VI. Chute «le» Stuart*. — Paix «le njüwlok
Si la seconde révolution, qui chassa définitivement les Stuarts et qui assura pour toujours à l’Angleterre la tranquille possession du gouvernement parlementaire, ne coûta pas une goutte de sang à la nation, ce bienfait est dû surtout à la vénalité de Charles II et au fanatisme de son successeur. On a vu comment le premier se mit, par le traité de Douvres, à la solde du roi
<le France, et lui vendit, pour satisfaire à son luxe et à ses débauches sans avoir recours au parlement,
I honneur et les intérêts de l’Angleterre. Le second ne changea rien à cette étrange politique, et, à son avènement au trône, apprit, avec des larmes de reconnaissance, que la pension de son frère lui serait annuellement payée. Dunkerque et Mardick vendus à la France, l’Angleterre annulée en Europe, la Hollande livrée à Louis XIV, tels avaient été les résultats de cette trahison, à laquelle l’expulsion de cette dynastie pouvait seule mettre un terme.
Mais ces honteux marchés restaient ignorés de la nation, et des fautes plus éclatantes précipitèrent les Stuarts du trône que la volonté -publique avait relevé. Ramenés après le despotisme de l’armée pour rétablir en Angleterre le règne des lois, ils n’avaient travaillé qu’à substituer une tyrannie à une autre, sans donner au pays en échange de la légalité violée cette grandeur politique et militaire qui avait un instant consolé la nation d’obéir à Cromwell. Soutenus par l’Église anglicane, que la domination puritaine des républicains avait aigrie jusqu’à lui faire ériger en dogme le droit divin de la royauté et le devoir de l'obéissance absolue pour les peuples, les Stuarts eurent l’art de réduire cette Eglise et ces docteurs de la monarchie absolue à la triste alternative de chasser le roi ou de sanctionner la destruction du protestantisme. Entourés enfin par une aristocratie que les niveleurs avaient humiliée jusqu’à la rendre amie de la toute-puissance royale, ils trouvèrent moyen de la contraindre à s’unir aux ennemis de la monarchie, sous peine de se voir imposer,
avec l’apostasie religieuse, la servitude et la ruine. Salués enfin à leur débarquement en Angleterre par une population enthousiaste, fatiguéede la république, avide de voir un roi, et attachée par l'attrait d une longue infortune à cette famille éprouvée sur l’échafaud, dans les prisons et dans l’exil, ils surent bientôt se rendre odieux aux plus humbles par l’abaissement du pays devant la France, par le scandale de leurs mœurs, par la pompe ridicule d’une dévotion impopulaire, par leur cruauté, par des persécutions atroces qui descendaient jusqu’au dernier rang et qui remplirent de traditions sanglantes les plus pauvres demeures. Ainsi ébranlée de toutes parts, et particulièrement haïe de ses anciens auxiliaires, cette dynastie tombaau premier choc aux applaudissements de l’Angleterre protestante et libérale.
Si elle ne fut pas renversée plus tôt, il faut en chercher la raison dans les fautes de ses adversaires, et surtout dans cet admirable instinct de la légalité qui balançait les plus justes ressentiments de la nation anglaise et qui lui faisait considérer une révolution comme la dernière et la plus périlleuse des extrémités. C’est à la fois un grand spectacle et une utile leçon que de voir les Stuarts soutenus seulement par ce respect des lois qu ils voulaient anéantir, et raffermis, en dépit d’euxmémes, toutes les fois que leurs ennemis impatients y portaient atteinte. Lorsque Charles II favorisait illégalement les catholiques, nommait son frère, le duc d’York, grand amiral, et le faisaitsiéger au conseilla nation, fortifiant les wighs de son assentiment et de ses votes, les aidait à imposer au roi ce bil! du test qui
formait les fonctions publiques aux dissidents, et qui arrachait au duc d’York sa démission. Lorsqu'au contraire les whigs, emportés par la victoire, profitent de la terreur qu’inspire à l’Angleterre une prétendue conspiration des catholiques, pour frapper des innocents et pour voter un bill d’exclusion qui déclarait le duc d’York, en qualité de catholique, inhabile à succéder à la couronne, la nation, effrayée de ces actes illégaux, se tournait du côté des tories et rendait quelque force au gouvernement. Une conspiration protestante, pour hâter la chute des Stuarts et pour porter au trône lejeuneduc de Monmouth, ennemi populaire des catholiques, indigna la nation et permit à Charles II d’abuser jusqu’à sa mort de la toute-puissance. Le plus vénal, le plus incrédule et le plus débauché des hommes qui eût encore porté une couronne, mourut donc vengé de tous ses ennemis, couvert du sang de Russell et de Sydney, maître absolu de l'Angleterre, la bravant à sa dernière heure, se déclarant catholique à l’article de la mort, et laissant le pouvoir à ce frère redouté des protestants, à ce duc d’York qui avait ouvertement déclaré la guerre à la religion et aux libertés du pays.
Cette guerre, perdue d’avance, fut aveuglément conduite par cet homme bizarre, tour à tour audacieux jusqu’à la folie et hypocrite jusqu’à la bassesse, cruel et ridicule, destiné à perdre en peu de temps sa cause et sa couronne. Cependant la loi soutint trois années Jacques 11 malgré lui-même; et lorsqu’il eut poussé à bout les plus patients de ses sujets, l’Angleterre le renversa moins qu’elle ne le laissa tomber. Ce fut pour
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lui une bonne fortune que d’être attaqué à son avènement par l’insurrection d'un prétendant, par ce duc de Monmouth qui, vaincu à Sedgemoor, monta sur l’échafaud. Mais les affreuses cruautés qui suivirent la victoire de Jacques lui en dérobèrent le fruit. L’Angleterre vit avec horreur le juge Jeffries accomplir, dans les comtés du sud-ouest, cette célèbre tournée sanglante où les injures du tribunal venaient se joindre à l’inique rigueur des condamnations. La mort, bien que prodiguée, n’était pas le seul supplice. De nombreux accusés étaient embarqués pour les colonies et vendus comme esclaves. Les courtisans du roi se disputaient comme une faveur le produit de ces cargaisons, et la reine elle-même demanda sa part de cet ignoble gain.
Cependant la ferme volonté d’imposer le catholicisme à l’Angleterre était l’écueil inévitable de ce gouvernement insensé. Chef légal de l’Eglise anglicane et affilié à l’ordre des jésuites, professant avec ostentation la religion romaine, voulant introduire dans les universités elles-mêmes des membres et des chefs de son choix et de son Eglise , exagérant contre les sectes puritaines la rigueur des lois qui protégeaient l’orthodoxie anglicane, et violant ouvertement ces mêmes lois en faveur des catholiques; revendiquant enfin le droit de les violer, et inventant, au profit de la couronne, cet étrange droit, de dispense qui rendait les lois inutiles et la puissance x'oyale illimitée; chassant de l’armée et des fonctions publiques tous les protestants, et préparant une révolution catholique en face de l’Angleterre et de l’Europe, Jacques II effrayait de sa folie Louis XIV lui-
même, qui lui conseillait la prudence, et le pape, qui était tenté de l’excommunier. Désespérant enfin d’accabler d'un seul coup le protestantisme, Jacques II résolut de le diviser, de réunir contre l'Eglise anglicane les sectes puritaines aux catholiques, et le persécuteur sanguinaires des puritains proclamait tout à coup la tolérance universelle :ruse grossière qui ne trompa personne et qui confondit , dans une indignation patriotique, le ressentiment des puritains et les craintes de l’Église anglicane. L’Europe entière voyait Jacques II chanceler-, pour lui, opiniâtre et tranquille, entouré d’apostats qui devaient le trahir au premier signe, touchant à sa chute et sûr de sa victoire, il attendit jusqu’au dernier moment qu’un événement miraculeux établît en Angleterre le catholicisme et la monarchie absolue.
