‹ Essai sur l'histoire universelleChapitre 33 sur 55 · II. ilcnrl IV. — Rlehelleu · texte numérisé non relu

II. ilcnrl IV. — Rlehelleu

Henri IV semblait tirer la France d'un abîme : les Espagnols et les Allemands au cœur du royaume, les gouverneurs habitués à l'indépendance et au pillage, les ressources de l'Etat presque nulles, le pays dévasté par le brigandage des guerres civiles, tel était le triste héritage que les Valois laissaient aux Bourbons. Mais la France portait en elle-même son salut; elle avait déjà montré, après la guerre de cent ans, cette vitalité intérieure qui parfois semble languir, et qui, réveillée par les grands désastres, fait naturellement succéder à l'extrême misère une soudaine prospérité. Le véritable mérite de Henri IV et de Sully fut de seconder ce mouvement réparateur et d'écarter, d'une main habile et vigoureuse, tout ce qui pouvait faire obstacle à cette convalescence régulière du pays. L'oppression de l'agiîculture, gênée par mille entraves, la dilapidation des finances, la turbulence des grands, étaient les plaies qu'il fallait au plus tôt guérir, et qui appelèrent avant tout leur attention. Au delà de ces réformes in*«^

356 LIVIIE QUINZIÈ.HR.

dispcnsables, le roi et son inÎDÎstre entrevoyaient de vastes entreprises dont la prospérité de ta France était la condition première : Sully, la formation d'un trésor et d^une grande armée ; Henri IV, Texécution d'un projet imposant et chimérique, dont une guerre générale était le commencement, dont la paix universelle était la fin glorieuse et bienfaisante.

Sully, qui voyait surtout dans Tagriculture récole et la pépinière de rarmée,la protégea contre Tinintelligence et Tavldité de Tadministration. Le dessèchement des marais, ta conservation et Taniénagement des forêts, la libre exportation des grains, la défense faite aux collecteurs de la taille de saisir les bestiaux et les instruments de labourage, furent à la fois des bienfaits et des actes de sagesse. Mais Tindustrie, qui aime la paix, et qui est inutile à la guerre, fut maltraitée par Sully et mollement défendue par Henri IV. L'exportation de Tor et de T argent, la fabrication des objets de luxe, qui devaient un jour illustrer et enrichir Tindustrie française, furent prohibées. Les cinquante mille mûriers plantés par le roi dans le Midi, les fabriques de satin et de tapis établies par lui dans ses domaines, ses traités de commerce avec la Hollande et le lenouvellement des anciennes capitulations avec la Turquie, étaient de faibles compensations aux entraves que le miuislre opposa à Tessor nouveau de Tindustrie nationale.

Maib le roi et le ministre étaient d'accord pour mettre un terme aux ruineux désordres de Tadministration financière du royaume. Une dette de trois cent trente millions écrasait TEtat; et l'impôt, mal réglé et

irrégulièrement perçu, accablait le peuple sans remplir le trésor. Le système des fermes étabh^sait entre rËtat et les contribuables une foule d'intermédiaires qui arrêtaient au passage les trois quarts du revenu public : cent cinquante millions sur deux cents. A ce pillage organisé se joignaient les exactions particulières des officiers de l'armée et de Tad-r ministration, qui, ne pouvant déroger jusqu'à payer les impôts, se croyaient le droit d'en lever pour leur propre compte. A la vraie noblesse, légalement exempte d'impôt, se mêlait une fausse noblesse qui cberchait à échapper par l'obtention ou la supposition de brevets aux lourdes charges du tiers état. La monarchie ne pouvait détruire tous ces abus, dont le plus grand nombre, inhérents à la forme du gouvernement, devaient subsister jusqu'à la révolution française; mais il suflTisait d'une volonté ferme et intelligente pour alléger le fardeau du peuple tout en accroissant les ressources de l'Etat. Sully, nommé surintendant des finances , réserva exclusivement aux ordonnances royales enregistrées en parlement le pouvoir d'exiger un impôt, cassa les baux des fermiers et les adjugea à un. prix quatre ou cinq fois plus élevé, supprima une foule de brevets de noblesse, rendit plus efficace le contrôle de la cour dés comptes, et, tout enréduisant l'impôt de la taille et en libérant l'Etat de sa dette, put mettre, en moins de douze ans, trente millions <l'écon«mie à la disposition du roi.

Les intérêts lésés par ces justes réformes, les passions mal éteintes de la guerre civile,, et surtout l'inquiétude déréglée de la noblesse fiançaiseï inipuîs-

santé à se réunir pour fonder la libellé du pays, mais aspirant toujours, par des révoltes et des conspirations, à une funeste indépendance, remplirent les dernières années de Henri IV de trouble et de regrets. Il avait enlevé, par une courte guerre, la Bresse et le Bugey au duc de Savoie, toujours allié de TEspagne contre Tinfluence française en Italie. Le duc vaincu chercha un appui dans le mécontentement de la noblesse française, et le duc de Biron, le plus puissant des seigneurs du Blidi, ne se fit nul scrupule de négocier ivec Tennemi du royaume. Les avertissements de Hfeiiri IV, un pardon peu mérité, ne purent arrêter Biron dans cette mauvaise voie. Il y entraîna le duc de Bouillon et le comte d'Auvergne. Le roi, poussé à bout, l'attira par ruse à Paris, le fit condamner par le parlement, et, se refusant aux plus vives prières, lui fit trancher la tête. Premier exemple de cette répression rigoureuse qui éteindra la dernière ardeur de la féodalité et qui remplira d*une noblesse docile jusqu'à l'abaissement les antichambres de Louis XIV. Le comte d'Auvergne, complice gracié de Biron, le comte d'Entragues, dont la sœur avait à venger l'injurieux abandon du roi, les ducs d'Epernon et de Bouillon formèrent une conspiration nouvelle qui se termina par remprisonnement ou l'exil des conjurés, et par la prise de Sedan, toujours ouverte aux ennemb de la France.

