‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 60 sur 90 · I. Caractère philosophique de la révolution · texte numérisé non relu

I. Caractère philosophique de la révolution

C’est à l’occident de l’Europe que s’est accompli pacifiquement, sous l’agitation extérieure delà politique et de la guerre, le grand travail intellectuel d’où sont sorties les lois, les mœurs, les tendances de la société contemporaine. Si l’Allemagne fut le berceau de la réforme, l’Angleterre en fut la citadelle, et dans cette vaste entreprise, elles semblèrent s’être partagé les rôles; mais la France, chargée d’une double tâche, prépara Ja révolution et devait elle-même l’accomplir Elle lui prêta tour à tour, pour se répandre dans l’Europe et dans le monde, la séduction de son génie, l’entraînement de ses exemples, la puissance de ses armes et la fécondité de son sang. Elle fut la patrie de

la révolution et en resta le foyer; elle en proclama tous les principes et en souffrit tous les excès; son histoire est désormais confondue avec celle du grand mouvement qu’elle a communiqué au genre humain.

Deux choses distinguent profondément la révolu- • tion qui a éclaté en 1789 de tous les événements auxquels l’histoire a laissé le même nom : la généralité de ses principes et l’universalité de son action. Le poids de telle ou telle oppression particulière avait jusqu’alors soulevé les peuples; ils protestaient contre un maître trop dur, soit au nom de leur bien-être, soit au nom de la coutume de leurs aïeux ou de certains droits achetés à prix d’argent. Nous avons vu à quel humble langage s’alliait la résistance vigoureuse des communes au moyeu âge, et de quelles prétentions timides étaient recouverts les actes les plus énergiques. L’imposant spectacle de la révolution d’Angleterre ne doit pas nous faire oublier qu’elle est l’œuvre du caractèré national et des traditions, plutôt que de l’ambition des esprits. On se souleva contre les empiétements des Stuarts, contraires aux lois; en France, ce fut contre le pouvoir absolu, contraire à la dignité humaine. D’un côté, on réclamait les privilèges que tout Anglais acquiert en naissant, comme un héritage de ses pères; de l’autre, on proclamait inaliénables et imprescriptibles des droits qui sont moins encore l’apanage de la nature de l'homme que l’idéal poursuivi par sa pensée. L’histoire des institutions passées de l’Angleterre rend raison de sa liberté, qui en était le terme naturel; l’histoire des institutions passées de la France est la contre-partie de son avenir. Si l’on s’at-

tache à la succession de sps changements politiques, on est arrêté par un abîme lorsque, à la fin du dix-huitième siècle, les excès de la servitude font place aux excès de la liberté. Veut-on que tout s'explique?

* qu’on suive les progrès de sa pensée, détachée de la réalité jusqu’au moment où elle fait brusquement invasion dans son histoire.

C’est la gloire singulière de la révolution, qu’elle soit ainsi inexplicable si l’on ne consulte que les annales politiques du peuple qui l’a faite, si on ne lui cherche des ancêtres légitimes parmi les plus grands génies qui ont honoré la civilisation moderne. Elle revendique, à tftre de causes éloignées, tous les efforts qui ont été tentés pour élever et agrandir la raison humaine, pour ajouter à ses forces et à son indépendance, pour accroître à la fois son désir et ses moyens de connaître. Lorsque Bacon démontre l’impuissance de la méthode scolastique, qui, tournant toujours sur elle - même , épuise les déductions sans pouvoir jamais augmenter le nombre des principes, il prépare l’esprit humain à s’interroger lui-même, et le délivre d’un héritage qui ne servait qu’à l’appauvrir ; lorsqu’il applique l’induction à l’étude de la nature et propose la connaissance de ses lois comme le prix d’une longue et vaste observation de ses phénomènes, il ouvre le chemin où la science moderne s’est engagée d’un pas si sûr et si rapide ; lorsque enfin il montre dans l’avenir cette perfection que ses contemporains s’obstinaient à voir dans le passé, lorsqu’il met la sagesse des neveux au-dessus de celle de leurs ancêtres, et oppose à l’énervante idée de la décadence l’active persuasion du progrès, on

