I.a ehevalcrir
La chevalerie est une chose nouvelle dans le monde. A quoi s^engage ce jeune homme qui^ après un jour de jeune et une nuit de prières, est armé chevalier par son seigneur et par les dames ? Que signifient cette cérémonie militaire et religieuse, ces symboles réunis du courage et de la piété, cette présence de la femme, appelée comme témoin et comme juge? Pourquoi préside*t-elle ces combats simulés, cçs tournois, devenus aussi honorables que les luttes des gladiateurs étaient honteuses ? Que veulent dire ces couleurs sur les armes des combattants, ces hommages des vaincus, cette générosité mutuelle, ces égards décorés du beau nom de courtoisie?
C'est que le mélange des mœurs barbares et de Tesprit chrétien a tout changé, jusqu'à la guerre, jusqu'à l'amour, jusqu'aux formes de ces rencontres meurtrières où la vie d'un homme dépend de la mort d'un autre. L'antiquité n'a jamais vu dans la guerre que cette terrible alternative ', elle n'a senti que l'impérieux besoin de la victoire. La guerre antique eut bien aussi son premier âge, elle fut héroïque mais sans être jamais chevaleresque. Au temps même où les armées faisaient cercle autour de deux combattants, comme dans les récits d'Homère, jamais le vaincu ne rougit de demander la vie, ni le vainqueur de la refuser. La prière, la fuite, la ruse ne sont blâmées que si elles sont inutiles, et les dieux en donnent eux-mêmes l'exemple. Lorsque naissent dans le monde ancien la
politique et la grande guerre , rhéroïsme individuel disparaît et la cruauté subsiste. Marins sourit lorsque les barbares Tappellent au combat singulier ; la mort ou Tesclavage attend le vaincu; il doit se tuer, comme Clcopàtre, pour échapper au triomphe ^ ou le subir, comme Persée et .Tugurlha.
Si la guerre antique n'a rien de généreux, Tamour antique n'a rien d'élevé, et surtout nul rapport n'existe entre la guerre et l'amour. Loin de pousser aux grandes actions, l'amour passait alors pour leur faire obstacle. C'est une faiblesse de l'homme ou un arrêt fatal de la destinée. L'amour énerve les héros, fait tomber les rois, dissout les empires; les plus nobles attachements sont périlleux pour le courage ; Andromaque retient Hector près de mourir pour Troie. Le héros antique craint l'amour et en rougit autant que le chevalier s'en pare et s'en honore.
Les mœurs germaniques et le christianisme ont agrandi de ce côté la nature humaine. Le goût de l'indépendance individuelle, l'habitude d'agir isolément et de compter sur soi-même, l'émulation, conduisirent les barbares à considérer le courage personnel, la loyauté guerrière, comme les premières des vertus. L'organisation féodale donna encore un nouveau prix à la fidélité, et en même temps un nouvel attrait à Tindépendance. On en veut la réalité, on en veut aussi l'apparence ; cette indépendance est facile à offenser,, prompte à repousser l'offense, et devenue ainsi inquiète, susceptible, elle se confontl avec ce seiitiment de l'honneur qui est dans l'ordre moral ce que les sentiments de notre conservation est dans l'ordre phy-
lOB LlVnE ONZIÈME.
sique. L'homme semble alors doué d'un sens Douveau ; certaines choses qui ne blessaient pas ses aïeux Uii sont insupportables, une injure, une menace, un soupçon, un regard. On ne lèverait plus impunément le bâton sur Tbémistocle ; Tantique invective disparaît de Téloquence. Si l'homme s'est découvert un nouveau droit au respect d^utrui, il a conçu en même temps de nouveaux devoirs, des obligations jusqu'alors inconnues envers lui-même, et envers les autres; la ruse lui répugne, la cruauté le soulève, la générosité lui devient naturelle; il met une certaine fierté à ne pas user complètement du droit de la guerre; la protection du plus faible, le pardon après la victoire, une loyauté scrupuleuse , * flattent son orgueil , le relè> vent à ses propices yeux; sa conscience devient plus exigeante en même temps que son âme devient plus superbe.