C'était au milieu de ces misérables intrigues que le grand esprit de Henri FV, fortifié par les hasards de sa vie et s'élevant avec sa fortune^ concevait pour l'Europe ie plan d'une organisation nouvelle, dont la justice ei)t

LE SYSTEME D BQULLIBRE. 351)

garanti la durée. L'Europe, divisée en quinze États, conservant leur religion et leurs lois particulières, devait former une république fédérative dont toutes les affaires générales eussent été soumises à une diète élue par les Etats confédérés. L* expulsion des Turcs et des Russes, peuples barbares campés en Europe, était décidée. Elisabeth adhérait à ce plan qui sauvegardait les intérêts du protestantisme et qui abaissait TAutriche et TEspagne. Sully l'approuvait par les mêmes raisons et le croyait praticable. Le grand homme qui Tavait conçu n'avait fait que suivre un juste pressentiment de l'avenir; il périt au moment de l'entreprendre, mais les traités de Westphalie et l'adhésion implicite de l'Europe au système d'équilibre ne furent que l'accomplissement d'une partie de ses espérances.

Henri IV paya de son sang la paix qu'il avait rendue à la France. Les deux partis auxquels il avait fait poser les armes ne pouvaient lui pardonner, l'un son abjuration, l'autre sa tolérance. Un catholique l'avait déjà blessé à la bouche d'un coup de poignard : Vous n'avez renoncé Dieu que des lèvres, lui dit Agrippa d'Aubigné, et il vous a frappé aux lèvres: si vous le renoncez du cœur, il vous frappera au cœur. » Les projets politiques de Henri IV menaçaient TEglise romaine d'une dernière et inébranlable confirmation de la liberté religieuse. Le roi sentait lui-même qu'il était dangereux pour sa vie de porter en sa tête la destinée de l'Europe. « Leur dernière ressource est dans ma mort, » disait-il. Le 14 mai 1610, il fut poignardé dans sa voiture par Ravaillac, oui donna jusqu'au sup^

300 LIVRE QUINZIÈ&IË.

pHce pour unique raison, « que le roi était huguenot et déterminé à faire la guerre au pape. » • Si le royaume eût passé sans secousse des mains de Henri lY aux mains de Richelieu, quatorze années de trouhles et de pillage eussent été épargnées à la France; mais ce furent pourtant ces méprisables et funestes agitations qui élevèrent au pouvoir Tévêque de Luçon, et qtti donnèrent au premier des Bourbons un successeur digne de lui. Avec la régente Marie de Médiciset son ministre Concini, la royauté devint le jouet de la noblesse et lui livra les épargnes de Henri lY et de Sully. Les Condé, les d'Epernon, les Bouillon, les Lon<;ueville et bien d'autres chefs de Taristocratie prirent les armes dans Tunique intention de forcer le trésor royal, et les posèrent, lorsqu'au traité de Sainte- Menehould, on leur eut partagé l'argent de la France. Cinq mois après, le 27 octobre 1614, les états généraux étaient réunis, et tandis que le tiers état reproduisait ces demandes uniformes qui, depuis Eiieune Marcel, tendaient à limiter le pouvoir absolu, à réfonner les bases de l'impôt et à en surveiller l'emploi, la noblesse se déclarait insultée par l'expression d'un magistrat qui avait appelé le tiers état le frère cadet des deux premiers ordres. Ainsi se manifestaient, pour la dernière fois avant 1789, d'une part ces tendances libérales et intelligentes du tiers état, de l'autre l'incapacité et r aveugle orgueil de cette noblesse à laquelle Richelieu va porter le dernier coup. Elle ne sortit des étals généraux que pour reprendre les armes, et, par le traité de Loudun, enleva encore six millions au gouvernement. Concini, qui avait enfin montre quelque

vigueur, fut abandonné à ses ennemis, tué par le capitaine des gardes, et remplacé par de Luynes dans la faveur du jeune roi.

Le nouveau ministre eut d*abord à lutter contre la reine mère qui soutenait la noblesse révoltée et qui, elle aussi, se fit acheter son repos. Les protestants, qui s'étaient tenus en dehors de ces agitations intéressées, s'émurent à leur tour lorsque de Luynes, réunissant le ]3éarn à la couronne, y rétablit le catholicisme et rendit au clergé les biens sécularisés. Une grande assem-^ blée protestante, siégeant à La Rochelle, organisa la résistance et indiqua, comme le but véritable de cette guerre nouvelle, rétablissement d'une sorte de république protestante analogue à celle des Provinces-Unies. Mais le temps des luttes religieuses était passé, et la nation, lassée de ces désordres, confondait la tentative républicaine du protestantisme avec les soulèvements anarchiques de raristocratie. Cependant, la guerre fut énergiquement conduite par la Force et par le sage Duplessis-Mornay. Monta uban força l'armée royale à lever le siège après trois mois d'efforts inutiles; mais l'inégalité des forces, la. terreur qu'inspiraient les cruautés de l'armée royale qui massacra, dans Negrepelisse, les femmes et les enfants, et surtout la défection des nobles qui se vendirent à la cour, réduisirent les protestants à suhir la paix de Montpellier. Les assemblées leur furent défendues, leurs |*lâces furent démantelées, sauf Montauban et la Rot helle, qui restèrent inviolables. D'ailleurs, les garanties les plus nécessaires stipulées par l'édil de Nantes lurent confirmées. Telles étaient les épreuves qu'avait

3612 LIVRE QUi:(ZI£MB.

imposées à la France le regrettable interrègne qui sépara le gouvernement de Henri lY de radininislration Je Richelieu.

Ce fut la reine mère, jusqu^alors si funeste aux intérêts du royaume, qui, en appelant Richelieu au confieil, donna enfin un maître au jeune roi, à la Fi-ance et à elle-même. La vigueur de ses premiers conseils annonça rétendue de son esprit aussi bien que la fermeté de son caractère. L'Europe fut surprise de voir ce prêtre se déclarer, dès son entrée aux affaires, le continuateur de la politique protestante de Henri IV, chasser de la Yalteline les troupes de TEspagne et du pape, et remettre ce pays catholique sous la domination des Grisons protestants. Ce même homme, indiffèrent aux passions religieuses, uniquement préoccupé de raffermissement du pouvoir royal et de la grandeur de la France, devait enlever aux protestants français cette indépendance politique et cette force militaire qui jusqu'alors avaient tenu la royauté en échec et mis obstacle à Tunité de la nation. Maître de Tesprit du roi et par lui du royaume, Richelieu ne lui laissa d'autre tâche ni d'autre gloire que celle de comprendre ses desseins et de sanctionner ses volontés.

