X. U RuMtrie
Au quinzième siècle, le grand duché de Moscou,
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entouré de poplations nomades ou de villes indépendantes, comme Novogorod, tributaire des Mongols, s’affranchit de cette domination et commença lentement à s’étendre, en absorbant ses voisins. Les Ivan prirent Casan et Astrakan , rejetèrent les Tartares en Crimée et tentèrent inutilement d’atteindre la mer Baltique. La Pologne et la Suède , 'unies contre les progrès des Moscovites, profitèrent de l’extinction de la famille des Ivan pour susciter des compétiteurs à ses héritiers et pour travailler au démembrement de cette puissance naissante. Mais les faux Démétrius échouèrent et, avec eux, la cause du catholicisme, qu’on voulait substituer à la religion grecque. Un mouvement national porta au pouvoir, en 1613, cette maison de Romanow, qui créa la Russie moderne et qui la gouverne encore.
La Suède au nord, la Pologne à l’ouest, la Turquie au sud, enfermaient la Russie loin de la mer et de l’Europe civilisée. Donner à la Russie une issue sur la Baltique et sur la mer Noire, lui ouvrir, par la ruine de la Pologne, le chemin de l’Occident, et, en même temps, l’armer des ressources de la civilisation et de la pratique des arts utiles, la fortifier par l’établissement d’un pouvoir absolu, chargé de l’éducation d’un peuple barbare, telles étaient les premières conditions de la grandeur de la Russie, telle fut la tâche persévéramment accomplie par Pierre le Grand et Catherine II. Cette marche de la Russie lui était tracée d’avance par sa situation géographique, par la nécessité de ses progrès, par l’ignorance et la pauvreté de ses peuples-, et la gloire des deux souverains qui l’entraînèrent dans
cette voie fut moins de l’avoir entrevue que de l’avoir fermement suivie. Le premier fut toujours un barbare; la seconde fut la femme la plus corrompue de son siècle ; tous deux firent sans noblesse de grandes choses; c’est par eux que la Russie devint toute-puissante au nord de l’Europe et partout redoutable.
Ils eurent pour alliés contre la Suède la chavaleresque imprudence de son roi; contre la Turquie, la mollesse de son gouvernement et la fatale rapidité de sa décadence; contre la Pologne, son incurable esprit de discorde et l’aveugle avidité de ses voisins. La Suède fut frappée la première et, pour ainsi dire, de sa propre main ; elle ne se releva jamais de l’héroïque folie de Charles XII. Puissante après la paix de Westphalie , elle avait réuni contre elle tous ses voisins et n'était pas en état de soutenir la situation trop avantageuse que F heureuse issue de la guerre de Trente ans lui avait faite. Il semblait que ce fut la destinée de ce peuple, brave et peu nombreux, que de faire un instant illusion à l’Europe par une impétuosité souvent heureuse, pour retomber au rang que lui assignent ses faibles ressources. La Suède était l'ennemie naturelle de la Russie, et la Pologne et le Danemark, loin de comprendre qu’elle était leur meilleur rempart contre les Russes, s’unirent à Pierre le Grand pour l’abaisser. Le roi de dix-huit ans qui, en 1697, succédait à Charles XI courut au-devant de ses adversaires, força le Danemark à la paix, en menaçant de brûler Copenhague; écrasa une armée russe à Narva avec une poignée d’hommes , battit sur la Dwina les Saxons qu’avait envoyés le roi de Pologne, et, s’at-
