‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 54 sur 90 · I.F. SYSTÈME DF.Qim.llUlE · texte numérisé non relu

I.F. SYSTÈME DF.Qim.llUlE

la fois moins onéreux et plus productifs. Il usait sobrement des ressources créées par son génie, et compléta, par l'économie dans les dépenses, l’œuvre salutaire qu’avait commencée la régularité dans le revenu : économie intelligente pourtant, et cédant à propos aux besoins de l’honneur du pays. On connaît ces belles paroles au roi : « Il faut épargner cinq sols aux choses non nécessaires, et jeter les millions quand il est question de votre gloire; un repas inutile de trois mille livres me tait une peine incroyable, et, lorsqu’il est question de millions d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien, j’engagerais ma femme et mes enfants, et j’irais à pied toute ma vie pour v fournir. »

L’industrie et le commerce français sentent encore aujourd’hui l’impulsion que leur communiqua la main puissante de Colbert. S’il négligea trop l’agriculture, dont la noblesse surtout recueillait alors les fruits, il fit tout pour la fabrication et pour l’échange des produits, source de richesses et gage d’un grand avenir pour la bourgeoisie : les draperies de Sedan, d’Abbeville et de Louviers devinrent prospères et célèbres ; les fabriques de toile et de papier enrichirent leurs possesseurs. Mais les industries qui alimentent le luxe et qui réclament le goût devinrent alors particulièrement llorissantes, et la France fut de ce côté sans rivale en Europe. De Saint-Gobain sortaient des glaces supérieures à celles de Venise; des Gobelins, des tapisseries plus éclatantes et plus durables que les chefs-d’œuvre de la Flandre; les soies brochées d'or et d’argent de Lyon et de Nîmes, l’acier et le maroquin français, les ciselures de l’orfèvrerie, l’ébénisterie et la mosaïque, fu-

rent bientôt préférés à tout ce que produisaient en ce genre l’Europe et l’Asie.

Dans l'industrie, comme en tout le reste, la nation ne fit que suivre la direction du gouvernement, vécut sous sa protection , subsista de ses encouragements, se soumit à ses exigences et prospéra par ses conseils. L’importation des produits de l’industrie étrangère presque interdite , l’exportation favorisée, des subventions accordées aux manufactures, des récompenses aux producteurs, des conseils de prud’hommes, une foule de règlements minutieux sur les corporations industrielles, sur le travail, sur les tarifs, vinrent tour à tour favoriser et gêner l’industrie française, qui sentait en même temps les avantages et les dangers de cette puissante et universelle intervention du gouvernement, mais qui, après tout, en reçut de grands bienfaits, et était alors hors d’état de s'en passer. Des entrepôts, des routes nouvelles, ce magnifique canal du Midi qui joignit la Méditerranée à l'Océan, l'établissement de quatre grandes compagnies commerciales subventionnées par le roi, des traités conclus avec la Porte, des relations nouées avec tout l’Orient, des colonies relevées ou fondées aux Antilles, au Canada, au Malabar, à Madagascar, à Cayenne; un édit qui autorisa la noblesse à commencer sans déroger, et surtout la réorganisation de la marine militaire et marchande, la création de Rochefort et de Cette, Toulon et Brest agrandis, les chantiers de l’Etat couverts de vaisseaux, et l'institution de cette inscription maritime qui, de nos jours, recrute encore la flotte, tant d’efforts énergiques et heureux

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communiquèrent au commerce français une activité jusqu’alors inconnue, et assurent au nom de Colbert, outre une grande place dans l’histoire particulière de la France, le respect et la reconnaissance de tous les hommes qui comprennent l’influence du commerce et de l’industrie sur les progrès généraux du genre humain.