Emporté d'abord, comme Louis XI, dont il suivit, sur plus d'un point, les idées et les maximes, par l'ardeur de son esprit et par le nombre de ses entreprises, il sut s'arrêter à temps, reculer même, pour assurer son succès et pour diviser ses adversaires. Il avait attaqué TEspagne : il l'apaise pour accabler à loisir les protestants français attachés à leur indépendance. Menacé dans son pouvoir et dans sa vie par des intrigues de

LE SYSTÈRIE d'ÉQUILIORE. âG3

cour, il donne un moment de relâche aux protestants pour vaincre ces nouveaux ennemis el pour garantir de ce côté sa liberté. Lorsque Temprisonnement d'Ornano, Tèxécution de Chalais, Thumiliation de la reine et de rinepte Gaston, frère du roi, eurent suffisam* ment vengé et aflermi le grand ministre, lorsque le bannissement d^une foule de nobles et le supplice d\in Montmorency qui avait bravé Tédit sur les duels, eurent montré à tout le royaume que nul n'était audessus de la loi commune et que le gouvernement ne reculait devant aucune rigueur, Richelieu , cherchant sa force au cœur même de la nation, convoqua une assemblée de notables qui, composée de magistrats el de bourgeois, n^avait en vue que la puissance royale et le bien de TÉtat. Il n^eut pas de peine à s'y faire comprendre et y fut soutenu dans toutes ses réformes. On réduisit les dépenses de la maison du roi, on supprima des charges inutiles comme celles de connétable et de grand amiral, dont Richelieu s'attribua les fonctions. On régla le nombre des troupes, leur solde, leur discipline; on réorganisa la marine, et le système de protection industrielle et commerciale, alors nécessaire, vint en aide à l'activité nationale.

Ainsi secondé par l'opinion, Richelieu se tourna de nouveau contre les protestants, décidé cette fois à ne plus leur laisser que la liberté de conscience et à leur en ôter les garanties matérielles, trop contraires à l'unité de la France. L'habileté de sa politique, la mollesse de l'Angleterre alors trahie par Charles P*", auquel Richelieu avait marié Henriette de France, et surtout cette persévérance invincible dont la di-

364 LIVRE QUINZtÈSIE.

gue qui ferma le port de La Rochelle fut l'impo* sant témoignage, triomphèrent en 1628 d'une résistance héroïque qui enleva Télite du parti réprotestant. Désormais vaincus et privés de toute force politique et militaire, les protestants français semblaient n^avoir rien perdu, puisqu'ils conservaient cette liberté religieuse dont tout le reste n'était que le rem-part. Mais si la parole royale, dès lors leur seule garantie, était un jour violée, si la royauté abandonnait la snge politique de Henri IV et de Richelieu, il ne restait plus aux protestants désarmés d'autre alternative qu'une soumission complète ou un volontaire exil.

Fidèle à sa double politique , Richelieu soutient en même temps au dehors les intérêts protestants contre la maison d'Autriche. En Italie, il chasse les Espagnols des duchés de Mantoue et de Montferrat ; en Allemagne, il lance Gustave-Adolphe contre l'empereur et le parti catholique, que ses propres intrigues avaient déconcertés. Pendant que se préparait ainsi, par les mains de Richelieu, la paix de Westphalie, il pour* suivait au dedans une lutte, à la fois misérable et sanglante , contre Taristocratie conjurée , rencontrant moins d'obstacles dans toute TEurope que dans « les six pieds carrés du cabinet du roi. » Tour à tour vaincu et vainqueur dans celte célèbre journée des dupes, où se joua le sort de la France, Richelieu se débarrassa de la reine mère, réduite à fuir à Bruxelles,* de la reiiie, reléguée au Val-de-Gràce, de Gaston, chassé de la cour et de la France, du maréchal deMarillac, coadanuié à mort et exécuté. Renonçant à ga-

gner Tesprit du roi, la factioQ aristocratique n^eut plus d'autre ressource que de le contraindre, et se jeta dans une révolte ouverte secondée par Tétranger. Mciis Tappui de la Lorraine et de l'Espagne fut inutile pour le succès d'un parti odieux à la nation. Les états de Languedoc, animés par ce désir d'indépendance provinciale que la royauté combattait partout, se compromirent dans la rébellion sans la rendre plus redoutable. Défait à Castelnaudary, Gaston se déshonora de nouveau par de honteux abaissements et par l'abandon de ses amis. Le duc de Montmorency, pris dans le combat , mourut sur 1 échafaud. Le duc de Lorraine, qui renouait des intrigues contre Richelieu, fut attaqué, chassé de son duché.

Le cardinal, délivré de ses adversaires , s'engagea plus vivement dans la guerre de trente ans, faisaat succéder Bernard de Saxe à Gustave-Adolphe qui venait d'être emporté au milieu de ses victoires, soutenant la Catalogne et le Portugal révoltés, occupant r Alsace. Cependant la noblesse ne pouvait se résigner à sa défaite, et Richelieu devait la combattre jusqu'à la mort. Sedan était devenu un foyer de complots, un point d'appui pour TAutriche et pour l'Espagne. A la cour même, Cinq-Mars, lié par des traités secrets avec l'Espagne, travaillait à la ruine du cardinal et se croyait prés de réussir. Richelieu mourant accabla encore une fois ses ennemis, qui étaient en même temps ceux de la France. Sedan fut pris ; Cinq-* Mars monta sur l'échafaud, entraînant avec lui son ami de Thou; le 12 septembre 1642. Le 4 décembre de ia loême année, Richelieu, maître jusqu'à sa dernière

heure de l'esprit du roi, et lui ayant légué Mazarin comine riiéritier de sa pensée, mourut plein d'assurance, conBant dans la justice de ses actes, et déclarant qu'il n'avait eu pour ennemis que ceux de l'Etat . Bien que ses passions se soient toujours trouvées d'accord avec ses calculs, et que la plupart de ses actes de rigueur ressemblent à des vengeances, Richelieu avait le droit de déclarer sa cause identique à celle de la France, et le jugement de ce grand homme sur lui-même est confirmé par la postérité. En laissant de côté ses vues, à la fois grandes et raisonnables, sur la politique extérieure de la France et sur l'avenir de ce pays en Europe, on peut dire que si ce mot d'État, qu'il avait toujours sur les lèvres, a cessé d'être une abstraction pour devenir désormais le symbole de l'unité française, et le nom de cette puissance commune devant laquelle s'abaissent tous les intérêts particuliers, c'est grâce à la suite de ses desseins, à la fermeté de sa conduite, à la rigueur de son gouvernement, à sa noble confiance dans sa fortune. C'est un grand spectacle que de le voir appuyé sur son seul génie, dominer un prince souvent impatient de l'obéissance, écraser une noblesse toujours rebelle et souvent perfide , imposer à la nation même de grands sacrifices dont elle ne peut comprendre le but, faire mouvoir l'Europe à son gré, et renverser de près ou de loin tous les obstacles. Rarement on vit mieux ce que peut la volonté humaine éclairée par une intelligence supérieure, même lorsqu'au dehors tout lui fait défaut et qu'elle doit tirer d'elle-même toute sa forée. Après le passage de ce tout-puissani ministre, la

