‹ Essai sur l'histoire universelleChapitre 22 sur 55 · I. I«a pondre h eanon. — Ii4mprlmerie · texte numérisé non relu

I. I«a pondre h eanon. — Ii4mprlmerie

Jusqu^ici nous n^avons vu la civilisation grandir et s^ëtendre que de deux manières: par les révolutions religieuses ou politiques et par la guerre. C'est Alexandre qui soumet l*Asie à Tinfluenee du génie grec ; c'est le peuple romain qui conquiert Tégalité civile et politique, et qui la répand dans le monde ancien ; c^est le christianisme qui renouvelle la société et qui pénètre en Germanie avec les armées de Charlemagne et les missionnaires de Rome. Une révolution morale propagée par la parole et par Tépée, telle est jusqu^ici la forme du progrès. Cette forme ne sera pas détruite ; la renaissance, la réformation, la révolution d'Angleterre en donnent la preuve; mais à côté de ces anciennes voies ouverte$ à la civilisation s*en découvre une nouvelle, plus large, plus sûre peut-être, et plus rapide : c^est la science appliquée à l'industrie, c'est

Taccroissement de la puissance de rhomme sur la nature.

Plus d^une expérience nous a démontré qu'une nouvelle application de la science peut produire, en quelques années, plus de changements dans Tétat des sociétés et dans les relations des hommes , que n'en opéraient en plusieurs siècles la violence ou la persuasion. Une seule machine, en rapprochant, de nos joui*s, les nations et en confondant leurs intérêts, a exercé sur elles plus d*influence que tous les conseils de la philosophie. Les découvertes qui ont secondé les efforts des hommes pour sortir du moyen âge ont eu ce même caractère de grandeur et d'universelle efficacité ; elles sont assez récentes pour que leur effet nous soit visible, et nous ne sommes pas réduits, sur ce point, à des conjectures, comme sur ces grandes inventions primitives de la charrue et de la navigation, qui sont restées de mystérieuses légendes dans la vie transformée du genre humain. Depuis ces révolutions importantes, antérieures à l'histoire, la guerre et la politique occupèrent exclusivement l'enfance des peuples et remplirent la place que devaient un jour revendiquer la science et l'industrie. Mais dés la fin du xv" siècle se firent les premiers pas dans cette voie nouvelle, et la destruction du moyen âge fut consommée du même coup.

L'habileté de Louis XI fit beaucoup pour ruiner le système féodal ; l'artillerie fit davantage, elle en rendit le retour à jamais impossible. Arme sociale par excellence, symbole et garantie de la force collective, rllc devint, une fois que, sortie des tâtonnement» de

LA KENAISSANCB. 3Sf>

sa longue enfance, elle eut passé les Alpes avec Cliai*» les VIII, le plus puissant Instrument de funité nationale en Europe. Ses commencements avaient été faibles et presque inaperçus, comme son origine était obscure. Les Chinois connaissaient . la poudre; Roger Bacon passa en Europe pour l'avoir trouvée ; les Arabes en appliquèrent la force au lancement des projectiles. Le caiion fit, à Grécy, une apparition peu remarquée ; les archers des communes anglaises eurent plus de part que lui à la victoire. Les frères Bureau organi^ rent Fartillerie de Charles VII ; Louis XI la mit entre les mains d^un maître général, et, quand Charles VIII envahit Tltalie, il y traînait cent quarante pièces de canon . La royauté avait dès lors trouvé son arme : la lance du seigneur est vaincue, la cuirasse inutile, le château est un refuge peu sûr pour Tindocilité féodale, les murs des cités sont impuissants à garantir les libertés bourgeoises. Qui a du canon, sinon le roi? Bientôt Tarquebuse, encore informe et lourde, deviendra cet instrument maniable, commode et terrible à la fois, qui donne à Tbomme seul plus de précision dans ses coups et aux hommes réunis plus de puissance que le canon. Le fusil est Tarme nationale et populaire; par. lui sera décidée en Europe la supériorité de Tinfanterie, le règne des nations armées, Favéncment de régalité sur les champs de bataille. Enfin le fusil s'allège et se raccourcit pour devenir une arme individuelle et privée, un instrument de défense personnelle , Tarme favorite des guerres de religion en France et de la révolution d'Angleterre. « Jfaiun bon cheval, de bons pistolets et unebonne causeï» ditunmembre du parlement.

En géuéral, Tusage militaire de la poudre fut aussi favorable à radoucissement des mœurs qu au progrès de la politique. Dès lors devinrent plus rares ces luttes corps à corps, ces étreintes sanglantes qui endurcissent la nature humaine et qui ont contribué à dépraver l'antiquité. Les batailles furent plus courtes, plus dé* cîsives, et surtout, les défaites moins meurtrières. Un ennemi désarmé semble définitivement soumis. La simplicité des armes antiques le rendait, au contraire, toujours redoutable au vainqueur, qui se préservait de la révolte par le meurtre ou par l'esclavage. Enfin la guerre, compliquée désormais par l'invention variée de tant d'instruments de destruction, et par les calculs que leur emploi réclame, se rapprocha de plus en plus de la science et, par cela même, éleva les cœurs en cultivant les esprits. Le génie militaire, qui a pour but la défense d'une nation et la ruine des autres, se distingue à peine, par ses études et par ses travaux, du génie civil, dont la prospérité universelle est l'unique objet.

Mais tandis que l'esprit humain, appliqué à une chose mauvaise en elle-même, ne peut qu'atténuer un fléau, cette même force créatrice peut faire d'un bien précieux et rare un bien inestimable et commun, du privilège de quelques-uns le patrimoine de tous. La pensée multipliée et répandue, la vie de l'esprit rendue accessible à tous les hommes, le moyen donné aux intelligences et aux volontés de se comprendre et de s'unir, en un mot, la création d'une sorte de con* science universelle émue en même temps des mêmes idées et docile aux mêmes impulsions, tels sont les

