VIII. lA OTieee00l«B de Pelosne. — 1<» ffncccMdon
d^Autrlehe.
Les vastes et impraticables projets d'AIberoni cbi-anlèrent bientôt l'ordre établi par le traité d'Uirecht. Ce paysan italien, qu'une merveilleuse souplesse d'esprit et qu'une ambition sans scrupule avaient rendu, par une suite de flatteries et d'intrigues, le maître de Philippe V et de l'Espagne voulut restituer à la monarchie espagnole ses possessions italiennes, au roi la régence en France et ses droits éventuels à la couronne. Pour assurer le succès de cette entreprise, une guerre avec les Turcs devait lier les mains à l'empereur ; une tentative du prétendant devait réduire le roi <rÂngleterre à l'inaction; une conspiration devait renverser le duc d'Orléans. Mais ce prince auquel le parlement français, cassant le testament de Louis XIV, avait confié, sous le nom de régence, le plein exercice du pouvoir royal, ne pouvait se laisser facilement dépouiller d'un titre qui ne laissait entre le trône et lui que la vie d'un enfant; bien qu'il n'eût jamais la pensée
d*un crime, le duc d'Orléans fit de grands sacrifices pour se préparer Tappui éventuel du roi d'Angleterre. L'ambassadeur anglais, lord Staii's, était tout-pui-'sant à la cour de France ; et le premier ministre du régent, rignoble abbé Dubois, était à ses gages. Aussi, tandis que la victoire du prince Eugène sur les Turcs laissait à l'empereur sa liberté d'action contre l'Espagne, une triple alliance , conclue entre l'Angleterre, la France et la Hollande, garantissait contre Philippe V le maintien du traité d'Utrecht. Bientôt l'empereur entra dans l'alliance ; on lui assura la possession de Naples, de Milan et des Pays-Bas; on lui donna la Sicile en échange de la Sardaigne, concédée au duc de Savoie ^ on réservait à un fils de Philippe Y les duchés de Parme et de Toscane. Alberoni tenta un débarquement en Sicile ; mais l'amiral anglais battit et détruisit la flotte espagnole. La France, où venait d'échouer la ridicule conspiration du duc du Maine et de Cellamare, prit alors part à la guerre et envoya contre le petitfils de Louis XIV ce même maréchal de Berwick qui Tavait porté sur le trône. I^ chute d' Alberoni fut la conséquence et la fin de cette sorte de guerre civile entre les Bourbons dcFranceetd Espagne. Philippe Y, délivré de son ministre, accepta les conditions de la quadruple alliance et retomba dans son inertie, tandis que la France, agitée par les ruineuses expériences de LavfT sur la fortune publique, avilie sous le gouvernement de Dubois, devenu archevêque de Cambrai par le vœu du roi d'Angleterre, et fait cardinal de l'Église romaine après avoir forcé le parlement à enregistrer la bulle Unigenitus^ se décomposait pour se régénérer.
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Cependant les intérêts de rAutriche et de TEspagne en Italie n^étaient point réglés de manière à terminer la lutte, et la moindre atteinte portée à la paix de l'Europe devait remettre en présence l'empereur et Philippe V. La guerre de la succession de Pologne leur donna Toccasion de reprendre les armes. Après la mort de Dubois et du duc d'Orléans, le court ministère du duc de. Bourbon n'avait abouti qu'à faire rompre le projet de mariage du jeune Louis XV avec l'infante d'Espagne, et qu'à donner pour beau-père au roi de France un roi détrôné, Stanislas Leczinski que la Suède avait fait roi de Pologne et que la. Russie avait renversé.
Tandis que le cardinal de Fleury , devenu premier ministre, s'efforce, au congrès de Cambrai, de terminer Ib différend de l'empereur et du roi d'Espagne, les deux adversaires s'unirent inopinément contre les puissances médiatrices. Pliilippe Y était blessé du renvoi de sa fille ; Charles VI sacrifiait tout pour obtenir de l'Espagne la reconnaissance de cette pragmatique sanction par laquelle il voulait assurer son héritage à ses filles, à défaut d'hçi^itiers mâles. Une guerre européenne allait éclater; mais l'intervention de la France et de l'Angleterre, qui reconnurent la pragmatique sanction si chère à Charles VI, décidèrent Teinpcreur à laisser l'infant don Carlqs régner sur les duchés de Parme et de Plaisance.
