VI. progrès et tendances de la bourgeoisie française
Mais entre les privilégiés résolus à se défendre et
MVRE SEIZIÈME.
cette population ignorante et presque barbare qui servait d'instrument à ses oppresseurs et qui aidait à renverser les Turgot, existait une classe nombreuse que le commerce avait élevée, que la philosophie avait éclairée, qu’une injuste inégalité et que d'imprudents mépris avaient persuadée de la nécessité de s’affranchir, à mesure qu’elle devenait plus capable de s’emparer du gouvernement. Si la force de la bourgeoisie française n’a été mise eu lumière que dans le dixneuvième siècle par les services actifs qu’elle a rendus à la civilisation, il est cependant facile de suivre ses progrès dans son histoire , et de trouver dans son passé l’explication de sa fortune présente. A peine dégagée des luttes du moyen âge, à peine en possession des garanties les plus indispensables à son existence et à son travail, elle avait apporté à la couronne, contre l’anarchie féodale, le secours le plus efficace et le plus persévérant : elle avait été l’amie de Henri IV, l’appui de Richelieu et , après une tentative* infructueuse d’affranchissement, l’instrument tde Louis XIV. Ce règne de vile bourgeoisie , comme l’appela Saint-Simon , fut l’école des futurs administrateurs de la France. L’intelligence et la probité de la bourgeoisie étaient présentées à la noblesse par La Bruyère comme un contraste et comme une leçon. La bourgeoisie paya son tribut de ridicules à Molière ; mais la bonhomie d’Orgon, de Georges Dandin et du Bourgeois gentilhomme joue encore le beau rôle à côté des Sottenville, des don Juan et de l’escroc qui tire parti de la naïve ambition de M. Jourdain. Si le dix-huitième siècle fut si favorable aux progrès de la bourgeoisie
et la laissa au seuil du gouvernement de la France, c'est qu’elle adopta les idées nouvelles avec une sincérité généreuse qu’elle conserva jusqu’aux plus cruelles épreuves de la révolution. La splendeur littéraire du siècle, cette puissance de la philosophie qui fit rayonner jusqu’en Autriche et en Espagne , jusque dans la jeune Amérique la pensée de la France, étaient surtout son œuvre. Le fils du notaire Arouet , le fils du coutelier Diderot, Rousseau, le fils de l’horloger genevois , étaient sortis de son sein ; et si d’Alembert avait pour mère une grande dame , elle l’avait abandonné dans la rue, où une femme du peuple avait recueilli et adopté l’un des plus fermes et des plus habiles précurseurs du nouvel ordre de choses.
Nous avons vu quelles étaient sur le gouvernement, sur la justice , sur les relations de l’Eglise et de l'Etat, sur le régime féodal, les idées que la classe éclairée devait porter au pouvoir. Elle devait y porter aussi ce goût des sciences physiques et naturelles et cette ardeur pour le progrès général de toutes les branches de l’activité humaine qui avaient honoré le dix-huitième siècle , et qui , au siècle suivant , devaient enfanter tant de merveilles. En Descartes, en Pascal avaient vécu associées la science et la philosophie. Réunissant, comme eux, dans le désir sans limites d’atteindre la vérité sous toutes les formes, les plus nobles curiosités qui puissent agiter l’esprit humain, Leibnitz et Newton avaient cherché Dieu dans la science. Le dix-huitième siècle conservant, dans un autre esprit, ces traditions fécondes, considérait la science comme un moyen et presque comme une
condition de l’affranchissement des âmes. Voltaire propagea les idées de Newton an profit de ses idées. L’alliance de la philosophie et de la science fut enfin consommée dans Y Encyclopédie, au temps même où l’électricité allait commencer la série de ses prodiges, où la chimie allait naître et rendre raison de la matière. Mais , au milieu des représentants nombreux de l’union des idées nouvelles et de la science, s’étaient distingués quelques hommes qui eurent à la fois la passion de cette union et le don de la rendre populaire. La Pluralité des mondes de Fontenelle avait depuis longtemps donné , sous une forme légère, le plus heureux exemple du grand changement que produit dans l’intelligence humaine un aspect nouveau de l’univers. Avec les bornes du monde reculent celles de l’esprit humain, et dans une intelligence familière avec ces grands objets , la mesure de toutes choses a d’un seul coup changé. La Théorie de la terre et
Y Histoire naturelle de Buffon recouvrirent les idées nouvelles de la majesté et de la variété de la nature, et les descriptions de Bernardin de Saint-Pierre voilaient avec splendeur les timides contradictions de sa pensée. Déjà, dans ces œuvres, et bientôt dans tous les écrits de l’école philosophique, brille cette philanthropie, cet amour de l’humanité pour elle-même, qui franchit les barrières dont s’entourent les sectes et les nations. Déjà Rousseau et son école, tous les jours plus nombreuse, avaient enseigné ces vertus de
Y honnête homme , qui allaient bientôt se confondre avec les devoirs du citoyen. Passions ignorées des âges précédents et devenues communes, idées nouvelles
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exprimées par des mots nouveaux ou détournés de leur sens, tout annonçait la transformation de la société et la grande épreuve qui attendait, à la fin du dix-huitième siècle, la civilisation sortie de l'invasion des barbares et des débris de l'antiquité. Nous nous arrêtons au seuil de l’histoire inachevée de cette époque , qui est celle où nous vivons, et dont l’histoire des siècles antérieurs n’est, en quelque sorte, que la longue introduction. ,