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bienfaits de rimprimerie* Ils furent immédiats et ils durent encore, agrandis chaque jour; ils envahirent soudainement TEurope, ils embrassent maintenant toute la terre, où se continue partout, à toute heure et dans toutes les langues, réternel entretien du genre humain dispersé. Il suffît de jeter les yeux autour do nous, de considérer le rôle que remplit Timprimerie dans nos affaires, et de compter tout ce qui nous manquerait si elle n existait pas, pour comprendre qu elle a reculé les bornes de notre nature, ajoutant à la parole de Thonune plus de puissance que le télescope n'en ajoute à sa vue ou le levier à son bras, lui donnant pour seules limites, dans Tespace et dans le temps, retendue du monde et la durée de Tespèce humaine. Les inventeurs ont senti Timportance de leur découverte ; nne sorte d^enthousiasme religieux se mêle à la persévérance de Gutenberg, au dévouement des Aide d'Italie et des Ëslienne de France, des patients propagateurs de Tart typographique. La première tâche de l'imprimerie devait être de sauver les débris de Fantiquité, de mettre en sûreté ce précieux héritage, diminué par lé temps et par les barbares, conservé en partie dans les monastères, en partie à Constautinople. C'est au milieu du xv° siècle que Gutenberg, associé à Faust et à Schœffer, constitue et perfectionne son art, et, dès le commencement du xvi*^, les auteurs anciens sont publiés et vendus en grand nombre. Cette diffusion des œuvres antiques suscita et nourrit le grand mouvement de la renaissance, qui, à son tour, vint alimenter la nouvelle industrie. L'imprimerie eut bientôt, en tout pays, la réforme à propager ou à com-

baUre, et, unie dès lors a toutes les agitations de Fcsprit humain, elle particîpe à sa dévorante activité.

ti.'T

En même temps que la civilisation européenne est armée de nouveaux moyens de progrès et de conquêtes, s^onvre devant elle un monde nouveau. L^unité monarchique du Portugal assurait à ce pays ce repos intérieur qui force les peuples à tourner au dehors leurs inquiétudes et leurs désirs. Resserrés du côté de la terre par le développement de l'Espagne, attirés par rOcéan, les Portugais se firent navigateurs et fondateurs de colonies. Venise, Alexandrie, Constantinople s^enrichissaicnt par le commerce de la Méditerranée et de rOrient ; ce fut vers TOrient que les Portugais jetèrent les yeux. On acntait que TAfrique, dont le nord seul était connu, ne pouvait se prolonger à rinfini vers le sud , et que ce même Océan qui baignait les côtes du Portugal , devait remonter, en tournant TAfrique, jusqu'à la mer Rouge et jusqu'à rinde. A l'impulsion donnée par les rois se joignit bientôt l'enthousiasme religieux et patriotique de la nation ; chaque année, la côte occidentale de l'Afrique était explorée plus avant; Madère, les Açores, les îles du cap Vert sont successivement découvertes; Téquateur est franchi, des établissements portugais sont fondés au Congo; enfin Barthélémy Diaz atteint en 1 486 l'extrémité méridionale de l'Afrique et entre-

voit cette route des Indes que Yasco de Gama doit parcourir.

Ce fut onze ans plus tard que partirent, au milieu des bénédictions des prêtres et des acclamations du peuple, les trois petits navires qui tournèrent le cap de Bonne-Espérance et qui abordèrent sur la côte de Malabar. Lejchemin était tracé : Cabrai suivit Yasco de Gama et fonda à Calicut la première des colonies européennes. Une tempête, jetant Cabrai à Foccident, lui fit découvrir le Brésil. La découverte du nouveau monde avait déjà suscité, entre les Portugais et les Espagnols une rivalité que termina l'arbitrage du pape. Une ligne droite fut tracée, perpendiculaire à l'équaleur et passant par les Âçores. Tout ce qui se trouvait à Torient de cette ligne était donné au Portugal; TEspagne était investie de tout ce qui se trouvait à l'occident. Albuquerque étendit et affermit cet empire oriental assigné à sa patrie. Il prit Socotora, s'empara d'Ormuz, montrant une pile de boulets et de grenades aux envoyés du schah de Perse, qui réclamait un ti*ibut. En vain Yenise, unie au Soudan d'Egypte, lutta ntre Faccroissement ruineux pour elle des, colonies trtugaises. Goa, Malacca, Ceylan, furent occupées r les Portugais, et leur donnèrent la mer du Ben- . L'alliance du roi de Siam et de Pégu, leur conie avec la^Chine et le Japon semblaient assurer au^ortugais une longue et paisible prospérité; mais la fAlesse relative de la métropole, le développement marB^e de TEspagne et de la Hollande devaient enlevei^B Portugal un si vaste empire, en ne lui laissant guèrj^ie la gloire de l'avoir fondé.

Il ne reste à TEspagne elle-même qa^un souvenir de la plus grande découverte qu'un homme ait pu faire, et des possessions les plus immenses qui aient pu enrichir une nation. Un Génois, qui avait pris part aux entreprises des Portugais, et qui avait cherché avec eux la route des Indes par le sud de F Afrique, fut bientôt frappé de la grande et simple idée du prolongement du continent indien vers l'occident de l'Europe. Il ne put se résoudre à croire que la mer occupât seule cette immense étendue du globe , et qu'en naviguant à l'occident on ne rencontrât pas bientôt la terre. Si grande que fût son espérance, elle était audessous de la réalité. Ce n'était pas le continent asiatique qu'il devait rencontrer à l'Occident, mais une vaste presqu'île, jetée entrel'Europe et l'Asie, et séparée de cette dernière par un nouvel océan. Ce n'était pas l'Inde qu'il devait retrouver, c'était l'Amérique qu'il devait découvrir; ce n'était pas une route commerciale qu'il allait frayer à l'Europe, c'était un monde nouveau qu'il allait livrer à la civilisation et faire rentrer dans la grande famille humaine. La gloire de Colomb ne fut pas seulement d'avoir trouvé plus qu'il ne cherchait, et créé, comme on l'a dit, la moitié du monde. Sa gloire la plus haute, indépendante de l'événement, est dans sa foi et dans sa persévérance. Rempli de son idée, la portant de cour en cour, renvoyé du sénat de Gènes au roi de Portugal, puis au roi de Castille, qui le laisse partir pour l'Angleterre; soutenu huit ans, par une religieuse confiance, contre les refus des souverains et contre les objections des savants, Colomb a mérité par là d'atta-

cher son nom à cette extension inattendue de Tancien monde. Quelle épreuve lui a manqué? Fut-il au monde une angoisse pareille à la sienne, lorsqu^à son premier voyage, ses matelots révoltés le sommaient de revenir et Tarrachaient à sa découverte au moment de Fatteindre ? N'éprouva-t-il pas les derniers effets de l'ingratitude humaine, lui qui revint de son second voyage les fers aux pieds et aux mains, et qui, au quatrième, faillit périr de misère sur les côtes de la Jamaïque, après s'être vu fermer les ports qu'il avait découverts? Il eut, en échange de tant de maux, la paix de la conscience, des consolations religieuses, des visions et des extases, et, par-dessus tout, ce moment d'une joie ineffable, la plus vive et la plus profonde que puisse ressentir le cœur d'un homme, lorsque, dans la nuit du 11 octobre 1492, le cri de terre s'éleva de l'un de ses petits navires pour signaler le nouveau monde et pour donner raison à son génie.