Deux ans après ce traité, la guerre de la succession de Pologne détruisait ce précaire arrangement. A la mort du protégé de la Russie, le roi Auguste II, les Polonais avaient élu Stanilas , et malgré la répugnance du cardinal Fleui7, il fallut soutenir contre les Russes le beau-
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père du roi de France; mais le secours dérisoire envoyé à la Pologne perdit la cause de Stanislas. Quinze cents Français se firent glorieusement tuer, et Stanislas revint en France, une seconde fois détrôné. Contre TAutriche, engagée dans la cause de la Russie, le cardinal Fleury fit quelques efforts plus éner* giqucs et plus heureux. Les revers du prince Eugène et la prise de Philipsbourg , l'occupation du Milanais par Farmée française et la victoire des Espagnols à Bitonto, les armements des Turcs qui menaçaient la Hongrie, réduisirent l'Autriche à traiter.
Les préliminaires de paix, signes à Vienne le 3 octobre 1735, amenèrent trois ans plus tard la conclusion d'une paix avantageuse pour la France et pour l'Espagne, bien que le trône de Pologne fût laissé au protégé de la Russie. Les duchés de Lorraine et de Bar, donnés en dédommagement au roi Stanislas, devaient revenir à sa mort au roi de France, et cette précieuse acquisition, qui avait si peu coûté, eût été le digne prix d'une grande guerre. Le duc de Lorraine, que dépossédait Stanislas, fut déclaré héritier du duché de Toscane. Le roi de Sardaigne reçut les pays de Tortone et de Novaredans le Milanais. Les duchés de Parme et de Plaisance furent rendus à l'empereur par l'Espagne ; mais don Carlos devenait roi de Napies et de Sicile, et cet article important qui donnait à la maison de Bourbon le midi de l'Italie, mettait fin à cette longue lutte de l'Autriche et de l'Espagne, qu'avait inaugurée l'acceptation par Louis XiV du testament de Charles II. L'empereur se consolait de ses pertes en voyant enfin cette pragmatique sanction, qui assurait son héritage à
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sa fille Marie-Thérèse, reconnue et garantie par toute FEurope.
L'instabilité des nombreux arrangements qui depuis la mort de Louis XIV avaient exercé la diplomatie européenne, aurait, dû pourtant ouvrir les yeux de Charles VI sur le peu de valeur des titres qu'il laissait à sa fille. Il mourut au milieu d'une guerre, prélude de rébranlemènt général qu'allait amener sa moru L'Angleterre, gouvernée et énervée par le ministère corrupteur de Walpole, n'en saisit pas moins avec ardeur loccasion d'achever la marine espagnole par une guerre injuste. L'Espagne essayait de réprimer la contrebande anglaise en Amérique, et, sous le nom de liberté du çon^iperce, l'Angleterre revendiquait déjà la domination maritime du monde. La guerre était commencée eulre l'Angleterre et l'Espagqe, lorsqu'en octobre 1740 la nouvelle de la mort de Charles VI souleva dan? toute l'Europe des ennemis de sa pragmatique sanction et des prétendants à son héritage. L'électeur dç Bavière, Charles^Alben, le réclamait tout entier avec la couronne impériaje. Malgré les conseils de Fleury qui montrait TAngleterre prête à prendre Ife parti de T Au triche, moins encore pour maintenir le système d'équilibre que pqur détruire la marine de la France el enlever ses colonies , la cour de France résolut dVmbrasser la cause de l'électeur de Bavière, et d'en finir avec la maison d'Autriche.
Mais un nouvel acteur intervint brusquement dans ce débat. C'était le souverain de cet ancien électoral de Brandebourg, dont les traités et la guerre avaient fait un royaun^e,. qyi avaivierméi' Allemagne à la
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Suède, qui avait hérité de son rôle et qui aHait se faire à force ouverte une place importante en Europe. Investie par l'empereur Sigismond, au commencement du quinzième siècle, du margraviat de Brandebourola maison de Hohenzollem avait, au seizième siècle fondé sa fortune en embrassant la réforme et en sécularisant la Prusse. Pendant le siècle suivant, elle s'affranchit de la suprématie de la Pologne, 8'a<yrandit aux dépends de la Suède, s'entoure de protestants français qui fuyaient la persécution de Louis XIV. Au commencement du dix-huitième siècle, elle prend le titre de roi, et, au traité d'Utrecht, fait reconnaître ce titre par toute l'Europe ; elle reçoit de nouveaux a^randissements et se prépare, en amassant de l'ar^^ent et en fortifiant son armée, à disputer à l'Autriche la domination de l'Allemagne. L'année même où Charles VI mourut, Frédéric II monta sur le trône.