Il était temps qu’il fût renversé. Sous ces deux indignes souverains, l’Angleterre n’avait pas seulement perdu son rang, elle avait compromis son avenir. Charles II avait donné l’exemple d’une corruption jusqu'alors inconnue, et qui, de sa cour, descendait dans la société anglaise. La littérature, et surtout le théâtre de cette époque, offrent le scandaleux témoignage de cette générale et croissante immoralité. Les œuvres, alors applaudies sur la scène, ne pourraient aujourd’hui se produire au jour, et des actions, alors de mode, attireraient aujourd’hui sur leurs auteurs le mépris public et la sévérité de la loi. La vénalité du roi avait de nombreux imitateurs, et l’argent de Louis XIV, souillant plus d’une main illustre, se glissait dans tous 'les partis. Avec Jacques II, la corruption n’était pas moindre ; il y avait ajouté la cruauté et l’hypocrisie.
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Sur la scène, fies allusions meurtrières et la demande de nouveaux supplices se mêlaient aux propos licencieux. Les consciences étaient à vendre, et le célèbre Dryden donnait l’exemple. Les forces matérielles de l’Angleterre s’abaissaient avec sa dignité morale. L’armée, sans cesse épurée par le roi, était désorganisée, avilie à ses propres yeux, et un scandaleux avancement y récompensait l’apostasie. La marine, que Cromwell avait rendue si redoutable, était désarmée par les concussions, par le pillage des grades, livrés au plus offrant ou au mieux protégé. Des capitaines qui n’avaient jamais vu la mer commandaient les meilleurs vaisseaux de la flotte. Leurs appointements étant irrégulièrement payés, ils faisaient le cabotage entre les ports anglais, et changeaient, à leur profit, en marine de commerce la marine de l’Etat. L’arrivée de Guillaume d’Orange arracha enfin l’Angleterre à ces humiliations et à ces dangers.
Guillaume était appelé par le parti libéral et par les protestants ; il était appuyé par l’Europe, impatiente d’avoir l’appui de l’Angleterre contre Louis XIV; il était secondé par l ’empereur et par le pape lui-même; les États- Généraux de la Hollande voyaient dans son entreprise le salut du protestantisme et la ruine du roi de France. Gendre de Jacques II et sùr de l’affection dévouée de sa femme, Guillaume eût peut-être attendu en paix »a mort de son beau-père, si la naissance d’un héritier n’eût détruit ses espérances. Sans hésiter davantage, il passa la mer avec quinze mille hommes, pendant que l’armée de Louis XIV, pour frapper au cœur la ligue d’Augsbourg, attaquait l’Allemagne. La marche \ de
Guillaume «l'Orange fut un triomphe ; Jacques 11, trahi par tout le monde et surtout par sa famille, jeta le sceau de l’Etat dans la Tamise et s’enfuit. Une convention formée des deux chambres, déclara, en février 1689, le trône vacant, et y appela Guillaume d’Orange et la princesse Marie.
Si cette révolution , pure de sang et complétée par la signature de la Déclaration des droits, assura au peuple anglais la jouissance des libertés constitutionnelles et à l’aristocratie la direction des affaires, elle mit en péril la suprématie de la France et porta un coup mortel à l’orgueil de Louis XIV. Sachant que l’avénement de son irréconciliable ennemi au trône d’Angleterre était une déclaration de guerre, le roi de France n’hésita pas à la devancer, en reconnaissant solennellement Jacques II comme seul roi et en se déclarant le défenseur du droit absolu des souverains, violé par Guillaume d’Orange. La guerre était déjà commencée en Allemagne contre la ligue d’Augsbourg ; Louis XIV résolut de la porter dans cette Irlande catholique, attachée aux Stuarts et soulevée contre le nouveau roi d’Angleterre. Tourville battit la flotte anglaise et jeta en Irlande Jacques II, qui perdit, par ineptie et lâcheté, la bataille de la Boyne et s’enfuit aussitôt en France. Une nouvelle descente est préparée par Louis XIV; mais cette fois la bataille «le la Hogue, perdue malgré l’admirable courage de Tourville, ferma l’Angleterre aux Français. En Allemagne, les généraux du roi et leurs vaillantes armées soutenaient contre toute l’Europe centrale une lutte glorieuse et sans issue, suffisant à la tâche difficile de couvrir la France
sans pouvoir accabler une coalition universelle. Les belles victoires de Fleurus , de Steinkerque et de Neerwinden, qui illustrèrent le duc de Luxembourg, Catinat, vainqueur à Staffarde et à la 'Marsaille, rendirent pourtant plus efficaces les efforts de la diplomatie pour conquérir une paix dont la France épuisée avait besoin. Dissolvant la ligue qui, réunie, eut poussé trop loin ses exigences, la diplomatie française amena enfin le duc de Savoie à une paix séparée par des concessions avantageuses. On lui rendit tous ses Etats, en y ajoutant Pignerol ; sa fille épousa le duc de Bourgogne, fils aîné du dauphin, et il fut traité en roi par la France. Déjà le pape Innocent Xlf, héritier de la politique de ses prédécesseurs, avait été détaché de la ligue par le désaveu des quatre articles qui consacraient les libertés de l'Eglise gallicane. Les autres puissances traitèrent à leur tour. La France rendit à l’empereur et à l’empire tout ce qu’elle avait envahi depuis le traité de Nimègue, sauf Strasbourg, et restitua son duché au duc de Lorraine. Un mois avant ce traité, Louis XIV, faisant la paix avec l’Espagne, les Provinces-Unies et l’Angleterre, leur restituait tout ce qu’il avait pris depuis le traité de Nimègue, et, ce qui coûta le plus à son orgueil, en donnant à la guerre son sens véritable et à ses prétentions un éclatant démenti, il reconnut solennellement Guillaume III comme roi d’Angleterre, tendant la main à la révolution et abandonnant Jacques, II.
La paix signée à Ryswicken 1697, était donc plutôt pour la France un échec moral qu’un affaiblissement matériel. Sauf la reconnaissance de Guillaume III ,
Louis XIV n’avait reculé que jusqu’au traité de Nimègue et pouvait s’y maintenir avec honneur; il avait résisté glorieusement à toute l’Europe, qui avait pu l’arrêter dans ses envahissements, mais qui n’avait pu triompher de sa défense. Cependant, cette guerre injuste devait amener une expiation prochaine. La France, qui venait d’y prodiguer ses trésors et son sang, allait se trouver épuisée au moment où s’ouvrait devant l’Europe inquiète et avide la succession d’Espagne.
VU. La Kuccc«*l«n d'Espagne. — Traités de Hasdtadt et d'Utrecht.
La nation espagnole expiait alors, par un abaissement presque sans égal dans l’histoire, son intolérance religieuse, son incapacité pour le gouvernement d* peuples, la perte de ses franchises provinciales, son asservissement i ntérieur , et par-dessus tout, cette guerre funeste où elle était engagée, à la suite de ses rois, contre la civilisation moderne et contre la liberté des esprits. L’inhabileté de son administration, l'inquisition qu’elle traînait partout avec elle, rendaient inutiles ses grandes qualités militaires et sa tranquille fermeté sur le champ de bataille. Détestée par les peuples faibles, qu’elle avait couquis sans les gagner, chassée par les peuples énergiques qui secouaient sa mortelle influence, l’Espagne avait bientôt perdu jus qu’à sa force militaire et jusqu’à ses richesses. La grande Armada n’avait pu être remplacée, et l’Espagne en était venue à emprunter des vaisseaux génois. A
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Rocroy, à Lens, aux Dunes, avait été anéantie son armée; maîtresse des mines de l’Amérique, elle n’avait ni argent ni crédit. Ses possessions en Europe et au delà des mers étaient démembrées par la France, par l’Angleterre et par la Hollande.
