‹ Essai sur l'histoire universelleChapitre 25 sur 55 · II · texte numérisé non relu

II

Frédéric P"", duc de Holsteia , que la noblesse avait appelé à rhéritage de Christian II. L'aristocratie danoise et le luthéranisme devinrent en même temps les maîtres du pays; la défaite du pouvoir absolu empoita la domination de TEglise romaine. Les états d'Odensée consacrèrent cette révolution politique et religieuse , ordonnèrent la propagation de la réforme luthérienne, interdirent les vœux monastiques, le célibat des prêtres et tout rapport avec le saint-siége. Mais la mort de Frédéric fut le signal d^une réaction violente où le Danemark lui-même faillit périr. Les évêques danois voulurent exclure le fils aîné de Frédéric du trône et faire roi son plus jeune fils , par qui Ton espérait reconquérir le Danemark au catholicisme. Lubeck intervint dans le débat et lança sur le Danemark, au nom de Christian II, un terrible aventurier, le comte Christophe d'Oldenbourg. La guerre du comte resta célèbre en Danemark par les maux affreux qu'elle causa ; mais elle eut du moins cet avantage , de rallier tout le monde au fils aîné de Frédéric, à Christian III. La religion catholique fut définitivement abolie par les états, le 30 octobre 1636; les évêques furent déclarés déchus et remplacés par des surintendants chargés de la propagation de la religion évangélique, leurs biens furent sécularisés, et la noblesse, affermie dans ses privilèges , n eut plus à craindre aucune réaction politique ou religieuse. La Norvège et rislaude, soumises au Danemark, furent entraînées dans son changement.

Vk

III. i,e calvinisme en Mnlsiie, aux pajs-Baci, en EcoMie^ en Vrance. — I<^ésllse anglleane. I

Pendant que la réforme luthérienne séparait ainsi le nord de l'Europe de TÉglise romaine , sans porter une atteinte bien profonde au culte et à la hiérarchie catholiques , une réforme plus austère et plus complète sortait de la Suisse pour envahir les Pays-Bas et l'Ecosse, et pour livrer en France un long combat à la domination de TEglise. Le libre arbitre , déjà mortellement blessé par Luther, est anéanti par Calvin , qui ne veut pas imposer cette limite à la toute-puissance divine. Une prédestination étemelle au salut, indépendante de la volonté et des efforts de 1* homme, décide uniquement de sa destinée. L'Eucharistie de rÉglise romaine, déjà modifiée par Luther, n'est plus, après Calvin, qu'un pur symbole. La hiérarchie épiscopale est détruite ; Tégalité des ministres du culte entre eux et avec les fidèles qui les ont choisis est proclamée. Le calvinisme est une démocratie organisée, pom* ainsi dire , en municipalités religieuses. A la rigueur des dogmes , à la simplicité sévère du culte, répondit dans les mœurs une austérité singulière, une gravité mêlée de tristesse. L'esprit religieux, moins concentré dans le culte et dans les cérémonies , s'était emparé de la vie tout entière , répandu sur toutes les pensées et sur toutes les actions.

Déjà le curé Zwingle , propagateur de la religion cvangclique et, en plusieurs points, prédécesseur de' Calvib) avait agité la Suisse allemande, et était mort

en combattant pour sa réforme à la tête de son troupeau ^ lorsque l'auteur proscrit de T Institution chré^ tienne vint , en 1535 , de Nérac à Genève et s'y empara des esprits. Là encore Tindépendance politique accompagna la réforme religieuse. Genève s'affranchit des ducs de Savoie en devenant protestante; mais ce fut pour tomber sous la domination absolue de Calvin, qui, tour à tour chassé et rappelé par les habitants, se trouva enfin le maître , et fit de cette grande cité un sanctuaire et une forteresse. L'admirable situation de Genève assurait la sécurité du réformateur, et le calvinisme européen avait trouvé sa capitale. De Genève partirent les prédicateurs qui devaient conquérir rOccident à la nouvelle doctrine , dont Calvin voulut maintenir à tout prix Tintégrité : car il n^échappa point à la contradiction des réformateurs, usant de son libre jugement et en refusant l'usage aux autres hommes, protestant contre les bûchers du roi de France et bmlant Michel Servet.

