XI. liMi Etate-Unta d* Amérique
C'est le principe de la liberté religieuse qui a créé et vivifié les Etats-Unis d'Amérique , un siècle et demi avant qu'ils n'obtinssent de leur métropole et de TEurope la reconnaissance de leur liberté politique. De liardis voyageurs, comme les Cabot, les Cartier, les Champlain, des aventuriers, comme Ferdinand de Soto , avaient plutôt exploré que colonisé l'Amérique du nord ; le calvinisme français et le fanatisme espagnol, se rencontrant dans la Floride, n'y avaient laissé que de sanglants souvenirs; le brillant Walter Raleigb n'avait fait que paraître dans la Virginie ; John Smith , le plus entreprenant aventurier de son siècle , y avait enfin établi la race saxonne , après mille épreuves; mais, composée du rebut de l'Angleterre, la colonie languit longtemps dans le désordre et dans la pauvreté ; et les véritables ancêtres de l'Union américaine sont plutôt ces héroïques pèlerins qui , en 1618, allant chercher dans le nouveau monde la liberté de conscience , signèrent à bord du Mayflower le pacte social qui garantissait leur concorde et leur obéissance aux lois» Cent personnes avaient débarqué dans
le Massachussets , sur ce rocher de New-Plymouth dont les fragments sont encore conservés avec respect dans plusieurs villes des Etats-Unis, et moins de vingt années après l'arrivée du Mayflower^ plus de mille colons étaient passés sur ces côtes , éloignant les tribus indiennes et fondant de nouveaux Etats.
La guerre exerça , aussi bien que la colonisation , l'activité de la race saxonne. L'expulsion ou la destruction des Indiens étaient les moindres de ses travaux. Les Français du Canada, les Hollandais du Gonnecticuty durent reculer devant l'énergie des colons de la Nouvelle-Angleterre. Chaque guerre Européenne était pour F Amérique anglaise une occasion d'envahissements et une source de prospérité. La Pensylvanie avait reçu de Guillaume Penn la plus sage et la plus industrieuse des populations ; TEtat de Maryland était prospère et délivré des discordes qui avaient troublé ses commencements ; les deux Carolines et la Géorgie faisaient de rapides progrès ; mais Tesclavage des noirs s'y était déjà implanté. Ija guerre de Sept ans ouvrit à la race saxonne' un nouvel avenir : elle se délivra des Français au nord et à l'ouest, et des Espagnolsaumidi.
Actives et prospères, livrées à elles-mêmes, ne recevant de la mère patrie que d'insignifiants secours et ne réclamant aucune protection, développant sans entraves les heureux instincts de la race qui les avait peuplées, les colonies anglaises de l'Amérique du nord offraient déjà à l'Europe un grand et beau spectacle, qu'une injuste agression, noblement repoussée, allait rendre plus animé et plus instructif encore. Ces
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treize provinces et les trois millions d'habitants qui les cultivaient semblèrent aux ministres anglais propres à augmenter les revenus de la couronne, et le despotisme de la métropole s'y fit pour la première fois sentir sous la forme des taxes arbitraires. Abandonnés plusieurs fois par les hommes d^Etat anglais, que les vives protestations des colonies avertissaient d^un grand péril, ces projets d^impôts furent enfin repris et exécutés avec vigueur par lord North. L'impôt sur le tlié , maintenu malgré tous les efforts des colons en Amérique et du parti whig en Angleterre, souleva, en 1773, à Boston une résistance ouverte, qu on voulut comprimer par la force et qui devint une insurrection. L'imprudent ministre attaquait les sentiments les plus vivaces et les plus profonds de la race anglaise en voulant imposer aux colonies des taxes qu'elles n^avaient point volées; il renouvelait, au delà de l'Océan, la grande lutte où Hampden avait fait reculer la royauté, et Pitt eut le droit de dire au parlement : « L'esprit qui résiste à nos taxes en Amérique est le même esprit qui fit soulever toute l'Angleterre contre les Stuarts. Whigs, les Anglo-Américains sont nos frères, leur cause est la nôtre. »
Cependant l'Amérique marchait vers une complète indépendance, avec un mélange de force et de sagesse, de grandeur et de simplicité qui fait de cette révolution Tune des plus belles pages de l'histoire du monde. Un congrès, formé à Philadelphie par le suffrage des colons, publiait une Déclaration des droits qui établissait les principes généraux de la liberté politique, revendiquée par les Américains, sans porter atteinte à
