V. l e» érononilnte». — Échec de Tnrgot
La science nouvelle de l’économie politique, fruit tardif de la civilisation moderne, était née en France de quelques esprits inventeurs, animés de l’amour du bien public et d’un juste pressentiment de l’avenir. L'antiquité et la plus grande partie des temps modernes, occupés surtout du mouvement extérieur du monde et des formes les plus apparentes de la vie des peuples, n’avaient pas étudié et avaient à peine entrevu les lois cachées et pourtant régulières qui président à la formation et à la distribution des richesses. Le travail et l'échange des biens qu’il produit sont des actes aussi anciens que l’existence même du genre humain et indispensables à sa vie; mais on peut dire que, jusqu’à la naissance de l’économie politique; ces actes furent accomplis sans qu’on eût conscience de leur importance, de leurs effets et surtout des heureuses modifications qu'y pouvaient apporter la science et la
volonté (le l’homme. Il était réservé an dix-huitième siècleet à la France de reconnaître et de proclamer l’influence que ces actes, mieux dirigés et devenus l’objet d’une science régulière, devaient exercer sur l’état du monde, et surtout quel rôle salutaire la liberté était appelée à remplir dans les transactions industrielles jusque-là chargées d’entraves.
La dégradation du travail physique, regardé par l’antiquité comme l’attribut de la servitude, en avait détourné l’attention des grands esprits, qui en eussent peut-être découvert l’importance et pénétré les lois. Quelques vues heureuses de Platon sur l’utilité de la division du travail, quelques remarques justes de Xénophon et d’Aristote sur l’usage de la monnaie, voilà tout ce qu’ont laissé les anciens sur une science qui occupe aujourd’hui tant d’esprits éclairés et laborieux. La féodalité, nourriede spoliation et de rapines, la monarchie du moyen âge, cherchant ses ressources les plus nécessaires dans les confiscations et dans l’altération des monnaies, ne pouvaient avoir sur les lois économiques de notions plus sages ni plus généreuses que les préjugés de l’antiquité. Les vœux de Bodin au seizième siècle, remis de nos jours en-lumière par des recherches intéressantes, la sollicitude de Sully pour l’agriculture et de Colbert pour l’industrie, les mémoires où Boisguilbert, Yauban et quelques autres peignaient la détresse et les besoins du pays, furent plutôt autant de symptômes de l’étendue du mal que des remèdes capables de le guérir. La grande et vive intelligence de Law avait entrevu et fait comprendre à tous les ressources itnmenses qu’on pouvait tirer du
crédit, et, à vrai dire, il ouvrit cette mine où s'alimente l’activité prodigieuse de la société moderne. Voltaire a dit avec justice et avec la vivacité de son bon sens : « Legros de la nation était d’une ignorance si profonde qu’il n’y avait guère de ministre ni de juge qui sût ce que c’était que des actions, des primes, le change, un dividende; il a fallu qu’un Ecossais, nommé Jean Law, soit venu en France et ait bouleversé toute l’économie de notre gouvernement pour nous instruire. 11 osa, dans le plus horrible dérangement de nos finances, dans la disette la plus générale, établir une banque et une compagnie des Indes. C’était l’émétique à des malades ; nous en prîmes trop, et nous eûmes des convulsions. Mais, enfin, des débris de son système il nous resta une compagnie des Indes avec 50 millions de fonds. Qu’eùt-ce été si nous n’eussions pris de la drogue que la dose qu’il fallait ! »
L’erreur de Law, mortelle à sou système, était une idée fausse sur la monnaie , qu'il avait considérée comme une valeur arbitraire et variable au gré- des gouvernements. Ce fut la première leçon que reçut l’économie politique naissante, et, se gardant d’une erreur semblable, elle ne voulut reconnaître la richesse que sous sa forme la plus naturelle et la plus frappante, dans ce produit de la terre cultivée sur lequel repose l’existence même du genre humain. Au commencement de la seconde moitié du dix-huitième siècle, Quesnay et ses disciples constatent que toutes les avances de l’agriculture une fois couvertes, il reste un produit véritablement créé par la fécondité de la terre et du travail de l’homme. Ce produit- net , comme
ils l’appelèrent, est la richesse par excellence, le fondement et la règle de toutes les autres. Ceux qui possèdent le sol forment la classe propriétaire ; ceux qui créent cette richesse forment la classe productive ; ceux qui la transforment, l’échangent et s’en nourrissent, forment les classes stériles, dont les services sont nécessaires à la société sans être réellement productifs. C’est donc le produit net qui doit supporter l’impôt en échange de cette protection générale et constante que réclame le travail dont il est sorti. L'impôt, ainsi établi su* un motif de justice et considéré comme le salaire de l’Etat protecteur du travail, n’était pas, ainsi que Voltaire l’a présenté dans sa spirituelle et légère satire de l'Homme aux quarante écus, une atteinte à la propriété, une revendication d’une partie du produit net au nom de l’Etat. Rien au contraire , cette difficile question de la propriété, effleurée jusque-là par les philosophes, est pour la première fois résolue par les économistes, qui fondent le droit du propriétaire sur le travail par lequel il a fait passer dans la terre la vertu de son activité et comme une partie de lui-même. Pour les illustres fondateurs de l’économie politique, en qui le génie philosophique de la France élevait et dirigeait l’observation des phénomènes, il n’y avait rien d’arbitraire ni de hasardeux dans la science nouvelle qu’ils annonçaient avec une certaine pompe à leur génération. La production et la distribution de la richesse reposaient, à leurs yeux, sur des lois immuables et éternelles qu’ils espéraient découvrir et qu’ils se défendaient d’inventer. Le mot de physiocratie signifiait pour eux l’ensemble de ces lois néces-
MOUVEMENT DES E8PKITS.