Bientôt succèdent à Colomb les explorateurs et les conquérants ; l'isthme de Panama est traversé et le grand Océan reconnu ; le Mexique est découvert et livré à un aventurier, Fernand Cortez. Cinq cents soldats, seize chevaux et dix canons soumirent ce vaste pays, organisé cependant pour une meilleure résistance; mais l'effet terrible des armes à feu et la terreur superstitieuse des armées mexicaines décidèrent la victoire des Espagnols. Ce fut un frappant exemple de la puissance de la civilisation et de la prodigieuse différence qu'elle peut mettre entre la force relative des hommesr En appelant les Espagnols des dieux, les Mexicains rendaient hommage à cette mer-

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veilleuse transformation de la nature humaine, élevée ainsi au-dessus d'elle-même et investie d*attribuls nouveaux. La conquête du Pérou ne fut qu'un massacre. Pizarre et deux autres aventuriers Tenvahirent avec deux cents hommes et quelques chevaux. Mais la rivalité des conquérants, enivrés de sang et de pillage, retarda longtemps rétablissement delà colonie espagnole et Tadministration régulière du pays. L'ordre fut enfin porté dans ces vastes conquêtes par la main vigoureuse de Charles-Quint. Elles furent divisées en deux gouvernements, celui de Mexico et celui de Lima. Des vice-rois, assistés d'un conseil ou audience, les administraient sous la surveillance suprême d'un conseil des Indes qui siégeait à Madrid. Le christianisme avait dans ce monde nouveau une tâche immense à accomplir. Le premier effort des missionaires fut d'airéter l'anéantissement de cette population qui disparaissait sous le poids du travail et d'une cruelle servitude. Enchaînée dans les mines, décimée par les sanglants caprices des aventuriers, cette race malheureuse ne fut qu'imparfaitement préservée par la généreuse ardeur de Las Casas et de ses successeurs apostoliques. Bientôt les conquérants eux-mêmes furent soumis, par l'héritier de Charles Quint, au joug terrible de l'inquisition.

Les conséquences de ces découvertes et de l'établissement de ces colonies furent importantes et durables. Elles ouvrirent.une nouvelle carrière à l'activité de l'Europe, en même temps qu'elles ouvraient de nouveaux continents à la civilisation . Les esprits subirent l'influence de cet élargissement de l'ancien monde ; la

patrie, TEurope même ne limitèrent plus lés espérances et les ambitions des hommes ; un instinct de voyage, un désir de changement se répandirent parmi les peuples, de moins en moinsattachés à laglèbe. La marine, ce puissant instrument de civilisation, se développa chez tous les peuples occidentaux aussi rapidement que leur commerce, et Ton put voir dès lors comment la Méditerranée serait un jour déshéritée au profit de rOcéan, comment à Venise succéderaient un jour la Hollande et F Angleterre.

Ces résultats étaient encore éloignés ; le plus immédiat fut la prépondérance de FEspagne, devenue menaçante pourTindépendance européenne, enrichie par les métaux précieux du nouveau monde, agrandie par ses victoires sur la France, qui s'était imprudemment engagée dans la conquête de Tltalie. Depuis le jour où Louis XII l'appelle au partage du royaume de Napies jusqu'à la signature du traité de Cateau-Gambrésis, TEspagne ne cesse d'accroître, à travers les chances de la guerre, l'influence de ses armes et de sa politique. Mais, au milieu même de ce progrès rapide, la renaissance, à laquelle elle reste étrangère, la réforme, dont elle se déclare l'ennemie et qu'elle ne peut aixéter en Allemagne, lui annoncent et lui préparent, par les mains de la France et de l'Angleterre, la plus prompte et la plus complète des décadences.

m. l<eti ferrwi ël^ltailc. — Cliarle«-Qaiiil et Vrançotol*»

Si ritolie, destinée à servir de théâtre à cette Ion-

gue lutte, n était pas assez forte pour repousser ses envahisseurs, elle était assez amollie pour les corrompre. Une grande prospérité matérielle, de grandes richesses, des mœurs faciles et brillantes, Findifférence politique et la servitude sous une foule de petits princes, avaient énervé cette race si énergique au moyen âge. La débauche, les assassinats, les empoisonnements étaient passés en habitude, et jouaient un grand rôle dans les affaires politiques de la Péninsule. Les plus habiles maîtres en ce genre étaient le pape Alexandre YI et son fils César Borgia, le triste héros de Machiavel * . Ils avaient exterminé ou terrifié la remuante noblesse des Etats de TEglise ; alliés à Venise et à Louis le More de Milan, ils menaçaient d'enlever à la maison d'Aragon ce royaume deNaples auquel prétendait la maison de France, héritière des droits de la maison d* Anjou. A Tappel de Louis le More, Charles YUI, qui rêvait, au delà de la conquête du royaume de Naples, celle de Constantinople, passa les Alpes avec une formidable armée, et traversa comme un torrent Tltalie, habituée à la guerre inoffensive des condottiere et épouvantée de la sanglante impétuosité

des Français.

Les Florentins sont chasses de Pise, les Médicis, de Florence; le pape, réfugié dans le château Saint- Ange, livre en otage son fils et un frère du sultan, qui devait servir aux desseins de Charles YUI sur TOrient, mais qu'Alexandre YI avait empoisonné en le livrant. Naples tombe sans résistance aux mains des Français;

-I. Voye< rAppemliGe K^

ie jeune Ferdinand II, trahi par le peuple et par l'armée, se réfugie à Ischia, et Charles YIII est couronné roi de Naples, empereur d'Orient,et roi de Jérusalem. Cette conquête rapide n'avait rien de durable ; Tannonce d'une ligue formée entre toutes les puissances italiennes, soutenue par le roi d'Espagne et par l'empereur, suffit pour contraindre les Français à la retraite. Us laissent à Naples dix mille hommes, qui hientôt sont forcés de les suivre, franchissent les Apennins et se trouvent à Fornoue en face de quarante mille hommes que la ligue avait rassemblés. Une seule charge les dispersa, etTarmée rentra en France, ne rapportant que de brillants souvenirs de cette stérile et romanesque expédition.

