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II. État de* chowc*. état «les euprtt». — monarchie absolue

Confualon de l’ÉglIae et de l'État.

Les théories philosophiques qui dominèrent les esprits au dix-huitième siècle, avaient donc, en général, la doctrine des sensations pour principe et le matérialisme pour conclusion dernière; et cependant, loin de conduire ceux qu’elle avait séduits à cette apologie du despotisme que Hobbes avait donné pour conséquence à des théories analogues, la philosophie du dix-huitième siècle s’unit dans les âmes au vif amour de la justice et au besoin du progrès. C’est quelle ne fut, à vrai dire, qu’un instrument de la pensée, qu’une forme de la liberté intellectuelle, qu’une arme de guerre contre des abus que les systèmes antérieurs avaient laissés vivre en paix. Le cartésianisme n’avait rompu ni avec l’Eglise ni avec le pouvoir

absolu. A ces titres, il était suspect aux hommes du dix-huitième siècle. Le système des sensations, au contraire, leur venait d’Angleterre comme un symbole de liberté, comme le premier élan de la pensée indépendante. On trouvait d’ailleurs dans ce système d’innombrables ressources pour la lutte qu’on avait engagée et qu’on voulait soutenir, et l’on ne voyait pas que les coups, portant au delà du but , blessaient mortellement cette raison même qu'on voulait affranchir. C’était encore une bonne fortune pour cette philosophie attachée à la terre , que son penchant irrésistible à favoriser les progrès des sciences physiques, l’élude curieuse de la nature et l’amélioration matérielle du monde. Il lui suffisait, pour remplir son rôle, d’être une philosophie et de ne contrarier directement aucune des grandes inclinations du siècle. Si elle abaissait l’homme au niveau des autres créatures, elle abaissait sans distinction tous les hommes et donnait des arguments aux amis de l’égalité ; si elle enlevait à l’homme les hautes idées qui lui donnent accès dans le monde invisible, elle le délivrait d’autant plus des fausses idées qui s’opposaient en ce monde à son indépendance; si enfin elle accordait trop aux passions de l’homme, elle pardonnait beaucoup à ses faiblesses, elle était indulgente pour ses fautes, tolérante pour ses erreurs, ardente amie de l’humanité. Ainsi se dissipe l’apparente contradiction qui sépare ces théories philosophiques de leurs conséquences pratiques. Ce fut en leur nom et par leur appui que furent propagées les idees généreuses dont elles ne semblaient pas la source naturelle. Elles augmentèrent

par degrés cette prodigieuse différence entre l’état des choses et l’état des esprits qui précipita la révolution, qui en rendit les excès inévitables et qui en exagéra l’ambition réformatrice.

Si les Français éclairés du dix-huitième siècle, si Louis XV lui-même prévoyaient la révolution, et la prévoyaient terrible, c’est en effet qu’ils avaient tous conscience de l'impossibilité d’une transaction pacifique entre le vœu des intelligences et la réalité. Fut-il jamais dans le monde un plus étrange contraste? Montesquieu sous le gouvernement du cardinal Dubois; Voltaire corrigé par les laquais d’un Rohan; des miracles à la porte de l’Académie des sciences; des serfs sur la frontière de la patrie de Rousseau ! Le nombre et l'importance des réformes nécessaires, inévitables , la force et l’union des intérêts opposés à ces réformes, la redoutable ignorance d’une population moins accablée que corrompue par la servitude, annonçaient déjà combien serait payée cher la régénération de la France; mais le, plus fatal de tous ces présages était sans contredit cette absence ‘absolue d’institutions antérieures, susceptibles d’un développement régulier. Nulle prise ne s’offrait aux réformateurs; rien ne semblait possible qu’une vaste et complète destruction. On a dit, à l’honneur de la législation civile de la France moderne, que tout homrxie capable de b en raisonner, appliquant les principes généraux de la justice aux cas particuliers de la vie civilisée, ne pouvait éviter de se rencontrer, presque en toute chose, avec les prescriptions de la loi. On peut dire que pour avoir une idée vraie des édits et des cou-

