‹ Essai sur l'histoire universelleChapitre 14 sur 55 · II · texte numérisé non relu

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profonde secousse descendit jusqu^aux derniers rangs du peuple, surtout en France. Ce fut seulement en ce pays que la population tout entière s^ébranla, qu^un transport irrésistible de foi courageuse fit devancer aux masses Tordre des chefs, et les lança à l'aventure sur

le chemin de Jérusalem. Hommes, femmes, enfants parurent; ni vivres, ni argent, quelques armes à peine; pour chefs, des hommes ignorants et pleins de foi, Pierre l'Ermite, Gauthier sans Avoir; pour guides, une oie et une chèvre. Une confiance illimitée en Dieu et en la justice de sa cause animait cette multitude ; elle se souvenait des Hébreux en marche pour la terre promise et attendait à chaque pas un miracle. Triste et touchant spectacle, qui nous donne, mieux que tout le reste, une juste idée de cette époque, de la ferveur naïve de ces âmes, de la vivacité de leurs impressions, et de la plénitude de leur foi.

La force des choses rendit stérile tant d'enthousiasme. On vécut de pillage, et Ton s'aliéna les populations tranquilles. Cette foi même avait ses défauts et ses périls. Les juifs des bords du Rhin furent égorgés par la croisade populaire, pour qui la Passion du Christ était un fait tout récent, un crime qui criait vengeance. Quelques milliers d'Allemands grossirent cette foule, qui dévastait tout sur son chemin, et qui ne put traverser la Hongrie qu'en se faisant décimer par une population moins civilisée encore. L'empire d'Orient reçut avec inquiétude les restes de cette expédition malheureuse, et les embarqua en toute hâte pour l'Asie, où les Turcs les anéantirent. Ainsi se termina la croisade ^populaire, Ij^^^ljus désintéres-

sée et la moins sage de toutes. L'Europe féodale s'émut à son tour.

Le concile de Plaisance n*ëbranla pas Tltalie, où les Normands seuls prirent une part active aux croisades ; mais la France, que ne refroidissaient pas , comme Tltalie, le commerce, les lumières et les traditions de r antiquité, se souleva tout entière après le concile de Clerinont. Les envoyés de Tempère ur Âleûs avaient parlé après Pierre TErmile et avaient éveillé, par de riches peintures, les désirs des cheva • liers. Pour plusieurs, TOrient était le théâtre où devaient se renouveler les fructueuses expéditions des Normands. Aucun roi ne prit part à cette croisade, qui resta exclusivement féodale. Le plus puissant des chefs était Raymond, comte de Toulouse, plus politique qu'enthousiaste et suspect à ses compagnons. Robert Courle-Heuse, de Normandie, le comte de Vermandois, étaient de sang royal et avaient fait leurs preuves d'ambition. Godefroy de Bouillon avait pris une part aux guerres de l'empire contre le saintsiège. Il était entré dans Rome avec le drapeau de l'empereur, et un pieux repentir, autant que son ardeur chevaleresque l'avait jeté dans la croisade. D'une force et d'une valeur singulières, d'une piété fervente, il était le modèle de cette chevalerie que le saintsicge, menacé dans son indépendance, voyait avec joie s'élancer sur TOrient. Un digne fils de Robert l'Avisé, Bohémond, auquel son père n'avait laissé que la principauté de ïarente, alla chercher fortune avec la croisade et y représentait le caractère normand; son neveu, Tancrède, devait s'enrichir au pillage de

Jérusalem. Malgré ce mélange de passions religieuses et de désirs mondains, cette grande armée chevaleresque était animée d'un sincère héroïsme et prête à tout supporter pour le Christ. Elle montra dans ses dures épreuves qu elle avait gardé quelque chose de la confiante ferveur des premiers croisés. .