Si le successeur de Charles VIII, Louis XII, ne pensait plus à conquérir l'Orient, il avait sur Tltalie <les prétentions plus sérieuses et plus étendues. Il voulait à la fois reprendre le royaume de Naples et revendiquer le Milanais, comme héritier, par sa grand'mère, de la maison des Visconti. Allié à Venise, il s'empara sans peine du Milanais et s'y affermit en jetant Louis le More en prison. L'amitié des Borgia lui permettait de traverser sans combat l'Italie pour conquérir le royaume de Naples. 11 aima mieux se l'assurer par un traité secret avec les Espagnols. Ces alliés de Frédéric, roi de Naples, s'engagent à le trahir et à partager son royaume avec le roi de France. Les Espagnols tinrent fidèlement la première partie de leur promesse et violèrent la seconde. Les batailles de Cerignola et du Garigliano livrèrent le royaume de Naples à l'Espagne et en chassèrent les Finançais.

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L'absurde traité de Blois, qui, pour garantir à la France la possession du Milanais, promettait la Bretagne et la Bourgogne, avec la main de la fille du roi, à rhéritier de TEspagne et de IWutriche, au futur rival de François P**, fut annulé par les États généraux et n'eut aucune influence sur le cours des événements. Avec Jules II, une politique nouvelle était inaugurée par le saint-siége. Ce pape énergique et intelligent espérait réunir Fltalie contre les étrangers et devenir le fondateur de son indépendance. Il redoutait la puissance de Venise, jusqu'alors alliée des Français, et eut Thabileté de former contre elle une ligue qui l'abattit par les mains de la France elle-même. Le pape, l'emperrur, le roi d'Espagne et le roi de France se liguent à Cambrai contre Venise, et c'est une armée française qui détruit, à la bataille d'Âignadel, les forces de la république, que le pape avait préalablement frappée d'interdit.

Jules II accorde l'absolution à Venise aussitôt qu'elle n'est plus à craindre et s'unit à elle contre les Français. Ce vaillant pontife profite, pour pousser vivement la guerre, des religieuses hésitations de Louis XII. Il canonne la Mirandole et y entre par la brèche. Il y allait cependant être battu, lorsque Louis XII, mêlant mal à propos un débat spirituel à cette lulte politique, tenta de déposer Jules II. Ce fut le salut du pape; une sainte ligue est formée entre les récents ennemis de Venise, mais celle-ci y est entrée à la place du roi de France, qui devient l'ennemi commun. Les Suisses et Henri VIII, roi d'Angleterre, prennent part à la lutte, et la France est nienarée siir ses frontières aussi bien

qu*en Italie. Louis XII résista d'abord sans désavanT lage. Un héros de vingt-deux ans, Gaston de Foix, étonna Tltalie par la sûreté de ses manœuvres et par rinipétuosité de ses attaques. Il chasse les Suisses d'Italie, dégage Bologne pressée par les Espagnols, emporte Brescia d'assaut et Tinonde de sang, bat les Espagnols à Ravenne, et meurt trop tôt pour la France en chargeant presque seul cette redoutable infanterie. Cette mort perdit tout: les Suisses écrasent Tarmée française à Novare et prennent son artillerie ; au nord, les Français sont battus par les Anglais, à Guinegate; vingt mille Suisses marchaient sur Dijon; il fallut traiter, payer les Suisses, renoncer au Milanais, s'allier à Henri YIII, dont la sœur épousa Louis XII. La France n'avait perdu que de vaines conquêtes ; la guerre, qui s'était faite le plus souvent hors de ses frontières, n'avait pas atteint sa prospérité naissante : depuis l'avé» nement de Charles VIII, elle vivait et travaillait en paix sous la protection de l'autorité royale ; le nom de Père du peuple, donné à Louis XII, n'est autre chose qu'un témoignage de cette sécurité intérieure et de la reconnaissance des populations pour un si grand bienfait.

C'est alors que paraissent sur la scène les deux hommes, si opposés de caractère et de génie, qui doivent recouvrir de leur rivalité personnelle l'inévitable lutte de la France et de l'Espagne. Le plus pacifique des rois de France ne pouvait se laisser, sans combat, entourer par les immenses possessions de la maison d* Autriche, réunies à la monarchie espagnole entre les mains de Charles-Quint et accrues de la cou«

roune impériale. Qu'était-ce donc lorsqu'un roî chevaliermontait sur le trône de France, lorsqu'à Louis XII succédait François P*"! Ce règne, tour à tour si brillant et si sombre, fut inauguré par une victoire. L'armée française, trompant les Suisses qui gardaient les passages des Alpes, franchit des défilés jusque-là impraticables, et débouche dans le Milanais par le col de l'Argentière. Trente mille Suisses vinrent audevant d'elle à Marignan. Ils se jetèrent intrépidement sur rartillerie du roi, sans être arrêtés par les charges réitérées de la cavalerie française. La bataille, in terrompue par la nuit, recommença le lendemain et fut terminée à l'avantage des Français par l'arrivée de leurs alliés de Venise. Les Suisses, déjà ébranlés, se retirèrent lentement. Le véritable fruit de ce combat de géants, comme l'appelait Trivulce, fut la conclusion avec la Suisse d'une paix perpétuelle qui permettait au vainqueur d'enrôler les vaincus, et qui assurait au roi de France le secours de cette admirable infanterie. L'Italie semblait livrée aux Français. Le pape Léon X, qui venait de succéder à Jules II et qui devait assister au démembrement de l'Eglise, rendit Parme et Plaisance au roi de France, et conclut avec lui ce célèbre concordat qui confirmait et étendait l'indépendance de l'Église gallicane et limitait aux seules Annates les revenus que le saint-siége pouvait tirer de la France. Quant au royaume de Naples, première occasion des guerres d'Italie, le traité de Noyon le laissa aux Espagnols, en échange de vaines promesses.