LE SVSTLME D^ÉQUILIDRE. ZÛ7

France a une armée dont les premiers pas vont illusr trer le nouveau règne, une marine qui tiendra tête à la Hollande et à l'Angleterre, des finances qui feront face à de grandes guerres et à de folles prodigalités, des intendants qui représentent dans les provinces l'autorité centrale et qui deviennent, contre les gouverneurs ineptes ou indociles, les agents directs de la royauté; en6n cette royauté au nom de laquelle Richelieu accabla toutes les résistances, a reçu de ses victoires un nouveau prestige ; elle s' élève encore dans Tesprit du peuple, qu elle séduit par Timage d'une force supérieure à toutes les autres et protectrice des petits contre les grands, inspirant à la fois une vive reconnaissance et une admiration superstitieuse. Aussi la royauté ne sortira-t-elle que plus puissante encore des agitations qui suivent la mort de Richelieu et qui précèdent l'inflexible gouvernement de Louis XIV. Ce moment de relâche, rendu presque nécessaire par le règne despotique qui vient de finir, ne fait malheureusement <] n'attester l'impuissance de la nation à se gouverner <:lle-même, et la conduit, avide d'obéissance et de repos, vers un nouveau maître, qui ne trouvera plus dans le peuple que des soldats, dans la noblesse que des courtisans.

^y III. 141 Fronde. — masarln.

Qu'est-ce en eflct qne la Fronde, sinon la démonstration animée de la faiblesse de Tesprit politique en France au dix-septième siècle, une explication anticipée du gouvernement absolu de Louis XIY? Autant cette

3G8 LIVRB QUINZIÈMB.

génération est admirable sur le champ de bataille, ou elle achève par les victoires de Rocroy, de Nordlingea et de Lens, Tœuvre de Richelieu, et précipite les négociations d'où sort, avec la paix de Westphalie, la suprématie de la France, autant elle est impuissante et ridicule au parlement et dans cette lutte puérile que rend plus misérable encore le spectacle contemporain delà grande révolution d'Anglf terre. Quelquesuns des chefs de la Fronde avaient sans doute des idées justes et généreuses, et Ton ne peut nier que les vingt-sept articles rédigés par le parlement, la cour des aides et la chambre des comptes, ne fussent de sages limites opposées au pouvoir absolu. L'arbitraire y est combattu en matière d'impôt et de justice ; la liberté individuelle elle-même y est entourée de certaines garanties ; mais cette révolution manquait de base ; la nation n'était nullement représentée par le parlement, par uu corps judiciaire dont les charges étaient vénales, et qui voulait cumuler avec l'admiuistration régulière de la justice les droits et les fonctions que peuvent seuls exercer et remplir, chez les peuples libres, les députés élus par le pays. Ces prétentions de la magistrature s'érigeant en assemblée nationale, ne pouvaient être soutenues que mollement par la bourgeoisie; et si la noblesse parut les prendre à cœur, ce ne fut jamais pour elle qu'un mot d'ordre contre la régente et contre son inséparable ministre, contre ce Mazarin sur qui Ton espérait se venger d'avoir obéi à Richelieu.

Cet homme, aussi patient qu'habile, sûr du cœur d'Anne d'Autriche et couCunt dans l'incapacité de ses

LE SYSTÈME d'eQIIILIDRE. 369

adversaires, était digne , par son intelligence politique et par sa tranquille persévérance , da grand ministre qui Tavait désigné comme son successeur; mais sa déplorable administration financière donna un prétexte de révolte à la noblesse avide d'argent et de trouble, à la magistrature ambitieuse et humiliée de sa nullité dans rÉtat. Des femmes, entretenant cette guerre sans issue, en augmentèrent le ridicule; le peuple dé Paris, maître de la cité et combattant sans passion contre les troupes royales, acceptait gaiement ses défaites journalières, raillant sans aigreur ses ennemis et surtout ses chefs. Le coadjuteur de Gondi , spirituel émule de César, le grave Turenne, un instant rebelle, le grand Coudé, qui n*aida la cour à se défaire de la faction des importants que pour susciter celle des petits-maitres^ ne sortirent de la Fronde qu'amoindris dans Topinion publique ; en revanche, le ministre que tant de sarcasmes ont poursuivi pendant cette mêlée et qui a été deux fois chassé de France, nous paraît, à rissue de la Fronde, tout-puissant et respecté, et signe en 1659 aux pieds des Pyrénées le glorieux complément des traités de Wcsiphalie.

Accablant TEspagne, qui avait abusé de la Fronde et que Tépée de Condé, passé alors à Tennemi, défendait mal contre Turenne^ Mazarin promit à la république anglaise une partie de ses dépouilles, et les soldats de Cromwell vinrent aider la France à prendre Dunkerque, pendant que sa flotte s'emparait de la Jamaïque. L'habileté diplomatique de Mazarin fit le reste : il inter\int en Allemagne dans l'élection de l'empereur et lui fit imposer la conditlcn de ne poi.it

370 LIVUE QUINZIÈME,

secourir TEspagne. En même temps, la ligne du Rliin enlevait à TEspagne toute influence de ce côté et assurait le succès de la France. 11 fallut céder. Les célèbres conférences de Tîle des Faisans, entre Mazariii et Louis de Haro, amenèrent enfin la conclusion de cette paix des Pyrénées, qui contenait en germe la grandeur de Louis XIV. Peu s'en fallut qu'un caprice •du jeune roi ne la fît rompre. Il aimait la nièce de son ministre et refusait la main de Tinfante Marie-Thérèse , qui , malgré de vaines renonciations , apportait au roi de France les plus vastes espérances sur la monarchie espagnole. La conduite de Mazarin, dans cette affaire, fut digne de sa haute intelligence, et il enseigna noblement par son propre exemple à son royal élève à mettre riniérêt du pays au-dessus des penchants de son cœur. Le Roussillon, la Cerdagne, l'Artois^ étaient cédés à la France avec une partie du Hainaut et les principales places du Luxembourg. La Lorraine resta occupée par les troupes françaises. Condé ne fut rétabli dans ses biens et dans ses dignités qu avec toutes les réserves nécessaires pour préserver la majesté du roi de France.

