‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 48 sur 90 · X. Mtrnlford et llampden · texte numérisé non relu

X. Mtrnlford et llampden

Alors commença l’application pratique du gouvernement absolu ; tentative énergique et persévérante qui sembla réussir, et qui, déjouée par l’inflexible résolution de quelques hommes supérieurs, devint une des plus instructives leçons de l’histoire. Etouffer par une répression vigoureuse et vigilante les passions poli-

tiques et religieuses qui agitent l’élite du pays, et en même temps chercher, dans le développement des intérêts matériels de la nation, un recours contre l’ardeur des esprits; isoler les chefs de l’opposition libérale en détournant vers d’autres objets l’attention de la foule, en la séduisant par l’appât du repos intérieur et de la prospérité commerciale ; la rendre ainsi indifférente à la ruine des libertés publiques et à la défaite de leurs défenseurs : tel fut le plan du roi et du ministre entreprenant qui venait d apporter à la couronne le secours de son talent et l’ardeur de ses passions. Ne pouvant se passer du mouvement des grandes affaires et des luttes de la politique, croyant le parlement à jamais vaincu, et voyant, dans l’exécution des desseins du roi, un grand rôle à prendre, sir Wentworth, naguère chef de l’opposition et devenu comte de Strafford, se chargea d’asservir l’Angleterre, et commença contre les libertés de son pays une lutte qui devait le conduire à l’échafaud.

Il fut moins seconde qu’embarrassé dans ce grand combat par un homme médiocre, l’archevêque Laud, qui se flattait d’amener l’ Angleterre à l’unité religieuse pendant qu’on la réduirait à la servitude politique. Deux tribunaux exceptionnels, la chambre étoilée pour les affaires politiques, et la haute commission pour les affaires religieuses, reçurent la mission de châtier toute résistance et d’éviter, par leur intervention, les défaites legales auxquelles, dans ce pays ami de la loi, le gouvernement eût été chaque jour exposé devant les tribunaux ordinaires. Tout semblait ainsi prévu, et le succès du plan de Strafford paraissait assuré. En effet,

LA R KFOR ME.

l’on put impunément frapper les chefs de l’opposition libérale et religieuse ; le pilori, les mutilations, des amendes énormes, vengèrent la cour et l’Eglise établie des plus grands citoyens de l’Angleterre. Les puritains émigrèrent en foule, allant chercher la liberté dans le nouveau monde; on interdit ces exils volontaires au moment même où Pym , Hampden et Cromwell allaient abandonner leur patrie. Leur découragement était légitime ; le peuple paraissait indifférent à la cause de ses anciens chefs ; la prospérité matérielle du pays semblait l’arrêt de mort de sa liberté. Nul ne voyait d’où pouvait naître un -obstacle au despotisme.

Cet obstacle devait venir du caractère national luimême, personnifié en un homme de bien dont l’antiquité eût admiré la tranquille et courageuse vertu. La qualité la plus rare, même chez les nations libres, et sans laquelle pourtant toute liberté est précaire, c’est le goût de la résistance individuelle et légale; c’est l’amour, non des luttes armées, mais des luttes judiciaires, où la défaite du bon droit est, aussi bien que la victoire, un enseignement pour le pays; c’est une ferme et calme résolution d’user incessamment contre un pouvoir arbitraire de ce que, malgré lui, il a laissé subsister delà loi. Entre le soulèvement armé, qui souvent compromet la cause qu’on prétend défendre, et l’obéissance servile, se place cet usage hardi et patient de la loi qui est, contre le pouvoir absolu, l’arme la plus digue des peuples civilisés. C’est aussi la plus redoutable, puisqu’elle contraint le pouvoir à subir des défaites quotidiennesou à détruire ouvertement ce droit

commun qui, chez les nations modernes, survit presque toujours à la perte de la liberté. Un homme entreprenant seul cette lutte inégale, refusant un modique impôt non par esprit de révolte, mais par crainte de se rendre complice d'une flagrante illégalité, plaidant, devant un tribunal corrompu, la cause de la loi enveloppée dans la sienne, acceptant avec une satisfaction tranquille la ruine et la prison, et arrachant à ses juges, comme une victoire, les arrêts illégaux qui devaient éclairer son pays, tel est le spectacle qu’au dixseptième siècle l’Angleterre oflraitàl’Europe, telleestla conduite qui a donné au nom de Hampden, devenu le symbole du courage civil et de l’amour éclairé du droit, la plus pure et la plus durable des renommées.

