X. Chute de ConstAntinople. <— Vin du moyen Affe
Pendant que s'accomplissaient ainsi en Europe la destruction du système féodal et l'organisation de ces grands peuples auxquels étaient remises les destinées de la civilisation moderne, s'écroulait le dernier ves-^ tige du monde ancien, cet empire d'Orient, qui survécut assez longtemps à la civilisation dont il était sorti pour voir l'invasion des barbares se constituer et produire une société nouvelle. La quatrième croisade faillit anéantir l'empire grec; un dernier élan de l'invasion musulmane l'emporta. Le treizième siècle avait vu l'Asie agitée par de grands mouvements de peuples, analogues à ceux qui avaient causé au quatrième siècle l'inondation de TEurope. Les Tartares Mongols s'étaient ébranlés comme les Huns, entraînant tout sur leur passage. Sous leur grand chef Tchinghis-Khan, leurs tribus nomades avaient asservi la Russie naissante, et traversé le Danube. Ce flot d'hommes s'écoula de lui-même ; la Russie seule paya tribut aux fils du grand chef et ne fut délivrée que par Iwan IIL
' Moins rapides que la course des Mongols, les progrès des Turcs furent plus durables. Leur empire, fondé dans l'ÂsiQ Mineure, sur les débris de celui des
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Seldjoucides, s'étendît avec une régularité menaçante pour Tempire grec. Un fanatisme ardent, de brillantes qualités militaires , Tinstitution des janissaires , jeunes chrétiens, nés ou faits prisonniers, élevés dans Thabitude des armes et dans Texaltation religieuse, le génie des premiers sultans, emportèrent tous les obstacles. Ândrinople et la plus grande partie de Tempire grec furent conquises ; une croisade féodale, venue au-devant des envahisseurs, fut exterminée à Nicopolis ; les Turcs allaient entreprendre Tœuvre plus difficile de la prise de Gonstantinople, lorsqu'une résurrection passagère de Tempire mongol arrêta leur progrès. Leur sultan, Bajazet, fut vaincu et pris parTamerlan. Mais avec le vainqueur périt la domination mongole, comme celle des Huns avait disparu avec Attila. Les Turcs, plus forts qu'avant celte courte tempête, écrasèrent les Hongrois, fidèles défenseurs de la chrétienté, et reprirent leur marche vers Gonstantinople. Mahomet II eut la gloire de les y conduire et d'établir définitivement en Europe le siège de Tempire ottoman. L'admirable situation de Gonstantinople, la force de ses murailles, le courage d'un seul homme, l'empereur Constantin Paléologue, tinrent longtemps les Turcs en échec, malgré l'insouciante lâcheté des habitants. L'ardente persévérance du sultan, son arlillerie redoutable, sa flotte, transportée par terre dans le port même de la ville, triomphèrent de la difficulté des lieux. Gonstantinople fut prise d'assaut le 29 mai 1453 et le dernier héritier de l'empire grec mourut les armes à la main. L'Europe ignorait encore l'importance de celte perte et n'en ressentit alors que faiblement la^
honte; elle va plutôt en profiter, gràcèà la dispersion de ces Grecs cultivés, qui portent partout avec eux le goût des lettres et de la philosophie : héritage fécond de TantiqUité, conservé heureusement à Tabri des murs de Constantinople, et ravi aux barbares pour être un jour livré à leur postérité. L'élan de la conquête turque dépassa bientôt Constantinople. La vallée du Danube fut conquise, la Perse attaquée par le grand Sélim, qui soumit la Syrie, rEgy|)te, et rendit Alger tributaire. Son successeur sera Soliman le Magnifique, Tun des arbitres de l'Europe, l'allié recherché par le roi de France.