tûmes innombrahles qui tenaient lieu de lois à la France, il suffit de se demander quelles sont les dispositions les plus propres à violer le droit naturel, à organiser l’anarchie, à entraver le développement des facultés de l’homme, de ses penchants les plus légitimes, à gêner le travail individuel, et à retarder la prospérité de la nation. Au faîte de la société, nous voyons le pouvoir absolu dans des mains impures, l’Eglise, l’Etat confondus; la justice dans des mains vénales; sous le nom de législation, une bizarre complication d’iniquités ; la misère entretenue par les lois et châtiée comme un crime. Considérons donc rapidement ces diverses parties de la société française, et sachons sur çhacune d’elles ce qu’on pense à côté de ce qui est. Et comme la France était à cette époque, à l’exception de l’Angleterre et de l’Amérique, le pays du monde où le désordre était le plus supportable et l’absurdité des lois le mieux tempérée par les mœurs, qui pourrait se refuser à comprendre la nécessité rigoureuse et l’inestimable bienfait du grand mouvement qui devait emporter cette société et la remplacer par la nôtre? Qui ne pressent, en même temps, que cette multitude, aigrie par un asservissement séculaire, abusera de sa victoire, et n’apprendra que bien lentement l’usage de la liberté? Qui ne prévoit aussi que l'impossibilité de trouver pour l’avenir de la France aucun fondement dans son passé, précipitera les esprits au delà du monde réel, et en les détournant violemment de ce qui existe, les entraînera jusqu’à ce qui ne peut pas être? C’est ainsi que découleront de la même source

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les biens el les maux de la révolution , sa grandeur et ses misères.

« Tant que je vivrai, disait un jour Louis XV à madame de Pompadour, je ferai ce que je voudrai ; mais mon successeur n’a qu’à se bien tenir. » Expression fidèle du principe de la monarchie absolue, et juste pressentiment de sa ruine. Cette toute-puissance, émanée de Dieu selon Bossuet, cette libre disposition delà vie et des biens de vingt-cinq millions d’hommes, que Louis XIV avait explicitement transmise comme un héritage à son successeur, n’étaient pas de vaines théories; l’application en était continuelle; la société n’avait pas d’autre base; l'affaiblir, c’était tout renverser. Par les acquits au comptant, le roi était maître de la fortune publique; par les lettres de cachet, de la liberté des citoyens, et par le jugement des commissions spéciales, de leur vie. L’éloignement de la capitale, l’exil du royaume, étaient imposés par une seule parole : un seul homme, sujet à toutes les misères de l’homme, supportait et revendiquait cette accablante autorité.

On avait essayé de lui donner des limites, et l’on avait tenté de tempérer le pouvoir absolu par luimême en lui opposant ses propres actes, en communiquant à sa volonté passée une sorte d'immutabilité qui pût s’opposer à ses caprices à venir. Vains efforts : les édits perpétuels étaient rapportés par d’autres édits perpétuels, Henri IV était corrigé par Louis XIV. Les Etats généraux n’avaient jamais été qu’une ressource financière, et les plus nobles esprits n’avaient pu en faire un instrument politique. Les deux ordres privi-

légiés servaient à la cour d’appui contre le troisième, et rejetaient sur lui tout le poids des charges publiques; et d’ailleurs les trois ordres se fussent trouvés unanimes dans leurs vœux, qu’il n’existait ni précédents ni moyens pour en assurer l’accomplissement. Si la forme des rapports de la couronne et des Etats généraux était humiliante pour la nation, ces formes étaient raisonnables, car elles correspondaient à une réelle servitude, et le moindre mouvement de ces Assemblées vers l’indépendance n’était que le signal de leur dissolution. La coutume imposait aux édits du roi l’enregistrement du parlement : étrange contrôle qui érigeait une cour judiciaire en représentation nationale. La vénalité des charges, l’éloignement du peuple pour des magistrats chargés d’appliquer des lois impitoyables, garantissaient à la couronne l’impuissance de cette assemblée et le néant de son opposition; et cependant cette opposition était prévue et annulée d’avance. Si le roi venait en personne ordonner l'enregistrement de ses volontés, cette séance, appelée lit. de justice , rendait toute résistance ultérieure illégale et séditieuse, et l’emprisonnement ou l’éloignement de Paris suffisait pour en avoir raison. Exilés dans quelque petite ville, séparés de leurs affaires et de leurs plaisirs, les conseillers revenaient bientôt dociles, pi’èts à tout, endurant sans murmurer les exigences de la couronne et les railleries des courtisans : c’est que la France n’était, à vrai dire, qu’une monarchie militaire, et que le roi y était plutôt général d’une armée que chef d’une nation. Au dixhuitième siècle, la théorie d’une conquête du territoire