Cet impôt illégal que la chambre de l’échiquier, en condamnant Hampden, avait reconnu au roi le droit de lever sans le consentement du parlement, portait le nom de taxe des vaisseaux. Tel était, même sous ce gouvernement despotique, l’empire des traditions, que le nom d’un impôt, levé dans un pressant danger par les anciens rois de l’Angleterre pour l’équipement d’une flotte, avait paru le plus propre à recouvrir la taxe dont Strafford avait besoin pour l’établissement d’une armée permanente. Et c’étaient les vingt shillings qu’on lui demandait pour cet impôt que Hampden avait refusés, aux applaudissements de la nation. Le roi et son ministre étaient donc enfermés dans un cercle infranchissable : pour fonder la monarchie absolue il fallait une armée permanente; pour organiser cette armée, il fallait des taxes illégales, et la levée de ces taxes supposait l’établissement ptéalable du poufoir absolu.

l.A REFORME.

Pendant que les tribunaux étaient occupés de la lutte légale de la nation contre son gouvernement, et que des amendes injustes étaient infligées par des juges prévaricateurs, le zèle intempérant de Laud précipitait le dénoûment du débat politique, en soulevant une guerre religieuse. Se croyant maître de l’Ecosse, il voulut imposer aux Ecossais une liturgie nouvelle plus voisine encore du catholicisme que cette liturgie anglicane déjà entachée d’idolâtrie aux yeux des presbytériens. Le jour où fut inauguré à Edimbourg ce changement dans le culte national, l’Ecosse entière se souleva. Une sorte de ligue, pour la défense des libertés politiques et religieuses du pays, sous le nom de Covenant, unit tous les Écossais contre le despotisme qui leur venait de l’Angleterre. Réduire l'Ecosse par les armes était difficile, et l’armée qu’on réunit en toute hâte était plus redoutable pour le roi que pour les presbytériens. Le parlement, dernière ressource du roi, fut enfin convoqué ; mais le roi rencontra encore de ce côté l’immuable résolution d’assurer les libertés publiques avant d’accorder aucun subside. Charles reprit donc ses projets militaires et marcha contre les Ecossais. L’Angleterre était vaincue s’il revenait vainqueur. Mais l'armée, qui partageait tous les sentiments de la nation, refusa de combattre les défenseurs des libertés communes aux deux pays. Découragé, mais résolu d'épuiser tous les moyens d’échapper à la convocation d’un nouveau parlement, Charles tenta de réunir, sous le nom de grand conseil, une assemblée de lords qu’il espérait trouver plus docile que la chambre des communes; mais rien ne put décider les lords à encourir.

1,1 VH F. QUATORZIEME.

devant la nation, la responsabilité d’une réunion illégale usurpant le rôle du parlement. L’Angleterre était de nouveau sauvée par cette crainte individuelle de l'illégalité, et par cette certitude d’en être un jour personnellement responsable, qui peuvent seules, empêcher le pouvoir arbitraire de trouver des complices et qui sont les seuls fondements d une liberté durable.

Se retrouvant, après tant d’essais infructueux du despotisme, en face de la nation, et forcé de faire appel au jugement public, Charles Pr eût été éclairé, en ce moment décisif, sur la destinée de l'Angleterre, s’il avait jamais pu l’être ; il eût gardé sa couronne et fondé le gouvernement constitutionnel avec l’appui de la nation, s’il ne s’était cru encore capable de la tromper et de l’asservir, s’il n’avait mis dans la ruse l’espoir que l’emploi de la force avait déçu.

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