Pendant que le centre de l'Europe était ainsi pacifié par l'abaissement de l'Espagne au profit de la France, le Nord, un moment troublé, retrouvait aussi le repos dans un traité qui abaissait la Pologne et la Suède au profit de la puissance naissante du duché de Brandebourg. L'abdication de la reine Christine avait élevé au trône son cousin Charles-Gustave, qui, avec l'appui de l'électeur de Brandebourg, porta un coup :iiiortel aux Polonais. Mais tout le Nord se trouva auS'

sitôt réuni contre la Suède, et le système dVquilibie prévalut contre sa courte supériorité. L'électeur de Brandebourg qui avait tenu le premier rang dans cette guerre contre son récent allie, en recueillit tous les fruits. Le traité d'Oliva rafTrancliit de la Pologne et lui laissa en toute souveraineté cette Prusse qui allait hériter de l'influence de la Suède en Allemagne, sans être encore un obstacle a Tambiiion de la France. La Pologne est ruinée, sans que la Russie compte encore pour quelque chose eu Europe. Tout semble dune s'abaisser pour relever davantage la grandeur de la France et de son roi.

C'est encore une victoire pour Louis XIV que la restauration des Stuarls; non qu'il y eût alors la moindre solidarité entre les monarchies absolues de l'Europe, ou que le roi de France s'intéressât à la défaite de la révolution d'Angleterre : il ne s'était fait nul scrupule de traiter avec Cromw^ell, et, pour la France de Richelieu et de Mazarin, l'exemple encor incompris de la hberté anglaise n'était pas à craindre. Mais l'Angleterre, soumise à Cromwell, tranquille au dedans et libre de porter au dehors ses grandes ressources et son actif génie, était déjà d'un grand poids dans les affaires de l'Europe; elle aurait bientôt balancé la puissance française et maintenu le système d'équilibre contre l'ambition du roi. Au contraire, lorsqu'à la mort de Cromwell, la nation, lassée du gouvernement militaire, profita des discordes de l'armée pour s'en affranchir et pour rétablir la monarchie constitutionnelle, on pouvait prévoir une lutte inévitable entre les héritiers de Charles I®*" et les descendants de Pym et de Hamp*

(len. Un aveugle désir d'absolu lîsme d\inc part, un inviucible besoia de liberté de Tautre, devaient nécessairement se livrer la guerre; et tant que TAngleterre ne serait pas ou complcftement asservie ou entièrement libre, il était certain qu*au dehors elle serait impuissante. La France ne pouvait donc avoir d'autre politique que de prolonger des discordes utiles à sa grandeur. Louis XIY y consacra toute sou habileté et une grande partie de sa Fortune, soutenant tour à tour de son or et de ses conseils le roi , lorsque la nation semblait près de conquérir sa liberté, et les chefs du parti national lorsque le roi semblait près d'atteindre la toute-puissance. Là était le secret de l'annulation de l'Angleterre en Europe et de la domination de la France; là était le nœud que Guillaume d'Orange trancha d'un seul coup, frappant Louis XIY au cœur par la chute des Stuarts, relevant le même jour en Angleterre la monarchie constitutionnelle, en Europe, le système d^équilibre. Mais, jusqu'à cette révolution libératrice, l'avidité de Charles II, toujours vendu et toujours à vendre, le fanatisme crédule et la rare ineptie de Jacques II seront les liens étroits par lesquels Louis XIV contiendra et dirigera l'Angleterre, n'ayant en face de lui d'autre adversaire vraiment redoutable que cette énergique et patiente Hollande, maîtresse de la mer, et devenue, par l'abaissement de l'Angleterre sous les Sluarts, le dernier asile de la réforme et de la liberté.

De même qu'au dehors tout conspirait à élever la situation de la France, au dedans tout s'accordai^ à au^mcntei' les lessources et la liberté d'action de son

LE SYSTÈME D*ÉQUILinnr. 373

gouvernement. Le parlement mortellement blessé par sa défaîte récente, est averti par le jeune roi lui-même de rhumilité de ses attributions, et instruit à garder sur tous les actes de la royauté un respectueux silence. Un an après la victoire de Mazarin sur la Fronde, de nouveaux édils fiscaux , rendus nécessaires par la guerre d'Espagne, étaient soumis à l'enregistrement du parlement. Oubliant que cet enregistrement traditionnel n'était plus qu\ine vaine formalité, le parlement résolut de délibérer avant d'obéir; mais, au jour fixé pour la discussion, il vit entrer dans la salle de ses séances le jeune roi, en costume de cbasse et le fouet à la main, et entendit en silence ces hautaines paroles : V Messieurs, chacun sait les malheurs qu'ont produits les assemblées du parlement; je veux les prévenir désormais. J'ordonne donc qu'on cesse celles qui sont commencées sur les édits que j'ai fait enregistrer. Monsieur le premier président, je vous défends de souffrir ces assemblées, et à pas un de vous de les demander. » Ce coup d'Etat, qui, en Angleterre, avait été le commencement de la révolution, fut en France l'inauguration de l'obéissance. Cette assemblée de magistrats, ayant payé leurs charges, ne ressemblait en rien à l'assemblée élue qui vaincjuit Charles F*", et la nation française, habituée à se plaire aux actes de vigueur et à s'y soumettre, ne did'érait pas moins de la nation anglaise, difficile à éblouir et plus éprise de la légalité que de l'audace.

La nation et le parlement étant ainsi amenés à l'obéissance, la noblesse combattant, non plus pour son indépendance, mais pour mériter la faveur royale,

374 LIVRE QCINZIÈAJE.

qui allait profiter de cette soumission générale et diriger les forces réunies de la France ? Etait-ce quelque grand ministre, héritier de Richelieu et de MazarinP Serait-ce le jeune roi lui-même ? On le sut dès le jour où mourut, comblé de richesses et d'honneurs, le signataire delà paix des Pyrénées. « Je veux gouverner par moi-même, » dit Louis XIV; et à ceux qui lui demandaient à qui Ton devrait désormais s^adresser pour Tcxpédition des affaires, il répondit : « A moi. » Ce fut, en effet, en sa personne que vécut la France, représentée, pendant tout ce règne, par l'activité de son roi. Sa volonté dirigea tout, et tout se fit par ses mains. Sa destinée fut celle de tous : la nation fut agrandie par sa sagesse et accablée par ses fautes.