par les Francs et de l'assujettissement légitime des vaincus avait encore cours dans les écoles et s’y mêlait avec le dogme du droit divin pour servir de base à la législation féodale. L'inégalité et le pouvoir absolu s’appuyaient sur le même principe, et ne pouvaient être frappés que du même coup.

La réforme, à son début, loin d'affaiblir le pouvoir temporel, lui avait d’abord emprunté sa force en Allemagne et en Angleterre, faisant volontairement contraste avec ces prétentions politiques du saint-siège qui, au moyen âge, avaient alarmé la royauté. Mais les événements sont plus forts que la volonté des hommes et que les calculs des sages. Lorsque la réforme en France et aux Pays-Bas se heurta contre le pouvoir absolu, lorsqu’en Angleterre même elle se vit menacée en même temps que les libertés publiques et par les mêmes hommes, alors elle se trouva unie, par la force même des choses, aux intérêts et aux idées qui partageaient sa fortune. En révoquant l’édit de Nantes, Louis XIV avait frappé en même temps les ennemis déclarés de sa foi et les ennemis secrets de son despotisme. Après ces grandes épreuves qui laissèrent dans tous les esprits un si vif souvenir, le protestantisme fut désormais, et sans retour, engagé à la défense ou à la conquête de la liberté politique. Par un mouvement contraire, et non moins irrésistible, l'Eglise romaine qui, au moyen âge, par la parole de ses docteurs et par l’effort déclaré de ses papes, mettait des bornes à la puissance royale et s’appuyait sur la foi populaire; qui, même au seizième siècle, reconnaissait à la France le droit de disposer d’elle-même, et la poussait à user

UVltK SEIZIEME.

Je ce droit contre Hetiri IV, cette Église était devenue le plus ferme appui du pouvoir absolu : les événements l’avaient amenée à ce rôle; ses principes et sa discipline ne l’en éloignaient pas. Philippe II, Ferdinand d’Autriche, les Stuarts, Louis XIV avaient uni sa cause à celle de leur autorité sans bornes ; et l’ordre des jésuites avait porté aux dernières extrémités la doctrine du pouvoir d’un seul et de l’obéissance de tous. Au dix-septième siècle, et pendant la plus grande partie du dix-huitième, le pouvoir absolu eut pour lui l’unanimité de l’Eglise, la voix autorisée de Bossuet, l’éloquence persuasive de Massillon, bien qu’on gardât, devant les rois eux-mêmes, la supériorité morale et l’inoffensive liberté de la chaire chrétienne. Les doubles attaques de la philosophie ne firent que resserrer l’alliance de la monarchie et de l’Eglise ; et toutes les circonstances s'accordèrent ainsi à préparer de loin l’antagonisme de l'Eglise et de la révolution.

En effet, deux choses étaient également menacées par la philosophie du dix-huitième siècle : le pouvoir absolu, et ce qu’on appela plus tard la confusion de l’Église et de l’État. Cette confusion était une des lois, ou plutôt une des traditions fondamentales de la monarchie française. Le roi très-chrétien, fils aîné de l’Eglise, jurait à son sacre d’exterminer les hérétiques, et les affaires religieuses dans l’enceinte des justices féodales étaient réservées comme cas royaux. C’était en vertu de cette confusion de l’Eglise et de l’État que Vanini avait été brûlé à Toulouse en 1619, que la Barre périt dans les tortures à Abbeville en 1766, à

dix-huit ans, et que tant d’autres victimes plus obscures avaient expié par la main de l’Etat les offenses adressées à l’Eglise. De son côté, l'Église achetait cet appui parla perte de son indépendance. Entre le pape et le roi, les évêques acceptaient pour maître le plus proche et le plus puissant, et Louis XIV ne leur permit jamais d’hésiter. La magistrature, dépositaire du pouvoir royal , avait souvent affligé l'Eglise par ses jugements et par sa bizarre intervention dans les affaires ecclésiastiques. On vit au dix-huitième siècle des prêtres, entourés de soldats, porter, malgré eux, les sacrements aux mourants et leur donner, malgré eux, la sépulture. Cependant malgré ce mélange d’avantages et d’inconvénients, inhérent d’ailleurs à toute chose humaine, l’Eglise catholique restait attachée à cette confusion des pouvoirs, et en supportait volontiers les périls.

