III. Lu fronde. — Mazurln
Qu’est-ce en effet qne la Fronde, sinon la démonstration animée de la faiblesse de l’esprit politique en France au dix-septième siècle, une explication anticipée du gouvernement absolu de Louis XIV ? Autant cette
génération est admirable sur l<* champ de bataille, où elle achève par les victoires de -Rocroy, de Nordliugen et de Lens, l’œuvre de Richelieu, et précipite les négociations d’où sort, avec la paix de Westphalie, la suprématie de la France, autant elle est impuissante et ridicule au parlement et dans cette lutte puérile tpie rend plus misérable encore le spectacle contemporain delà grande révolution d’Angleterre. Quelquesuns des chefs de la Fronde avaient sans doute des idées justes et généreuses, et l’on ne peut nier que les. vingt-sept articles rédigés par le parlement, la cour des aides et la chambre des comptes , ne fussent de sages limites opposées au pouvoir absolu. L’arbitraire y est combattu* en matière d'impôt et de justice ; la liberté individuelle elle-même y est entourée de certaines garanties ; mais cette révolution manquait de base ; la nation n’était nullement représentée par le parlement, par un corps judiciaire dont les charges étaient vénales, et qui voulait cumuler avec l'administration régulière de la justice les droits et les fonctions que peuvent seuls exercer et remplir, chez les peuples libres, les députés élus par le pays. Ces prétentions de la magistrature s’érigeant en assemblée nationale, ne pouvaient être soutenues que mollement par la bourgeoisie; et si la noblesse parut les prendre à cœur, ce ne fut jamais pour elle qu’un môt d’ordre contre la régente et contre son inséparable ministre, contre ce Mazarin sur qui l’on espérait se venger d’avoir obéi à Richelieu.
Cet homme, aussi patient qu’habile, sûr du cœur d’Anne d’Autriche et confiant dans l’incapacité de ses
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adversaires, était digne, par son intelligence politique et par sa tranquille persévérance, du grand ministre qui l'avait désigné comme sou successeur; mais sa déplorable administration financière donna un prétexte de révolte à la noblesse avide d’argent et de trouble, a la magistrature ambitieuse et humiliée de sa nullité dans l’Etat. Des femmes, entretenant cette guerre sans issue, en augmentèrent le ridicule; le peuple de Paris, maître de la cité et combattant sans passion contre les troupes royales, acceptait gaiement ses défaites journalières, raillant sans aigreur ses ennemis et surtout ses chefs. Le coadjuteur fie Gondi , spirituel émule de César, le grave Turenne, un instant rebelle, le grand Coudé, qui n'aida la cour à se défaire de la faction des importants que pour susciter celle des petit s-maitres , ne sortirent de la Fronde qu’amoindris dans l’opinion publique ; en revanche, le ministre que tant de sarcasmes ont poursuivi pendant cette mêlée et qui a été deux fois chassé de France, nous paraît, à l’issue de la Fronde , tout-puissant et respecté, et signe en 1659 aux pieds des Pyrénées le glorieux complément des traités de Westphalie.
Accablant l’Espagne, qui avait abusé de la Fronde et que l’épée de Condé , passé alors à l'ennemi , défendait mal contre Turenne, Mazarin promit à la république anglaise une partie de ses dépouilles, et les soldats de Cromwell vinrent aider la France à prendre Dunkerque , pendant que sa Hotte s’emparait de la Jamaïque. L’habileté diplomatique de Mazarin fit le reste : il intervint en Allemagne dans l’élection de l’empereur et lui fit imposer la condition de ne point
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LIVKE QUINZIEME.
secourir l’Espagne. En même temps, la ligne du Rhin enlevait à l’Espagne toute influence de ce côté et assurait le succès de la France. 11 fallut céder. Les célèbres conférences de l'île des Faisans, entre Mazarin et Louis de Haro, amenèrent enfin la conclusion de celte paix des Pyrénées, qui contenait en germe la grandeur de Louis XIV. Peu s’en fallut qu’un caprice du jeune roi ne la fît rompre. Il aimait la nièce de son ministre et refusait la main de l’infante Marie-Thérèse, qui, malgré de vaines renonciations, apportait au roi de France les plus vastes espérances sur la monarchie espagnole. La conduite de Mazarin, dans cette affaire, fut digne de sa haute intelligence, et il enseigna noblement par son propre exemple à son royal élève à mettre l’intérêt du pays au-dessus des penchants de son cœur. Le Roussillon, la Cerdagne, l’Artois, étaient cédés à la France avec une partie du Hainaut et les principales places du Luxembourg. La Lorraine resta occupée par les troupes françaises. Condé ne fut rétabli dans ses biens et dans ses dignités qu'avec toutes les réserves nécessaires pour préserver la majesté du roi de France.