IV* I<oal« XIV. — Colbert. — IiOotoIs.

La royauté, parvenue à ce point de puissance cl d'éclat, avait besoin de Louis XIV; et cet homme, véritablement né pour commander, en était la naturelle et vivante image. Il avait conscience de son pouvoir absolu ; il était persuadé de son droit. Il se croyait investi par Dieu même du gouvernement de la France, de la libre disposition des biens et de la vie de ses sujets. Cette pleine et tranquille assurance passait dans ses actions et dans ses discours, et les pénétrait d'une imposante majesté. Toujours roi, à toute heure et dans les moindres choses, il ne fit jamais rien qui ne fût digne du maître de vingt-huit millions d'hommes. Jetant sa canne par la fenêtre pour n'en point frapper un gentilhomme, supportant avec une égale dignité

la joie, la colère, la douleur physique même, et échappant, par cette inaltérable majesté, aux faiblesses de la nature humaine, il fut parfois odieux sans jamais être ridicule. 11 n avait ni la grâce chevaleresque de François P', ni la séduisante familiarité de Henri IV, et cependant nul ne Tabordait sans émotion , et un mot de lui transportait ou accablait les plus sages esprits. Saint-Simon tremblait au moment de lui parler, et Racine mourut, mortellement frappé d'une seule parole.

Et cet homme, si puissant, si confiant en lui-même, entouré de tant de flatteries, fut longtemps maître de son esprit et accessible aux bons conseils. Il snî s'appuyer sur la sagesse d'autrui et prêter sa puissance à des idées qu^il n'avait pas conçues. Elevé par Mazarin dans une ignorance périlleuse pour l'Etat, il se soumit, sans le montrer, à l'expérience des habiles et fut plus d'une fois leur ministre sans jamais cesser d'être leur maître. Il dut avant tout se délivrer des sei*viteurs peu fidèles qui avaient jusque-là trompé le gouvernement et appauvri le trésor. Il frappa le surintendant des finances avec cette rigueur soudaine et impitoyable qui devait inspirer pour le reste de son règne, une terreur salutaire à tous les instruments de son autorité. Le châtiment de quelques subalternes avait annoncé aux plus clairvoyants la chute du surintendant des finances, qui usait avec une royale prodigalilé d'immenses richesses mal acquises, et qui insultait de plus d'une façon à la majesté royale. Arrêté par surprise, livré à une commission composée de ses ennemis, Fouquet fut condamné au bannissement pour conçus-

376 LIVRE QDINZlàME.

sion, et le jeune roi, aggravant la peiue, le tint en prison jusqirà sa mort. Sa charge dîspaiiit avec lui ; un conseil des finances Tut établi sous la directioa d*uQ contiôleur général.

Ce contrôleur général, qui avait contribué à la perte de Fouquet, et qui, pendant vingt-deux ans, gouverna avec une pleine puissance, avec une rigoureuse intégrité et avec une intelligence supérieure les finances de rÉtat, était le grand Colbert, Fils d*un drapier de ReinTiS, sorti d'un comptoir, poussant jusqu'à la grandeur la pas^ion de la règle et de Téconomie, joignant aux sérieuses qualités de la bourgeoisie une ambition qui était interdite à son ordre et qui fut en lui si utile a la France, il étendit bientôt ses attributions, y faisant entrer la marine, le commerce, les arts, Tadministralion générale, touchant même à la justice et à la guerre, envahissant tout pour tout régénérer.

Des moyens despotiques, tels que le temps les réclamait, rétablirent les finances, livrées au pillage. Quatre-vingt-quatre millions étaient payés par la France, et le trésor en recevait à peine trente-deux; les impôts arbitraires et locaux, que Sully avait proscrits, épuisaient de nouveau les provinces. Des dettes, créées pour vivre au jour le jour, dévoraient les revenus de rÉtat. Colbert remboursa huit millions de rentes sur riiôtel de ville, acquises à vil prix, poursuivit les concussionnaires et leur arracha dVnormes amendes, renouvela les baux des fermes à un taux plus avantageux pour TElat, et fit surveiller activement la perception de ces impôts. Ménageant Tagriculture et le tiers état, il diminua la taille, augmentant les impôts indûects, à

la fois moins onéreux et plus productifs. Il usait sobrement (les ressources créées par son génie, et compléta, par Téconomie dans les dépenses, l'œuvre salutaire qu^avait commencée la régularité dans le revenu : économie intelligente pourtant, et cédant à propos aux besoins de Thonneur du pays. On connaît ces belles paroles au roi : « Il faut épargner cinq sols aux choses non nécessaires, et jeter les millions quand il est question de votre gloire; un repas inutile de trois mille livres me tait une peine incroyable, et, lorsqu'il est question de millions d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma femme et mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y fournir. »

L'iitdustrie et le commerce français sentent encore aujourd'hui l'impulsion que leur communiqua la main puissante de Colbert. S'il négligea trop l'agriculture, dont la noblesse surtout recueil ait alors les fruits, il fit tout pour la fabrication et pour l'échange des produits, source de richesses et gage d'un grand avenir pour la bourgeoisie : les draperies de Sedan, d'AbbeviUeet de Louviers devinrent prospères et célèbres ; les fabriques de toile et de papier enrichirent leurs possesseurs. Mais les industries qui ahmentent le luxe et qui réclament le goût devinrent alors particulièrement florissantes, et la France fut de ce côté sans rivale en Europe. De Saint-Gobaiii sortaient des glaces supérieures à celles de Venise; des Gobelins, des tapisseries plus éclatantes et plus durables que les chefs-d'œuvre de la Planaire; les soies brochées d'or et d'argent de Lyon et de Nîmes, l'acier et le maroquin français, les ciselures de l'orfèvrerie, l'cbénisterie et la mosaïque, fu-

rent bientôt préférés à tout ce que produisaient eu ce genre l'Europe et l'Asie.