Hf. Principe» de la »ouveralneté nationale et de In IIherlo de» culte». — I»ércn»enr» divers de ee» principe». — Chute de» Jésuites.

Le philosophe et le moraliste peuvent considérer la philosophie du dix-huitième siècle sous bien des aspects; mais l’historien doit s’attacher particulièrement aux conséquences pratiques de cette philosophie et aux changements matériels qu’elle a introduits dans les lois. Or, c’est elle qui au dogme du pouvoir absolu a substitué ce principe, qui depuis soixante ans est la base du droit public des Français : la souveraineté réside dans la nation; c’est elle qui à cette confusion de l’Eglise

et de l’État en apparence inévitable, et dont les pays protestants donnaient alors eux-mêmes l’exemple, a substitué ce principe : la loi protège également tous les cultes. Souveraineté nationale, égalité des cultes devant la loi, telles sont les deux principales conquêtes delà philosophie du dix-huitième siècle. Voyons rapidement par quels hommes elles furent faites et à l'aide de quel génie.

Dès le seizième siècle, le pouvoir absolu rencontra en France d’autres adversaires que ceux qu’inspiraient les passions religieuses. La Boétie attaqua en elle-même cette autorité d’un seul homme sur plusieurs millions de ses semblables, et le Contre-un fut à la fois un souvenir de l’antiquité et un pressentiment de l'avenir. Pourtant lorsqu’après l’inutile agitation de la Fronde, la monarchie absolue fut devenue le symbole de l’unité du pays et l’instrument de sa grandeur, elle s’empara des esprits comme de tout le reste, et au milieu de l’adulation universelle, l’opposition dut se voiler sous l’allégorie ou s’abaisser à la prière. Ce sont les timides conseils de Racine et de Vauban ; c’est la fine satire de Fénelon , qui se plaît à opposer Salente , heureuse et humainement gouvernée, au royaume dévasté du grand roi. Mais le siècle nouveau devait être inauguré par d’immortelles hardiesses. En 1721 paraissent les Lettres persanes , la plus brillante et la plus profonde des satires, n’attaquant de front aucun des abus qui pesaient sur le monde, les effleurant tous d’une marque légère et pourtant ineffaçable. L’auteur des Lettres persanes alla passer deux ans en Angleterre, et à son retour écrivit Y Esprit des lois. Le génie, l’esprit, le

bon sens, se mêlent et se tempèrent dans ette vaste revue des institutions politiques' l’ingénieuse vivacité de la pensée et la m:\le élégance du stvle y servent d’armes à l’expérience et à la raison. Ce que l’Angleterre n’avait trouvé que pour elle-même, Montesquieu l’enseigne au genre humain. Attaché à la réalité, il tient compte et du génie varié des peuples et de l'influence du climat; nul n’accorde moins à la liberté humaine et ne se défie plus soigneusement de l’impossible; et c'est la plus décisive condamnation de l’état politique de la France qu’un tel livre y parut une utopie.

La lumineuse modération de Montesquieu perdait sans retour la cause de la monarchie absolue parmi les hommes éclairés; mais elle ne descendait pas jusqu’à la multitude. Un grand écrivain a eu raison de dire qu’il avait flétri le despotisme d’un opprobre aussi durable que la raison humaine, mais son œuvre était plutôt le code d’une révolution à son terme que le moyen d’en hâter la venue. Il fut donné à un autre homme d’émouvoir profondément la nation, d’ouvrir une carrière sans bornes aux plus vagues espérances, de porter partout, avec des écrits qu’on ne pouvait point ne pas lire, le dégoût du présent et la volonté impatiente d’atteindre un meilleur avenir. Grand écrivain en guerre avec la littérature, esprit religieux en guerre avec l’Eglise, réformateur ennemi des réformateurs, Jean- Jacques Rousseau fut, par les contrastes de sa vie, par les contradictions de ses œuvres et surtout par cet ardent esprit d’indépendance qui lui rendait im portun le souvenir même des bienfaits, une image fidèle