La mort de l'empereur d* Allemagne, Maximilien»

LA RENAlàSANCCl 243

mît en présence les deux rivaux. Tous deux poursni- TÎrent les électeurs de leur argent et de leurs intrigues ; tous deux, trop puissants pour n'être pas redoutés des princes allemands, eussent échoué, si Frédéric le Sage, électeur de Saxe, n'eût refusé l'empire et désigné luimême dans Charles-Quint le défenseur nécessaire à l'Allemagne contre les Turcs. C'était mettre en péril l'indépendance de l'Europe pour assurer celle de l'Allemagne. Jamais souverain ne parut plus près de cette chimère tant poursuivie de la monarchie universelle que ce jeupe prince, maître du nouveau monde et des plus riches pays de l'Europe. Son habileté, si supérieure à l'héroïque imprudence de son unique adversaire, semble lui assurer le succès; mais tant de justes raisons d'espérer seront confondues par la force des choses et par des événements imprévus plus puissants que la sagesse humaine.

Charles-Quint avait pour lui le pape et le roi d'Angleterre, que François V s'était en vain efforcé d'attirer dans son parti. La Navarre, que l'Espagne retenait malgré les engagements pris à Noyon, fut envahie par les Français, mais trop tard pour seconder la révolte des communes espagnoles, étouffée dans le sang. Battus en même temps dans le Luxembourg, les Français le sont encore dans le Milanais, à l'attaque inutile et sanglante de la Bicoque. L'avènement au trône pontifical d'Adrien VI, ancien précepteur de Charles- Quint, la trahison du connétable de Bourbon, que les injustice^ du roi firent passer à l'empereur et qui tenta de lui conquérir la Provence, les revers de Bonnivet en Italie, mirent la France dans le plus extrême péril.

Elle parut frappée d'un coup mortel à la bataille de Pavie.

Ce fut UDe défaite féodale, analogue à celles de Crécy et d'Azincourt. Le point d'honneur, qui empêche le roi de prendre une position plus forte, rimprudence chevaleresque, qui le pousse à rendre son artillerie inutile, en se jetant au devant d'elle pour charger rennemi, étaient dignes d'un autre âge, sinon d'un meilleur sort. Le roi de France fut pris l'épée à la main. « De toutes choses, écrivit-il à sa mère, il ne m'est demeuré que la vie et l'honneur. »

Il ne se doutait pas qu'il gagnait par sa défaite l'appui de l'Europe, et que cette tendance de tous à secourir le plus faible pour se préserver du plus fort, qui devait plus tard donner naissance à un système régulier d'équilibre européen, allait agir en faveur du roi vaincu. Pendant que, dans sa prison de Madrid, il signait ce traité désastreux qui li^Tait la Bourgogne aux impériaux et qui abandonnait toutes . les prétentions de la France, les puissances italiennes se liguaient avec le roi d'Angleterre pour mettre un obstacle à l'ambition trop heureuse de Charles-Quint.

Celui-ci se vengea cruellement de la mauvaise foi du roi de France, qui avait fait annuler à son retour le traité de Madrid, et de la révolte de l'Italie, qui aspirait à l'indépendance. Il abandonna ce malheureux pays au connétable de Bourbon, que suivait ou plutôt qu'entraînait une armée d'aventuriers. Dans cet âge de transition,, où la guerre avait cessé d'être féodale sans que les armées modernes fussent encore régulièrement organisées, le manque de solde suffisait

pour changer les troupes en bandes indisciplinables, avides de meurtre et de pillage. Cette foule d'hommes armés, qui se précipitait avec le connétable de Bour • bon sur Tltalie, était semblable aux grandes compagnies qui avaient dévasté si longtemps la France, et aux armées irrégulières qui vont désoler TÂllemagne. Le fanatisme religieux, excité par la réforme, se mêlait au goût du sang et du butin. On parlait d'étrangler le pape aussi bien que de piller Rome. Cette ville, remplie par Léon X des chefs-d'œuvre de Fart italien, fut prise d'assaut en une heure et livrée pendant dix mois à la plus aifreuse dévastation. Le connétable de Bourbon avait été tué en se jetant un des premiers dans la place, et ainsi s'était terminée une vie agitée, à laquelle l'éclat, sinon l'honneur, n'avait pas manqué.

Ce brigandage, toléré par l'empereur, rendit à la cause de François l" l'opinion de l'Europe. Il intervient en Italie, trop tard pour la sauver, assez tôt pour la reprendre, si son imprudence naturelle n'avait encore une fois ruiné de justes espérances. Pendant que Lautrec, maître du Milanais, vient assiéger Naples par terre, le Génois Doria la bloquait par mer au nom de la France. François P** alarma ce puissant amiral par le dessein avoué de ruiner Gênes au profit de Savone. Doria passe alors au parti de l'empereur, Naples est sauvée, Lautrec réduit à capituler et l'Italie définitivement perdue pour la France. Le traité de Cambrai livra l'Italie sans réserve à l'Espagne, et le roi de France parut s'estimer heureux de. voir Charles- Quint abandonner toute prétention sur la Bourgogne.

La paix était nécessaire à l'Europe, menacée par les

Turcs qui avaient «nvahi la Hongrie et qui assiégeaient Vienne. L'Allemagne chrétienne s'unit, malgré ses divisions religieuses, contre le sultan, et le contraignit (le reculer. Telle était déjà cependant la prédominance des intérêts politiques sur les passions religieuses, que le roi de France avait noué des relations avec Soliman et comptait sur ce redoutable allié pour abaisser Charles-Quint. La conquête de Rhodes, une flotte nombreuse et aguerrie, rétablissement des ports militaires de Tunis et d'Alger donnaient aux Turcs l'empire de la Méditerranée et y rendaient impossible le commerce européen. La marine génoise parvint à forcer la Goulette à l'entrée du golfe de Tunis, et vingt mille captifs chrétiens, triste témoignage de la puissance maritime des Ottomans, furent délivrés par Charles-Quint. Ce bienfait ne fut pas payé trop cher, quelques années plus tard, par l'échec complet de l'empereur dans une tentative semblable contre Alger. Malte, cédée par lui dux chevaliers de Rhodes, chassés de leur île par les Turcs, devint la seule et faible protection ofierte au commerce chrétien dans la Méditerranée.

Pendant que Charles-Quint jouait le rôle de défenseur de la chrétienté, son rival cherchait ses alliés en dehors de l'Europe chrétienne et en dehors de l'Église. Les capitulations de la France avec Soliman assuraient au commerce français la sûreté dans le Levant, et déclaraient le roi protecteur des lieux saints, tandis que par un traité secret le sultan s'engageait à attaquer Naples. En même temps une alliance se négociait entre le roi de France, et les protestants d'Allemagne. La

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guerre rallumée commença par 1* invasion de la Savoie, à laquelle répondirent les menaces furieuses de Charles-Quint, suivies bientôt de Tenvahissement de la Provence par soixante mille impériaux sous les ordres de l'empereur lui-même.