tachant à détruire cet allié de la Russie, lui arracha, par une suite de victoires, une abdication en faveur de Stanislas Lec/.inski. Cependant, Pierre le Grand s’emparait de l’Ingrie et de la Carélie, et attirait ainsi en Russie les armes de Charles XII, qui devait perdre dans ces vastes solitudes son armée et son royaume; voulant s’unir aux Cosaques révoltés, le roi de Suède s’enfonça dans l’Ukraine et n’en put sortir. Manquant de tout, privé de ses renforts et de ses vivres, qu’avait interceptés Pierre le Grand, Charles vint glorieusement succomber devant Pultawa le 9 juillet 1709, et passa en Turquie avec moins de cinq cents hommes, seul reste de son armée. Pendant qu' Auguste II est rétabli en Pologne, que les Danois envahissent laScanie, Charles XII , gagnant trop tard un allié qui eut changé le sort de la lutte, décide les Turcs à faire la guerre à Pierre le Grand. Celui-ci, cerné sur la rive du Pruth, échappa par une paix onéreuse à une ruine complète. Indigné de l’aveugle faiblesse de la Turquie , qui laissait échapper son mortel ennemi, en guerre avec ses hôtes, Charles XII revint enfin à Stralsund et vit la Suède dépouillée de toutes ses possessions extérieures, réduite à elle-même et dépeuplée. Mortellement blessée par cette chute, la grande àme de Charles XII se réfugia dans les chimères : il voulait envahir l’Angleterre, détrôner la maison de Hanovre, modifier avec Alberoni la carte de l’Europe. Une balle perdue mit fin à ces entreprises et lui donna le repos; il avait couvert son nom de gloire et détruit l’avenir de sa patrie. La paix de Neustadt en consomma la ruine. Rédigée d’après les exigences de Pierre le Grand le
30 août 1721 , elle livra pour toujours à la Russie la Livonie, i’Esthonie, l’Ingrie, la Carélie, une partie du pays de Viborg et de la Finlande. La Baltique était ouverte à la Russie , et Pierre le Grand avait pu voir la flotte qu’il avait créée remporter ses premières victoires. Déjà la possession d’Azoff, conquise et trop tôt perdue, lui avait un instant ouvert la mer Noire; mais, de ce côté, c’était à Catherine qu’il était réservé d’étendre et d’affermir l’empire de la Russie.
Pour ses réformes intérieures , plus importantes encore qiîe ses conquêtes, Pierre le Grand trouva dans le caractère de son peuple à la fois un obstacle et un appui. Ces barbares repoussaient la civilisation et ne pouvaient guère y être amenés que par la contrainte ; mais leur nature soumise, leur imagination profondément religieuse, une longue. habitude, les avaient façonnés à l’obéissance , et de la main de leur chef ils acceptèrent la civilisation comme une nouvelle forme de la servitude. On sait par quelles violences Pierre ouvrait à des idées nouvelles ces intelligences endurcies. Il leur imposait comme des lois les coutumes de la vie civilisée , les réunions , les fêtes , les soins du corps. Il écrasait avec une fureur barbare tout ce qui retardait l’éducation de son peuple, se couvrant luimême du sang des Strelitz révoltés qui faisaient obstacle à sa toute-puissance, se débarrassant de son fils Alexis qui contrariait ses réformes , accablant de coups les plus puissants de ses ministres pour les déshabituer du vol , abolissant le patriarcat et s’emparant de la religion , ménageant à ses successeurs le pouvoir le plus absolu et le plus minutieusement despotique,
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concentrant enfin dans la volonté du souverain toute la vie de cette nation au berceau. En même temps il l’armait , pour la guerre et pour la conquête , des redoutables moyens d’action qu’il avait empruntés à la civilisation de l’Occident, et qui devinrent irrésistibles entre les mains d’une population si nombreuse et si docile. Le génie et l’artillerie furent importés en Russie par des étrangers ; la marine y fut créée par Pierre le Grand lui-même, qui était allé apprendre sur les chantiers de Saardam à construire un vaisseau. Il laissait dans ce pays sauvage des routes , des canaux, des manufactures ; il laissait Saint-Pétersbourg, chef-d’œuvre de sa volônté, élevé, malgré la nature, au fond du golfe de Finlande , pour prendre possession de la Baltique et pour donner à la Russie une capitale européenne. Il n’avait rien oublié de ce qui pouvait faire entrer son vaste empire dans la civilisation moderne , et il avait mis en péril cette civilisation même en donnant à une race encore barbare une force prématurée.