En même temps que ce grand administrateur s’appliquait aux travaux qui rendent la paix féconde, Louvois organisait cette force indispensable qui doit assurer le maintien de la paix ou le succès de la guerre. L’armée était à l'intérieur le fondement du pouvoir absolu, au dehors l’instrument de la domination de la France. Si Louis XIV put à la fois, vers la fin de son règne, comprimer le désespoir du peuple et la résistance religieuse des protestants, tout en soutenant l’effort de l’Europe coalisée, il le dut à Louvois : c’est lui qui, supprimant les grandes charges militaires, donna au seul ministre de la guerre la direction suprême de l’armée, qui assura, en créant les inspecteurs généraux et les commissaires des guerres, la discipline et la subsistance des troupes; qui établit les magasins et les hôpitaux militaires, qui organisa le train des équipages, des corps d’ingénieurs et de mineurs, des haras, des écoles de cadets pour l’instruction militaire de la jeune noblesse; qui créa, avec l’ordre du tableau, des règles justes et nécessaires pour l’avancement des officiers, faisant ainsi passer les services avant la naissance et la faveur; qui sépara l’armée de la population par l’uniforme, signe de l’unité nationale et de l’obéissance exclusive au roi; qui enfin mit entre les mains

ries soldats l’arme française par excellence, la baïonnette, destinée à enlever un jour de si rapides vie toires.

Qu’on ajoute à ces ressources intérieures de la France, aux richesses créées paj cette industrie prospère, à cette armée alors sans rivale dans le monde, des généraux comme Turenne et Condé, une diplomatie intelligente et habile, docile au roi, et servant partout, sous sa direction continuelle, les intérêts de la France; qu’on se figure l’éclat incomparable des lettres françaises à cette époque, où la vigueur du génie national, contenue et formée par le goût le plus pur, enfantait tant de chefs-d’œuvre, où la chaire avait Bossuet, le théâtre Corneille, Racine et Molière; qu’on se représente cette cour, devenue un foyer de lumière, un modèle de politesse et de grâce, la patrie des arts et du goût; qu’on tienne compte du génie dominateur du souverain, de la confiance de la nation dans sa puissance et dans sa fortune, de l’esprit militaire du peuple, de la passion de tous pour la gloire, et l'on comprendra comment, au milieu de l’Europe abaissée, divisée et privée de l’Angleterre, alors comme absente du monde, la France put aspirer à une domination universelle et quelque temps s’y maintenir.

V. l'ulx «l'Aix-la-Chapelle. — Paix «le Vinii'jcur. Révocation «le l’édlt «le XanteN.

Pendant que Louis XIV inaugurait partout avec grandeur ce nouveau rôle de la France, forçait la cour

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de Madrid à reconnaître la préséance des ambassadeurs français, le pape à faire des excuses au duc de Crétjui offensé et à châtier ses plus chers serviteurs ; pendant qu’il délivrait la Méditerranée des corsaires barbaresques et faisait paraître le drapeau français à cette bataille de Sainl-Gothard qui ferma l’Allemagne aux Turcs, il vit avec joie Charles II engager son royaume dans une guerre contre la Hollande, et affaiblir ainsi, au profit de la France, les deux grandes puissances maritimes de l’Europe. L année même où l’Angleterre, indignée de cette guerre inutile et désavantageuse, contraignit Charles II à signer le traite de Bréda, Louis XIV, ayant vainement tenté d’acquérir diplomatiquement les Pays-Bas, qui, par la mort de Philippe IV, revenaient à la reine de France Marie-Thérèse en vertu du droit de dévolution, envoya trente-cinq mille hommes prendre possession de ce douteux héritage. La Flandre fut à jamais conquise en moins de deux mois, et la Franclie-Comté, dont les gouverneurs étaient gagnés d’avance, fut livrée sans combat. Mais le nord de l’Europe s’émut, et la crainte de l’ambition française dominant toutes les passions politiques et religieuses, on vit les trois puissances protestantes du nord, la Hollande, l’Angleterre et la Suède, conclure à la Haye une triple alliance qui arrêta Louis XIV et qui couvrit l’Espagne. Le traité d’Aix-la-Chapelle, signé en 1668, fut le fruit de cette ligue. Le roi de France garda la Flandre et rendit la Franche-Comté démantelée.