A ces troupes aguerries, François P' ne pouvait opposer que de nouvelles levées, ces légions provinciales qu'il avait tirées de son royaume pour substituer nne infanterie nationale aux mercenaires étrangers. On résolut de chasser Tennemi de la Provence par la misère, au défaut de la force. Les places furent démantelées, les villages abandonnés, le pays dévasté. L^armée espagnole erra quelque temps dans cette solitude, et bientôt, épuisée par les privations et les épidémies, commença une pénible retraite. Le pape, au nom de FEurope, de nouveau menacée par les Turcs, intercéda pour la paix; on conclut à Nice une trêve de dix ans.

Les embarras de l'empereur lui rendaient nécessaire la neutralité du roi de France. L'Espagne semblait agitée d'un nouveau désir de liberté; les Pays-Bas s'ébranlaient, et Gand soulevée s'offrait à François P**; celui-ci montrant tour à tour la plus insigne mauvaise foi et la plus téméraire confiance, se laissa séduire par les avances de Charles-Quint et l'engagea à passer par la France pour aller soumettre les Flamands. Gand une fois soumise, la guen^e se rallume entre les deux rivaux. La bataille de Céiisoles, où l'infanterie française décida la victoire, fut une glorieuse revanche de Pavie. Mais Henri VIII, allié de l'empereur, assiégeait Boulogne; Charles- Quint envahissait la Champagne.

On traita, et l'on se retrouva au même point qu*avant la guerre, si ce n'est que Henri VIII exigea deux millions pour la remise de Boulogne. : -

Il était réservé aux héritiers de François l^' et de Charles-Quint de terminer cette longue lutte à laquelle la France n'avait jusqu'à présent rien gagné ni rien perdu, tandis que croissait régulièrement la puissance espagnole. Le protestantisme allemand la tenait seul en échec et épuisait les forces de Charles-Quint. Le nouveau roi de France, Henri II, chercha de ce côté ses alliés et, avec l'assentiment de l'Allemagne, s'empara de Metz, de.Toul et de Verdun, ou, comme on disait alors, des Troîs-Évêchés. Charles-Quint irrité se jeta sur Metz, où le duc de Guise, déjà le favori du roi et populaire en France, se maintint courageusement et fit lever le siège. Une nouvelle défaite à Renty, et par-dessus tout la victoire du protestantisme en Allemagne, consacrée par la paix d'Augsbourg, achevèrent de dégoûter de la direction active des affaires cet lK>mme jusque-là infatigable qui avait porté si haut la fortune de TEspagne et la gloire de son nom. On vit se retirer dans un cloître, ^ur y mourir, le dominateur de l'Allemagne et de l'ItaUe, l'adversaire implacable du protestantisme, lassé plutôt que rassasié du pouvoir, se reposant de Faction dans le conseil et du commandement dans une toute -puissante influence.

Bien que Charles-Quint laissât la couronne impériale à sou frère Ferdinand, son fils iPhilippe II, qui héritait des couronnes d'Italie, d'Espagne et des Pays-Bas et des trésors du nouveau monde, était le véritable représentant dé sa puissance et de ses idées, Phi-

lippe II devaît reprendre, avec moins de génie, maïs avec une opiniâtreté plus profonde et plus sombre, la double tâche de la monarchie espagnole, rabaissement dé la maison de France et la destruction de Thérésie. Nous verrons bientôt comment il remplit ce grand rôlci et comment fut stérile tant de persévérance unie à tant de ressources*

L'Italie, soulevée par le pape Paul IV, tenta de mettre à profit, pour sa liberté, Tavénement d'un nouveau prince; mais le duc d'Albe, repoussant le duc de Guise et venant camper aux portes de Rome, apprit aux Italiens qu'ils n'avaient fait que changer de maître. En même temps l'armée française fut écrasée à Saint-Quentin par cinquante mille Espagnols, et l'on vit en quelles mains vigoureuses était tombée Tépée de Charles-Quint. Un second coup frappé à Gravelines -décida la paix ; mais une attaque hardie du duc de Guise avait enlevé Calais au roi d'Angleterre, fermant ainsi ce port toujours ouvert à l'invasion anglaise, et délivrant la France de la présence injurieuse et menaçante de l'étranger. La paix conclue àCateau- Cambrésis laissait à la France cette précieuse et légitime conquête en lui retirant toutes les autres, sauf les Trois-Evêchés. Si la France sortait de ces longues guerres avec ses frontières plus fortes et mieux gardées, et si Calais repris valait mieux que les vaines conquêtes espérées en Italie, la France n'en était pas moins presque cernée par les vastes possessions de l'Espagne; elle retrouvait aux Pyrénées, aux Alpes et en Flandre la puissance espagnole, et l'empereur d'Allemagne était un frère de Charles- Quint. La paix

d'Augsbourg était le seul échec, et la jeune ardeur du protestantisme le seul péril que la grande fortune de cette maison eût encore à regretter ou à craindre.

Depuis Charles YIII, la royauté française, toujours engagée dans la guerre, avait pris de plus en plus cette habitude du commandement et cette complète liberté d^action qui la distinguaient déjà de la royauté anglaise. Plus d'États généraux : des assemblées de notables suffisent pour soutenir, dans les grandes occasions, l'autorité royale ; plus de fiets hors de la couronne, excepté la maison de Navarre : des héritages et des confiscations ont fait disparaître les derniers vestiges territoriaux de la grande féodalité; aux besoins d'argent plus pressants de la royauté plus puissante répondaient la vente des charges judiciaires, de nouveaux impôts et la première dette publique, sous le nom de rentes perpétuelles sur Thôtel de ville. £n6n, la France a rapporté des guerres dltalie, avec des mœurs plus polies et plus relâchées, le goût des arts et la curiosité de Tesprit : elle a aussi sa renaissance*

IT« Ita BcnalMMiiice*

Ce grand mouvement intellectuel qui précéda et accompagna la réforme sembla d'abord renfermé dans les limites de Tantiquité classique restaurée, approfondie et imitée. En Italie, la recherche des manuscrits, les traductions nombreuses et les vastes collections occupèrent tous les esprits distingués du siècle, sous la protection des princes. La bibliothèque du Vatican, fondée par Nicolas V, la bibliothèque Médi-