Ce qu'il y a de plus actif dans le christianisme, la charité, s'introduit dans les sentiments chevaleresques et devient une vertu militaire. La défense des opprimés aura ses apôtres errants par le monde, des redresseurs de torts, dont le but est de porter partout la force au secours de la justice. De là, les liens innombrables de la religion et de la chevalerie : cette égale aspiration vers la pureté, cette similitude entre l'écu sans tache et la conscience sans reproche, ces réceptions et ces dégradations solennelles, cette exaltation mystique qui porte en même temps les âmes à des actions héroïques et à des actions déraisonnables, cette confiance sans bornes dans le triomphe de la justice et dans le jugement de Dieu, qui fait tenter
XA FÉODALITJS. 109
r impossible et qui fera renouveler à l'Europe chevaleresque et guerrière ces entreprises à la fois insensées et sublimes, où des apôtres peuvent réussir, où doivent échouer et s'anéantir des armées.
Mais Tœuvre importante de la chevalerie est d'avoir élevé d'un degré le rang des femmes. Le christianisme leur avait déjà donné dans la famille un rôle nouveau et les avait faites^ devant Dieu, les égales de leurs époux. La chevalerie leur donne un rôle nouveau dans le monde, et leur confère dans les mœurs une douce et bienfaisante supériorité. Le grand changement que le christianisme avait opéré dans le mariage la chevalerie Taccomplit, le porta dans le sentiment de Tamour. Elle Tunit étroitement au sentiment de Thonneur, à la bravoure, à !a passion de la gloire, et en fit ainsi T auxiliaire des grandes actions. Mais en même temps l'amour se transforme et s'épure jusqu'à devenir une vertu. L'esprit de sacrifice, d'humilité même, en fait le fond et communique à ce sentiment des délicatesses jusqu'alors inconnues. C'est un culte plutôt qu'une passion; un culte qui a ses rites, ses formules, son fanatisme et ses martyi's. Des devoirs nombreux en découlent, qui tendent tous à adoucir les mœurs, à développer l'esprit, à épurer les passions, à élever l'influence des femmes, à la répandre dans les moindres détails de la vie. Une poésie nouvelle naîtra de ce culte ; et les effets en seront durables. La galanterie, la politesse survivront à la ruine de la chevalerie, et la, guerre, devenue chez les peuples modernes toujours, loyale et clémente et parfois généreuse, a gardéquel-' qiie chose du: tournois, •y.'j
1 i 0 I^IVRE ONZIEME*
L'amour chevaleresque a enfin ce caractère tout i'iirétien, de se défier des sens et d'oser les combattre. La pureté en est Tâme , et lui donne un charme nouveau pour rimagination, en lui permettant d'échauffer tes cœurs sans les con*ompre. On a ingénieusement rapproché sur ce point les pratiques de la chevalerie des théories de Platon, et malgré des différences réelles, elles ont cette tendance commune d'ériger l'amour en une pure et puissante excitation à la vertu. Aussi rien ne fut plus aisé que de donner à l'amour chevaleresque un objet divin , et dans les ordres de chevalerie , dont la mère de Dieu fut la dame , on vit cet amour fécond en dévouement, entièrement purifié, sans avoir au fond changé de caractère.
Ce fut donc un noble idéal que celui de la chevalerie, que ce monde où le mouvement et la vie devaient s'associer aux plus mystiques sentiments du christianisme, où les passions humaines devaient s'ennoblir et s'épurer, sans cesser d'être actives. Que cet idéal ne fût jamais atteint, l'histoire suffit pour le montrer ; mais le dësir de l'atteindre fut la source de biens nombreux dont nous jouissons encore. La chevalerie ne pouvait ni s'établir en paix, ni durer longtemps. La politique du monde moderne, de plus en plus tendue vers l'ordre civil, vers la discipline, vers l'organisation régulière des Etats, devait la combattre et bientôt l'étouffer, La guerre même lui devint aussi mortelle que la politique, Crécy, Poitiers, et bien d'autres champs de bataille virent ses brillantes funérailles. Louis XI l'accabla avec Charles le Téméraire, Charles- Quint la vainquit avec François P*" ; chaque progrès de
LA FEODALITE. lll
TEurope fut pour elle une défaite *, elle était la fleur de la féodalité et devait disparaître avant sa tige.
TI. I«fi première croisade.