Elle-même tombait en ruines. L’expulsion des Juifs avait affaibli son commerce ; celle des Maures avait détruit son agriculture ; la monarchie absolue et, depuis Philippe II , sans limites , avait étouffé son énergie ; les couvents avaient absorbé à la fois ses richesses et sa population. Elle avait eu vingt millions d’habitants, elle n’en avait plus que six. L’abaissement de l’intelligence publique accompagnait la misère. Décimée par les bûchers et vivant sous une menace continuelle de mort, la classe éclairée disparaissait en silence ; et les mêmes causes qui avaient arrêté la fécondité de la terre, avaient étendu partout la stérilité de la pensée. Comme la nation, la dynastie s’éteignait enfin dans l’impuissance. « Charles-Quint , dit avec vérité un grand historien , avait été général et roi ; Philippe II n’avait été que roi; Philippe III et Philippe IV avaient à peine été rois; Charles II ne fut pas même homme. » Tel était l’état où l’Espagne et ses maîtres avaient été réduits en voulant arrêter le grand mouvement qui avait vivifié l’Europe, et qui, en ce temps même , élevait encore d’un degré l’Angleterre.
D’après le droit monarchique , qui fait passer les nations de main en main par héritage, sans que leur consentement soit nécessaire, et qui dispose d’elles, selon la juste remarque de Fénelon, « comme d’un
pré ou d'une vigne, » l’Espagne devait appartenir, après la mort de Charles II, soit au dauphin de France, comme au petit-fils de Philippe IV, soit à l’empereur d’Autriche ou à son fils l’archiduc Charles, comme petit-fils de Philippe II, soit enfin au prince de Bavière, arrière-petit-fils de Philippe IV. La France surtout semblait destinée à recueillir cet héritage ; tout l’y engageait : cette longue rivalité avec l’Espagne, qui avait failli mettre sur le trône de France la fille de Philippe II, et qui paraissait devoir se terminer par une conquête indirecte, par l’établissement d’un prince français sur le trône espagnol; les prétentions antérieures du roi, qui avait déjà revendiqué et saisi une partie de cet héritage ; l’intérêt suprême de la France, qui ne pouvait laisser la maison d’Autriche s’étendre de nouveau au delà des Alpes et des Pyrénées. Mais, par une suite d’entreprises ambitieuses et chèrement payées, la France arrivait épuisée d’avance au commencement de ce grand débat. Les hommes illustres qui jusqu’alors avaient accompli les grandes choses de ce règne, ou qui en avaient réparé les fautes, avaient disparu dans la mort ou dans la retraite. Turenne, Condé, Luxembourg, Duquesne et Tourville avaient des successeurs, sans être remplacés. Louvois l’avait emporté sur Colbert, Mme de Maintenon et Chamillart sur Louvois. Les finances et l’armée étaient appauvries; une lutte contre toute l’Europe effraya Louis XIV. Il eut recours au plus puissant de ses ennemis pour faire lace aux autres, et tenta de partager avec lui ce qu’il ne pouvait conquérir.
A la Haye, fut signé entre Louis XIV, le roi d’An-
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gleterre et les Provinces-Unies, un traité de partage qui donnait au prince de Bavière la couronne d’Espagne, les Indes, les Pays-Bas et la Sardaigne ; au dauphin de France, les royaumes de Naples et de Sicile; à l’Autriche et à l’archiduc Charles, le Milanais. Ce démembrement n'inquiétait personne : l’Espagne diminuée ne justifiait ainsi aucune des deux grandes famille*' qui pouvaient meuacer l'indépendance de l’Europe mais Charles II fut indigné de ce partage, et réserva par testament au prince de Bavière l’intégrité de la monarchie espagnole. Avec ce jeune prince, qui mourut tout à coup, empoisonné peut-être, disparut l’espoir de régler pacifiquement cette succession prochaine pour laquelle la France et l’Autriche restaient seules en présence.
Cependant Louis XIV tenta d’éviter la lutte par un nouveau traité de partage, garanti par les mêmes alliés. Conclu à Londres, ce second traité accordait à l’archiduc Charles la couronne d’Espagne, les Indes, les Pays-Bas et la Sardaigne ; mais à la part du dauphin de France eussent été ajoutés le Bar et la Lorraine. Le duc de Lorraine devait recevoir, en échange de son duché, le Milanais. Ni l’empereur, ni Charles II n’acceptèrent ces conditions nouvelles. L’empereur tenait à posséder le Milanais, Charles II à empêcher le démembrement de la monarchie. Le roi d’Espagne se résolut alors à choisir un héritier dans l’une des deux familles rivales. Son penchant le portait vers l’Autriche, l’intérêt de l’Espagne et les vœux de la noblesse vers la France, plus capable de défendre l’Espagne, si elle lui était laissée, et capable aussi de la démembrer
si elle passait en d’autres mains. Un dernier testament de Charles II déclara donc le duc d’Anjou, deuxième fils du dauphin de France, roi d’Espagne.
Ce fut pour Louis XIV une grande épreuve. S’en tenir au second traité de partage et l’exécuter , avec l’appui de la Hollande et de l’Angleterre, semblait facile. Accepter le testament, c’était au contraire accepter la guerre contre toute l’Europe. Après avoir écouté dans son conseil les'deux avis opposés et pris trois jours pour peser cette décision redoutable, le 6 novembre 1700, Louis XIV dit à sou petit-fils devant l’ambassadeur d’Espagne : « Monsieur, le roi d’Espagne vous a fait roi. Les grands vous demandent, les peuples vous souhaitent, et moi j’y consens. Songez seulement que vous êtes prince de France. » Puis il dit à la cour : « Messieurs, voilà le roi d'Espagne; » et quelque temps après, embrassant son petit-fils près de partir : « Il n’y a plus de Pyrénées. >•
Ces paroles furent pour l’Europe une déclaration de guerre, et cependant tous hésitaient à la commencer. L’empereur seul était décidé, tandis que l’Angleterre et la Hollande cherchaient à concilier le maintien de l’équilibre en Europe avec celui de la paix; mais, avec son impétuosité naturelle , Louis XIV sembla pi’essé d’augmenter le nombre de ses ennemis, et de se trouver seul contre tous. Trois atteintes furent portées à la fois à la sûreté de l’Europe et à l’honneur de l’Angleterre. Des lettres patentes confirmèrent au duc d’Anjou, devenu Philippe V, ses droits à la couronne de France et menacèrent ainsi l’Europe de la réunion des deux monarchies. Les Hollandais furent surpris
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LE SYSTÈME d’ÉQUILÏBRE.
par l'occupation des Pays-Bas, leur barrière contre la France. Enfin, l’Angleterre fut bravée par l’inutile et déloyable déclaration de Louis XIV, qui, malgré le traité de Rvswick, reconnut, au lit de mort de Jacques II, son fils Jacques III comme roi d’Angleterre.
Une ligue signée à la Haye entre l’Angleterre, l’empereur, les Provinces-Unies , les électeurs de Bandebourg et de Hanovre, s’engagea à ne laisser au nou veau roi d’Espagne que la Péninsule, à donner les places de la barrière aux Hollandais, les Pays-Bas, les Deux- Siciles et le Milanais à l’empereur, à l’Angleterre le droit de garnison dans Nieuport et dans Ostende. De telles conditions n’étaient acceptables que pour un vaincu. Louis XIV, après avoirdéterminé l’attaque de la ligue par ses dernières imprudences, dut se préparer à couvrir, avec les seules forces de la France, ses frontières et l'Espagne désarmée, contre toute l’Europe. Trois hommes énergiques, unis par une passion commune, dirigeaient ce grand effort contre la France, c’étaient : le général de l’empereur, le prince Eugène de Savoie; le duc de Marlborough, général de l’Angleterre, chef du parti whig alors au pouvoir, maître de l’esprit de la reine Anne par l’influence de sa femme, ayant commencé sa fortune par la faveur de Jacques II, et l’ayant portée au comble par son adhésion au parti de Guillaume d’Orange; et enfin le grand pensionnaire de Hollande, Heinsius, auquel le roi Guillaume avait légué , en mourant, le gouvernement de sa patrie, sa haine contre Louis XIV, et a mission de soulever contre lui l’Europe.