Les persécutions de Charies-Quint , son inquisition couverte du sang de plus de trente mille personnes , avaient effacé des Pays-Bas la réforme luthérienne et l'anabaptisme venus de l'Allemagne; mais le calvinisme y prit racine, et l'héritier de Charles-Quint usera sans effet toutes ses forces à la détruire : Philippe II ne fera que rendre plus étroitement unies aux Pays-Bas que partout ailleurs en Europe ^ la cause de l'indépendance nationale et celle de la liberté religieuse.

En Ecosse , les efforts désespérés d'une reine de la maison de Guise et du cardinal Beaton rendirent inévitable et sanglante la victoire du calvinisme. Il s'or-

ganîsa sous la direction de Jean Knox , qui apportait de Genève toute la rigueur de Calvin, mais qui ne put exercer comme lui un absolu pouvoir. L'aristocratie écossaise ne pouvait se gouverner comme la bourgeoisie genevoise. Il fallut renoncer à lui reprendre les biens ecclésiastiques , dont la sécularisation était d'ailleurs pour le culte nouveau le plus ferme des remparts; mais ce fut en Ecosse que l'organisation démocratique du calvinisme reçut son plus complet développement. Egaux entre eux , les ministres écossais ne sont revêtus d'aucun caractère sacré qui les distingue parfaitement des fidèles. Bientôt nous verl'ons d'autres sectes calvinistes appeler indistinctement tout chrétien inspiré à l'exercice passager du saint ministère. Le grand rôle des presbytériens et des indépendants, pendant la révolution d'Angleterre, nous fera voir comment à cette revendication d'une complète égalité religieuse s'associa celle de l'égalité politique.

En Suisse, aux Pays-Bas, en Ecosse, la réforme calviniste conquérait des populations dévouées, un durable empire; en France, elle n'obtint qu'un champ de bataille. La lutte religieuse y devint dès le début une guerre civile, et la guerre ne la termina pas .d'une manière décisive. Le catholicisme prévalut au dedans et resta la religion de l'Etat; mais la réfoime ne fut pas anéantie, et au dehors la politique de la France fut liée aux intérêts protestants. Cette situation con<^ tradictoire domine la conduite de François P*", qui brûle les protestants de Paris et s'allie à ceux d'ÂIle* magne ; elle s'impose à Richelieu, qui fait le siège de

la Rochelle et s^allie à Gustave- Adolphe. La résistance intérieure de la France au protestantisme fut déterminée par plusieurs causes, plus puissantes que la volonté des individus et que l'énergie envahissante de la nouvelle doctrine.

La royauté, déjà investie par les concordats de la libre disposition des bénéfices et des dignités ecclésiastiques, et sûre de son empire sur le clergé, n'avait nul besoin d'accroître son influence sur la religion et sur ses ministres. Si la réforme ne pouvait, de ce côté, rien ajouter au pouvoir du roi, elle le diminuait de l'autre et en menaçait l'excessive étendue par la revendication de la liberté de conscience, par le réveil de l'esprit aristocratique, et surtout par cette libre sévérité de la réforme, qui empruntait, pour reprocher au souverain ses désordres ou ses abus d'autorité, la voix indépendante et fière des Anne Dubourg, des Goligny, des d'Aubigné. La royauté était donc naturellement du parti de l'Église romaine, et la politique de François P' et de Henri II leur était suggérée par leur intérêt comme par leurs passions. Si la royauté française parut plus tard dévier de cette politique et favoriser la réforme, ce ne fut qu'un accident dont l'arrogante ambition des Guises était la cause : la couronne redoutait d'ailleurs également les chefs de l'autre parti, et, préoccupée uniquement de sauver son pouvoir^ elle frappa tour à tour des deux côtés pour se défendre, vengeant sur le duc de Guise l'assassinat de Golîgny.