Dans l'industrie, comme en tout le reste, la nation ne fit que suivre la direction du gouvernement, vécut sous sa protection, subsista de ses encouragements, se soumit à ses exigences et prospéra par ses conseils. L'importation des produits de l'industrie étrangère presque interdite, l'exportation favorisée, des subventions accordées aux manufactures, des récompenses aux producteurs, des conseils de prud'hommes, une foule de règlements minutieux sur les corporations industrielles , sur le travail , sur les tarifs, vinrent tour à tour favoriser et gêner l'industrie française, qui sentait en même temps les avantages et les dangers de cette puissante et universelle intervention du gouvernement, mais qui, après tout, en reçut de grands bienfaits, et était alors hors d'état de s'en passer. Des entrepôts, des routes nouvelles, ce magnifique canal du Midi qui joignit la Méditerranée à rOcéan, l'établissement de quatre grandes compagnies commerciales subventionnées par le roi, des ttaiiés conclus avec la Porte, des relations nouées avec tout l'Orient, des colonies relevées ou fondées aux Antilles, au Canada, au Malabar, à Madagascar, à Cayenne; un édit qui autorisa la noblesse à commencer sans déroger, et surtout la réorganisation de la marine militaire et marchande, la création de Rochefort et de Cette, Toulon et Brest agrandis, les chantiers de l'Etat couverts de vaisseaux, et l'institution de cette inscription maritime qui, de nos jours, recrute encore la flotte, tant d'efforts énergiques et heureux

LE SYSTÈME D ÉQUILIDUE. 379

communiquèrent au commerce français, une activité jusqu'alors inconnue, et assurent au nom de Colbert, outre une grande place dans l'histoire particulière de la France, le respect et la reconnaissance de tous les iiommes qui comprennent Tinfluence du commerce et de l'industrie sur les progrès généraux du genre humain.

En même temps que ce grand administrateur s'appliquait aux travaux qui rendent la paix féconde, Louvois organisait cette force indispensable qui doit assurer le maintien de la paix ou le succès de la guerre. L'armée était à l'intérieur le fondement du pouvoir absolu, au dehors l'instrument de la domination de la France. Si Louis XIV put à la fois, vers la fin de son règne, comprimer le désespoir du peuple et la l'ésistance religieuse des protestants, tout en soutenant l'effort de l'Europe coalisée, il le dut à Louvois : c'est lui qui, supprimant les grandes charges militaires, donna au seul ministre de la guerre la direction suprême de l'armée, qui assura, en créant les inspecteurs généraux et les commissaires des guerres, la discipline et la subsistance des troupes; qui établit les magasins et les hôpitaux mihtaires, qui organisa le train des équipages, des corps d'ingénieurs et de mineurs, des haras, des écoles de cadets pour l'instruction militaire de la jeune noblesse; qui créa, avec l'ordre du tableau, des règles justes et nécessaires pour l'avancement des officiers, faisant ainsi passer les services avant la naissance et la faveur; qui sépara l'armée de la population par l'uniforme, signe de l'unité nationale et de l'obéissance exclusive au roi ; qui enfin mit entre les mains

des soldats rarme fiançaise par excellence, la baïonnette, destinée à enlever un jour de si rapides vie toires.

Qu'on ajoute à ces ressources intérieures de la France, aux richesses créées par celte industrie prospère, à cette armée alors sans rivale dans le monde, des généraux comme Turenne et Condé, une diploralitie inlelligente et habile, docile au roi, et servant partout, sous sa direction continuelle, les intérêts de lu France; qu'on se figure l'éclat incomparable des lettres françaises à cette époque, où la vigueur du génie national, contenue et formée par le goût le plus pur, enfantait tant de chefs d'oeuvre, où la chaire avait fiossuet, le théâtre Cornedle, Racine et Molière ; qu'on se représente cette cour, devenue un foyer de lumière, un modèle de politesse et de grâce, la pairie des arts et du goût; qu'on tienne compte du génie dominateur du souverain, de la confiance de la nation dans sa puissance et dans sa fortune, de l'esprit militaire du peuple, de la passion de tous pour la gloire, et Ton comprendra comment, au miLeu de l'Europe abaissée, divisée et privée de l'Angleterre, alors comme absente du monde, la France put aspirer à une domination universelle et quelque temps s'y maintenir.

T. Paix d^Alx-ln-Cbaprlle. — Paix de IVInièffae* Revoeatlon de l'cdlt de liMiiles.

Pendant que Louis XIV inaugurait partout avec grandeur ce nouveau rôle de la France, forçait la coin*

LE SYSTEME D EQUILIBEE. 381

de Madrid à reconnaître la préséance des ambassadeurs français, le pape à faire des excuses au duc de Créqui offensé et à châtier ses plus chers serviteurs; pendant qu'il déhvrait la Méditerranée des corsaires barbaresques et faisait paraître le drapeau français à cette bataille de Saint-Gothard qui ferma TAllemagne aux Turcs, il vit avec joie Charles II engager son royaume dans une guerre contre la Hollande, et affaiblir ainsi, au profit de la France, les deux grandes puissan( es maritimes de TEurope. L'année même où l'Angleterre, indignée de cette guerre inutile et désavantageuse, contraignit Charles II à signer le traité de Bréda , Louis XIV, ayant vainement tenté d'acquérir diplomatiquement les Pays-Bas, qui, par la mort de Philippe IV, revenaient a la reine de France Marie-Thérèse en vertii-du droit de dévolution, envoya trente-cinq mille hommes prendre possession de ce douteux héritage. La Flandre fut à jamais conquise en moins de deux mois, et la Franche -Comté, dont les gouverneurs étaient gagnés d'avance, fut livrée sans combat. Mais le nord de l'Europe s'émut, et la crainte de l'ambition française dominant toutes les passions politiques et religieuses, on vit les trois puissances protestantes du nord, la Hollande, TAngleierre et la Suède, conclure à la Haye une triple alliance qui arrêta Louis XIV et qui couvrit l'Espagne. Le traité d'Aix-la-Chapelle, signé en 1G68, fut le fruit de cette ligue. Le roi de France garda la Flandre et rendit Ja Franche- Comté démantelée.