Les Grecs ne virent pas arriver sans terreur cette nombreuse armée, lorsqu'elle eut traversé TAllemagne. Les souvenirs désastreux de la croisade populaire pesaient sur celle des chevaliers. Ceux-ci> inquiets de la défiance des Grecs, prenaient pour des empoisonnements les eficts de Tintempérance et du changement de climat. Ce fut un curieux spectacle que le rapprochement de la rude fierté féodale et de la vaine pompe byzantine. La guerre faillit en sortir, et Tempereur se hâta de se délivrer de ses alliés. Il paya en riches présents la rançon de Constantinople, et eut même Thabileté d'amener les croisés à lui faire] hommage de leurs futures conquêtes.

Kicée s'offrit la première à l'invasion. Elle allait succomber, lorsque des Grecs entrés dans la place persuadèrent aux habitants d'échapper aux barbares d'Occident en arborant l'étendard de l'empire. Les croisés levèrent le siège en murmurant, et s'enfoncèrent dans l'Asie Mineure. Attaqués sans cesse par les Turcs, ils remportaient contre eux des victoires inutiles. La légère cavalerie musulmane ne pouvait entamer les rangs cuirassés des chrétiens, ni ceux-ci poursuivre les escadrons rapides, qui enlevaient, avec les vivres, les éclaireurs et les valets d'armée. Les croisés arrivèrent ainsi devant Antioche épuisés de

fatigues et de privations. Cette multitude inhabile passa un long temps devant la place, fut de nouveau affamée et tardivement sauvée par les ruses de Boliémond, qui se fit livrer Ânlioche et qui prétendit la garder. Les croisés, réduits de plus de moitié, ne jouirent pas longtemps du repos et de Tabondance. Assiégés à leur tour dans Antioche, sans vivres, sans chevaux, ils voyaient, du haut des murs, Tinnombrable cavalerie des Turcs tourbillonner autour de la ville. Ils semblaient perdus; leur foi les sauva. Un Marseillais, Pierre Barthélémy vit un saint en songe, et apprit de lui que la lance qui avait percé le ilanc de Jésus-Christ sur la croix était enfouie dans Téglisc d'Antioche. On fit une fouille sous Tautel, un fer de lance en fut tiré, et Tenthousiasme rendit à cette foule émue sa première vigueur. On consomme en un jour tout ce qui restait dans la ville; on en sort^ on s*élance sur les assiégeants , troublés de Timpétuosité inattendue de cette armée que Ton croyait mourante. La victoire fut décisive. Les croisés firent honneur à une intervention surnaturelle de ce miracle de la foi, et l'on racontait que des troupes d'anges avaient combattu, mêlées aux rangs des chrétiens. L'armée délivrée partit pour Jérusalem ; mais le monde féodal portait partout avec lui ses passions et ses discordes. Les chefs se disputaient les villes et le butin ; les pauvres de l'armée démolirent quelques villes pour assurer le salut de la croisade. L'égoîsme de quelques-uns était vaincu par la foi du grand nombre.

On arriva enfin au terme de ce long pèlerinage. De tant d'hommeS: partis pleins d'espérance, trente mille.

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à peine purent saluer avec enthousiasme Jérusalem et ses environs désolés. Des sables, des rochers, quelques oliviers sur des collines, une affreuse sécheresse, une ville fortifiée et pleine d'ennemis, voilà ce que cette foule fervente était venue chercher du fond de TOccîdent. La piété triompha de tout : des tours roulantes furent construites et portèrent les croisés au faite des remparts. La ville fut emportée d'assaut le vendredi saint et inondée de sang. Juifs, musulmans, tout fut tué; les chevaux avaient, dans la mosquée, du sang jusqu^au poitrail, et le carnage ne fut suspendu que le temps d'aller s'agenouiller, avec des torrents de larmes, au tombeau du Christ. Les vainqueurs le pleuraient et le vengeaient en même temps; il leur semblait tomber tout à coup dans la Jérusalem d'Hérode et de Pilate. Ainsi s'était conservée dans l'Europe féodale la foi naïve et brûlante de l'Europe barbare, Tardeur de Clovis s' écriant, lorsqu'il entendait le récit de la Passion : « Que n'étais-je là avec mes Francs ! » Godefroy fut élu roi de Jérusalem; il refusa ce titre, prit le nom de défenseur et de baron du Saint- Sépulcre, et étendit l'organisation féodale sur ce petit royaume. Quelques conquêtes l'agrandirent sans en rendre l'existence plus assurée. L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem et celui des Templiers furent fondés pour la défense de ce faible État chrétien, perdu au milieu de l'xAsie. Si la croisade n'avait eu d'autre fruit que cette éphémère conquête, tant de sang eût été inutilement versé pour l'humanité; mais c'est dans le rap<prochement de l'Europe et de l'Asie, c'est dans l'union plus étroite de la société européenne, c'est dans le