I^a noblesse française elle-même se divisa en deux camps : une partie embrassa la réforme par les mêmes raisons que partout ailleurs, sans qu'il faille méconr

LÀ IlEFORME. 279

naître la foi sîncère de plus d'un converti. La grande majorité du peuple, qui, protégé par le pouvoir royal, n avait jamais souffert, comme en Allemagne ou dans les Pays-Bas, de la domination ou des exactions du. saint-siége, et qui cédait à son insu au penchant des races latines pour Timité de croyance et de gouvernement, resta sincèrement catholique, apporta une force immense à la cause du saint-siége et à Tinfluence de

TEspagne, et, mêlant la fureur démocratique à la passion religieuse, combattit en même temps le protestantisme et la féodalité.

Biais la cause la moins bruyante et pourtant la plus efficace de Féchec de la réforme française, fut la formation de ce tiers parti qui ne pouvait exister qu'en France, qui, dès le commencement de la lutte, voulut rendre cette lutte inutile, et qui, sans avoir combattu, finit par remporter la victoire. Qu'il se trouvât au xvi" siècle un parti comme celui auquel on donna le nom de politique^ réclamant la liberté de conscience en un temps où chacun se croyait obligé de contraindre ses semblables à embrasser sa foi, distinguant Tunité nationale de Tunité religieuse, «t sacrifiant la seconde au maintien de la première, condamnant Tun des deux partis sans prendre rang dans l'autre, écrivant la satire Ménîppée et applaudissant à la conversion de Henri IV, c'est ce qui était impossible partout ailleurs que dans la patrie de Montaigne. Faible à ses débuts, le parti politique alla croissant tous les jours, et devint avec le temps maître des affaires publiques; il s'appliquait à distinguer dans la réforme l'indépendance politique de la liberté religieuse, pour

5acri6er la première au pouvoir royal et pour conserver la seconde aux consciences; il se réjouit de la prise de la Rochelle, il gémit de la révocation de Tédit de Nantes, et parvint ainsi jusqu'à la révolution française, où il consacra la liberté des cultes et leur égalité devant la loi.

En attendant Ja victoire tardive de ce parti, la France va devenir le champ de bataille du calvinisme et de rÉglise romaine. Elle nous offrira le plus triste et aussi le plus curieux des spectacles. Le luxe et la licence, apportés par les guerres d'Italie, Textrême relâchement des mœurs, les désordres sanglants dont une cour italienne donnait Texemple, firent un étrange contraste avec Taustérité des calvinistes et la rigidité de leurs maximes. Le mélange bizarre des passions religieuses et des plus odieux excès, l'indignité des acteurs et la grandeur du débat, quelques caractères héroïques, tant d^autres méprisables, Taveuglement sanguinaire de la foule et, plus tard, son courageux dévouement, éveillent dans Pâme les sentiments les .plus contraires, et la laissent indécise entre le dégoût ,et Tadmiration. ,

L'Angleterre eut sa réforme particulière, et, bien qu'elle la dût aussi payer de son sang, sa destinée fat rapidement et irrévocablement fixée. Elle fut en Europe le centre politique du protestantisme et en devint, pour ainsi dire, le saint-siége. Le vieil esprit d'indépendance, qui avait toujours rendu TAngleterre indocile aux exigences de Rome, ne suffit pas pour Ten détacher et pour Ja jeter dans la réformé. La fortune eut une grande part à cette révolution, et ce change*

ment, qui semblait inévitable, arriva comme un coup du sort. Henri VIII avait écrit un livre contre la réforme de Luther; un juste refus du pape, qui ne pouvait se prêter à d*indignes caprices, le décida tout à coup à se faire réformateur à son tour. Déclaré le 30 mars 1634, chef de l'Église anglicane parle parlement qui supprimâtes couvents et attribua leurs biens à la couronne, il interdit à l'Église d'Angleterre tout rapport avec le saint-siége, et maintint, par les mêmes supplices, sa suprématie religieuse, que niaient les catholiques, et les principaux articles de l'ancienne foi, qu'attaquaient les protestants. Ce despotisme en matière de religion envahit bientôt la politique, et les libertés de TAngleteiTe, de plus en plus opprimées par cette papauté nouvelle, sommeillèrent jusqu'à la chute des Stuarts. Pourtant cette religion officielle elle-même, que Henri YIQ imposait à ses sujets, fut modifiée sous son successeur, Edouard VI, et se rapprocha du calvinisme sans porter atteinte à cette hiérarchie épiscopale que l'Église d'Angleterre garda toujours conrnie un héritage du catholicisme, et qui sera plus tard si violemment attaquée. Le règne de Marie la Sanglante, qui épousa Philippe II et qui, pendant cinq ans, couvrit l'Angleterre d'échafauds et de bûchers, ne réussit qu'à y rendre la réforme invincible et l'Espagne odieuse. En 1558, elle laissa à sa sœur, la grande Elisabeth, qui donna, par le bill des trente^neuf articles^ sa forme définitive à l'anglicanisme, une nation suffisamment unie dans sa foi et dans ses passions, et disposée à soutenir énergiquèment en Europe la cause des réformés* c ; r./ : :