A tant d’ennemis, si forts par leur union, par leurs
richesses et par leurs troupes, Louis XIV ue pouvait opposer que des traditions de gloire et de succès, qui suffirent d’abord à préserver la France et à maintenir la guerre hors de son territoire ; mais, avec la défaite de Hochstedt, avec la défection du roi de Portugal et du duc de Savoie, qui accédèrent à la ligue , commencèrent les désastres et s’accrut l’épuisement de la France. La défaite de Ramillies chassa les Français des
Pays-Bas, celle de Turin leur enleva l’Italie ; en Espagne, l'archiduc Charles entre dans Madrid abandonnée par Philippe V. Vaincue à Oudenarde, vaincue à Malplaquet, malgré d’héroïques efforts, l’armée ne couvrait plus la France, que les fautes répétées de ses généraux ouvraient à l’ennemi, qu’une affreuse famine et que l’hiver rigoureux de 1709 remplissaient de souffrances et de séditions, tandis que, dans le palais de Louis XIV, se mêlaient au cruel sentiment de tant de désastres, des morts inattendues et funestes qui menaçaient le roi de survivre au dernier de ses héritiers. Mais l’excès du malheur rendit à l’esprit de Louis XIV toute sa rectitude, sans rien lui faire perdre de sa dignité. Il avait déjà eu recours aux plus grands sacrifices pour arracher la paix auxennemis de la France .
La dépossession de Philippe V était le préliminaire de toute négociation. L’Espagne donnée à l’archiduc Charles, la reine Anne reconnue, le prétendant chassé, Dunkerque détruit, la Hollande séparée de la France par une barrière enlevée au territoire français, le duc de Savoie agrandi et récompensé de sa défection, telles étaient les dures conditions qu’imposaient les alliés et qu’accepta Louis XIV, Mais bientôt on von-
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lut exiger davantage : l’abandon de Strasbourg, de Brisach et de Landau, la démolition des forteresses qui '
couvraient la frontière française du côté de l’AIlema-
gne, une coopération active au renversement de Philippe V. C’était déjà trop demander de Louis XIV et de la France; et pourtant, lorsque de nouveaux revers eurent abaissé le roi jusqu’à ces dernières concessions, on exigea plus encore. Il devait, disait-on, en revenir à la paix des Pyrénées et se charger seul de détrôner son petit-fils. Leroi refusa et offrit un million par mois aux alliés pour cette guerre civile, qu’il consentait à payer, mais qu’il ne pouvait se résoudre à faire luimème. On rejeta encore cette humble demande, et Louis XIV n’eut plus d’espoir que dans un suprême effort de la France. Telle était l’humiliation où avait été réduit par l’excès même de sa grandeur l’homme qui, jusqu’alors, avait si fièrement imposé ses volontés à l’Europe.
Deux choses sauvèrent alors la France : son propre héroïsme porté au comble par une lettre patriotique du roi à la nation, et l’abaissement même de sa puissance, qui altérait déjà, en faveur de l’Autriche, l’équilibre européen. L’Angleterre, qui, depuis l’ avènement de Guillaume, était devenue la protectrice de cet équilibre, et qui semblait justifier la belle devise de son roi ; « Je maintiendrai , » sentit la première que l’œuvre du traité de Westphalie allait être détruite et l’Autriche rendue à son tour trop redoutable. Aussi, tandis que Louis XIV donnait son argenterie pour la solde des troupes, et que la noblesse et les grandes villes imitaient son exemple, s’opérait en Angleterre
uu changement de politique plus efficace encore pour le salut de la France. Les esprits étaient déjà portés à la paix lorsqu’un dernier événement en démontra la nécessité pressante. L’avénement de l’archiduc Charles à l’empire ne permettait plus de lui donner l’Espagne, si l’on ne voulait imposer à l’Europe un nouveau Charles-Quint. La chute du parti whig, qui, porté au pouvoir avec Guillaume d’Orange, dirigeait la guerre contre la France, et l’avénement au ministère du parti tory, annoncèrent au roi, et bientôt à l’Europe, qu’aux yeux de l’Angleterre cette lutte acharnée avait rempli son objet et atteint son terme.
La France n’était déjà plus à craindre, et l’Angleterre, par la paix qu’elle conclut avec Louis XIV, ne lui laissa que la puissance nécessaire pour balancer celle de la maison d’Autriche. Les négociations ouvertes à Londres amenèrent entre l'Angleterre et la France un traité séparé, et, par suite, la dissolution de la ligue. La victoire populaire de Denaiu, fin glorieuse et compensation insuffisante de si longs déastres, précipita la conclusion de la paix entre le roi de France et l’Europe, à l’exception de l’Autriche. Le traité d’Utrecht, signé le 11 avril 1713, établit en principe la séparation des Couronnes de France et d’Espagne. La Hollande mit garnison dans la plupart des places fortes des Pays-Bas, nécessaires à la formation de sa barrière. Le duc de Savoie reçut , avec la Sicile et une partie du Milanais, le titre de roi, et ferma ainsi l’Italie à la France; l’électeur de Brandebourg reçut la haute Gueldre et devint roi de Prusse; l’Angleterre garda Gibraltar et Minorque, enlevés à
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l’Espagne, la baie d’Hudson, l’Acadie, l’île de Saint- Christophe, Terre-Neuve, enlevées à la France. La légitimité de la reine . Anne et de sa succession protestante fut reconnue par le roi, le prétendant renvoyé ; on s’engagea à combler le port de Dunkerque, si menaçant, en temps de guerre, pour l’embouchure de la Tamise. L’année suivante l’empereur, qui seul continuait la guerre, fut contraint par les succès de Yillars à confirmer par les traités de Radstadt et de Bade, ce traité d’Utrecht qui l’agrandissait d’ailleurs aux dépens de l’Espagne, et qui lui donnait la suzeraineté des Pays-Bas, Naples, la Sardaigne, le Milanais et les présides de la Toscane.
La fondation des royaumes de Prusse et de Savoie, qni contiennent, en Allemagne et en Italie, la puissance de la maison d’Autriche ; l’agrandissement de cette maison, qui peut désormais faire obstacle à l'ambition de la France; la limitation de celte dernière puissance, renfermée dans de justes bornes ; l’élévation deT Angleterre, dès lors influente en Europe, et capable d’en maintenir à son profit l’équilibre, tels furent les grands résultats de cette guerre de la succession d’Espagne qui remplit les premières années du dix-huitième siècle, et qui agita si douloureusement la vieillesse de Louis XIV. Malgré la grandeur de ses pertes, ce fut une victoire pour la France que le maintien d’une dynastie française au delà des Pyrénées; malgré la profondeur de sa chute, ce fut un espoir de régénération pour l’Espagne que l’avénement d’une race nouvelle qui semblait pleine de vie, et qui apportait avec elle l’étroite amitié de la France.