secours qu'elles appoitèrent aux progrès des communes et de la royauté qu'il faut voir les utiles résultats des croisades; eest par ces effets indirects et durables qu'il faut juger ce grand mouvement des peuples germaniques.

vu* Le« dernières crolMidc*.

Les croisades qui suivirent ce premier élan du peuple et des chevaliers furent plutôt des expéditions politiques conduites par les rois que des actes de foi déterminés par renthousiasme de la foule. Cinquante ans après la prise de Jérusalem y Tempereur Conrad et Louis le Jeune entreprirent une croisade; saint Bernard la prêcha. Éloquent, impérieux, influent sur rÉglise et dans la chrétienté, représentant illustre de cette réaction monastique dont nous apprécierons bientôt la grandeur, saint Bernard offrait avec Tobscur promoteur de la première croisade un frappant contraste. Les chefs étaient aussi plus élevés; mais les âmes étaient moins pures, les motifs plus humains. Il y avait au fond de TAsie un état féodal à sauver, un comté d*£desse, un duché d'Antioche, un marquisat de Tyr. Il y avait des fautes à racheter : pour le roi de France, Tincendie meurtrier d'une église à Vilry-Ie-Français. Conrad partit le premier avec les Allemands , Louis VU le suivit avec son armée ; tous deux traversèrent Tempire grec. Les Allemands furent égarés par les Grecs et détruits dans les i défilés du Taurus. Les Français s'engagèrent dan3 I9, désert et y

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périrent. Ce fut en pèlerins que les deux plus gninds rois de la chrétienté visitèrent Jérusalem, et Louis ne revit la France que grâce aux Normands de Sicile, qui le tirèrent des mains des pirates grecs.

Le royaume de Jérusalem allait disparaître. Le sultan de Syrie, Noureddin, avait eu son meilleur général pour successeur. Saladin s'empara de l'Egypte, enveloppa les chrétiens, les soumit à un tribut et prit Jérusalem. L'Occident fut réveillé par celte injure. C'était encore le moment d'un triomphe pour l'Église. Le pape Alexandre III venait d'accabler, aprèsune longue lutte, le plus grand souverain de la chrétienté, Frédéric Barberousse. Le saint-siége détourna encore une fois contre l'Orient l'inquiète féodalité qui menaçait de l'engloutir. Deux autres rois se croisèrent, Philippe- Auguste et Richard Cœur de lion, le plus avide, le plus cruel, mais aussi le plus brave successeur de ces rois normands qui opprimaient Içs Saxons d'Angleterre. Ce dur guerrier devait laisser en terre sainte un long et terrible souvenir. <» Est-ce que tu vois le roi Richard? » diront longtemps après lui les musulmans aux chevaux qui bronchent.