peut dire qu’il anticipe sur les siècles par l’audace salutaire de ses espérances. Descartes fit plus encore, moins par ses admirables découvertes que par ses principes et son exemple. Certes, l'application de l’algèbre à la géométrie est d’une inépuisable fécondité, et cette affirmation, hardie à cette époque, que l’univers n’est qu'une vaste machine et que les lois du mouvement suffisent pour en rendre raison, est un éternel monument de son génie. Mais la gloire de Descartes est ailleurs; elle brille davantage lorsque, soldat philosophe, il ne cherche dans la guerre que l’étude des passions humaines et des lois de la mécanique, et surtout lorsque, isolé volontairement du monde entier, « fermant les yeux et se bouchant les oreilles » pour ne contempler que la lumière intérieure de sa pensée, il fonde la liberté dans l’ordre intellectuel. Tout homme qui se sert librement de sa pensée et qui, pour convaincre ses semblables, en appelle uniquement à l’évidence, est élève de Descartes; et elles relèvent de lui, en quelque sorte, les grandes assemblées qui, à la fin du dix-huitième siècle, cherchaient, pour donner des lois aux nations, non pas ce qu’on avait fait, mais ce qu’on devait faire; non pas ce que conseillaient la coutume et la tradition, mais ce qu’exigeaient la raison et la justice.

En France, Bossuet, Malebranche; en Allemagne, Leibnitz; en Hollande, Spinosa, recueillirent la parole de Descartes et développèrent en des sens opposés sa doctrine. Bossuet, Malebranche et Leibnitz allièrent de profondes convictions religieuses aux conceptions de la métaphysique; mais, avec Spinosa, la liberté carlé-

sienne aboutit à son dernier terme, et tout fut ébranlé. L’audace tranquille et dogmatique de ce penseur, qui ne put souffrir que la solitude et la pauvreté, et qui ne vécut que par l’intelligence, l’emporta plus loin dans l’avenir que ses successeurs eux-mêmes; son étude critique des livres saints devança les travaux du siècle suivant et les laissa bien loin derrière elle, et il élevai de ses mains ce grand monument de Y Ethique, cet « antique asile » où Goethe aimera un jour à reposer et à perdre sa pensée.' ' ^

Mais la philosophie quitta bientôt ces régions supérieures où elle n'entraînait qu’un petit nombre d’intelligences, et devint populaire par l’entremise de plusieurs esprits plus clairs que profonds, plus ingénieux qu’inventeurs; elle changea en même temps de tendances et de méthode, et ce fut au profit d’une nouvelle doctrine qu’elle étendit ses conquêtes et qu’elle agit efficacement sur les esprits. Le spiritualisme élevé de Descartes et de ses disciples fait place à des théories qui, accordant beaucoup aux sens et leur réservant le privilège exclusif de former et de remplir l’intelligence de l’homme, rendaient plus difficile l’accord des recherches philosophiques et des croyances religieuses. Aussi cette nouvelle école philosophique fut-elle l’alliée naturelledugrand parti qui lutta, au dix-huitième siècle, d’abord contre l’Eglise, et plus tard contre le pouvoir absolu. Le sage Locke, comme l’appelaient les philosophes, avait lui-même été engagé dans le mouvement national qui chassa d’Angleterre le dernier des Stuarts ; sa Lettre sur la tolérance , son Essai sur le gouvernement civil, avaient déjà indiqué, en politique

MOUVEMENT DES ESPIUTS.

el eu religion , les tendances de sa philosophie. Hume alla plus loin que lui et enveloppa dans son scepticisme, outre les notions métaphysiques, ce principe des causes finales qui est le fondement même des religions. L’élégante clarté de Condillac fit la fortune de son système, et le Traité des sensations parut à ses contemporains le dernier mot de la science. Allié discret et réservé du parti des philosophes, il ne prit au mouvement du siècle qu’une part indirecte par les exagérations de ses disciples. La doctrine des sensations devint la hase de tous les systèmes; elle est le premier axiome de la décourageante théorie d’Helvétius ; elle s’allie aux espérances infinies de Condorcet.

Page 1