Mais une réaction inévitable devait bientôt changer, au dedans et au dehors, la politique de Louis XIV, et le roi mourant employa le reste de sa vie à rendre, par de continuels excès de pouvoir, un relâchement général plus nécessaire et plus certain. Livré à l’influence des jésuites, ennemi naturel de l’opposition religieuse, ne pouvant souffrir en aucune chose l’indépendance, Louis XIV intervint, avec toute la violence de son caractère et avec tout le poids du pouvoir absolu, dans le débat religieux qui séparait alors en deux camps l’Eglise de France. La dévotion aisée dont les jésuites avaient opposé l’attrait aux progrès du protestantisme et de l’incrédulité, avait bientôt suscité, parmi les catholiques sincères, les plus vifs scrupules. Lorsque Jansénius, exagérant le principe de la grâce, en tira pour la morale chrétienne de nouveaux motifs d’austérité et pour la vie de rigoureuses pratiques, il donna le signal d’une réaction qui entraîna les catholiques les plus fervents et les plus éclairés. Condamnés pour leurs théories sur la grâce par le saint-siège, mais s<futenus par l’opinion dans leur défense de la morale chrétienne, les jansénistes, qui comptaient dans leurs rangs quelques-uns des plus grands esprits de ce siècle, avaient accru leur influence par la pieuse austérité de leur conduite, par l’attrait de l’opposition religieuse, seule forme alors possible de l’opposition politique , et surtout par cette polémique ingénieuse et éloquente dont les Provinciales de Pascal ont donné le parfait modèle, et dont elles conserveront à jamais le souvenir. Les malheurs du règne avaient augmenté le crédit de cette secte, que Louis XIV haïssait comme les Stuarts
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détestaient les puritains. Aussi, lorsque les jésuites eurent obtenu du pape cette célèbre bulle Unigenitus qui condamnait le livre janséniste du P. Quesnel, approuvé par une partie de l’Eglise de France, la puissance royale fut mise tout entière au service des partisans de la bulle et en accabla les adversaires. La destruction de Port-Royal, ce foyer révéré du jansénisme, avait déjà inauguré la persécution; les exils et les emprisonnements la continuèrent et frappèrent plus de trente mille personnes. Et, en même temps, ce souverain qui défendait par tant de rigueurs l’orthodoxie catholique, conférait par édit à ses deux fils illégitimes, le duc du Maine.et le comte de Toulouse, le rang de princes du sang et d'héritiers éventuels de la couronne : dernière injure à l’opinion publique, dernier et inutile abus d’une volonté despotique qui espérait se survivre à elle-même et triompher de la mort. Louis X1Y souffrit avec grandeur cette épreuve suprême, et, avouant à l’enfant qui allait porter sa couronne qu’il « avait trop aimé la guerre et les grandes dépenses, » il lui recommanda de « soulager ses peuples.-» Cet enfant était Louis XV.
De la mort de Louis XIV à la révolution française, le maintien de l’équillibre dans l’Europe centrale est surtout l’œuvre de l’Angleterre et tourne au profit de sa grandeur, tandis qu’à l’orient s’élève, par l’affaissement de la Suède et de la Turquie et par l’anéantissement de la Pologne, la nouvelle et redoutable puissance de la Russie, et qu’à l’occident, au delà des mers, se prépare et s’établit avec éclat la féconde liberté de l’Amérique. Conduisons donc d'abord jusqu’à leur
terme les agitations le plus souvent stériles, des peuples de l’Europe centrale, appliqués sans cesse à troubler le système d’équilibre par des efforts individuels, pour le rétablir bientôt par une action commune; nous considérerons ensuite l'élévation simultanée de ces deux puissances nouvelles, si différentes par leur génie et par leur destinée, qui grandissent à l’orient et à l’occident de la vieille Europe.
VIII. I.u MuccctMion de Polofcne. — l.a succession d'Autriche.
Les vastes et impraticables projets d’Alberopi ébranlèrent bientôt l’ordre établi par le traité d’Utrecht. Ce paysan italien, qu’une merveilleuse souplesse d’esprit et qu’une ambition sans scrupule avaient rendu, par une suite de flatteries et d’intrigues, le maître de Philippe V et de l’Espagne voulut restituer à la monarchie espagnole ses possessions italiennes, au roi la régence en France et ses droits éventuels à la couronne. Pour assurer le succès de cette entreprise, une guerre avec les Turcs devait lier les mains à l’empereur ; une tentative du prétendant devait réduire le roi d’Angleterre à l’inaction; une conspiration devait renverser le duc d’Orléans. Mais ce prince auquel le parlement français, cassant le testament de Louis XIV, avait confié, sous le nom de régence, le plein exercice du pouvoir royal, ne pouvait se laisser facilement dépouiller d un titre qui ne laissait entre le trône et lui que la vie d’un enfant; bien qu’il n’eût jamais la pensée
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LE SYSTEME DÉQUU.IBRE.
d’un crime, le duc d'Orléans fit de grands sacrifices pour se préparer l’appui éventuel du roi d’Angleterre. L’ambassadeur anglais, lord Stairs, était tout-puissant à la cour de France ; et le premier ministre du régent, l’ignoble abbé Dubois, était à ses gages. Aussi, tandis que la victoire du prince Eugène sur les Turcs laissait à l’empereur sa liberté d’action contre l’Espagne, une triple alliance , conclue entre l’Angleterre, la France et la Hollande, garantissait contre Philippe V le maintien du traité d’Utreclit. Bientôt l’empereur entra dans l’alliance; on lui assura la possession de Naples, de Milan et des Pays-Bas ; on • lui donna la Sicile en échange de la Sardaigne, concédée au duc de Savoie ; on réservait à un fils de Philippe V les duchés de Parme et de Toscane. Alberoni tenta un débarquement en Sicile ; mais l’amiral anglais battit et détruisit la Hotte espagnole. La France, où venait d’échouer la ridicule conspiration du duc du Maine et de Cellamare, prit alors part à la guerre et envoya contre le petitfils de Louis XIV ce même maréchal de Berwick qui l’avait porté sur le trône. La chute d’ Alberoni fut la conséquence et la fin de cette sorte de guerre civile entre les Bourbons de France et d’Espagne. Philippe V, délivré de son ministre, accepta les conditions de la quadruple alliance et retomba dans son inertie, tandis que la France, agitée par les ruineuses expériences de Law sur la fortune publique, avilie sous le gouvernement de Dubois, devenu archevêque de Cambrai par le vœu du roi d’Angleterre, et fait cardinal de l’Eglise romaine après avoir forcé le parlement à enregistrer la bulle Unigenitus T se décomposait pour se régénérer.
Cependant les intérêts de l’Autriche et de l’Espagne en Italie n’étaient point réglés de manière à terminer la lutte, et la moindre atteinte portée à la paix de l’Europe devait remettre en présence l’empereur et Philippe V. La guerre de la succession de Pologne leur donna l’occasion de reprendre les armes. Après la mort de Dubois et du duc d’Orléans, le court ministère du duc de Bourbon n’avait abouti qu’à faire rompre le projet de mariage du jeune Louis XV avec l’infante d’Espagne, et qu’à donner pour beau-père au roi de France un roi détrôné, Stanislas Leczinski que la Suède avait fait roi de Pologne et que la Russie avait renversé.
Tandis que le cardinal de Fleury, devenu premier ministre, s’efforce, au congrès de Cambrai, de terminer le différend de l’empereur et du roi d’Espagne, les deux adversaires s’unirent inopinément contre les puissances médiatrices. Philippe Y était blessé du renvoi de sa fille; Charles VI sacrifiait tout pour obtenir de l’Espagne la reconnaissance de cette pragmatique sanction par laquelle il voulait assurer son héritage à ses filles, à défaut d’héritiers mâles. Une guerre européenne allait éclater; mais l’intervention de la France et de l’Angleterre, qui reconnurent la pragma- . tique sanction si chère à Charles VI, décidèrent l’empereur à laisser l’infant don Carlos régner sur les duchés de Parme et de Plaisance.