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la souveraîneté de l'Angleterre. Une requête respectueuse, adressée au roi, fut repoussée, et la résistance armée devint la seule ressource des colonies. Pendant que Washington assiège Boston et que des milices américaines battent les troupes anglaises à Lexington, les négociations continuaient avec la métropole, et le second congrès de Philadelphie reconnaissait encore l'autorité du roi. Il fallut de nouveaux efforts du ministère anglais, le débarquement de nouvelles forces militaires, une plus grande effusion de sang et d'importants succès pour décider les colonies à déclarer leur indépendance. Cette indépendance fut enfin proclamée le 4 juillet 1776 : les treize provinces de l'Amérique du nord, érigées en Etats libres et indépendants, formèrent cette république des Etats-Unis qui compte aujourd'hui trente et un Etats, et qui s'accroît tous les jours. De nobles caractères et de grands talents honoraient déjà la république naissante : John Adams, Jefferson, Franklin, le sage du siècle, et Washington, moins grand par son calme héroïsme dans une guerre inégale que par sa conscience pure et son amour éclairé de la liberté. Cependant les milices inhabiles des Etats- Unis avaient peine à tenir tête à des troupes disciplinées et leurs succès étaient mêlés de cruels revers. Mais déjà la sympathie de l'Europe civilisée venait en aide à l'Amérique. Des Allemands, des Polonais, eux-mêmes sans patrie, combattaient pour l'indépendance américaine *, et la jeune noblesse française, déjà pénétrée des nouvelles idées qui devaient bientôt ébranler l'Europe, allait dans le nouveau monde s'essayer avec Lafayette à la défense et à la pratique
de la liberté. L'indignation des Whigs était portée au comble par racharnement de lord Norlb, qui n'avait pas rougi de soulever les Indiens contre les descendants de ses compatriotes, et d'associer « la massue et le scalpel du sauvage aux armes de TAngleterre. » Les Américains, réduits à une défense difficile, eurent recours de leur côté aux ennemis naturels de la puissance anglaise; leur succès àSaragota, où ils forcèrent le général Burgoyne, cerné par leurs milices, à déposer les armes avec quinze mille hommes, fut pour eux plus fécond quune grande victoire: il leur donna Tappui déclaré de la France.
Le traité d'alliance conclu le 6 février 1778 entre la France et les États-Unis décida le gouvernement anglais à prévenir par un accommodement une perte inévitable. Le bill conciliatoire, comme on l'appela, fut cependant inutile; et la flotte française, déjà relevée des désastres de la guerre de Sept ans , soutint honorablement, près des lies d'Ouessant, une première rencontre avec la marine de l'Angleterre. Cependant, tandis que le gouvernement anglais essayait de détourner dans une guerre continentale les forces de la France, la diplomatie française entraînait l'Espagne à se déclarer contre l'Angleterre et à faire le siège de Gibraltar.
La guerre maritime continuait avec des chances diverses, et les corsaires américains venaient insulter les côtes de l'Angleterre; en même temps six mille Français et dix millions étaient mis à la disposition de Washington. Irrité de son impuissance, importuné par des émeutes, le gouvernement anglais vit la Hollande
se joindre enfin contre lui à la France et à TEspagne, et soutenir avec toute l'Europe le principe de la neutralité armée. La marine anglaise usait depuis un siècle du droit excessif de visiter les vaisseaux des puissances neutres, et de les confisquer, s'ils portaient des munitions de guerre ou des bois de construction. Cette haute police des mers dégénérait en tyrannie, et au mois d'août de Tannée 1780, la Russie, inspirée par la France, publia une déclaration de principes qui af-^ franchissait la marine des puissances neutres de toute visite, et les ports de tout blocus, que n appuierait pas une force navale suffisante pour le maintenir. L'Europe accueillit tout entière cette déclaration de ta Russie. L'adhésion de la Hollande à ces principes lui coûta d'abord une partie de sa marine et de ses colonies ; mais la marine française remporta plusieurs victoires dans les Indes, et si elle fut défaite à Saintes, elle avait glorieusement contribué à cette capitulation d'York-Town qui ne laissa plus aux Anglais que trois villes sur le continent américain. La paix de Versailles mit fin en 1783 à cette lutte inégale de l'Angleterre contre toutes les marines secondaires réunies. L' An^^leterre reconnut l'indépendance des Etats-Unis. L'année suivante elle traita avec la Hollande et ne garda des colonies hollandaises que Négapatam. Elle rendit à la France Karikal, Chandernagor et Pondichéry, le Sénégal et Tabago , et renonça aux articles de la paix d'Utrecht qui défendaient de relever Dunkerque ; elle rendit à l'Espagne Minorque et la Floride, mais elle garda ce rocher de Gibraltar contre lequel s'étaient épuisées la marine et l'armée de l'Espagne y et qui
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gardait pour l'Angleterre l'entrée de la Méditerranée.