des épreuves de la révolution commençante, de ses actes contraires à ses maximes, de ses défiances, de son ingratitude, de ses illusions et de ses malheurs. Un style admirable, une chaleur généreuse, l’attrait de la vie, un air imposant de vérité et de pleine certitude, lui donnèrent, plus qu’à tout autre, l’empire des esprits. Il s’ouvrait plus d’un chemin vers les âmes. Celui que le Discours sur l'inégalité des conditions n’avait point convaincu, maudissait le préjugé de la naissance qui séparait Saint-Preux de Julie; celui que le Contrat social n’avait point détaché de la société féodale, s’apercevait en terminant l'Emile qu’elle n’avait pas de place pour l’élève de Rousseau, qu’il était formé pour un monde moins éloigné de la justice naturelle, moins ennemi de l’égalité. L’inlluente indirecte des encyclopédistes avait sa part dans le discrédit du pouvoir absolu. Les ménagements souvent exagérés de Voltaire et de son école ne cachaient pas aux esprits clairvoyants les conséquences libérales de cette philosophie railleuse, qui anéantissait l’origine surnaturelle de la monarchie en attaquant celle des religions, et qui se plaisait à signaler partout l’alliance bizarre de l’orgueil et des misères de l’homtne. Nous verrons bientôt que les principes de la nouvelle école des économistes ne pouvaient s’allier qu’à la liberté politique. Enfin, la monarchie absolue plaidait contre elle-même par le caractère abaissé de ses représentants. C'étaitune institution condamnée que celle qui faisait d’un Louis XV le souverain arbitre de l’honneur de la France. Saint-Simon et un petit nombre d’hommes connaissaient seuls le large tribut que le grand roi pavait aux faiblesses de

notre nature. Mais les vices du régent et le scandaleux déshonneur de Louis XV étaient descendus jusqu’aux derniers rangs du peuple, et Damiens en était sorti.

Cependant ce mouvement politique des esprits, qui devait aboutir à la reconnaissance et à l’application du principede la souveraineté nationale, n’occupait qu’une place secondaire à côté de la grande lutte religieuse, de laquelle devait sortir la séparation légale de l’Eglise et de l’Etat. La confusion de ces deux pouvoirs était partout, dans la justice, dans l’administration, dans les lois civiles; mais nulle part elle n’avait plus de puissance ni plus de danger que dans la conscience même du souverain. Louis XIV, qui en même temps bravait le saint-siège, nommant malgré lui des évêques, et croyait expier ses propres fautes par la persécution des protestants, avait donné de cette confusion le plus éclatant et le plus funeste exemple. L’àme dépravée de Louis XV était pourtant dominée par la même pensée. 11 disait lui-même à Choiseul que les fautes de sa conduite particulière seraient rachetées par les services que sa politique générale rendait à la religion; et Choiseul affirme qu’il ne se laissa entraîner dans la guerre de Sept ans qu’en la considérant comme une lutte méritoire contre une nation protestante et contre un prince ouvertement impie. C’est de ce côté que se porta tout l’effort de la philosophie du dix-huitième siècle, et, malgré les excès inséparables d’une aussi grande querelle, cet effort fut fécond.

L’Angleterre avait subi la première cet affaiblissement des croyances religieuses qui est devenue, par les imperfections de la nature humaine, nue sorte de con-

