessions étaient révocables, ses parjures ne relevaient que de sa conscience, toute loi pouvait changer à son gré, sauf la loi mystérieuse et sacrée qui interdisait à la nation la résistance à ces ordres, et qui lui défendait à lui-même l’abandon d’une partie quelconque de sa souveraineté. L’Eglise anglicane, en adoptant cette théorie, se l’était appliquée à elle-même, et, contrairement à l’opinion de ses anciens docteurs, proclamait la hiérarchie épiscopale d'institution divine aussi bien que la royauté, au moment même où les puritains déclaraient cette hiérarchie sacrilège et entachée d’idolâtrie. C’est ainsi qu’un abîme s’était ouvert entre les idées de la nation et les desseins de son gouvernement, entre les croyances des dissidents et les théories de l'Église anglicane; c’est ainsi que, toute transaction devenant impossible entre des opinions et des intérêts si contraires, la victoire violente de l’un des deux partis était la seule issue ouverte à ce grand débat.

En livrant ce douteux combat au génie national, la royauté anglaise s’abusait sur ses forces et sur sa propre destinée. Des institutions vivantes encore et empreintes de l’esprit de liberté qui avait distingué l’Angleterre au moyen âge, entouraient cette monarchie et lui fermaient le chemin qui mène au pouvoir absolu ; en revanche, elle n’avait qu’un pas à faire pour devenir une monarchie constitutionnelle et pour achever l’œuvre du passé. Sa résistance pouvait retarder et ensanglanter ce grand changement, mais non

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pas le prévenir, et encore moins le remplacer par un changement contraire. Qu’on suppose au premier des Stuarts la conscience de l'avenir et une âme digne de cette haute intelligence, et l’on verra qu’il pouvait aisément jouer le rôle d’un Guillaume d’Orange, et, d’un seul mot épargner quatre-vingts années d’épreuves douloureuses à sa patrie •, mais tel n’est pas le cours ordinaire des choses humaines, et le progrès des nations ne s’accomplit point par les chemins les plus faciles. Succédant à des l ois absolus en fait, se croyant le droit et le devoir de l’être, entourés d’exemples heureux de despotisme, les Stuarts ne pouvaient guère comprendre le génie du peuple anglais, ni le nouveau rôle réservé à ce pouvoir royal dont l’origine leur semblait surhumaine , dont la libre possession leur paraissait inaliénable et imprescriptible.

Si les Stuarts connaissaient mal le caractère particulier de la nation anglaise, ils connaissaient plus mal encore la nature humaine : ils ignoraient que les actions des hommes se règlent plutôt sur leurs intérêts et sur leurs passions que sur leurs idées ; ils ne s’attendaient pas à voir les défenseurs les plus ardents de la théorie du droit divin, porter les premiers la main sur la couronne, le jour où les libertés indispensables à la vie de la nation seraient menacées. Ils comptaient sur l’obéissance absolue de l’Eglise anglicane, sur sa haine profonde contre les non-conformistes, et ne se doutaient pas que, le jour où leurs tendances catholiques alarmeraient l’Angleterre, ils trouveraient le protestantisme tout entier soulevé et réuni contre eux. Ils ne voyaient pas enfin combien d’entraves* arrête-

raient l’exercice pratique du pouvoir absolu chez une nation où la liberté individuelle, ce fondement, de toutes les autres, avait été si souvent et si scrupuleusement garantie ; où l’amour de la loi, même aveugle, était la passion dominante; où le goût salutaire de la résistance individuelle et légale faisait de chaque citoyen un ennemi à vaincre avant qu’une mesure arbitraire pût devenir générale; en un mot, ils ne devaient découvrir qu’en s’y brisant, les écueils innombrables qui entouraient les vieilles libertés de l’Angleterre, et qui leur assuraient un asile où leur développement devait être aussi régulier et aussi irrésistible que celui des œuvres de la nature.

Mais un seul de ces obstacles suffira pour rendre impossible l’asservissement de l’Angleterre. Les Stuats, qui voulaient y introduire la monarchie absolue du continent, n’ignoraient pas qu’une armée permanente était sur le continent le soutien et la condition indispensable de cette sorte de gouvernement. Or l’Angleterre n’avait pas d’armée ; les milices nationales pouvaient servir d’instrument à la royauté pour l'oppression du pays ; le gouvernement disposait de la force nécessaire pour exécuter les lois; mais il ne pouvait trouver nulle part une force suffisante pour les enfreindre.. Une armée permanente, payée par la couronne, habituée à l’obéissance passive, n’ayant d’autre patrie que son camp, et d’autre chef que le souverain : voilà ce qui manquait aux Stuarts pour faire des rois d’Angleterre les égaux des rois rie France et des rois d’Espagne. Ilsle sentirent, et la première de leurs tentatives .fut la formation d’une telle armée. Tous les

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actes illégailx qui firent éclater la révolution sortirent “rfe ce premier dessein, qui était la condition du succès des autres, et qui, en échouant, les emporta tous.