282 LIVRE QUÀTOnZIÈME.

C'est qu'en effet cette cause est partout la même, malgré les nombreuses différences qui séparent dans les dogmes, dans le culte et dans la discipline, les communions protestantes. Luthériens, calvinistes, anglicans, ont le même ennemi à combattre, le saint- siège. Ils ont tous un même adversaire, la puissance espagnole, vouée tout entière, naguère en Allemagne et dans les Pays- Bas, et bientôt en France, à la destruction delà nouvelle doctrine. Enfin, quelles que soient la modération des uns et Taudace des autres, quelle que soit l'intolérance de tous, ils réclament en commun la même liberté, celle de choisir leur culte et de régler leur foi, indépendamment de la tradition et de Tautorité; ils sont tous, quels que soient les noms divers qu'ils aient acceptés pour se distinguer les uns des autres, des protestants. C'est à ce titre qu'ils confondront leurs intérêts et leurs passions, qu'ils oublieront non -seulement les divisions de leurs sectes, mais le$ distinctions et les haines héréditaires des nationalités, que l'Allemagne et les Pays-Bas, que l'Angleterre et la France protestante se tendront la main, tandis que la France catholique appellera les soldats de l'Espagne. Telle est l'union redoutable qui menace d'arracher à l'Église romaine le reste de l'Europe, pendant qu'elle songe à reconquérir ce qu'elle en a perdu. Voyons comment, de son côté, elle s'est préparée à cette lutte et s'est retrempée pour un suprême effort.

IT. Béfforme Intérieure- de régll«e romaine,

On vit rarement dans le monde un chanirement

LA REFOllME. 283

aussi complet que celui qui rendit à FÉglise lomaine cette vigueur que la renaissance avait énervée et qui semblait à jamais perdue. G* est alors, au contraire, que l'Eglise accroît ses forces, qu'elle les concentre, qu'elle leur donne une direction nouvelle, et que, non contente d'arrêter les progrès delà réforme, elle la menace dans ses propres foyers. L'âge des Jules II et des Léon X est passé ; le goût des lettres et la passion des arts ne viennent plus détourner les papes de l'œuvre laborieuse de la restauration du catholicisme ; moins indulgents pour le génie, ils ne ferment plus les yeux sur les épreuves que l'esprit d'examen prépare à la foi des peuples; ils se souviendront toujours qu'Erasme a précédé Luther. Un concile œcuménique condamnera sans retour les doctrines protestantes ; une inquisition nouvelle leur fera partout une gueire sanglante; un ordre religieux dont l'organisation puissante est jusqu'ici sans exemple, enveloppera enfin l'Europe d'un souple et indestructible réseau. Mais il faut se garder de confondre ces grandes entreprises de la papauté avec celles qui ont rendu Grégoire VII immortel. Il n'est plus question pour le saint-siége de revendiquer hautement le gouvernement temporel de la chrétienté, et l'on se garde, au contraire, d'inquiéter, par des prétentions intempestives, la jalouse autorité des rois. L'empire spirituel de l'Europe est le seul qu'on songe à ressaisir, et l'on aspire plutôt à gouverner la conscience des princes que leur royaume. On ne prétend plus affranchir l'Italie, lutter contre la puissance impériale, encore moins disposer des couronnes. Au contraire, de même que Grégoire VII s'appuyait sur