Les Allemands partirent encore les premiers, et toujours par terre. Frédéric plus habile, et plus ferme que ses prédécesseurs, triompha des difficultés de la route et de la malveillance rusée des Grecs; il battit les Turcs, arriva heureusement en Cilicie,* et périt pour s'être jeté, baigné de sueur, dans un torrent glacé. Son' armée se dispersa ; c'est à peine si cinq' mille honimes parvinrent avec son fils devant Saint- Jean-d'Aci^. L'importance de celtç place, la clef de

rOrîent, avait frappé les deux parties. Philippe-Auguste et après lui Richard arrivèrent, et la ville se trouva investie par trois armées.

La discorde était dans le camp chrétien. A Tanar-; chie féodale s'était jointe la rivalité de deux rois, que Tancrède de Sicile, menacé de se voir dépouillé par Richard, avait allumée pour son salut. La hauteur du roi d'Angleterre était odieuse à ses alliés; le duc de Souabe était parvenu à forcer un rempart et y planta sa bannière; Richard la fit jeter dans un fossé. Mais la brillante bravoure de Richard faisait le prestige de Tarmée chrétienne : les neuf batailles livrées par Saladin sous les murs de Saint- Jean- d'Acre furent autant de triomphes pour Richard, admiré des deux armées. Le roi de France, mécontent de son rôle secondaire et plein de desseins ambitieux contre le roi d'Angleterre, partit après la prise de / Sain t-Jean-d' Acre. Richard continua quelque temps cette guerre stérile; et, lorsqu'il en eut compris l'inutilité, il ne voulut point revenir sans avoir ' vu Jérusalem ; il pénétra donc avec quelques cavaliers jusqu'à la ville sainte et se voila la tête en l'apercevant. Il obtint cependant que l'entrée en serait désormais accordée aux pèlerins,' et revint tristement en Europe, où la captivité l'attendait.

Sous le nom de croisade s'accomplit ensuite cette singulière expédition qui mit un comte de Flandre sur le trône de Constantinople. Préchée par Foulque, curé de Neuilly, conduite surtout parla noblesse de Flandre et de Champagne, mêlée d'un grand nombre d'aven* Mûriers, cette croisade n'avait besoin que d'une occa-

sion pour changer de but. Il fallut demandera Venise des vaisseaux et les payer lorsqu'on les eut obtenus. Tout Tor des croisés n*y put suffire : ils offrirent leur épée et allèrent prendre Zara pour la république vénitienne. Un prince grec vint alors au camp des croisés, et, se plaignant de l'usurpation de son oncle, acheta leur secours pour remonter sur le trône de Ck)nstantinople. Les Vénitiens poussèrent aussi les croises à cette entreprise qui ouvrait un champ nouveau à leur commerce, et lé marché fut conclu. Ce fut un étrange spectacle que l'arrivée de cette flotte immense partie pour combattre les musulmans et venant assiéger les chrétiens de Constantinople. Les Occidentaux furent d'abord effrayés de la grandeur de cette cité magnifique, de la brillante et nombreuse armée qui les attendait rangée en bataille ; mais cette armée immobile les laissa paisiblement débarquer, et, à leur approche, tourna bride et s'enfuit. La ville, imprenable par ses seuls remparts, fut livrée par les amis des Vénitiens; le nouvel empereur , établi par les croisés* dépouilla pour eux ses sujets sans satisfaire ses alliés. Un soulèvement le renversa; un nouveau prince fut soutenu par les Grecs contre les croisés ; mais ceux-ci redevinrent bientôt les maîtres; la ville fut pillée, incendiée; d'inestimables richesses, échappées aux barbares, furent détruites par des mains chrétiennes, et l'empire lui-même fut partagé comme un butin. Dandolo, doge de Venise, l'aventurier Boniface de Montferrat, et Baudouin , comte de Flandre, prétendaient au trône; ce dernier l'emporta et devint empereur de nomanie. Une partie de Constantinople , l'Archipel ,

les côtes du Bosphore, furent donnés aux Vénitiens , qui s'intitulèrent seigneurs d^un quart et demi de Pempire; Montferrat fut roi de Thessalonique, Villehardoin duc de Thrace, d'autres ducs d* Athènes, d'Achaîe. La féodalité s'étendit sur toutes les parties de ce nouvel empire, qui, assiégé par les barbares et par les Grecs dé Nicée, ne devait durer que cinquantesept ans.