LA RfiNAISSANCE. 251

céO'Laurcntienne, devinrent le centre de ce grand travail auquel les presses des Aide prêtèrent un puissant appui. Les textes restaurés par les Valla» les César Scaliger, les Vettorî, en Italie; en France, par lesBudé, les frères Pithou, les Casaubon; répandus, avec l'étude des langues anciennes, par Agricola en Allemagne, par Linacre en Angleterre, allèrent ouvrir une carrière nouvelle à Tintelligence de l'Europe. L'étude et Timitation de ces monuments précieux de* vaient précéder l'inspiration originale. Platon trouve deux admirateurs et deux interprètes, Marcile Ficin, en Italie^ Ramus en France. Un manuscrit de ce Tite- Live qui nourrit le mâle génie de Machiavel, était payé au poids de l'or par le cicéronien Bembo. Les poëmes latins des Sannazar et des Vida disputaient aux poètes italiens Tattention et la faveur des lettrés. Pic de la Mirandole promenait en Europe son univei*sclle érudition. Reuchlin éveillait l'Allemagne et rinitiait à l'antiquité. En France, c'était le roi Fi-ançois 1" qui, par la fondation de Timprimerie royale et par celle du collège de France, donnait en même temps aux esprits un aliment et une impulsion.

Cette résurrection universelle de la littérature des anciens, accueillie partout avec enthousiasme, eut sur le génie de l'Europe une influence décisive qu'on a célébrée et déplorée tour à tour, mais qu'il est aussi impossible de nier qu'il est vain d'espérer la détruire. Lorsqu'on voit partout, et surtout dans l'Eglise, déserter les écrits des Pères pour ceux des philosophes de l'antiquité, la poésie sacrée pour celle de la Grèce et de Rome, le droit cputumier et féodal pour la ju-

rîsprudence romaine, on craint d* abord que les fruits de la révolution chrétienne ne soient perdus sans retour pour l'Europe et qu'elle soit rejetée dans les voies de Tantiquité. Mais c est mal connaître, la nature humaine que de croire qu'elle puisse ainsi revenir à un état antérieur, et se dérober à la pénétrante influence d'une longue habitude. Les traditions chrétiennes ne furent pas anéanties : elles cessèrent de posséder exclusivement les âmes. Elles avaieht renouvelé le monde ancien ; la victoire leur était désormais assurée, mais elles ne furent plus la règle unique et absolue du monde nouveau. Nous voyons dans Bossuet et dans Fénelon un admirable mélange du génie chrétien et du sentiment de l'antiquité. Disons donc simplement qu'après plusieurs siècles d'entière domination, l'influence chrétienne était désormais assez profonde et assez ineSaçable pour que les trésors de l'antiquité fussent rendus sans péril au monde moderne, pour que les traditions du genre humain fussent i*enouées sans que le présent disparût sous le passé. Toutes les grandes révolutions ont dû commencer par des exclusions absolues, pour finir dans des transactions équitables.

Quant à ceux qui accusent cette résurrection de l'antiquité d'avoir relevé dans le monde les idées de guerre et de conquête, d'avoir substitué l'idéal des républiques oppressives du monde ancien à l'idéal plus doux de la civilisation chrétienne, et d'avoir ainsi retardé l'avènement de l'industrie et de la liberté, ils ne voient pas qu'ils imputent à une vaine imitation littéraire et politique dus maux trop grands pour sor-

tîr d^ane si faible cause, et qui n^ont en réalité, d'autre source que le fond même de la nature humaine. Si Ton considèrCi en effet, Tètat de l'Europe au moment où la passion de Tantiquité s'empara des esprits, Ton reconnaîtra qu'elle était déjà remplie des agitations qu'on attribue à cette passion nouvelle; que, depuis rinvasion des barbares jusqu'à la rivalité de la France et de TEspagne en Italie ; que depuis la révolte des serfs de Normandie jusqu'à la lutte glorieuse et stérile des communes de Castille contre Charles-Quint, la guerre civile et étrangère, l'ambition publique et privée, ont tenu autant de place dans la vie des peuples chrétiens que dans les pires moments de la civilisation antique. Ce n'est pas l'imitation de l'antiquité qui a fait désirer aux papes la suprématie universelle, aux rois le pouvoir absolu, aux peuples la liberté politique ; ce n'est pas la renaissance qui a créé des Grégoire VU, des Louis XI et des Etienne Marcel ; l'inquisition n'est pas son œuvre. Mais la nature humaine, placée, à plusieurs siècles de distance, dans des situations analogues, produit des actes qu'on peut comparer sans avoir. le droit de faire sortir les seconds de l'imitation des premiers. En comptant les passions que la renaissance a excitées, n'oublions pas celles dont elle a détourné ou atténué la violence, et alors disparaîtra cette accusation contradictoire, qui rend les chefs-d'œuvre de nos aïeux responsables de nos folies.

Bien que Machiavel se soit inspiré de Tite-Live, ce n'est pas l'antiquité qui a fourni des théories et des exemples pour ce sombre chef-d'œuvre du Prince^ où

sont immortalisés, pour l'exemple des hommes d'Etat, les plus perfides et les plus crueU de ceux auxquels était échue la rude tâche d'en finir avec le moyen âge. Si la politique de Bodin est celle d'Aristote, si sa morale est celle de Platon, ce n'est pas à l'aBtiquité qu'il doit les superstitions singulières qui dominaient ce ferme esprit et qui font de ses œuvres un si bizarre mélange de haute raison et de chimères ridicules. L'inoffensive utopie de Thomas Morus est aussi bien un souvenir de l'antiquité qu'une de ces rêveries inévitables où le triste spectacle du monde rejette l'imagination humaine, et qui viennent attester par intervalles la tendance intime de notre nature vers la paix et l'harmonie. L'histoire, simple récit dans les chroniques du moyen âge, animée par le vif naturel de Joinville, par la passion chevaleresque de Froissart, s'enrichit, avec Commines, de leçons de politique çl de morale; elle se ressentira bientôt de l'influence antique; les discours des grands personnages et les portraits composés avec art y introduiront l'éloquence, souvent aux dépens de la vérité. L'inclination des jurisconsultes pour le droit romain devint plus vive à mesure qu'il fut mieux connu. L'Italien Alciat, Cujas, Pierre Pithou, éclaircirent et commentèrent les textes qui sont encore les fondements de cette science du droit, que Dumoulin constitua, et qu'allaient illustrer les l'Hôpital, les Harlay et les de Thou.