Deux ans après ce traité, la guerre de la succession de Pologne détruisait ce précaire arrangement. A la mort du protégé de la Russie, le roi Auguste II, les Polonais avaient élu Stanilas , et malgré la répugnance du cardinal Fleury, il fallut soutenir contre les Russes lebeau-
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père du roi de France ; mais le secours dérisoire envoyé à la Pologne perdit la cause de Stanislas. Quinze cents Français se firent glorieusement tuer, et Stanislas revint en France, une seconde fois détrôné. Contre l’Autriche, engagée dans la cause de la Russie, le cardinal Fleury fit quelques efforts plus énergiques et plus heureux. Les revers du prince Eugène et la prise de Philipsbourg, l’occupation du Milanais par l’armée française et la victoire des Espagnols à Bitonto, les armements des Turcs qui menaçaient la Hongrie, réduisirent l’Autriche à traiter.
Les préliminaires de paix, signés à Vienne le 3 octobre 1735, amenèrent trois ans plus tard la conclusion d’une paix avantageuse pour la France et pour l’Espagne, bien que Je trône de Pologne fût laissé au protégé de la Russie. Les duchés de Lorraine et de Bar, donnés en dédommagement au roi Stanislas, devaient revenir à sa mort au roi de France, et cette précieuse acquisition, qui avait si peu coûté, eût été le digne prix d’une grande guerre. Le duc de Lorraine, que dépossédait Stanislas, fut déclaré héritier du duché de Toscane. Le roi de Sardaigne reçut les pays de Tortone et de Novaredans le Milanais. Les duchés de Parme et de Plaisance furent rendus à l’empereur par l’Espagne; mais don Carlos devenait roi de Naples et de Sicile, et cet article important qui donnait à la maison de Bourbon le midi de l’Italie, mettait fin à cette longue lutte de l’Autriche et de l’Espagne, qu’avait inaugurée l’acceptation par Louis XIV du testament de Charles II. L’empereur se consolait de ses pertes en voyant enfin cette pragmatique sanction, qui assurait son héritage à
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sa fille Marie-Thérèse, reconnue et garantie par toute l’Europe.
L’instabilité des nombreux arrangements qui depuis la mort de Louis XIV avaient exercé la diplomatie européenne, aurait dû pourtant ouvrir les yeux de Charles VI sur le peu de valeur des titres qu’il laissait à sa fille. Il mourut au milieu d’une guerre, prélude de l’ébranlement général qu’allait amener sa mort. L’Angleterre, gouvernée et énervée par le ministère corrupteur de Walpole, n’en saisit pas moins avec ardeur l’occasion d’achever la marine espagnole par une guerre injuste. L’Espagne essayait de réprimer la contrebande anglaise en Amérique, et, sous le nom de liberté du commerce, l’Angleterre revendiquait déjà la domination maritime du monde. La guerre était commencée entre l’Angleterre et l’Espagne, lorsqu’en octobre 1740 la nouvelle de la mort de Charles VI souleva dans toute l’Europe des ennemis de sa pragmatique sanction et des prétendants à son héritage. L’électeur de Bavière, Charles-Albert, le réclamait tout entier avec la couronne impériale. Malgré les conseils de Fleury qui montrait l’Angleterre prête à prendre le parti de l’Autriche, moins encore pour maintenir le système d’équilibre que pour détruire la marine de la France et enlever ses colonies , la cour de France résolut d’embrasser la cause de l’électeur de Bavière, et d’en finir avec la maison d’Autriche.
Mais un nouvel acteur intervint brusquement dans ce débat. C’était le souverain de cet ancien électorat de Brandebourg, dont les traités et la guerre avaient fait un royaume, qui avait fermé l’Allemagne à la
Suède, qui avait hérité de sou rôle et qui allait se faire à force ouverte une place importante en Europe. Investie par l’empereur Sigismond, au commencement du quinzième siècle, du margraviat de Brandebourg, la maison de Hohenzollern avait, au seizième siècle, fondé sa fortune en embrassant la réforme et en sécularisant la Prusse. Pendant le siècle suivant, elle s’affranchit de la suprématie de la Pologne, s’agrandit aux dépends de la Suède, s’entoure de protestants français qui fuyaient la persécution de Louis XIV. Au commencement du dix-huitième siècle, elle prend le titre de roi, et, au traité d’Utrecht, fait reconnaître ce titre par toute l’Europe ; elle reçoit de nouveaux agrandissements et se prépare, en amassant de l’argent et en fortifiant son armée, à disputer à l’Autriche la domination de l’Allemagne. L’année même où Charles VI mourut, Frédéric II monta sur le trône.
A une ambition sans scrupule, à de ridicules prétentions littéraires, Frédéric II joignait les plus grandes et les plus rares qualités politiques et militaires. Habile tacticien, ferme et prudent général, passionné pour la discipline et pouvant montrer à l’Europe l’armée la mieux organisée et la plus expérimentée qu’on eût vue depuis Charles-Quint, il devait étonner, par ses rapides manœuvres et par son imperturbable habileté, les plus sages et les plus présomptueux généraux de son siècle, se jouant tour à tour de la lenteur autrichienne et de la légèreté française. Pendant que le cardinal Fleury résistait encore au parti de la guerre, le roi de Prusse se jetait sur la Silésie, y battait l’armée de Marie-Thérèse et s’y établissait pour toujours. Ce coup de main
décida les ennemis de la pragmatique sanction à hâter leurs envahissements ; toute l’Europe, excepté l’Angleterre, la Hollande et la Russie, s’entendait pour le
démembrement de l’Autriche. Les Français et les
Bavarois envahirent la Bohême; l’électeur de Bavière, Charles- Albert se fit couronner empereur d’Allemagne à Francfort. Marie-Thérèse, chassée de ville en ville, n’était plus défendue que par le dévouement de la Hongrie, dont elle avait excité les passions chevaleresques. Les fautes de ses ennemis, l’incapacité de Charles- Albert, et par-dessus tout, l’excès de son propre abaissement, qui força l’Angleterre à se déclarer pour elle, la tirèrent enfin de cet extrême péril. Le premier service que l’Angleterre lui rendit fut de détacher de la coalition le roi de Prusse, auquel le traité de Breslau abandonna la Silésie.
Walpole était tombé du ministère , et le parti qui l’avait remplacé résolut de faire tourner cette guerre européenne au profit de la grandeur anglaise et de l’abaissement de la France et de l’Espagne. Le roi de Sardaigne, le roi de Naples, la Saxe, furent contraints de se retirer de la ligue; la France, soutenant seule tout le poids de la guerre, fut menacée d’une invasion. La ligue de Worms tendait à enlever l’Alsace et la Lorraine à Louis XV et la Silésie à Frédéric. La France décida lé roi de Prusse à reprendre les armes et envahit les Pays-Bas. Pendant qu’une maladie de Louis XV arrêtait les progrès de l’armée française, Frédéric se jeta sur la Bohême et força ainsi les Autrichiens à évacuer l’Alsace, Mais Charles-Albert mourut, et son fils fit la paix avec Mayie-Thérèse, abandonnant toute
LE SYSTÈME d’ÉQLILIBHE.
prétention sur l’Autriche pour recouvrer la Bavière. La France, à laquelle on refusait la paix et qui n’avait plus de prétendant à soutenir, ne combattait plus que pour conquérir un traité. Aux Pays-Bas, l'armée française assiégeait Tournay que vint secourir une grande armée anglaise, mêlée de Hollandais et d’Hanovriens. La sanglante bataille de Fontenoy, gagnée par les Français, au moment où on la croyait perdue, fit honneur à l’armée française sans avancer la fin de
la guerre. En même temps, la bataille de Bassignano chassait les Autrichiens de la Lombardie et la livrait* aux Espagnols. Mais ces victoires n’empêchèrent pas le roi de Prusse, las de soutenir seul la guerre en Allemagne, d’acheter la paix en reconnaissant comme empereur l’époux de Marie-Thérèse, François Ier. Tous les princes allemands accédèrent au traité de Dresde, qui isolait complètement la France, réduite à continuer une guerre dont on ne voyait plus ni l’objet, ni le terme.