L’incapacité de Jacques 1er, ses ridicules faiblesses avilissaient en lui cette royauté pour laquelle il réclamait le pouvoir absolu. Le discrédit du personnage enveloppa bientôt ses prétentions singulières, et ses théories souffrirent de sa conduite. Livré aux plus indignes favoris, irritant le parlement par le vain étalage de ses maximes despotiques, remplaçant les subsides qui lui étaient refusés par une sorte de pillage, vendant les charges et recherchant les confiscations, Jacques rendit la révolution plus inévitable encore, en faisant épouser à son fils une princesse catholique, Henriette de France. Une reine catholique était un sujet d’alarme pour la nation à laquelle les docteurs rappelaient le grand rôle des femmes dans toutes les conquêtes de l’Eglise de Rome. D’ailleurs le parti catholique venait de prouver, par un terrible exemple, qu’il ne reculerait devant aucun moyen pour rendre l’Angleterre au saint-siège. Dix ans après l’avénement de Jacques, avait été découvert , au moment même de l’exécution, le plus étrange complot qu'eût jamais imaginé la passion religieuse. Trente-six barils de poudre, disposés au-dessous delà chambre des lords, devaient anéantir à la séance royale les deux chambres et le roi. L’assassinat du prince d’Orange et de Henri III, les complots qui avaient troublé la vie d'Elisabeth, ceux qui menaçaient alors même la vie de Henri IV et qui devaient bientôt l’abréger, avaient déjà persuadé l’Angleterre qu’clle devait s’attendre à

tout d’un parti qui se croyait tout permis. Cette sanguinaire folie avait porté au comble la défiance et la colère publiques. Le mariage du jeune prince n’était pas fait pour changer les sentiments que la conspiration des poudres avait inspirés à la nation.

Avec plus d’intelligence et plus d’honnêteté que son père, Charles Irr apportait au gouvernement la même prétention au pouvoir absolu et une ferme résolution d’y parvenir. Il acceptait comme un devoir cette tâche difficile, et, ce qui fit sa perte, il ne recula devant aucun moyen pour l’accomplir. C’est un étrange spectacle que de voir cet homme de mœurs pures et, dans les choses ordinaires de la vie, fidèle à l’honneur, s’abaisser volontairement aux plus humiliants mensonges, et pratiquer avec une candide satisfaction de conscience, la doctrine immorale qui justifie les mauvais moyens par une bonne fin. La correspondance de Charles, tombée à la bataille de Naseby entre les mains des vainqueurs, lue publiquement à Londres et reconnue authentique par les partisans eux-mêmes du roi , est une preuve singulière et durable de cette aberration d’un honnête esprit. Si cette mauvaise foi , consciencieuse pour ainsi dire, fut le plus grand des malheurs de Charles, l’influence de sa femme fut pour lui presque aussi funeste. Le penchant naturel de Henriette de France à protéger les catholiques anglais, son entourage, les vains propos qu’elle excitait autour d’elle par d’imprudentes espérances, parurent à la nation autant de marques d’un dessein arrêté contre la religion aussi bien que contre les libertés de l’Angleterre.

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Cel.es-ci couraient en effet le plus pressant danger ; le vote des subsides était l’arme du parlement contre les prétentions de la royauté ; la dissolution était le seul recours de la royauté contre le parlement. Le refus de voter des droits de douane pour plus d’une année, la mise en accusation de Buckingham, resté le favori de la couronne, amenèrent deux dissolutions consécutives. Une tentative mal habile, sinon déloyale, pour secourir les protestants de la Rochelle, n’avait fait qu’accroître le mécontentement public, lorsqu’un troisième parlement fut convoqué. Cette fois, Charles résolut d’acheter les subsides du parlement par des concessions simulées. Le bill des droits de 1629 qui maintenait aux communes le droit exclusif de l’impôt, qui interdisait l’établissement de tribunaux exceptionnels, et qui entourait d’un nouveau rempart le bien le plus précieux des nations civilisées, la liberté individuelle, fut sanctionné par le roi, qui reçut les subsides et qui viola presque aussitôt sa parole. Le parlement fut dissous, et les plus éminents de ses membres furent jetés en prison.

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