Mais la chevalerie eut ses jours de puissance et de gloire, et fut Tinstrument du christianisme pour mettre l'Europe armée au service de TEglise. Tandis que la féodalité lutte contre le pouvoir des papes, la chevalerie est entraînée par ses maximes généreuses à défendre Jésus-Christ opprimé. La croisade, qui n'était pour les multitudes qu'un immense acte de foi, était au début, pour raristncratie, une brillante action chevaleresque. Le redressement d'une grande iniquité, la délivrance <rua tombeau , la défense des pèlerins désarmés , Te châtiment des oppresseurs du Christ et des fidèles, tels sont les nobles attraits qui entraînent vers l'Orient Télite des sociétés nouvelles. L'histoire des croisades est l'histoire même de la chevalerie. On n'avait pas vu jusqu'alors une guerre désintéressée , le sang répandu pour une idée, une foule d'hommes allant chercher loin de leur patrie et de leurs intérêts un périlleux devoir à remplir. Quand Rome envahit l'Asie , la sagesse intéressée du sénat a prévu et dirigé les coups; quand l'Europe moderne attaque l'Inde et la Chine, nos commerçants ont calculé l'avantage de la guerre ; le bien-être des nations Fa ordonné. Ici rien de semblable; une croyance a tout fait, un mouvement d'eniliousiasme a précipite les armées. C'est un moment unique dans l'histoire du monde; c'est un interrègne
rempli par la fol entre les desseins de la politique et les calculs de Tindustrie.
Née six siècles après celle de Jésus-Christ, la religion de Mahomet était déjà défaillante, tandis que le christianisme, plein de jeunesse et de vigueur, était Pâme de l'Europe . Vers le xi® siècle, ce n'étaient plus les Arabes qui possédaient la terre sainte, et d'ailleurs les Arabes ne repoussaient pas les voyageurs chrétiens. Adoucis par leurs rapports avec Tempire grec, ils accueillaient sans trop d'exactions les nombreux pèlerins qui accomplissaient ce voyage à Jérusalem, où le moyen âge tout entier voyait un gage assure de salut. Mais les Turcs avaient partout renversé la domination arabe. Cinq empires étaient sortis de leur invasion, et la moins civilisée de leurs tribus avait pénétré jusqu^à Jérusalem. Ce fut alors que l'accès du tombeau de Jésus- Christ devint presque impossible et dut être paye des derniers outrages. Déjà le calife fatimite Hakem, qui se proclamait Tincarnation de la Divinité, avait imposé les plus dures épreuves aux pèlerins. Le sultan Malek-Shah dépassa encore ses exigences, et les plus tristes récils allèrent entretenir rindignation de la chrétienté. En même temps, un dernier ti'ansport de fanatisme agitait les populations musulmanes; ce n'était plus l'impulsion de la conquête religieuse, mais un ardent mysticisme, une soif inextinguible des plaisirs sensuels offerts aux croyants, un goût contagieux pour l'extase, et, par-dessus tout^ un dévouement aveugle et sanguinaire aux chefs de sectes, qui agissaient en représentants de la Divinité et en dispensa^, teursdes voluptés de l'autre vie. Ce fut contre ce der-=
LA FÉODALITÉ. <ll3
nier effort de la foi musulmane que vint se heurter Tenlhousiasme religieux des croisades.
Les croisades devaient inévitablement sortir de ce perpétuel froissement entre les deux religions dont Jérusalem était le théâtre. Nulle pénitence n'était plus fréquemment imposée que le pèlerinage en terre sainte. Chaque province, chaque ville avait ses pèlerins, et parfois ses martyrs. C'est en vain que les Pisans avaient eu l'idée d'apporter par mer de la terre prise à Jérusalem, afin de détourner à leur profit, vers le Campo-Santo, le courant des pèlerinages. La ville sainte restait le but des âmes pieuses, et le désir de la reprendre aux infidèles était devenu le rêve iiabituel des chrétiens. 4u milieu de cette grande lutte entre l'Eglise et la féodalité, dont nous raconterons l'histoire, Grégoire VII avait déjà pensé à détourner contre les infidèles cette ardeur guerrière et chevaleresque qui menaçait la vie de l'Église. Sylvestre II avait déjà exprimé le même désir et mille autres voix l'avaient répandu dans l'Europe chrétienne. La ten> dance des âmes était générale, une impulsion devait suffire pour tout précipiter.
Cette impulsion ne se fit pas attendre. Un homme, simple et enthousiaste, un ermite de Picardie, du nom de Pierre , alla en terre sainte et revint indigné de l'asservissement des pèlerins. Le moment était favorable; Fesprit d'aventure était partout; l'audace heureuse des Normands avait excité une émulation générale. Le pape Urbain II convoqua un premier concile a Plaisance, et un seconda Clermont; Pierre l'Ermite y parla et la croisade fut résolue par acclamation. Cette