L’Angleterre ne voulait pas renoncer à cette lutte tant qu’elle n’aurait pas détruit la marine de la France et enlevé les Indes à son influence. De ce côté, La Bourdonnais et Dupleix soutenaient avec courage une lutte inégale. On résolut alors de frapper l’Angleterre au cœur, en reprenant les projets de Louis XIV et en la rendant aux Stuarts, qui seraient devenus, comme avant la révolution, les mercenaires de la France. On. voulut secourir le jeune Charles-Edouard qui, jetant un dernier éclat sur sa maison, avait soulevé l’Ecosse et battu une armée anglaise. Mais il était déjà trop tard : les secours de la France furent interceptés,
Charles-Edouard fut vaincu à Culloden et réduit à une fuite aventureuse, tandis que l’Angleterre châtiait avec rigueur les fauteurs d’une entreprise qui avait menacé, pour la dernière fois, en même temps que sa grandeur, sa religion et ses libertés.
La guerre continuait cependant, avec avantage pour les Français dans les Pays-Bas, et pour l’Autriche en Italie. Les premiers gagnaient la bataille deRaucoux, les seconds gagnaient celle de Plaisance. La Hollande, qui se refusait à la paix, fut envahie par les Français; ‘le stathoudérat, aboli depuis la mort de Guillaume d'Orange y fut rétabli, et l’influence anglaise y devint plus puissante que jamais. La Russie se joignit à la coalition contre la France. Mais la victoire de Lawfeld, la prise de Berg-op-Zoom et l’investissement de Maëstricht décidèrent enfin l’Europe à faire la paix. Cette paix fut signé à Aix-la-Chapelle le 18 octobre 1748, et Louis XV, bien que vainqueur à la fin de la guerre, y sacrifia les intérêts de la France, restituant toutes ses conquêtes, chassant Charles-Édouard du royaume, reconnaissant de nouveau la pragmatique sanction en Allemagne et la dynastie protestante en Angleterre. Celle-ci rendit ses conquêtes coloniales, mais la destruction des marines française et espagnole était le prix suffisant des longs et coûteux efforts qui avaient ranimé et prolongé la guerre. L’infant d’Espagne fut investi des duchés de Parme, de Plaisance et de Guastella, résultat dérisoire des victoires franco-espagnoles en Italie.
■ X. tiurrrp de Hept an». — l*ulx de Pnrla et d'HuhertNbourg. — l*ul»w»nco de l’Angleterre.
Malgré les conditions désavantageuses du traité d’Aix-la-Chapelle, malgré la dissolution des mœurs publiques et la scandaleuse indifférence de son gouver • nement, la France réorganisant sa marine, s’agrandissant en Amérique et s’affermissant dans les Indes, alarma bientôt la jalousie de l’Angleterre. L’homme énergique qui allait gouverner alors la Grande-Bretagne, avec le concours dévoué du parlement, n’avait d’autre passion que la grandeur de sa patrie, d’autre maxime que son intérêt politique et commercial. L’immoral et puissant génie de William Pitt ne reculait devant aucun moyen d’affaiblir la France et de l’entraîner désarmée dans une guerre générale ; il n’avait pour adversaires que les plus incapables des hommes et les plus méprisables des femmes, les serviteurs de Louis XV et l’entourage de Mme de Pompadour. D’un côté, l’habileté politique la plus profonde était soutenue par le contrôle de la classe éclairée de l’Angleterre ; de l’autre, l’ineptie et la corruption toutes-puissantes décidaient despotiquement du sort de la France. L’issue de la lutte ne semblait pas douteuse $ et cependant la France la soutint quelque temps avec honneur, lorsque l’Angleterre l’eut commencée par une injustifiable perfidie.
Tandis que quelques démêlés en Amérique occupent l’attention de la France qui tentait en vain de prouver à l’Angleterre l’évidence de ses droits, sortent de tous les ports anglais des croisières qui, en pleine paix, en-
lèvent à la France trois cents vaisseaux fie commerce et plus de douze mille matelots. Cette cruelle déclaration de guerre n’empêcha pas la marine française de battre l’amiral Byng dans la Méditerranée et de débarquer, dans l’île de Minorque, des troupes qui emportèrent d’assaut les fortifications anglaises. L’ Angleterre se crut au moment de perdre sa domination maritime ; on résolut de forcer la flotte à la victoire par de terribles exemples, et l’amiral Byng fut fusillé. Inaugurée par des succès, cette guerre injuste pouvait donnera la France l’empire de la mer, si le continent pacifié lui laissait sa liberté d’action. L’Angleterre le comprit, et ses efforts pour soulever une guerre continentale furent secondés par la prodigieuse ineptie du gouvernement français.
Déjà l’Espagne, aussi misérablement gouvernée que la France, s’était déclarée neutre dans une guerre qui seule pouvait relever sa marine et lui rendre quelque vie. Mais il était réservé à la France de travailler ellemême à sa ruine, en déclarant la guerre à son allié naturel, en s’unissant à l’Autriche pour l’abaissement de la Prusse. Cette folie fut l’œuvre de Mme de Pompadour, blessée des sarcasmes de Frédéric et honteusement flattée par Marie-Thérèse : tels étaient les intérêts et les passions qui gouvernaient la France, tandis que William Pitt dirigeait l’Angleterre. La Russie, la Suède et la Saxe s’unirent à l'Autriche et à la France contre Frédéric qui semblait perdu, mais que devaient sauver son admirable armée, l’appui de l’Angleterre si intéressée à sa victoire, etson génie militaire, excité et agrandi par l’extrême péril. Déjà, avant que
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ses ennemis lussent prêts à l’attaquer, il s’était jeté sur la Saxe, avait battu les Autrichiens et enrôlé les troupes saxonnes dans son armée. La Fx-ance, se déclarant contre lui, soudoya la moitié de l’Allemagne pour une cause qui n'était pas la sienne, et défendait en même temps ses côtes contre l'Angleterre. Cependant le roi de Prusse déconcertait ses ennemis par la rapide hardiesse de ses manœuvres et retardait le triomphe du nombre. Vainqueur à Prague, il fut vgincu à Kollin et privé des troupes hanovriennes et anglaises qui, battues par les Français à Hastenbeck, convinrent à Closter-Severn le 10 septembre 1757, de déposer les armes. Frédéric, laissé seul en face de quatre armées , et n’ayant plus, comme il le pensait, qu’à mourir en roi, fut relevé par l’incapacité de ses adversaires autant que par son génie.
La noblesse française donna sa mesure à Rosbach, cette honteuse bataille où Soubise perdit, par sa faute, trois mille hommes tués, sept mille prisonniers, son artillerie, et ce camp qui fut trouvé rempli de cuisiniers et de perroquets. La bataille de Leuthen , où trente-six mille Prussiens battirent soixante- dix mille Autrichiens, termina l’admirable campagne de 1757 et rendit la Silésie à Frédéric. Les secours de Pitt, qui rompit la convention de Closter-Severn et qui opposa une armée aux Français, permirent bientôt à Frédéric de faire face aux Autrichiens et aux Russes. Pendant que l’incapacité et parfois la lâcheté de ses chefs attirent sur l’armée françaises les défaites redoublées de Winden, de Creveltet de Willighausen, Frédéric soutient seul, avec des chances variées et une habileté in-
comparable, l'effort de l’Allemagne, de la Russie et de la Suède. Vainqueur des Russes à Zorndorf, surpris' par les Autrichiens à Bautzen, il retrouvd l’année suivante, à Kunersdorf, cette armée russe dont il connaissait déjà la froide fermeté sous le feu, et que cette fois il ne put rompre. La victoire de Liegnitz et la sanglante mêlée de Torgau épuisèrent l’armée de Frédéric, qui allait chercher à marche forcée ces glorieuses rencontres et qui souffrait plus encore de la fatigue que de l’ennemi.