A une ambition sans scrupule, à de ridicules prétentions littéraires, Frédéric II joignait les plus grandes et les plus rares qualités, politiques et militaires. Habile tacticien, ferme et prudent général, passionné pour la discipline et pouvant montrer à l'Europe l'armée la mieux organisée et la plus expérimentée qu'on eût vue depuis Charles-Quint, il devait étonner, par ses rapides manœuvres et par son imperturbable habileté, les plus sages et les plus présomptueux généraux de son siècle, se jouant tour à tour de la lenteur autrichienne et de la légèreté française. Pendant que le cardinal Fleury résistait encore au parti de la guerre. Je roi de Prusse se jetait sur la Silésie, y battait l'armée de Marie-Thérèse et s'y établissait pour toujoura. Ce coup de maiô
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décida les ennemis de la pragmatique sanction à hâter leurs envahissements ; toute TEurope, excepté T Angleterre, la Hollande et la Russie, s'entendait pour le démembrement de TAu triche. Les français et les Bavarois envahirent la Bohême; l'électeur de Bavière, Charles- Albert se fit couronner empereur d'Allemagne à Francfort. Marie-Thérèse, chassée de ville en ville, n était plus défendue que par le dévouement de la Hongrie, dont elle avait excité les passions chevaleresques. Les fautes de ses ennemis, l'incapacité de Charles- Albert, et par-dessus tout, Fexcès de son propre abaissement, qui força l'Angleterre à se déclarer pour elle, la tirèrent enfin de cet extrême péril. Le premier service que TAngleterre lui rendit fut de détacher de la coalition le roi de Prusse, auquel le traité de Breslau abandonna la Silésie.
Walpole était tombé du ministère , et le parti qui l'avait remplacé résolut de faire tourner cette gueiTC européenne au profit de la grandeur anglaise et de l'abaissement de la France et de TEspagne. Le roi de Sardaigne, le roi de Naples, la Saxe, furent contraints de se retirer de la ligue; la France, soutenant seule tout le poids de la guerre, fut menacée d'une invasion. La ligue de Worms tendait à enlever l'Alsace et la Lorraine à Louis XV et la Silésie à Frédéric. La France décida le roi de Prusse à reprendre les armes et envahit les Pays-Bas. Pendant qu'une maladie de Louis X^' arrêtait les progrès de l'armée française, Frédéric se jeta sur la Bohême et força ainsi les Autrichiens à évacuer l'Alsace. Mais Cliarles^Albert mourut, et son i^ fit la p^ix avec Marie-Thérèseï abandonnant toute
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prétention sur TAutriche pour recouvrer la Bavière. La France, à laquelle on refusait la paix et qui n'avait plus de prétendant à soutenir, ne combattait plus que pour conquérir un traité. Aux Pays-Bas, l'armée française assiégeait Toumay que vint secourir une grande armée anglaise, mêlée de Hollandais et d'Hanovriens. La sanglante bataille de Fontenoy, gagnée par les Français, au moment où on la croyait perdue, fit honneur à larmée française sans avancer la un de
la guerre. En même temps, la bataille de Bassignano chassait les Autrichiens de la Lombardie et la livrait aux Espagnols. Mais ces victoires n'empêchèrent pas le roi de Prusse, las de soutenir seul la guerre en Allemagne, d'acheter la paix en reconnaissant comme empereur l'époux de Marie-Thérèse, François P'. Tous les princes allemands accédèrent au traité de Dresde, qui isolait complètement la France, réduite à continuer une guerre dont on ne voyait plus ni l'objet , ni le, terme.