Quelle distance nous sépare des croisades, et quels changements se sont accomplis dans Tétat politique et dans l'esprit des peuples ! L'Angleterre, la France, l'Espagne, arrivées à l'unité intérieure, vont jouer le plus grand rôle dans les débats nouveaux que le génie de FEurope va soulever, et qui prendront l'Allemagne et l'Italie pour champs de bataille. L'ordre Teutonique, dernier vestige des croisades, est déjà affaibli par la Pologne et disparaîtra bientôt pour faire place à une monarchie nouvelle. La Suède, qui avait reçu du Danemark la civilisation et le christianisme , et que l'union de Calmar tenait encore en tutelle, s'est éman-» cipée pour vivre de sa vie, et viendra jeter à son tour son épée dans la balance où seront pesées les destinées religieuses et politiques de l'Europe centrale. La royauté moderne, arbitre suprême des sociétés, les conduisant lentement à l'égalité civile et gardienne de leur unité politique, est fondée en France, en Espagne et en Portugal. La liberté, qui a rempli cett^
époque de ses longs combats contre l'ordre féodal, a triomphé eu Suisse, régné en Italie, fleuri dans les villes libres d'Allemagne , agité TEspagne et la France: elle semble sommeiller en Angleterre | mais elle y a jeté des fondements indestructibles ets^j est préparé un glorieux avenir. Une révolution religieuse va lui venir en aide. Que de signes précurseurs Font annoncée ! C'est ce grand schisme qui, après la captivité des papes à Avignon, divisa pendant soixante dix ans la chrétienté, ébranlant les bases du saintsiége et soulevant de dangereuses questions de prééminence entre les conciles et la papauté. Ce sont ces doctrines gallicanes sur Tindépendance de TÉglise dont Gerson s'est fait l'éloquent interprète; c'est la prédication de Wicleff, nivelant la société au nom de l'Evangile; c'est le bûcher encore fumant où Jean Huss, vengé par de sanglantes représailles, expia ses attaques contre la hiérarchie de l'Eglise et le pouvofr temporel du saint-siége; c'est enfin l'aurore de cette renaissance littéraire qu'un pape va favoriser de tout son pouvoir et qui doit renouer les traditions philosophiques du genre humain.
Le moyen âge a donc péri, parce que la civilisation moderne a brisé son enveloppe. L'histoire du genre humain nous offre le même spectacle que celle de la nature : sous la plante desséchée parait la tige d'une plante nouvelle; une chose n'est détruite que parce qu'elle est remplacée. Mais, si réguliers que soient ces grands changements dans l'état de l'humanité, ils ne peuvent s'accomplir sans de grandes douleurs. A la lutte continuelle de l'avenir et du passé se joint l'infinie
variété des passions humaines^ et la marche du monde,' sans pouvoir être suspendue, en est pourtant cruellement troublée. L'établissement de Tordre social du moyen âge coûta bien des maux à FEurope ; la destruction de cet ordre fut payée plus cher encore. Nous venons de traverser Tâge de fer de la civilisation moderne. Dans quel état la querelle des investitures, les discordes des républiques ont-elles laissé Tltalie? L'unité des peuples occidentaux est fondée, mais à quel prix ? En Angleterre, la guerre inexpiable des deux roses; en France, cent ans de meurtres, de pillage, de famine, d'affreuses insurrections noyées dans le sang. La bourgeoisie combat, à Paris et en Flandre, pour une liberté alors inaccessible ; les Jacques, dans les campagnes, pour d'atroces et vaines vengeances. C'est im repos que le règne sanglant de Louis XI ; c'est pour le bien public que Ferdinand et Jean de Portugal sont cruels, que l'héroïque Juan de Padilla meurt sur l'échafaud. Que de sang coûtent à l'Europe les premiers ébranlements de l'Eglise et même ses victoires ! Le fer et le feu ont effacé les albigeois de la terre, les hussites ont vengé cruellement le martyre de leur chef; en Espagne s'étend sur les Maures, sur les Juifs, sur les chrétiens eux-mêmes, le brûlant réseau de l'inquisition. Est-ce l'enfer, est-ce l'Europe enfantant la civilisation moderne, que le grand poète de cet âge a voulu peindre dans ces vers terribles : « Les soupirs, les pleu^f^ les plaintes profondes auî s'élevaient dans cette Xk\lil sana étoiles, m'arr^çl^^^^^t des larmes; la confusion des langues, les horril^as ^BjiDrécations, les paroles de douleuT^» I^A aceenls d% lAji^
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les cris perçants, les gémissements étouffés, le choc des mains ennemies, se mêlaient tumultueusement dans cette sombre atmosphère, comme les tourbillons de sable emportés par les vents. »