La quatrième croisade n'avait été qu'un roman de chevalerie, la cinquième faillit aboutir à unerésurrection (lu royaume de Jérusalem. Jean de Brienne et sescom- . pagnons, aidés par le roi de Hongrie, prirent Damiette, et, menaçant l'Egypte, arrachèrent aux musulmans des propositions favorables que repoussa le légat du pape. Le Nil déborda peu après et chassa les chrétiens. Cependant le grand mouvement de l'invasion des Mongols poussa bientôt vers l'Egypte des hordes tartares, qui effrayèrent le sultan Malek-Kamel et lui firent accepter les conditions que lui imposait Frédéric II, parti pour une sixième croisade. Le royaume de Jérusalem fut un instant rétabli ; mais, les musulmans devinrent les alliés des Tartares, reprirent Jérusalem, et l'état de l'Egypte était bien changé lorsque Louis IX, roi de France, s'embarqua pour une nouvelle croisade. La piété du prince en était la seule cause ; ni le peuple, ni le clergé, n'avaient pris part à ce mouvement, et la féodalité française n'avait fait qu'y suivre son chef.

L'armée chrétienne était imposante et son impulsion sembla d'abord irrésistible. Damiette fut emportée d'assaut au milieu des flammes et devint le point de départ de la croisade. Mais le climat, la débauchCi

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les privations, F indiscipline et, par-dessus tout, les lenteurs et les hésitations des chefs détruisirent Texpédition victorieuse. La retraite elle-même devint impossible; ce qui avait échappé à la peste et à Tennemi fut fait prisonnier. La restitution de Damiette, Timmense rançon payée pour le roi , la perte d^une magnifique armée, tels furent les résultats de cette entreprise que les sages du temps avaient condamnée. Une dernière croisade fut encore tentée , contre le sentiment général, par le même homme et avec le même peuple. Louis IX mourut à Tunis, avec une résignation héroïque; et la France, qui avait marché la première aux croisades, eut la gloire de les terminer.

. Tel est le rapide tableau de ces guerres saintes qui excitèrent si vivement r imagination de nos aïeux. Elles ont duré deux siècles, presque sans intervalle, car des expéditions continuelles de. pèlerins armés ont rempli ce long espace, et les plus importantes par le nombre des hommes ou par le rang des chefs ont seules été recueillies par la postérité. Que d*hommes, que de richesses consumés dans ces entreprises, et combien tant de sacrifices paraîtront stéiîles, si Ton ne considère que leur effet immédiat ! La fondation de deux royautés éphémères, dont il ne restera pas vestige, rétablissement de quelques ordres de chevalerie, qui, les uns à Chypre, les autres à Rhodes, continuent obscurément la croisade, tandis qu'un autre va civiliser les rives de la Vistule et reculer de ce côté les limite^ de

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fEiitope chrétienne : voilà donc tout ce qu'a produit un si long et si douloureux effort. Quant à Tennemi des croisés, il est plus fort qu'avant la lutte ; l'Europe, qui allait chercher les musulmtins en Asie, sera ellemême de plus en plus menacée par eux. Les Turcs seront Teffroi de l'Europe du moyen âge; ils emporteront Constantinople , on lés verra sous les murs de Vienne; leur marine sera longtemps sans rivale, et, pendant plusieurs siècles, les descendants des croisés iront souvent ramer sur les galères des pirates de Tunis et d'Alger.