L'Angleterre ne voulait pas renoncer à cette lutte tant qu'elle n'aurait pas détruit la marine de la France et enlevé les Indes à son influence. De ce côté, La Bourdonnais et Dupleix soutenaient avec courage une lutte inégale. On résolut alors de frapper l'Angleterre au cœur, en reprenant les projets de Louis XIV et en la rendant aux Stuarts, qui seraient devenus, comme avant la révolution, les mercenaires de la France. On voulut secourir le jeune Charles-Edouard qui, jetant un dernier éclat sur sa maison, avait soulevé l'Ecosse et battu une armée anglaise. Mais il était déjà trop tard : les secours de la France furent interceptés,
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Charles-Edouard fut vaincu à Culloden et réduit à une fuite aventureuse, tandis que l'Angleterre châtiait avec rigueur les fauteurs d'une entreprise qui avait menacé, pour la ciernière fois, en même temps que sa grandeur, sa religion et ses libertés.
La guerre continuait cependant, avec avantage pour les Français dans les Pays-Bas, et pour l'Autriche en Italie. Les premiers gagnaient la bataille de Raucoux, les seconds gagnaient celle de Plaisance. La Hollande, qui se refusait à la paix, fut envahie par les Français; le stathoudérat, aboli depuis la mort de Guillaume d Orange y fut rétabli, et Tinfluence anglaise y devint plus puissante que jamais. La Russie se joignit à la coalition contre la France. Mais la victoire de Layrfeld, la prise de Berg-op-Zoom et Tinvestissement de Maëstricbt décidèrent enfin l'Europe à faire la paix. Cette paix fut signé à Aix-la-Chapelle le 18 octobre 1748, et Louis XY, bien que vainqueur à la fin de la guerre, y sacrifia les intérêts de la France, restituant toutes ses conquêtes, chassant Charles-Edouard du royaume, reconnaissant de nouveau la pragmatique sanction en Allemagne et la dynastie protestante en Angleterre. Celle-ci rendit ses conquêtes coloniales, mais la destruction des marines française et espagnole était le prix suffisant des longs et coûteux efforts qui avaient ranimé et prolongé la guerre. L'infant d'Espagne fui investi des duchés de Parme, de Plaisance et de Guastella, résultat dérisoire des victoires franco-espagnoles en Italie.
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BX.« Oucrrd de ne pi ans. — Paix de Paris et d'Habcrtoboiirs. — Puissance de l'Angleterre.
Malgré les conditions désavantageuses du traité d'Aix-la-Chapelle, malgré la dissolution des mœurs publiques et la scandaleuse indifférence de son gouver • nement, la France réorganisant sa marine, s'agrandissant en Amérique et s*affermissant dans les Indes, alarma bientôt la jalousie de T Angleterre. L'homme énergique qui allait gouverner alors la Grande-Bretagne, avec le concours dévoué du parlement, n'avait d'autre passion que la grandeur de sa patrie, d'autre maxime que son intérêt politique et commercial. L'im* moral et puissant génie de William Pitt ne reculait devant aucun moyen d'affaiblir la France et de l'entraîner désarmée dans une guerre générale ; il n'avait pour adversaires que les plus incapables des hommes et les plus méprisables des femmes, les serviteurs de Louis XY et Tentom^age de Mme de Pompadour. D'un côté, l'habileté politique la plus profonde était soutenue par le contrôle delà classe éclairée de l'Angleterre ; de l'autre, rineptie et la corruption toutes-puissantes décidaient despotiquement du sort de la France. L'issue de la lutte ne semblait pas douteuse ; et cependant la France la soutint quelque temps avec honneur, lorsque l'Angleterre l'eut commencée par une injustifiable perfidie.
Tandis que quelques démêlés en Amérique occupent l'attention de la France qui tentait en vain de prouver à l'Angleterre l'évidence de ses droits, sortent de tous les ports anglais des croisières qui, en pleine paix, en?
lèvent à la France trois cents vaisseaux de commerce et plus de douze mille matelots. Cette cruelle déclaration de guerre n'empêcha pas la marine française de battre Tamiral Byng dans la Méditerranée et de débarquer, dans Tîle de Minorque, des troupes qui emportèrent d'assaut les forti6cations anglaises. L'Angleterre se crut au moment de perdre sa domination maritime ; on résolut de forcer la flotte à la victoire par de terribles exemples, et l'amiral Byng fut fusillé. Inaugurée par des succès, cette guerre injuste pouvait donner à la France l'empire de la mer, si le continent pacifié lui laissait sa liberté d'action. L'Angleterre le comprit, et ses efforts pour soulever une guerre continentale furent secondés par la prodigieuse ineptie du gouvernement français.