dition préalable de la tolérance. Une conviction ardente n’a jamais été unie, chez aucun peuple, au respect d’une conviction contraire. On a bien vu quelques hommes très-éclairés sincèrement attachés à une opinion religieuse, comprendre pourtant qu’une opinion opposée puisse exister et la souffrir sans amertume. Mais ces exceptions admirables n’ont guère fait que confirmer la règle. Jamais le catholicisme de l’Espagne, ni le luthéranisme de la Suède, ni le puritanisme de l’Ecosse n’ont pu tolérer la contradiction ; et ce ne fut jamais sans une certaine justice que, parmi ces populations convaincues, tout partisan de la tolérance était accusé d’incrédulité. Si l’indifférence religieuse n’est pas le seul chemin qui conduise à la tolérance, si un esprit élevé peut y être amené par une victoire de la raison sur ses passions et par là pratique sincère des vertus évangéliques, il n’en est pas moins certain que c’est la voie la plus large et celle que suit le plus grand nombre. Dès la fin du dix-septième siècle, l’Angleterre était engagée dans ce chemin, et de l’autre côté du détroit, Fénelon avait entendu et signalé ce vague murmure de l’incrédulité commençante. Ce que la poésie de Pope, ce que l’esprit de Boliugbroke avaient ébranlé fut bientôt exposé aux attaques plus hardies des Tindal, desToland, des Collins et d’ardents controversistes, écoutés volontiers chez une nation habituée aux discussions religieuses. Enfin l’humeur caustique et la vigueur grossière de Swift, sa vive intelligence et son mépris éloquent des misères humaines se perpétuèrent dans des satires aussi durables que celles de Rabelais, mais plus populaires et plus efficaces. Si le

Conte du tonneau attaque toutes les sectes chrétiennes, Gulliver attaque en se jouant la civilisation même et ne laisse rien subsister de ce qui a quelque empire sur l’esprit des hommes.

C’est ce grand courant d’incrédulité et d’audacieuse polémique que traversa Voltaire avant de devenir en France le chef suprême de l’armée philosophique. Si son nom domina tous ceux de ce siècle et devint le symbole de l’esprit même qui animait toute une génération, c’est qu’il réunit l’infinie variété des formes à l’unité constante de la pensée, et la plus rare souplesse d’esprit à la volonté la plus persévérante. Certes, il n’était pas le premier en France qui eût des doutes en matière de religion, ni même le premier qui osât les manifester. Rabelais avait déjà tissu sa transparente et joyeuse satire. Montaigne avait douté de tout et l’avait laissé voir. Mais le premier était d’autant plus respectueux envers les croyances religieuses, qu’il était plus irrévérencieux envers les gens d’Eglise; et le scepticisme tempéré du second effleurait toute chose sans s’attaquer opiniàtrément à aucune. Voltaire devait donner le premier exemple de cette passion de l’incrédulité, et de ce prosélytisme antichrétien, que le siècle précédent n’aurait pu supporter, ni même comprendre. Ce doute que l’on fuyait naguère comme une tentation et comme un péril, que l’on cachait comme une faute, il va l’afficher, s'en parer même et le propager de toutes ses forces. Il ne craint point d’effrayer les esprits, ni même de n’être point écouté. Il sait quel désir de ne plus croire et quelle tentation de railler se cachaient sous les dehors hypocrites qu imposaient à la cour la

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pénitence de Louis XIV et la volonté de Mme de Maintenon. La disparition detoule contrainte a enlevé toute retenue. Voltaire a trouvé son auditoire prêt à le suivre partout, prêt au besoin à le devancer. Que ce temps est éloigné de celui où Pascal, atteint par le doute, s'en défendait comme d’une maladie inhérente à notre nature, s'imposait durement silence, se consumait dans une muette douleur et menaçait expressément son esprit de l’émousser et de l’amoindrir s’il refusait de croire ! Qu’il y a loin des troubles amers du plus grand défenseur de l’Eglise, à la libre et tranquille incrédulité de son plus grand adversaire!

Remplissant avec un égal bonheur tous les rôles, poète et historien de la philosophie sur le théâtre et dans ses livres, ambassadeur de la philosophie auprès de F rédéric II, secondé par cette foule d’écrivains qu’il excite et qu’il retient tour à tour, ne dédaignant aucun appui, ne se refusant aucune vengeance, redouté, flatté, servi par les plus Gères intelligences, Voltaire n’employa tant de ressources, tant d’activité, tant de gloire, tant de bonnes et de mauvaises passions qu’à affaiblir la domination de l’Eglise sur les esprits des hommes et sur les affaires du monde. Il tourna contre elle toutes les idées alors répandues dans la classe éclairée, tous les besoins nouveaux qui agitaient les cœurs. Il ne cessait de la montrer comme une adversaire aux rois qui ne voulaient relever que d’euxmêmes, aux peuples qui désiraient la liberté, aux amis de la science, aux amis de l’humanité. Il abusait contre elle des erreurs ou des leçons de l’histoire; les prétentions que l’Eglise n’avait plus lui servaient à