284 LIVKE QUATORZIÈME.

la foi des peuples pour assurer contre les rois rinclér pendance et la domination du saint-siége, il faudra désormais B*appuyer sur le pouvoir des rois pour assurer, contre la réforme et contre Tesprit d'examen, la foi des peuples catholiques. Ce grand changement dans la direction des efforts de TEglise romaine s'accomplit avec autant de discrétion que de sagesse. On ne renonça pas hautement à la politique /les Grégoire YII et des Innocent III; mais on Tabandonna sans bruit, pour adopter celle que l'état nouveau de l'Europe imposait au saint-siége, et qui exigeait d'ailleurs autant de persévérance et peut-être plus de génie. C'est ce système qui armera Philippe II contre l'Angleterre, Ferdinand II contre les protestants d'Allemagne, et qui, plus tard, dominant la France par la conscience de Louis XIV, en chassera les réformés. Ce fut par les mains de Paul III, élu en 1534, que commença la réforme intérieure de l'Eglise Quelquesuns des abus qui avaient servi de texte aux attaques de Luther, disparurent. L'administration ecclésiastique fut simplifiée et épurée. Mais les efforts de la papauté étaient contrariés de ce côté par la force de la coutume et par la vivace opposition des intérêts particuliers. Le saint-siége fut plus heureux pour la création <l'une inquisition nouvelle et de nouveaux ordres religieux. Ces inquisiteurs poursuivirent non-seulement l'hérésie, mais les études qui pouvaient la favoriser. Les académies italiennes furent pour la plupart dis- -soutes, les livres dangereux pour la foi interdits par la congrégation de l'Index; la confiscation et 1^ mort, prodiguées par l'impitoyable tribunal, combattirent.

par une teiTeur croissante, les progrès de la réforme et lui fermèrent le midi de TEurope.

Pour attaquer la réforme dans ses foyers, pour lui disputer les contrées qu'elle commençait à ravir au saint-siége, furent réorganisés ou institués ces ordres religieux qui jouèrent, à divers degrés, un si grand rôle dans les agitations de TËurope. I^es camaldules et les franciscains se reformèrent, les capucins parurent, les barnabites et les théatins furent fondés. Recevant les aumônes, mais ne mendiant pas à domicile, comme faisaient quelques ordres du moyen âge, prêchant, soignant les malades, les théatins se mêlèrent ainsi aux affaires du monde et firent tourner au profit des progrès de FÉglise romaine leurs talents, leur activité et leurs vertus.

Mais le premier de tous ces ordres, par la puissance de son organisation, par le nombre et les talents de ses membres, par Thabileté de sa politique, par retendue de ses entreprises et par la grandeur de ses travaux, est sans contredit cette corporation célèbre qui, sous le nom de compagnie de Jésus, força, par ses missionnaires, les impénétrables empires de TAsie orientale, en fonda de nouveaux dans TAmérique, et, travaillant à reconstituer TEglise romaine aussi bien qu'à l'étendre, combattit partout pour elle en Europe suscitant des armées en Allemagne, des ligues en France, des complots en Angleterre, cherchant avant tout le succès, mais ne reculant pas devant le martyre, usant avec un égal bonheur de la paix et de la guerre, du tumulte et du silence, des tentatives hardies et des trames cachées des vertus des hondmes et de leurs

vices, de T ascendant de Téducarion première et des derniers troubles de la conscience, de Tinnocence des uns et des remords des autres, partout présente et partout active, une dans sa pensée, multiple et infiniment varice dans son action. Telle fut dans ses rapports avec le monde, la grande société religieuse et politique qui naquit de la mystique exaltation d'un seul homme, Ignace de Loyola, et qui, approuvée en 1540 par le pape Paul III, se développa, en se fortifiant^ par la sagesse exercée des hommes éminents qu^elIe reçut dans son sein. Elle portait en elle-même le parfait modèle de ce gouvernement théocra tique qu'elle rêvait pour les nations chrétiennes. Jamais, parmi les hommes, Tobéissance absolue et la rigoureuse discipline ne furent poussées aussi loin , jamais la puissance surprenante ^ue peut donner à une seule volonté le concours soumis d'un grand nombre d'intelligences, ne fut mieux mise en luniière. Depuis le père provincial, chef de Tune de ces divisions par lesquelles la société se partageait le monde, jusqu'au plus humble des scolastiques , chargé de s'emparer deTàmedes enfants, une pensée unique anime tous ces esprits et meut tous ces corps : celle du général, qui, fixé à Rome, sachant tout et pouvant tout, se décide et agit avec une connaissance parfaite et une suprême autorité. Nulle fonction n'est immuable dans la société ni attachée à la personne ; tel commande aujourd'hui qui obéira demain au dernier rang. L'intérêt général de la société et de l'Eglise romaine est le seul maître auquel tous appartiennent, et le chjef de Tordre n'en est que le tout-puissant interprète. CgsX à ce titre qu'il dis-