Déjà l'Espagne, aussi misérablement gouvernée que la France, s'était déclarée neutre dans une guerre qui seule pouvait relever sa marine et lui rendre quelque vie. Mais il était réservé à la France de travailler ellemême à sa ruine, en déclarant la guerre à son allié nature], en s'unissant à T Autriche pour l'abaissement de la Prusse. Cette folie fut l'œuvre de Mme de Pompadour, blessée des sarcasmes de Frédéric et honteusement flattée par Marie-Thérèse : tels étaient les intérêts et les passions qui gouvernaient la France, tandis que William Pitt dirigeait l'Angleterre. La Russie, la Suède et la Saxe s'unirent à l'Autriche et à la France contre Frédéric qui semblait perdu, mais que devaient sauver son admirable armée, l'appui de l'Angleterre si intéressée à sa victoire, et son génie militaire, excité et agrandi par l'extrême péril. Déjà, avant que
ses ennemis fussent prêts à l'attaquer, il s'était jeté sur la Saxe, avait battu les Autrichiens et enrôlé les troupes saxonnes dans son armée. La France, se déclarant contre lui, soudoya la moitié deTAllemagne pour une cause qui n était pas la sienne, et défendait en même temps ses côtes contre T Angleterre. Cependant le roi de Prusse déconcertait ses ennemis par la rapide hardiesse de ses manœuvres et retardait le triomphe du nombre. Vainqueur à Prague, il fut vaincu à Kollin et privé des troupes hanovriennes et anglaises qui, battues par les Français à Hastenbeck, convinrent à Closter-Severn le 10 septembre 1757, de déposer les armes. Frédéric, laissé seul en face de quatre armées et n'ayant plus, comme il le pensait, quà mourir en roi, fut relevé par l'incapacité de ses adversaires autant que par son génie.
La noblesse française donna sa mesure à Rosbach, cette honteuse bataille où Soubise perdit, par sa faute, trois mille hommes tués, sept mille prisonniers, son artillerie, et ce camp qui fut trouvé rempli de cuisi-^ niers et de perroquets. La bataille de Leuthen , où trente-six mille Prussiens battirent soixante- dix mille Autrichiens, termina l'admirable campagne de 1757 et rendit la Silésie à Frédéric. Les secours de Pitt, qui rompit la convention de Closter-Severn et qui opposa une armée aux Français, permirent bientôt à Frédéric de faire face aux Autrichiens et aux Russes. Pendant que Fincapacité et parfois la lâcheté- de ses chefs attirent sur l'armée françaises les défaites redoublées dû Winden, de Crevelt et de Willighausen, Frédéric soutient seul, avec des chances variées et une habileté in^
comparable y reObrt de l'Allemagne, de la Russie et de la Suède. Vainqueur des Russes à Zorndorf, surpris par les Autrichiens à Bautzen, il retrouva Tannée suivante^ à Kunersdorf, cette armée russe dont il connaissait déjà la froide fermeté sous le feu, et que cette fois il ne put rompre. La victoire de Liegnitz et la sanglante mêlée de Torgau épuisèrent l'armée de Frédéric, qui allait chercher à marche forcée ces glorieuses rencontres et qui souffrait plus encore de la fatigue que de Tennemi.
Tandis que le duc de Choiseul, successeur du cardinal de Bernis, continuait la politique de Mme de Pompadour et s'engageait à entretenir cent mille hommes en Allemagne pour détruire Tallié naturel de la France et pour rendre la Silésie à la maison d'Autriche, l'Angleterre, conduite par une immuable pensée, achevait la ruine des colonies françaises et de cette marine qui un instant avait fait face à la sienne. Le Sénégal avait été conquis sans résistance. Le marquis de Montcalm défendait héroïquement le Canada contre des forces supérieures ; il ne put sauver Louisbourg, prise et rasée par les Anglais. Il se fit noblement tuer devant Québec, et, l'année suivante, la capitulation de Montréal chassa les Français du Canada. Dans l'Inde, les Anglais avaient emporté et détruit Chandernagor, lorsque le comte de Lally vint relever un instant la fortune de la France. Mais l'indiscipline de ses troupes et les trahisons de ses officiers le perdirent. Il échoua devant Madras et laissa suc* comber Pondichéry. Cette dernière possession des Français dans les Indes fut incendiée, et tandis que
Lally mouraît injustement sur Téchafaud, F Angleterre hérita iie cet empire indien que Law avait désigné à l'ambition de la France, que Dupleix et la Bourdonnais avaient fondé, et que faisait passer en d'autres mains la politique insensée du gouvernement français.