Pendant que le centre de l'Europe était ainsi pacifié par l’abaissement de l’Espagne au profit de la France, le Nord, un moment troublé, retrouvait aussi le repos dans un traité qui abaissait la Pologne et la Suède au profit de la puissance naissante du duché de Brandebourg. L’abdication de la reine Christine avait élevé au trône son cousin Charles-Gustave, qui, avec l’appui de l’électeur de Brandebourg, porta un coup mortel aux Polonais. Mais tout le Nord se trouva aus-
sitôt réuni contre la Suède, et le système d’équilibre prévalut contre sa courte supériorité. L’électeur de Brandebourg qui avait tenu le premier rang dans cette guerre contre son récent allié, en recueillit tous les fruits. Le traité d’OIiva l’affranchit de la Pologne et lui laissa en toute souveraineté cette Prusse qui allait hériter de l’influence de la Suède en Allemagne, sans être encore un obstacle à l’ambition de la France. La Pologne est ruinée, sans que la Russie compte encore pour quelque chose en Europe. Tout semble donc s’abaisser pour relever davantage la grandeur de la France et de son roi.
C’est encore une victoire pour Louis XIV que la restauration des Stuarts; non qu’il y eût alors la moindre solidarité entre les monarchies absolues de l’Europe, ou que le roi de France s’intéressât à la défaite de la révolution d’Angleterre : il ne s’était fait nul scrupule de traiter avec Cromwell, et, pour la France de Richelieu et de Mazarin, l’exemple encor incompris de la liberté anglaise n’était pas à craindre. Mais l’Angleterre, soumise à Cromwell, tranquille au dedans et libre de porter au dehors ses grandes ressources et son actif génie, était déjà d’un grand poids dans les affaires de l’Europe; elle aurait bientôt balancé la puissance française et maintenu le système d’équilibre contre l’ambition du roi. Au contraire, lorsqu’à la mort de Croqiwell, la nation, lassée du gouvernement militaire, profita des discordes de l’armée pour s’en affranchir et pour rétablir la monarchie constitutionnelle, on pouvait prévoir une lutte inévitable entre les héritiers de Charles 1er et les descendants de Pym et de Hamp-
LIVRK QU1N£IKM£
den. Un aveugle désir d’absolutisme d’une part, un invincible besoin de liberté de l’autre, devaient nécessairement se livrer la guerre; et tant que l’Angleterre ne serait pas ou complètement asservie ou entièrement libre, il était certain qu’au dehors elle serait impuissante. La France ne pouvait donc avoir d’autre politique que de prolonger des discordes utiles à sa grandeur. Louis XIV v consacra toute son habileté et une grande partie de sa fortune, soutenant tour à tour de son or et de ses conseils le roi , lorsque la nation semblait près de conquérir sa liberté, et les chefs du parti national lorsque le roi semblait près d’atteindre la toute-puissance. Là était le secret de l’annulation de l’Angleterre en Europe et de la domination de la France; là était le nœud que Guillaume d'Orange trancha d’un seul coup, frappant Louis XIV au cœur par la chute des Stuarts, relevant le même jour en Angleterre la monarchie constitutionnelle, en Europe, le système d’équilibre. Mais, jusqu’à celte révolution libératrice, l’avidité de Charles II, toujours vendu et toujours à vendre, le fanatisme crédule et la rare ineptie de Jacques II seront les liens étroits par lesquels Louis XIV contiendra et dirigera l’Angleterre, n’ayant en face de lui d’autre adversaire vraiment redoutable que cette énergique et patiente Hollande, maîtresse de la mer, et devenue, par l’abaissement de l’Angleterre sous les Stuarts, le dernier asile de la réforme et de la liberté.
De même qu’au dehors tout conspirait à élever la situation de la France, au dedans tout s’accordait à augmenter les ressources et la liberté d’action de sou
LE SYSTÈME d'ÉQUILIBRE.
gouvernement. Le parlement mortellement blesse par sa défaite récente, est averti par le jeune roi lui-même de l’humilité de ses attributions, et instruit à garder sur tous les actes de la royauté un respectueux silence. Un an après la victoire de Mazarin sur la Fronde, de * nouveaux édits fiscaux , rendus nécessaires par la guerre d’Espagne, étaient soumis à l’enregistrement du parlement. Oubliant que cet enregistrement traditionnel n’était plus qu’une vaine formalité, le parlement résolut de délibérer avant d’obéir; mais, au jour fixé pour la discussion, il vit entrer dans la salle de ses séances le jeune roi, en costume de chasse et le fouet . à la main, et entendit en silence ces hautaines paroles : « Messieurs, chacun sait les malheurs qu'ont produits les assemblées du parlement; je veux les prévenir désormais. J’ordonne donc qu’on cesse celles qui sont commencées sur les édits que j’ai fait enregistrer. Monsieur le premier président, je vous défends de souffrir ces assemblées, et à pas un de vous de les demander. » Ce coup d’Etat, qui, en Angleterre, avait été le commencement de la révolution, fut en France l’inamruration de l’obéissance. Cette assemblée de magistrats, ayant payé leurs charges, ne ressemblait en rien à l’assemblée élue qui vainquit Charles 1", et la nation française, habituée à se plaire aux actes de vigueur et à s’y soumettre, ne différait pas moins de la nation anglaise, difficile à éblouir et plus éprise de la légalité que de l’audace.