La verve licencieuse et satirique des fabliaux du moyen âge, des contes de Boccace et de la reine de Navarre, de la comédie de Machiavel, coule à pleins

LA AENAISSANCE^ 255

bords dans le poëme anticbevaleresque de rÂrloste, cet ancêtre ingénieux de Cervantes, et dans le chefa'œuvre déréglé de Rabelais. C'est au-dessus de tous les satiriques de son temps et parmi les premiers de tous les âges qu'il faut placer l'immortel curé de Meudon. C'est rabaisser son œuvre inimitable que d'y chercher, comme on le fait trop souvent, unc^ suite d'allusions directes, une série de personnalités. Ce libre et puissant railleur élait un philosophe ; au delà des personnages, il peignait son siècle, et au delà de son siècle la nature humaine. Rien n'est trop grand pour prendre place sous cette large satire, et les individus s'y perdent comme des atomes. Cet idéal de rintelligence raisonnable, cet idéal de l'égoïste bonhomie, cet idéal de la cruauté et de la guerre injuste, de la médecine mercenaire, de la chicane audacieuse, ne convient à personne, et la taille matérielle de Pantagruel est, à vrai dire, la mesure morale de tous ces personnages. Tout en eux est abondant, démesuré, gigantesque ; chacun d'eux est une classe d'hommes, une grande fraction de l'humanité. Conservons donc à cette épopée son rang et son caractère, et admironsy cette étrange ampleur de l'esprit humain, qui lui l'ait, quand il veut, embrasset tout un monde. Rabelais craignait le bûcher ; le sort de Dolet et de tant d'autres lui faisait horreur ; et pourtant ne fait^il pas tout ce qu'il faut pour être brûlé ? et, si nous ignorions sa fin, ne croirions-nous pas qu'elle fut violente? Ne nous trompons point sur cette apparente contradiction d'une crainte légitime et d'une extrême a^r dace. Quiconque a lu son livre sent qu'il n'était ps

2Ô6 LIVRE TRBlZIÈaiE.

le maître de ne pas Técrlre , que ce fleuve de satire rompait ses digues, et qu'en dépit de ses terreurs, il lui fallait ouvrir un passage au rapide courant de sa pensée.

Le sensualisme de Rabelais s'épurant dans un esprit plus délicat et devenant un épicurisme ingénieux, ces invectives bouffonnes faisant place au doute spirituel et railleur, un langage inimitable, donnent aux écrits de Montaigne une des premières places parmi les monuments les plus durables et les plus originaux de Tesprit français. L'antiquité est la demeure habituelle de Montaigne; il en tire d'innombrables exemples; il trouve un tableau varié de la vie humaine dans ce Plutarque, auquel Amyot doit ajouter, en l'interprétant, l'empreinte charmante, et cependant trompeuse, de sa souplesse et de sa naïveté. La poésie épique, trop ornée par le Tasse, et son merveilleux emprunté aux deux religions, restent bien loin de la grandeur que le Dante a reçue de sa foi et de ses passions. En France, la poésie, brillant par intervalle, est le plus souvent étouffée sous les expressions et sous les images antiques dont Ronsard et son école ont espéré renrîchir.

Mais le véritable représentant de la renaissance est cet homme actif et universel, plein de passion, sous une apparente indifférence, hardi avec mesure, dangereusement spirituel, qui réunit à l'enthousiasme des lettres antiques le goût du changement et du progrès, qui donna des espérances à Luther, et qui, en les trompant par amour pour la vie, n'en méritait pas f tioins sa reconnaissance , pour avoir ébranlé : ce que Luther voulait détruire. Ce génie d'Érasme, qui semble

reparaître dans le monde à divers intervalles, qui s'était déjà appelé Lucien, et <juî devait un jour s'ap*peler Voltaire, est plutôt destiné à préparer les grands changements qu'à les accomplir.

Un des signes les plus remarquables des nouvelles tendances de Tesprit humain est cette curiosité, maladive avant d'être féconde, qu'on porte dans l'étude de la nature et dans la recherche des forces cachées de la matière» Chimérique avec les Georges Vinctus, les Agrippa, les Paracelse, là science trouvera bientôt sa voie et aura sur les esprits, aussi bien que sur l'état matériel du monde, une décisive influence. La connaissance du corps humain et l'art de le guérir rendent immortels les noms de Vésale et d'Ambroise Paré. Enfin, Copernic lègue aux hommes, en mourant, une vérité physique dont on devait bientôt entrevoir les conséquences. La ten*e, réputée jusqu'à lui le centre du monde, devient après lui un des satellites du soleil et prend son. rang parmi les planètes. L'importance indirecte d'une telle découverte est infinie. Un aspect nouveau de l'univers est un nouvel horizon ouvert à l'esprit humain. Tout change de face lorsque le point de vue est changé.

La grandeur de cette époque devient accablante pour la pensée, lorsqu'on voit se joindre à des progrès si divers et si nombreux l'éclatante floraison des arts, lorsque Michel -Ange, poète, sculpteur, peintre, ingénieur, architecte, élève la coupole de Saint-Pierre et le mausolée de Jules II ; lorsqu'à l'art des Cimabue, des Giotto, viennent se substituer la divine perfection de Raphaël, la composition savante de Léonard de

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Vinci, la grâce du Corrége, la vie et la chaleur du Giorgione et du Titien. Benvenuto Celliui porte en France son ciseau délicat, et le Primatice son élégant pinceau. Pierre Lescot commence le Louvre, Philibert de rOrme les Tuileries; Germain Pilon et Jean Goujon, Jean Cousin, peintre et sculpteur, honorent avec eux les premiers pas de l'art français. L'Allemagne a son peintre, Albert Durer.

Et lorsqu'on se représente tant de découvertes importantes et tant de beautés délicates accomplies ou développées au milieu de ce vaste incendie de la réforme qui a déjà troublé la fin des guerres d'Italie et qui va envelopper toute l'Europe, comment ne pas admirer la force et le génie de cette génération vigoureuse dont les pères étaient attachés à la glèbe et qui, à peine affranchie, déploie de tous côtés dans l'art, dans la religion, dans la politique et dans la guerre, une activité jusqu'alors inconnue, et devenuei après elle, l'état normal du genre humain ?

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