La destruction de la marine de la France accompagna la perte de ses colonies. Une flotte française, envoyée au secours du Canada, fut rejetée dans la Charente; Cherbourg fut pillé et son port détruit par les Anglais. Une descente projetée en Angleterre aboutit au plus honteux échec. L*escadre qui devait venir de Toulon dans la Manche fut détruite à Lagos; celle de Brest, réunie aux escadres de Rochefort et de Lorient, fut perdue par la lâcheté de Tamiral Conflans qui se fit battre en fuyant devant Tennemi. Un corsaire français, le brave Thurot , soutint seul Thonneur de son pavillon, fit une descente hardie en Irlande, et, atteint au retour par des forces supérieures, se défendit jusqu'à la mort. L'argent manquait pour la marine comme pour tous les services publics ; le trésor, livré aux créatures de Mme de Pompadour, suffisait à peine à payer les pensions des courtisans et les débauches inouïes du roi.
Choiseul conclut enfin une alliance qui aurait dû précéder la guerre et qui pouvait du moins en hâter le terme. Il ramena l'Espagne, gouvernée alors par Charles III avec plus d'intelligence que par ses prédécesseurs, dans l'amitié de la France, et fit entrer dans une alliance commune tous les princes de la maison de Bourbon. Ce fut le pacte de famille. Les rois de France et d'Espagne, le roi des Deux-Sicilcs, le duc
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de Parme et de Plaisance s'unirent étroitement le 15 août 1761, et s'engagèrent à ne s'allier séparément à aucune puissance européenne. La tardive entrée de TEspagne dans TaHiance française lui valut aussitôt la perte de ses colonies, mais engagea en même temps TAn^leterre, satisfaite d'ailleurs des résultats de la lutte, à écouter des propositions de paix. D'un autre côté, l'avènement de Pierre III donnait à Frédéric l'alliance de la Russie, qu'il avait eue jusqu'alors à combattre. Deux traités furent enfin conclus au mois de février de l'année 1763, et pacifièrent toute l'Europe. Le traité de Paris fut un désastre pour la France. Elle rendait ce qu'elle occupait encore en Allemagne; elle cédait la Louisiane à l'Espagne en échange de la Floride que celle-ci donnait à l'Angleterre ; elle ne recouvrait Chandernagor et Pondichéry qu'à la condition de n'y établir ni remparts ni garnison ; elle s'engageait de nouveau à démolir Dunkerque et rendait Minorque à r Angleterre. Celle-ci reçut de la France l'Acadie, le Canada, le cap Breton, le golfe et le fleuve Saint- Laurent, la Grenade, Saint- Vincent, la Dominique, Tabago, le Sénégal excepté Gorée, et la rive gauche du Mississipi. Le traité d'Hubertsbourg confirma au roi de Prusse la tranquille possession de cette Silésie qui lui avait coûté si cher, et qu'avec l'aide de l'Angleterre et de son géniç il avait défendue contre toute l'Europe centrale.
Telle fut l'issue de cette guerre de sept ans, heureuse pour l'Angleterre et la Prusse , peu coûteuse pour TAutriche qui n'y avait vu confirmer qu'une perte déjà irréparable, indifférente à la Russie qui n'eq
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avait fait qu'une école pour son armée, mais fatale surtout à la France, qui avait laissé ses colonies, sa marine, ses finances et son honneur militaire enveloppés dans rabaissement de sa noblesse. Elle seule avait montré sur le champ de bataille une suite de généraux ineptes ou lâches, les de Mortagnc, les de Maille* bois, les Soubise, et sur mer un Conflans. La France de Louis XTV avait disparu; celle de la révolution n*existait pas encore. Le dévouement isolé d'un d'Assas et l'aventureux héroïsme d'un Thurot rachetaient mal tant de honte; et le ministre même qui a signé le traité de Paris sera bientôt jugé trop intelligent et trop fier pour être le serviteur de Louis XV, lorsque la France, descendant d'un degré, aura passé, des mains de madame de Pompadour , dans les mains plus viles encore de la comtesse Dubarry.