pose souverainement des diverses facultés de ceux qui se donnent à lui, leur assignant leur tâche, la leur retirant pour la leur rendre, se substituant à leur volonté anéantie et les faisant mouvoir. Ils sont pour lui, selon les constitutions de Tordre, le bâton qui suit la main de celui qui le porte, le cadavre qui garde la position qu'on lui donne.

C'est ainsi qu'à la division infinie du protestantisme, TEglise romaine, s' abandonnant à son génie et appliquant sans restriction son principe, opposa cette redou* table unité. La création d'Ignace de Loyola, et du pape Paul m devait traverser bien des épreuves et y puiser des forces nouvelles. Ses ennemis, s'en croyant parfois délivrés, furent épouvantés de la voir renaître, après s'être un instant dissimulée. Cette vitalité intérieure s'annonça, dès le début, par la rapidité extraordinaire des progrès de la société nouvelle. Lorsqu'elle perdit son mystique fondateur, elle n'avait que seize ans d'existence, et déjà cinquante-quatre provinces, cent collèges, plus de mille membres, dispersés de la France au Japon, attestaient la vigueur de ses premiers pas et annonçaient la grandeur de ses destinées. Les efforts de la réforme, la jalousie du clergé séculier, la haine de la magistrature, l'ombrageux absolutisme des gouvernements, la colère bruyante des peuples, de- \ aient s'épuiser sans succès contre un adversaire insaisissable, et ébranler parfois, sans le détruire, ce vaste monument de l'obéissance et delà foi.

L'inquisition établie, les ordres religieux, créés ou réformés^ étaient des armes dirigées contre le protestantisme ; le concile de Trente ne fut qu'une déclara-

tion de guerre. D n'est plus question d'y chercher, comme naguère au colloque deRatisbonne, un moyen de concilier les nouvelles doctrines avec la tradition de r Église romaine. Ce n'est plus ici la place des esprits pacifiques, de ce cardinal Gontarini qui admettait les idées protestantes sur la grâce et qui en 1541 avait ébauché un compromis entre le saint-siége et la réforme. Le concile de Trente ne fit que confirmer rigoureusement, sous rinspiration énergique de Tinquisiteur général Garaffa et du jésuite Lainez, les points de la doctrine catholique qu'avaient discutés ou niés les réformateurs. L'anathème fut irrévocablement jeté sur tous ceux qui soutiendraient avec les protestants, soit les doctrines de Luther et de Calvin sur la grâce, soit le droit individuel d'interpréter les livres saints, soit l'inutilité d'un ou de plusieurs sacrements. Si Ton n'hésita pas un instant à condamner sur tous les points la réforme, Ton évita prudemment de trancher les questions insolubles qui avaient déjà divisé rÉglise sur son organisation intérieure. La suprématie des conciles sur les papes ou des papes sur les conciles, l'institution divine ou papale des évéques ne furent un instant dis^ cutées que pour être laissées indécises, au nom de la paix de l'Eglise. Cette sage modération n^empêchapas plusieurs décisions du concile d'être déclarées nulles en France, comme contraires aux libertés de rÉsrlise gallicane et aux divers concordats* Ce fut surtout dans les dernières sessions de ce concile, ouvert le 13 décembre 1545, interrompu et repris pendant dix-huit ans, que Pie IV obtint plusieurs décrets favorables à la domination du saint-siége sur l'Église et à l'infail-

Page 1