C’était l’initiative de la Hollande qui avait arrêté Louis XIV, et l’orgueil du roi en fut doublement

blessé. Déjà fier d’avoir si aisément agrandi la France, il ne pardonnait pas à ce peuple de marchands de lut avoir arraché là moitié de sa conquête, et moins -encore de s’en vanter hautement ; enfin, il haïssait les Hollandais à cause de leur religion et de leur liberté, et mettait déjà ses passions personnelles au niveau des intérêts de la France. La diplomatie fraya aux armées françaises un chemin facile en rompant la triple alliance. La Suède en fut d’abord détachée, puis l'Angleterre, par un traité secret, et pourtant célèbre, que Charles II conclut à Douvres avec Louis XIV, par l’entremise de sa sœur Henriette, devenue duchesse' d'Orléans. Le roi d’Angleterre se vendit expressément au roi de France, s’engageant, pour trois millions par an, à faire la guerre à la Hollande malgré l’Angleterre, à professer la religion catholique lorsque Louis XIV le jugerait convenable, et à recevoir les secours du roi de France pour détruire en Angleterre le parlement et la réforme. Ce»te trahison inouïe, aujourd’hui publique, fut tenue secrète, même longtemps après la chute des Stuarts. La guerre de Hollande, dont le succès était ainsi préparé, fut d'abord un continuel triomphe. Les flottes réunies de l’Angleterre et de la France livrent à la flotte hollandaise une grande bataille indécise pendant que cent vingt mille Français passent le Rhin, le 12 juin 1672, s’emparent sans combat de toutes les places de la Hollande, et arrivent à quelques lieues d’Amsterdam. Mais la république ne pouvait ainsi périr sans résistance : le peuple se souleva, massacra les de Witt, qui avaient fait inutilement à Louis XIV les propositions de paix les plus avanta-

geuses et qui en avaient reçu de Louvois de dérisoires. Le parti de la guerre prit le dessus, et sauva la Hollande par la main du prince d’Orange, que son génie infatigable, aidé par les circonstances, devait rendre un jour l'arbitre de l’Europe.

Son premier acte fut de rompre les digues qui défendent la Hollande contre l’Océan , et de chasser l’ennemi par une immense inondation. Pendant que les Français reculent, une coalition générale s’organise pour maintenir l’équilibre européen menacé et contraint la France à lâcher prise pour se protéger ellemême. Le roi d'Angleterre est forcé par le parlement de faire la paix avec la Hollande; l’électeur de Brandebourg, la diète et l'empereur, l'Espagne, sont réunis contre la France; la Suède seule, qu’inquiétait déjà la puissance du Brandebourg, reste alliée à Louis XIV. L’admirable habileté de Turenne, qui, avec peu de troupes, arrêtait toute l’Allemagne, et qui mourut au milieu de ses savantes manœuvres ; la fureur guerrière de Coudé, qui, à Seuef, voulait encore combattre après un affreux carnage; les trois victoires navales où Duquesne enlevait à l’Espagne et à la Hollande l’élite de leur marine, tuait Ruyter et donnait à la France l’empire de la Méditerranée, tant d’efforts si glorieux pour la nation n’en furent pas moins impuissants à satisfaire, malgré toute l’Europe, les passions et l’ambition du roi. Les ressources financières du pays étaient épuisées, Charles II était contraint par le parlement à déclarer la guerre à Louis XIV, et la Hollande avait reconquis tout son territoire, excepté Maèstricht. La Hollande traita la première avec la France, et

bientôt ses alliés l'imitèrent. Les négooiationspoursuivies et achevées à Nimègue en 1678 rétablirent l'intégrité fie la Hollande, donnèrent à l’empereur Fribourg en échange de Philipsbourg, et achevèrent la spoliation de l'Espagne, qui céda au roi de France la Franche-Comté et plusieurs villes des Pays-Bas. T,e Danemark et le Brandebourg, qui voulaient conserver leurs conquêtes sur la Suède, furent obligés par le roi à une complète restitution.