L'Angleterre, où un patriotisme exigeant jusqu'à l'injustice faisait accuser les signataires du traité de Paris d'avoir sacrifié les intérêts du pays, avait cependant été portée, par la guerre de Sept ans, au comble de sa puissance coloniale et de sa domination maritime. Au début de cette guerre elle rencontrait partout la France, aux Indes, en Amérique et sur l'Océan ; au terme elle n'a plus de rivale; la flotte qui a battu l'amiral Byng est anéantie, Chandernagor est en ruine, Montréal est une ville anglaise. Déjà la Compagnie des Indes, s'étendant tous les jours par la politique et par la guerre, gagnant ou renversant les princes indigènes, était prête à disputer le Bengale à Hayder- Ali, à détruire avec Tippo-Saïb le dernier défenseur de ces populations destinées à la servitude, et le dernier
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espoir des ennemis de FAngleteiTe. En Amérique, tout avait réussi à F Angleterre, et, de ce côté, les fautes des Stuarts lui avaient été profitables. Boston, la Barbade, Rhode-Island, le Maryland, avaient été peuplés par les dissidents persécutés, population honnête et courageuse qui portait partout avec elle la liberté, Tordre et le travail, La Virginie était prospère, lorsque Cromv^ell conquit la Jamaïque qui languissait sous rénervante domination, de TEspagne. Le traité de Breda avait enlevé à la Hollande le territoire de New-York et de New- Jersey. Une compagnie aristocratique occupe la Caroline. La secte laborieuse et pacifique de Guillaume Penn défriche la Pensylvanie. On a vu tout ce que les revers de la France avaient ajouté à ce vaste empire , où le libre et industrieux génie de la race saxonne, contenu et réglé par les croyances religieuses, allait rapidement créer une prospérité dont TAngleterre et bientôt le monde entier devaient recueillir les fruits.
Mais, avant de suivre jusqu'à leur affranchissement ces colonies, destinées à devenir la plus puissante république qui eût jamais existé, il faut considérer au nord et à l'orient de l'Europe les progrès aussi rapides du plus grand empire despotique qui eût encore menacé l'indépendance des nations, et qui semblait s'élever en face de l'Amérique comme pour balancer, par l'extension de la servitude, les progrès de la liberté.
Au quinzième siècle , le grand duché de Moscou,
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entouré de poplations nomades ou de villes indépendaqtes, comme Novogorod, tributaire des Mongols, s'affranchit de cette domination et commença lentement à s'étendre, en absorbant ses voisins. Les Ivan prirent Casan et Astrakan , rejetèrent les Taitares en Crimée et tentèrent inutilement d'atteindre la mer Baltique. La Pologne et la Suède, unies contre les progrès des Moscovites, profitèrent de l'extinction de la famille des Ivan pour susciter des compétiteurs à ses héritiers et pour travailler au démembrement de cette puissance naissante. Mais les faux Démétrius échouèrent et, avec eux, la cause du catholicisme, qu'on voulait substituer à la religion grecque. Un mouvement national porta au pouvoir, en 1613, cette maison de Romanow, qui créa la Russie modei-ne et qui la gouverne encore.
La Suède au nord, la Pologne à l'ouest, la Turquie au sud, enfermaient la Russie loin de la mer et de l'Europe civilisée. Donner à la Russie une issue sur la Baltique et sur la mer Noire, lui ouvrir, par la ruine de la Pologne, le chemin de l'Occident, et, en même temps, l'armer des ressources de la civilisation et de la pratique des arts utiles, la fortifier par l'établissement d'un pouvoir absolu, chargé de l'éducation d'un peuple barbare, telles étaient les premières conditions de la grandeur de la Russie, telle fut la tâche persévéramment accomplie par Pierre le Grand et Catherine II. Cette marche de la Russie lui était tracée d'avance par sa situation géographique, par la nécessité de ses progrès, par l'ignorance et la pauvreté de ses peuples; et la gloire des deux souverains qui T entraînèrent dans
cette voie fut moins de l'avoir entrevue que de l'avoir fermement suivie. Le premier fut toujours un barbare; la seconde fut la femme la plus corrompue de son siècle ; tous deux firent sans noblesse de grandes choses; c^est par eux que la Russie devint toute-puissante au nord de FEurope et partout redoutable.