Tandis que le duc de Choiseul, successeur du cardinal de Remis, continuait la politique de Mme de Pompadour et s’engageait à entretenir cent mille hommes en Allemagne pour détruire l’allié naturel de la France et pour rendre la Silésie à la maison d’Autriche, l’Angleterre, conduite par une immuable pensée, achevait la ruine des colonies françaises et de cette marine qui un instant avait fait face à la sienne. Le Sénégal avait été conquis sans résistance. Le marquis de Montcalm défendait héroïquement le Canada contre des forces supérieures; il ne put sauver Louisbourg, prise et rasée par les Anglais. 11 se fit noblement tuer devant Québec, et, l’année suivante, la capitulation de Montréal chassa les Français du Canada. Dans l’Inde, les Anglais avaient emporté et détruit Chandernagor, lorsque le comte de Lally vint relever un instant la fortune de la France. Mais l’indiscipline de ses troupes et les trahisons de ses officiers le perdirent. Il échoua devant Madras et laissa succomber Pondichéry. Cette dernière possession des Français dans les Indes- fut incendiée, et tandis que
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Lally mourait injustement sur l’échafaud, l’Angleterre hérita de cet empire indien que Law avait désigné à l’ambition de la France, que Dupleix et la Bourdonnais avaient fondé, et que faisait passer en d’autres mains la politique insensée du gouvernement français.
La destruction de la marine de la France accompagna la perte de ses colonies. Uue flotte française, envoyée au secours du Canada, fut rejetée dans la Charente; Cherbourg fut pillé et son port détruit par les Anglais. Une descente projetée en Angleterre aboutit au plus honteux échec. L’escadre qui devait venir de Toulon dans la Manche fut détruite à Lagos ; celle de Brest, réunie aux escadres de Rochefort et de Lorient, fut perdue par la lâcheté de l’amiral Conflaus qui se fit battre en fuyant devant l'ennemi. Un corsaire français, le brave Thurot, soutint seul l’honneur de son pavillon, fit une descente hardie en Irlande, et, atteint au retour par des forces supérieures, se défendit jusqu’à la mort. L’argent manquait pour la marine comme pour tous les services publics ; le trésor, livré aux créatures de Mme de Pompadour, suffisait à peine à payer les pensions des courtisans et les débauches inouïes du roi.
Choiseul conclut enfin une alliance qui aurait dù précéder la guerre et qui pouvait du moins en hâter le terme. Il ramena l’Espagne, gouvernée alors par Charles III avec plus d'intelligence que par ses prédécesseurs, dans l’amitié de la France, et fit entrer dans une alliance commune tous les princes de la maison de Bourbon. Ce fut le pacte de famille. Les rois de France et d'Espagne, le roi des Deux-Siciles, le duc
de Parme et de Plaisance s'unirent étroitement le 15 août 1761, et s’engagèrent à ne s’allier séparément à aucune puissance européenne. La tardive entrée de l’Espagne dans l’alliance française lui valut aussitôt la perte de ses colonies, mais engagea en même temps l’Angleterre, satisfaite d’ailleurs des résultats de la lutte, à écouter des propositions de paix. D’un autre côté, l’avénement de Pierre III donnait à Frédéric l’alliance de la Russie, qu’il avait eue jusqu’alors à combattre. Deux traités furent enfin conclus au mois de février de l’année 1763, et pacifièrent toute l’Europe. Le traité de Paris fut un désastre pour la France. Elle rendait ce qu’elle occupait encore en Allemagne; elle cédait la Louisiane à l’Espagne en échange de la Floride que celle-ci doûnait à l’Angleterre; elle ne recouvrait Chandernagor et Pondichéry qu’à la conditkm de n’y établir ni remparts ni garnison ; elle s’engageait de nouveau à démolir Dunkerque et rendait Minorque à l’Angleterre. Celle-ci reçut de la France l’Acadie, le Canada, le cap Breton, le golfe et le fleuve Saint- Laurent, la Grenade, Saint- Vincent, la Dominique, Tabago, le Sénégal excepté Corée, et la rive gauche du Mississipi. Le traité d’Hubertsbourg confirma au roi de Prusse la tranquille possession de cette Silésie qui lui avait coûté si cher, et qu’avec l’aide de l’Angleterre et de son génie il avait défendue contre toute l’Europe centrale.
Telle fut l’issue de cette guerre de sept ans, heureuse pour l’Angleterre et la Prusse , peu coûteuse pour l’Autriche qui n’y avait vu confirmer qu'une perte déjà irréparable, indifférente à la Russie qui n’cn
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avait fait qu’une école pour son armée, mais fatale surtout à la France, qui avait laissé ses colonies, sa marine, ses finances et son honneur militaire enveloppés dans l'abaissement de sa noblesse. Elle seule avait montré sur le champ de batailfe une suite de généraux ineptes ou lâches, les de Mortagne, les de Maillebois, les Soubise, et sur mer un Conflans. La France de Louis XIV avait disparu; celle de la révolution n’existait pas encore. Le dévouement isolé d’un d’Assas et l’aventureux héroïsme d’un Thurot rachetaient mal tant de honte ; et le ministre même qui a signé le traité de Paris sera bientôt jugé trop intelligent et trop fier pour être le serviteur de Louis XV, lorsque la France, descendant d'un degré, aura passé, des mains de madame de Pompadour , dans les mains plus viles encore de la comtesse Dubarry.
L’Angleterre, où un patriotisme exigeant jusqu’à l’injustice faisait accuser les signataires du traité de Paris d’avoir sacrifié les intérêts du pays, avait cependant été portée, par la guerre de Sept ans, au comble de sa puissance coloniale et de sa domination maritime. Au début de cette guerre elle rencontrait partout la France, aux Indes, en Amérique et sur l’Océan ; au terme elle n’a plus de rivale; la flotte qui a battu l’amiral Byng est anéantie, Chandernagor est en ruine, Montréal est une ville anglaise. Déjà la Compagnie des Indes, s’étendant tous les jours par la politique et par la guerre, gagnant ou renversant les princes indigènes, était prête à disputer le Bengale à Hayder- Ali, à détruire avec Tippo-Saïb le dernier défenseur de ces populations destinées à la servitude, et le dernier
espoir des ennemis de l'Angleterre. En Amérique, tout avait réussi à l'Angleterre , et, de ce côté , les fautes des Stuarts lui avaient été profitables. Boston, la Barbade, Rhode-Island, le Maryland, avaient été peuplés par les dissidents persécutés, population honnête et courageuse qui portait partout avec elle la liberté, l’ordre et le travail. La Virginie était, prospère, lorsque Cromwell conquit la Jamaïque qui languissait sous l’énervante domination de l'Espagne. Le traité de Breda avait enlevé à la Hollande le territoire de New-York et de New- Jersey. Une compagnie aristocratique occupe la Caroline. La secte laborieuse et pacifique de Guillaume Penn défriche la Pensylvanie. On a vu tout ce que les revers de la France avaient ajouté à ce vaste empire, où le libre et industrieux génie de la race saxonne, contenu et réglé par les croyances religieuses, allait rapidement créer uue prospérité dont l’Angleterre et bientôt le monde entier devaient recueillir les fruits.
Mais, avant de suivre jusqu’à leur affranchissement ces colonies, destinées à devenir la plus puissante république qui eût jamais existé, il faut considérer au nord et à l’orient de l’Europe les progrès aussi rapides du plus grand empire despotique qui eût encore menacé l’indépendance des nations, et qui semblait s’élever en face de l’Amérique comme pour balancer, par l’extension de la servitude , les progrès de la liberté.