combattre celles qu elle avait encore, et, parce qu elle avait voulu gouverner les nations, il lui défendait de diriger les âmes. A l'exemple des docteurs anglicans qui, au dix-septième siècle, avaient traduit et popularisé, contre les tentatives de Jacques II et de l’Eglise romaine, les plus ridicules produits de l’exaltation espagnole et italienne, il évoquait les plus anciennes légendes de l’Eglise et toutes les naïves traditions du moyen âge, faisant tourner la foi immodérée dupasse au profit de l’incrédulité illimitée du présent. Une vérité devait cependant se dégager du milieu de tant d’injustices et leur survivre : c’est le droit sans cesse revendiqué par Voltaire, dénié alors, aujourd’hui reconnu par le monde, de choisir librement sa croyance et de n’être contraint, sur un tel sujet, par aucune puissance humaine. Il répandit en France et en Europe, il laissa, comme un glorieux héritage commun, à toutes les nations mais particulièrement cher à son pays, cette horreur de la persécution et ce profond respect de la liberté de conscience, qui sont désormais l’apanage et la marque distinctive de tous les peuples civilisés.

Tandis que, malgré la sagesse de d’Alembert, l’école de Voltaire exagérait les excès mêmes du maître, que le matérialisme d’Helvétius et de d’Holbach effrayait les esprits, et que le panthéisme éloquent de Diderot échauffait les cœurs, l’Eglise trouvait dans J. J. Rousseau un adversaire plus redoutable que Voltaire luimême, parce qu’il .était plus sincère. Si l’influence politique de Rousseau fut quelque temps puissante, son influence en matière de religion fut plus étendue et surtout plus durable. La profession de

n — nu

foi du vicaire savoyard dans 1 Émile séduisit plus d’esprits que le Contrat social n’en avait convaincu , et lorsqu’au mandement de l’archevêque de Paris eut répondu la Lettre à M . rie Beaumont , toutes les attaques des philosophes s’effacèrent devant cette pressante argumentation, revêtue d’une incomparable éloquence. Ceux que Voltaire n’avait point touchés et qu’épouvantaient ses disciples, étaient sans défense contre les enseignements paternels du vieux pasteur, contre la persuasive fermeté de Julie mourante. L’esprit religieux, le mysticisme même et les douces émotions de la piété s’alliaient ainsi à la négation formelle des dogmes de la religion positive et à un invincible éloignement pour l’Eglise catholique. Plus honnête et en même temps plus étroite que l’école de Voltaire, incapable surtout de tout accommodement et de toute transaction politique, l’école de Rousseau était destinée à remplir, dans la lutte qui se préparait, le rôle le plus actif et à la pousser aux dernières extrémités. Les innombrables disciples de ces deux écoles en répandirent les idées dans toutes les parties des connaissances humaines, et les défenseurs de l’Eglise, abusés par l’accord de tant d’adversaires si divisés en tout ce qui ne touchait point la religion, purent croire à une vaste conjuration contre cette foi catholique qui était en même temps assaillie de toutes parts et qui paraissait privée, par la chute de la compagnie de Jésus, de son plus ferme appui.

Cette chute surprit l’Europe et surtout ceux qui la désiraient le plus. C’est en vain qu’on a cherché, dans l’ébranlement donné à l’ordre des jésuites, la main