saires, ou, comme disait Mercier de la Rivière, cet ordre naturel et essentiel des sociétés , dont l’économie politique ne devait être que la recherche et l’application. De là cette élévation et cette profondeur qui se mêlaient aux plus arides calculs, dans les écrits de Dupont de Nemours et de Quesnay, auquel Adam Smith, qui l’avait souvent entretenu et qui était en Angleterre l’organe de la science nouvelle, avait voulu dédier le grand ouvrage qui a fondé sa gloire.
Malgré la faveur trop exclusive des physiocrates envers le travail agricole, et ce mot malheureux de classe stérile qui embrassait toutes les autres formes de l’activité humaine, ils arrivaient dans la pratique à des conclusions aussi équitables et aussi fécondes que s’ils eussent possédé la pleine et entière vérité. Les charges dont l’industrie et le commerce étaient grevés , et qui eu doublaient les frais , étant prélevées sur le produit net, leur semblaient une atteinte à la richesse publique. L'immunité des transactions était pour eux un accroissement du produit net. C’était donc en voulant étendre sur tous les actes de la production et de l’échange l’influence salutaire de la liberté qu’ils étaient conduits à se briser contre l’assemblage despotique des anciennes institutions de la France.
II semble en effet, lorsqu’on entend les vœux des Quesnay, des Mirabeau , des Mercier de la Rivière , des Dupont de Nemours pour la liberté du travail agricole, lorsqu’on voit Gournay, Turgot et leurs disciples s’attacher à la liberté du commerce et de l’industrie, et revendiquer pour tous le droit de travailler
U Vit K SEIZIEME.
et d’échanger librement les fruits de leur travail , qu’ils s’épuisent dans une contradiction insoluble , voulant faire sa part à la liberté et ne pouvant même accomplir cette œuvre restreinte qu’à l’aide de la toute-puissance royale et de mesures despotiques. De même que Law, voulant donner à la France les ressources du crédit et ne pouvant se passer de la confiance publique, sans laquelle le crédit ne peut exister, était pourtant conduit à abuser du pouvoir absolu et à violenter ceux qu’il fallait séduire, de même les économistes, réduits à imposer leurs libertés partielles à des privilégiés encore debout et appuyés sur l’ordre social tout entier, essayèrent en vain de se servir du despotisme contre lui-même, et durent laisser intacte à la révolution une tâche qui ne pouvait point se diviser.
Le ministère de Turgot en fut la preuve : ce fut une grande leçon pour les réformateurs que l’échec de cet homme de bien, encouragé en vain par les applaudissements de Voltaire et par les bonnes intentions de Louis XVI. Chaque pas de Turgot vers une réforme est arrêté par l’intérêt tout-puissant du privilège. Demande-t-il l’abolition des maîtrises et des jurandes, il faut vaincre par un lit de justice l’opposition du parlement; veut-il abolir les corvées, il est accusé d’attenter à la propriété et d’ébranler l’ordre social; conseillet-il au roi d’omettre à son sacre l’absurde serment d’exterminer les hérétiques , il persécute la religion. Enfin lorsqu’il proclame la liberté du commerce des grains, il en est réduit à la violence, et c’est en vain qu’il s’y résigne; il est vaincu par les sociétaires du pacte de
famine. Louis XV avait trempé dans ces infâmes manœuvres d’agiotage sur les blés et d’accaparement des grains qui affamaient les populations et qui enrichissaient leurs auteurs. La liberté du commerce des grains favorisait ces accaparements meurtriers et était par là décréditée; mais l’interdiction de ce libre commerce était un remède dérisoire contre un fléau où le roi lui-même cherchait des bénéfices. Si l'honnête Louis XVI était incapable de tels crimes , il n’avait ni l’intelligence nécessaire pour les comprendre , ni la fermeté nécessaire pour les réprimer. Des bandes soudoyées interrompirent la libre circulation des grains et provoquèrent une disette ; et tandis que Turgot voulait châtier les coupables et maintenir la liberté du commerce, le roi promettait, du haut de son balcon , à la populace ameutée de faire baisser le prix du pain. Lorsque Turgot eut succombé, en 1776, devant ces difficultés insurmontables, lorsque Necker eut à son tour, en i78i , expié par sa chute la tentative de rendre publiques les recettes et les dépenses de l’Etat et d’y porter l’ordre avec la lumière, ou comprit que la nation pouvait seule essayer de se guérir elle-même, on comprit que la loi seule prévaudrait contre cette oppressive anarchie protégée par la complicité d’un Louis XY, tolérée par l’aveugle bonté d’un Louis XVI, soutenue par l’alliance des privilégiés, de la cour et des parlements.