Une paysanne de Livonie, captive, et ayant passé de mains en mains jusqu’à Pierre le Grand, l’avait soutenu de son courage et de sa présence d’esprit sur les bords du Pruth, où les Turcs faillirent venger Charles XII. Femme de Pierre le Grand , elle fut son héritière et régna sous le nom de Catherine Ire. Les trois souverains qui lui succédèrent furent dominés par les étrangers, et continuèrent pourtant la politique de Pierre le Grand en intervenant dans les discussions de la Pologne et en faisant la guerre à la Turquie. Elisabeth, proclamée par le régiment des
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gardes, rendit aux Russes leur influence et envoya l’armée s’instruire aux sanglantes leçons du grand Frédéric. Son successeur, admirateur du roi de Prusse, allait le soutenir contre l’Europe, lorsqu’il fut renversé par une de ces révolutions de palais qui sont l’apanage du despotisme oriental. Il avait une femme ambitieuse et corrompue à qui la liberté ne suffisait pas sans le pouvoir, et qui l’étrangla pour lui succéder.
Des mœurs dépravées et cruelles , un culte affecté pour la civilisation de l’Occident , et en même temps d’habiles ménagements pour la barbarie de son peuple, une. claire intelligence des intérêts de la Russie, une volonté virile et persévérante , ont attaché au nom de Catherine II autant de gloire que de scandale. Elle reprit l’œuvre de Pierre le Grand , faisant un pas de plus vers Constantinople et portant le dernier coup à la Pologne. Cette malheureuse nation, incapable de liberté ou d’obéissance, et qui, par sa constitution insensée, s’était ménagé une guerre civile à la mort de chacun de ses rois , allait enfin expier la mobilité de son esprit et le vice incurable de ses lois. Déjà elle avait plus d’une fois subi les protégés de la Russie : à la mort d’Auguste III, Catherine lui imposa l’un de ses favoris, Stanislas Poniatowski. Les Polonais se soulevaient en vain pour réformer cette constitution funeste que la Prusse et la Russie s'étaient engagées à maintenir. Catherine, sous prétexte de protéger les sectes dissidentes contre des lois exclusives, réussit à exciter une dernière lutte dans laquelle devait succomber la Pologne. La Turquie, défendant son alliée
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naturelle, voit sa flotte* brûlée, son année cernée, et signe en 1774 la paix désastreuse de Kaïdnarji. Déjà, la Pologne vaincue était à la merci de Catherine, qui trouva dans l’inepte avidité de l’Allemagne le moyen d’abaisser sans une guerre douteuse la dernière barrière qui séparât la Russie de l’Occident. La Prusse et l’Autriche se partagèrent avec la Russie , au mois d’août 1773, la plus grande partie du territoire et de la population de la Pologne : tout le pays qui s’étend de la Dwina au Dniéper échut à la Russie; la Pologne prussienne, sauf Dantzick et Thorn, la Poméranie, jusqu’à la Netz, sont livrées à la Prusse; l’Autriche garda la Gallicie et la Ludomirie. Le reste de la Pologne était destiné au même sort , et bientôt les patriotes polonais , succombant deux fois pour la cause la plus juste et la plus désespérée, allaient jeter euxmêmes dans cet abîme les débris de leur pays , tandis que la Turquie, provoquée par de nouveaux envahissements, devait être affaiblie par des défaites nouvelles.
Ainsi s’étendait vers le midi et vers l’occident de l’Europe l’etnpire que Pierre le Grand avait lui-même étendu vers le nord , et qui signalait son entrée dans la politique européenne par la plus odieuse iniquité qu’eût encore vue le monde civilisé. Au dehors , la ruse et la violence sont les formes de son progrès ; au dedans , une servitude absolue rend seule raison de l’ordre matériel ; le meurtre ensanglante le trône et la débauche l’avilit , sans que la superstition populaire , sur laquelle repose ce prodigieux despotisme , en soit un instant^ébranlée. Jetons les yeux sur le
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nouveau monde, où, cette anuée même, quatre mois après le premier partage de la Pologne , les habitants de Boston inaugurent leur résistance au roi d’Angleterre, et nous verrons les éléments d’une grandeur bien différente , fondée sur des idées et sur des mœurs bien opposées, et destinées à confondre ses progrès avec ceux du genre humain.