Les Etats-Unis prirent ainsi place dans le monde avec Taveu de leur ancienne métropole. Les principes proclamés à l'origine de cette grande lutte, le rôle actif qu'y jona la classe éclairée de la France, semblent placer l'affranchissement de l'Amérique parmi les événements de la période suivante de l'histoire du genre humain, et en faire la première conquête de la révolution ; mais la politique européenne n'en fut nullement troublée, et il est aisé de voir que, pour les gouvernements de France, d'Espagne, de Hollande et de Russie, cet événement ne fiit considéré que comme une heureuse occasion de rétablir l'équilibre entre la puissance redoutable de l'Angleterre et le reste de l'Europe. Le triomphe de la neutralité armée et l'affaiblissement de la domination anglaise, par la perte d'une vaste et florissante colonie, tels furent aux yeux des gouvernements de l'Europe les seuls résultats de cette guerre, dont ils ne pouvaient comprendre encore les principes et la portée.
Mais, pour un spectateur attentif, l'affranchissement de l'Amérique et la fondation des États-Unis ne sont pas une défaite pour l'Angleterre. Elle avait implanté dans l'Amérique du nord sa civilisation et son génie; €tsi elle n'avait pu réduire ses colonies rebelles, c'est qu'elle y avait rencontré les fortes qualités de son sang et la vigueur féconde de sa race. Le monopole qu'elle avait songé, dans un moment d'erreur, à imposer à ses colonies, ne lui eût apporté qu'un douteux et périlleux bénéfice, in le génie commercial des temps
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modernes l'eût même obligée d'y renoncer; mais c'est pour elle un plus solide avantage et une gloire plus durable que d'avoir fondé, au delà de l'Océan, une nouvelle Angleterre où elle retrouve, avec sa langue, sa religion et ses mœurs, ses tendances industrielles et libérales, où elle peut se reconnaître et s'admirer.
« Il me semble, disait à la chambre des communes, le 8 février 1850, un des plus grands hommes d'État de l'Angleterre, qu'en voulant que, partout où les Anglais pourraient s'établir, ils jouissent de la liberté anglaise et des institutions nationales, nos ancêtres ont agi avec autant de sagesse que de justice. Ils ont ainsi rendu ceux qui partaient pour ces possessions lointaines, capables de jeter les fondements de républiques dont l'Angleterre aura toujours le droit d'être fière • » Er, ne se dérobant pas à la conclusion pratique de ces généreuses paroles, l'orateur ajoutait, aux applaudissements de la chambre des communes tout entière: n Je prévois, comme bien d'autres, que quelques-unes de nos colonies peuvent grandir en population et en richesses au point de nous dire : « Nous sommes main- « tenant assez fortes pour ne plus dépendre de l'An- « gleterre. Ce lien nous est devenu trop lourd , le
<• temps est venu pour nous de revendiquer notre in- « dépendance, en restant les amies et les alliées du
« peuple anglais. » Je ne pense pas que ce jour soit déjà près de nous; mais, cependant, rendons nos colonies, autant que nous le pourrons, capables de se gouverner elles-mêmes ; donnons-leur les moyens de diriger leurs propres affaires ; qu'elles grandissent en richesses et en population, et quoi qu'il arrive, nous,
chef de ce grand empire, nous auroas la consolation de dire que nous aurons contribué à la prospérité du monde. »
Cette guerre pour rafiranchissement de FAmérique est le dernier ébranlement politique qui ait précédé la révolution. Avec cette guerre se termine F époque où le maintien du système d^équilibre décide souverainement des guerres et des alliances. Depuis rapaisement des luttes reUgieuses, nous avons vu successivement toutes les puissances de l'Europe se liguer et se combattre en vue de leur intérêt et du maintien de leur indépendance. A rabaissement de la maison d'Espagne, succède la limitation de la France , envahissaute à son tour, puis Taffaiblissement de F Autriche et Félévation de la Prusse, qui est bientôt contenue dans de justes bornes, et enfin une Hgue pour arrêter, par la perte de ses colonies révoltées, les progrès menaçants de FAngleterre. En même temps s'est étendu de tous côtés l'empire russe, abaissant la Suède et la Turquie et anéantissant la Pologne. En même temps aussi s'est fondé eu Amérique, par une heureuse compensation, un empire plus vaste encore , l'espoir et l'appui de la civilisation moderne.
Le principe du maintien de l'équilibre entre les divers Etats de l'Europe n'était pas destiné à disparaître brusquement de la politique européenne; mais, de même que la passion religieuse du siècle précédent avait conservé, durant l'époque que nous venons de parcourir, une influence secondaire et subordonnée à celle du système d'équilibre, le système d'équilibre
sera dominé à son tour par de nouveaux principes et par de nouveaux intérêts, sans cesser d'avoir une certaine influence sur des événements dont il ne rendra plus seul i*aison. La révolution est, depuis 1789, ce que la réforme était au seizième siècle, le centre de toutes les agitations de TEurope, et le nœud de la politique générale des États. Nous nous arrêterons au début de cette nouvelle période de Thistoire du genre humain, mais seulement après avoir vu par quel mouvement des esprits a été précédé de ce grand mouvement dés peuples.