îles philosophes. Ils y applaudirent l’œuvre des rois et des aristocraties de l’Europe et non pas leur propre ouvrage. Ils blâmèrent même les injustes rigueurs qui accompagnèrent cette mesure et qui lui donnèrent parfois les dehors d’une vengeance. Ils ne comprirent ni les ressentiments de Pombal, ni sa politique, et sa cruauté leur fit horreur. Élevé au milieu de la florissante liberté de l’Angleterre, Pombal prit en pitié l’état du Portugal et en haine les dominateurs de son pays. Maître du roi Joseph I", faible intelligence que dominait la terreur, appuyé sur l’Eglise nationale, qui se montrait jalouse de la puissante compagnie qui gouvernait l’Eglise, Pombal ne dédaigna pas l’emploi des armes déloyales et cruelles que réprouvait l’esprit de son siècle. Tout lui parut permis, les conspirations imaginaires, les abus d’autorité, et, contre ses ennemis vaincus, les absurdes condamnations de l’inquisition. Il brava, avec un égal sang-froid, la colère du pape Clément XIII et les railleries des philosophes; il travailla sans relâche à faire dater, de l’expulsion des jésuites, la nouvelle prospérité du Portugal. Des.passions plus générales et des ressentiments plus légitimes les chassèrent de la France, qui, à la fin du dernier siècle, avait tant souffert de leur domination. Les protestants et les jansénistes virent avec joie s’accomplir la ruine de leurs anciens persécuteurs. Le parlement saisit avec ardeur l’occasion de les détruire, le ministre Choiseul le laissa faire, et le roi ne put l’en empêcher. Le commerce de cette compagnie, qui enveloppait l’ancien et le nouveau monde, était à la fois sa plus riche ressource et son plus grand péril. Une faillite, un procès, une

enqüête, la livrèrent au parlement, qui lui demanda compte de ses doctrines en même temps que de ses affaires. La force de l’opinion vint bientôt se joindre à l’âpre ressentiment des magistrats et permit de frapper le dernier coup par l’arrêt du 6 avril 1762, que confirma deux ans plus tard un édit du roi. L’ordre fut sécularisé, sa constitution abolie, ses biens vendus, et, par un de ces justes retours dont l’histoire offre, tant d’exemples, on vit les instigateurs de l’édit de Nantes menacés de persécution et devenus familiers avec la fuite, la misère et l’exil. Charles III et son ministre d'Aranda en Espagne, Tanucci à Naples, la cour de Parme, imitèrent, avec une rigueur inégale, la conduite de la cour de France, et Clément XIII mourut le 2 février 1769, se refusant avec larmes aux obsessions de tous ces princes qui exigeaient la suppression de l’ordre par un bref du saint-siège. Maîtres de lui choisir un successeur, les gouvernements catholiques ne prêtèrent leur appui au prêtre Ganganelli qu’aprèsdes engagements évasifs que le nouveau pape eût bien voulu oublier; mais l’exigence pressante des souverains l’emporta sur cette volonté débile, et le bref qui abolit l’ordre des jésuites fut enfin signé le 21 juillet 1773. Une mort étrange et prématurée convainquit ses contemporains qu’il n’avait, pas impunément désarmé l’Eglise.

Ce n’était pas assez pour le saint-siège de s’être coupé la main droite, selon l'énergique expression de Ganganelli, et d’avoir vu l’Eglise ébranlée par le Portugal, la France, l’Espagne et l’Italie, il fallut encore voir l’Autriche, cette constante ennemie de la ré-

forme, revendiquer son indépendance politique et religieuse, et inscrire la tolérance parmi ses lois. Le 13 octobre 1781, un édit du fils de Marie-Thérèse accorda la liberté de conscience aux dissidents, et apporta de nombreux obstacles à la domination, jusqu’alors exclusive de l'Eglise romaine. Remplaçant un excès par un autre, Joseph II intervint lui-même dans les affaires du clergé catholique et lui fit expier, par de minutieuses exigences, la longue protection dont il avait joui. A la suppression de plusieurs monastères, à l’interdiction des donations ecclésiastiques, il ajouta tant de réformes secondaires sur les détails mêmes du culte, que Frédéric II l’appelait volontiers mon frère le sacristain. Ses tentatives politiques, inspirées par les idées les plus généreuses, n’échappèrent point au même reproche d’exagération minutieuse. Aux pays si divers par le génie et par les mœurs qui composaient l’empire autrichien, il voulut imposer la même organisation et les mêmes réformes. Si ce goût trop vif pour la règle et l’unité lui fit tenter l’impossible, il n’eu porta pas moins une atteinte salutaire aux plus graves abus du régime féodal, à la dîme, à la corvée, aux entraves innombrables qui arrêtaient le développement de l’industrie. En Allemagne, comme en Espagne et en Italie, des réformes politiques et industrielles accompagnaient et suivaient le mouvement des esprits.

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