C'était l'initiative de la Hollande qui avait arrêté Louis XIV, et l'orgueil du roi en fut doublement

blessé. Déjà fier d'avoir si aisément agrandi la France, il ne pardonnait pas à ce peuple de marcliands de lui avoir arraché la moitié de sa conquête, et moins encore de s'en vanter hautement; enfin, il haïssait les Hollandais à cause de leur rehgion et de leur liberté, et mettait déjà ses passions personnelles au niveau des intérêts de la France. La diplomatie fraya aux armées françaises un chemin iacile en rompant la triple alliance. La Suède en fut d'abord détachée, puis l'Angleterre, par un traité secret, et pourtant célèbre, que Charles II conclut à Douvres avec Louis XIV, par l'entremise de sa sœur Henriette, devenue duchesse d'Orléans. Le roi d'Angleterre se vendit expressément au roi de France, s'engageant, pour trois millions par an, k faire la guerre à la Hollande malgré TAngleterre, à professer la religion catholique lorsque Louis XIV le jugerait convenable, et à recevoir les secours du roi de France pour détruire en Angleterre le parlement et la réforme. Cette trahison inouïe, aujourd'hui publique, fut tenue secrète, même longtemps après la cliiilc des Sluarts. La guerre de Hollande, dont le succès était ainsi préparé, fut d'abord un continuel triomphe.

Les flottes réunies de l'Angleterre et de la France livrent à la flotte hollandaise une grande bataille indécise pendant que cent vingt mille Français passent le Rhin, le 12 juin 1672, s'emparent sans combat de toutes les places de la Hollande, et arrivent à quelques liçues d'Amsterdam. Mais la république ne pouvait ainsi périr sans résistance : le peuple se souleva, massacra les de Wilt, qui avaient fait inutilement à Louis XIV les propositions de paix les plus avanlîi-

LE SXSTOIB D ÉQUILIDRE, 383

geiises et qui en avaient reçu de Louvois de dérisoiree. Le parti de la guerre prit le dessus, et sauva la Hollande par la main du prince d'Orange, que son génie infatigable, aidé par les circonstances, devait rendre un jour Tarbitre de l'Europe,

Son premier acte fut de rompre les digues qui défendent la Hollande contre TOcéan, et de chasser Tennemi par une immense inondation. Pendant que les Français reculent, une coalition générale s'organise pour maintenir l'équilibre européen menacé et contraint la France à lâcher prise pour se protéger ellemême. Le roi d'Angleterre est forcé par le parlement de faire la paix avec la Hollande; l'électeur de Brandebourg, la diète et Fempereur, l'Espagne, sont réunis contre la France ; la Suède seule, qu'inquiétait déjà la puissance du Brandebourg, reste alliée à Louis XIV. L'admirable habileté de ïurenne, qui, avec peu de troupes, arrêtait toute l'Allemagne, et qui mourut au milieu de ses savantes manœuvres ; la fureur guerrière de Condé^ qui, à Senef, voulait encore combattre après un affreux carnage; les trois victoires navales où Duqaesne enlevait à l'Espagne et à la Hollande l'élite de leur marine, tuait Ruyter et donnait à la France l'empire de la Méditerranée, tant d'efforts si glorieux pour la nation n'en furent pas moins impuissants à satisfaire, malgré toute l'Europe, les passions et l'ambition du roi. Les ressources financières du pays étaient épuisées, Charles H était contraint par le parlement à déclarer la guerre à Louis XIV, et la Hollande avait reconquis tout son territoire, excepté Maéstrich t. La Hollande traita la première avec la France, et

384 ' LI\RE QUINZIEUE.

bientôt ses alliés rimitèrent. Les négociations poursuivies et achevées à Niraègue en 1678 rétablirent Tintégrilé de la Hollande, donnèrent à Tempereur Fribourg en échange de Philipsbourg, et ^achevèrent la spoliation de l'Espagne, qui céda au roi de France la Friinche-Coraté et plusieurs villes des Pays-Bas. Le Danemark et le Brandebourg, qui voulaient conserver leurs conquêtes sur la Suède, furent obligés par le roi à une complète restitution.

Ainsi, grâce à la vigueur des armées françaises et au talent des Vauban, des Turenne, des Duquesne et des Condé, cette guerre injuste et impolitique, déclarée à la Hollande et arrêté par runanime opposition de r Europe, n'avait pas cependant été fatale à la France, et lui avait assuré, au contraire, la possession de la Flandre et de la Franche- Comté. La France sort donc plus puissante encore d'une lutte inégale, et paraît récompensée de ses fautes. Mais Tissue heureuse de 'ce grand débat eût inspiré à un roi sage des craintes salutaires et une modération scrupuleuse; il eût senti que l'Europe ne pouvait rester que malgré elle soumise à l'ascendant de la France; qu'il fallait rendre cette suprématie bienfaisante et légère, ôter tout prétexte à la jalousie naturelle des peuples, et faire supporter à l'Europe, à force de justice et de prudence, le spectacle pénible d'une si prodigieuse fortune.

Tout au contraire, Louis XIV en fut enivré, et sembla rechercher les moyens de se précipiter, avecla France, du haut de cette grandeur, en contraignant l'Europe à se délivrer de lui* La France devait à son unité et à la toute- puissance de son gouvernement

cette force militaire qui avait triomphé de tous les obstacles ; mais elle allait bientôt payer cher cette domination absolue d*un seul homme qui ne la sauvait dans la guerre que pour la ruiner dans la paix. Dépenses exorbitantes, orgueil intolérable, mœurs scandaleuses, projets insensés, tout se réunit bientôt pour mettre en péril le roi et le royaume, l'État et son unique représentant. Une gloire éclatante et alors sans rivale, les flatteries les plus ingénieuses et les plus séduisantes qui eussent jamais entouré un souverain, Tivresse même du plaisir facile et continuel, ébranlèrent par degrés cette raison sur laquelle reposait, sans autre appui, la fortune de la France* .

Le mépris du droit des gens semblait à Louis XIV un signe d'indépendance souveraine, et il donna, par l'établissement des chambres de réunion, la mesure de son audace et de son dédain pour Fopinion de l'Europe. Les conquêtes faites par la France dans les dernières guerres lui avaient été cédées par les traités « avec leurs dépendances. » Ce terme vague suffit au roi de France pour prétendre à tous les fiefs qui avaient jadis relevé des domaines devenus français. Les parlements de Metz, de Brisach et de Besancon rendirent des arrêts sans appela qui réunissaient à la France un certain nombre de villes enlevées à l'électeur de Trêves, à l'électeur palatin, à l'évêque de Spire, au roi de Suède. La plus importante de ces villes, la place de Strasbourg, fut occupée par surprise, en exécution d'un arrêt du parlement de Brisach. Vauban (a

Page 1