Ainsi, «race à la vigueur des armées françaises et au talent des Vaubau, des Turenne, des Duquesne et des Coudé, cette guerre injuste et impolitique, déclarée à la Hollande et arrêté par l’unanime opposition de l’Europe, n’avait pas cependant été fatale à la France, et lui avait assuré, au contraire, la possession de la Flandre et de la Franche-Comté. La France sort donc plus puissante encore d’une lutte inégale, et paraît récompensée de ses fautes. Mais l’issue heureuse de ce grand débat eût inspiré à un roi sage des craintes salutaires et une modération scrupuleuse; il eût senti que l’Europe ne pouvait rester que malgré elle soumise à l’ascendant de la France; qu’il fallait rendre cette suprématie bienfaisante et légère, ôter tout prétexte à la jalousie naturelle des peuples, et faire supporter à l’Europe, à force de justice et de prudence, le spectacle pénible d’une si prodigieuse fortune.

Tout au contraire, Louis XIV eu fut enivré , et sembla rechercher les moyens de se précipiter, avec la France, du haut de cette grandeur, en contraignant l’Europe à se délivrer de lui. La France devait à son unité et à la toute-puissance de son gouvernement

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cette force militaire qui avait triomphé de tous les obstacles; mais elle allait bientôt payer cher cette domination absolue d’un seul homme qui ne la sauvait dans la guerre que pour la ruiner dans la paix. Dépenses exorbitantes, orgueil intolérable, mœurs scandaleuses, projets insensés, tout se réunit bientôt pour mettre en péril le roi et le royaume, l’Etat et son unique représentant. Une gloire éclatante et alors sans rivale, les flatteries les plus ingénieuses et les plus séduisantes qui eussent jamais entouré un souverain, l’ivresse même du plaisir facile et continuel, ébranlèrent par degrés cette raison sur laquelle reposait, sans autre appui, la fortune de la France1.

Le mépris du droit des gens semblait à Louis XIV un signe d’indépendance souveraine, et il donna, par l’établissement des chambres de réunion, la mesure de son audace et de son dédain pour l'opinion de l’Europe. Les conquêtes faites par la France dans les dernières guerres lui avaient été cédées par les traités « avec leurs dépendances. » Ce terme vague suffit au roi de France pour prétendre à tous les fiefs qui avaient jadis relevé des domaines devenus français. Les parlements de Metz, de Brisach et de Besançon rendirent des arrêts sans appel, qui réunissaient à la France un certain nombre de villes enlevées à l’électeur de Trêves, à l’électeur palatin, à l’évêque deSpire, au roi de Suède. La plus importante de ces villes, la place de Strasbourg, fut occupée par surprise, en exécution d’un arrêt du parlement de Brisach. Vauban la

1, Voyez l'Appendice N.

rendit aussitôt imprenable. Guillaume excitait en vain toute l’Europe contre ces violences de Louis XIV ; on était partout effrayé de la puissance de la France, de sa grande armée plus forte qu’avant la guerre, de sa flotte accrue par Colbert. Il fallait de nouvelles et de plus grandes fautes pour vaincre cette appréhension de l’Europe : Louis XIV ne devait pas les faire attendre.

Le bombardement d’Alger et de Tripoli était justifié par les pirateries des Barbaresques ; mais la destruction de Gênes, mise en ruine pour avoir préféré le protectorat de l’Espagne à celui du roi de France, augmenta le ressentiment encore contenu de l’Europe. La double humiliation du pape, effrayé de voir Louis XIV soutenir contre lui les prétentions de Bossuet et les quatre articles qui constituaient l’Eglise gallicane1 en dehors de l’influence ultramontaine, et violenté en même temps jusque dans Rome par les troupes françaises pour le maintien de ce funeste droit d’asiledont jouissaient les hôtels des ambassadeurs, jeta le saintsiège lui-même dans l’alliance de la Hollande calviniste contre le despotisme du roi de France. En même temps, cédant à l’aveuglement public aussi bien qu’aux conseils d’une femme froidement ambitieuse et aveuglée par une piété cruelle, Louis XIV commença contré les protestants français cette lutte impitoyable où il fut vainqueur en apparence et en réalité vaincu, qui n’extermina pas le protestantisme en France, mais qui propagea dans toute l’Europe l’horreur de son gouvernement; qui ne fut pas avantageuse à l’Eglise, et qui

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