Le grand mouvement des croisades semble donc inutile; mais sa grandeur même fut féconde et celte ag^itation universelle fut en elle-même un bienfait. L'Europe fut sillonnée par les armées, l'Asie abordée, parcourue; les chevaliers français rapportèrent dans leurs petites cités le souvenir de Constantinople, et les impressions de l'Orient; tant de notions acquises par un si grand nombre d'hommes devinrent bientôt générales, et comme si l'Europe entière eût fait ce long voyage, rintelligence commune en fut agrandie. C'est l'honneur et le privilège de notre espèce, que Thomme ne puisse se rapprocher de l'homme sans profit pour le genre humain. Que ce soit le glaive en main et avec le désir de s'entre-délruire, peu importe ! C'est déjà beaucoup que de se connaître, et l'on est conduit tôt ou tard à s'entr'aider. La guerre est malheureuse-^ ment le premier rapport naturel entre les peuples qui s'ignorent ; le commerce vient ensuite, les marchands suivent les soldats, les intérêts s'unissent, et un jour succède à l'antique hostilité le sentiment supérieur de

l'unité de la race humaine. Le conflit prolongé des croisades a dissipé entre les races rivales Tignorance, pire que la haine. Les héros se sont connus, Saladin et Richard se sont estimés Tun et Tantre; Thomme de rOccident a retrouvé sous un ciel lointain, ses passions, ses faiblesses et aussi ses vertus.

Quant à l'Europe elle-même, tandis qu'elle semblait faire diversion à son progrès intérieur, elle Ta continué à son insu. En face d'une religion hostile se réveilla ce sentiment de Fégalité chrétienne, que la société féodale tendait à étouffer. Rois, chevaliers, valets d'armée se sentirent tous chrétiens devant l'infidèle, el l'intervalle qui séparait le serf de son maître parut un instant comblé. L'unité religieuse de tous les peuples issus de Tinvasion germanique frappa les esprits ; et, portant ses regards au delà des étroites enceintes où la féodalité renfermait les hommes, chaque croisé se sentit citoyen d'une plus grande patrie, qui portait ces deux noms, alors synonymes, l'Eglise et l'Europe.

Enfin, si l'on considère quelle devait être, k cette époque, l'œuvre principale de la civilisation européenne et si l'on reconnaît que la lente destruction de la féodalité était le progrès le plus désirable, il est impossible de ne pas voir la part importante qu'ont prise les croisades à ce travail salutaire. C*était l'Église qui avait la première attaqué, pour son salut, le pouvoir envahissant de la féodalité, et les croisades furent autant de victoires pour l'Eglise, qui y trouvait à la fois un témoignage glorieux de son influence et un gage assuré de son repos. La royauté à son tour, devait attaquer le système féodal, dans l'intérêt supérieur de

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l'unité de gouvernement et de la fondation des nationalités ; les croisades donnèrent à la royauté Thabitude du commandement^ l'occasion de jouer un grand fôle et de graves antécédents d*autorîté. L'obéissance militaire tend à se confondre avec la fidélité féodale ; le roi devient général sans cesser d'être suzerain. Enfin y la royauté devait trouver un puissant appui contre l'anarchie féodale dans ses associations municipales qui , sous le nom de communes^ tendaient à garantir aux habitants des villes la sûreté pour leurs personnes et pour leurs biens. L'accroissement en nombre et en richesse de cette classe d'hommes, qui ne voulaient être ni serfs, ni seigneurs, était mortel à la féodalité; les croisades forcèrent l'aristocratie à traiter avec ces ennemis naturels, et à vendre à prix d'argent aux communes des droits inconciliables avec la société féodale.

En résumé, on voit que des croisades mêmes est sorti le remède que réclamait l'état de choses qui les avaient produites. L'ardeur religieuse, poussée jusqu'au désir d'exterminer les dissidents, la féodalité, avide de s'étendre et d'enchaîner un plus grand nombre d'hommes, la chevalerie se tournant peu à peu en goût des aventures et en amour du butin, ont dirigé les croisades ; et celles-ci énervent les haines religieuses, dissuivent la chevalerie et avancent la (in de la féodalité : il semble donc que le plus salutaire effet des croisades ait été d'en détruire les causes.

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