La nation et le parlement étant ainsi amenés à l’obéissance, la noblesse combattant, non plus pour son indépendance, mais pour mériter la faveur royale,
qui allait profiter de cette soumission générale et diriger les forces réunies de la France ? Etait-ce quelque grand ministre, héritier de Richelieu et de Mazarin ? Serait-ce le jeune roi lui-même? On le sut dès le jour où mourut, comblé de richesses et d’honneurs, le signataire de la paix des Pyrénées. « Je veux gouverner par moi-même, » dit Louis XIV ; et à ceux qui lui demandaient à qui l'on devrait désormais s’adresser pour l’expédition des affaires, il répondit : « A moi. •> Ce fut, en effet, en sa personne que vécut la France, représentée, pendant tout ce règne, par l’activité de son roi. Sa volonté dirigea tout, et tout se fit par ses mains. Sa destinée fut celle de tous : la nation fut agrandie par sa sagesse et accablée par ses fautes.
■V. IiOulH XIV. — Colbert. — I.ouvoi*
La royauté, parvenue à ce point de puissance et d’éclat, avait besoin de Louis XIV; et cet homme, véritablement né pour commander, en était la naturelle et vivante image. Il avait conscience de son pouvoir absolu ; il était persuadé de son droit. Il se croyait investi par Dieu même du gouvernement de la France, de la libre disposition des biens et de la vie de ses sujets. Cette pleine et tranquille assurance passait dans ses actions et dans^ ses discours, et les pénétrait d’une imposante majesté. Toujours roi, à toute heure et dans les moindres choses, il ne fit jamais rien qui ne fût digne du maître de vingt-huit millions d’hommes. Jetant sa canne par la fenêtre pour n’en point frapper un gentilhomme, supportant avec une égale dignité
LE SYSTÈME d'ÉQUILIBRE.
la joie, la colère, la douleur physique même, et échappant, par cette inaltérable majesté, aux faiblesses de la nature humaine, il fut parfois odieux sans jamais être ridicule. 11 n avait ni la grâce chevaleresque de François Ipr, ni la séduisante familiarité de Henri IV, et cependant nul ne l’abordait sans émotion, et un mot de lui transportait ou accablait les plus sages esprits. Saint-Simon tremblait au moment de lui parler, et Racine mourut, mortellement frappé d’une seule parole.
Et cet homme, si puissant, si confiant en lui-même, entouré de tant de flatteries, fut longtemps maître de son esprit et accessible aux bons conseils. Il sut s’appuyer sur la sagesse d’autrui etÈprèter sa puissance à des idées qu’il n’avait pas conçues. Elevé par Mazariu dans une ignorance périlleuse pour l’État, il se soumit, sans le montrer, à 1 expérience des habiles et fut plus d’une fois leur ministre sans jamais cesser d’être leur maître. Il dut avant tout se délivrer des serviteurs peu fidèles qui avaient jusque-là trompé le gouvernement et appauvri le trésor. Il frappa le surintendant des finances avec cette rigueur soudaine et impitoyable cpii devait inspirer pour le reste de son règne, une terreur salutaire à tous les instruments de son autorité. Le châtiment de quelques subalternes avait annoncé aux plus clairvoyants la chute du surintendant des finances, qui usait avec une royale prodigalité d’immenses richesses mal acquises, et qui insultait de plus d'une façon à la majesté royale. Arrêté par surprise, livré à une commission composée de ses ennemis, Eouqnet fut condamné au bannissement pour concus-
sion, et le jeune roi, aggravant la peine, le tint en prison jusqu'à sa mort. Sa charge disparut avec lui ; un conseil des finances fut établi sous la direction d’un contrôleur général.
Ce contrôleur général, qui avait contribué à la perte de Fouquet, et qui, pendant vingt-deux ans, gouverna avec une pleine puissance, avec une rigoureuse intégrité et avec une intelligence supérieure les finances de l’Etat, était le grand Colbert. Fils d’un drapier de Reims, sorti d’un comptoir, poussant jusqu’à la grandeur la passion de la règle et de l’économie, joignant aux sérieuses qualités de la bourgeoisie une ambition qui était interdite à son ordre et qui fut en lui si utile à la France, il étendit bientôt ses attributions, y faisant entrer la marine, le commerce, les arts, l’administration générale, louchant même à la justice et à la guerre, envahissant tout pour tout régénérer.
Des moyens despotiques, tels que le temps les réclamait, rétablirent les finances, livrées au pillage. Quatre-vingt-quatre millions étaient payés par la France, et le trésor en recevait à peine trente-deux; les impôts arbitraires et locaux, que Sully avait proscrits, épuisaient de nouveau les provinces. Des dettes, créées pour vivre au jour le jour, dévoraient les revenus de l'Etat. Colbert remboursa huit millions de rentes sur
l’hôtel de ville, acquises à vil prix, poursuivit les concussionnaires et leur arracha d’énormes amendes, re-
nouvela les baux des fermes à un taux plus avantageux pour l’État, et fit surveiller activement la perception
de ces impôts. Ménageant l'agriculture et le tiers état,
il diminua la taille, augmentant les impôts indirects, à