Ils eurent pour alliés contre la Suède la chavaleresque imprudence de son roi ; contre la Turquie , la mollesse de son gouvernement et la fatale rapidité de sa décadence ; contre la Pologne , son incurable esprit de discorde et Faveugle avidité de ses voisins. La Suède fut frappée la première et , pour ainsi dire , de sa propre main ; elle ne se releva jamais de Théroïque folie de Charles XIL Puissante après la paix de Westphalie , elle avait réuni contre elle tous ses voisins et n^était pas en état de soutenir la situation trop avantageuse que T heureuse issue de la guerre de Trente ans lui avait faite. Il semblait que ce fût la destinée de ce peuple, brave et peu nombreux, que de faire un instant illusion à l'Europe par une impétuosité souvent heureuse, pour retomber au rang que lui assignent ses faibles ressources. La Suède était l'ennemie naturelle de la Russie , et la Pologne et le Danemark , loin de comprendre qu'elle était leur meilleur rempart contre les Russes, s'unirent à Pierre le Grand pour l'abaisser. Le roi de dix-huit ans qui, en 1697, succédait à Charles XI courut au-devant de ses adversaires, força le Danemark à la paix, en menaçant de brûler Copenhague ; écrasa une armée russe à Narva avec une poignée d'hommes , battit sur la Dwina les Saxons qu'avait envoyés le roi de Pologne, et , s'at-
tachant à détruire cet allié de la Russie , lui arracha ^ ^ par une suite de victoires , une abdication en faveur de Stanislas Leczinski. Cependant, Pierre le Grand B^emparait de Tlngrie et de la Carélie, et attirait ainsi en Russie les armes de Charles XII , qui devait perdre dans ces vastes solitudes son armée et son royaume; voulant s'unir aux Cosaques révoltés, le roi de Suède s'enfonça dans l'Ukraine et n'en put sortir. Manquant de tout, privé de ses renforts et de ses vivres, qu'avait interceptés Pierre le Grand, Charles vint glorieusement succomber devant Pultawa le 9 juillet 1 709, et passa en Turquie avec moins de cinq cents homnies, seul reste de son armée. Pendant qu'Auguste II est rétabli en Pologne, que les Danois envahissent la Scanie, Charles XII , gagnant trop tard un allié qui eut changé le sort de la lutte , décide les Turcs à faire la guerre à Pierre le Grand. Celui-ci, cerné sur la rive du Pruth, échappa par une paix onéreuse à une ruine complète. Indigné de l'aveugle faiblesse de la Turquie , qui laissait échapper son mortel ennemi, en guerre avec ses hôtes, Charles XII revint enfin à Stralsund et vit la Suède dépouillée de toutes ses possessions extérieures, réduite à elle-même et dépeuplée. Mortellement blessée par cette chute, la grande âme de Charles XII se réfugia dans les chimères : il voulait envahir l'Angleterre, détrôner la maison de Hanovre, modifier avec Alberoni la carte de l'Europe. Une balle perdue mit fin à ces entreprises et lui donna le repos; il avait couvert son nom de gloire et détruit l'avenir de sa patrie. La paix de Neustadt en consomma la ruine. Rédigée d'après les exigences de Pierre le Grand le
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30 août 1721 y elle livra pour toujours à la Russie la Livouie , TEsthonie , Tlngrie , la Garélie , une partie du pays de Yiborg et de la. Finlande. La Baltique était ouverte à la Russie , et Pierre le Grand avait pu voir la flotte qu'il avait créée remporter ses premières victoires. Déjà la possession d'Azoff, conquise et trop tôt perdue 9 lui avait un instant ouvert la mer Noire; mais, de ce côté , c'était à Catherine qu'il était réservé d'étendre et d'affermir l'empire de la Russie.
Pour ses réformes intérieures , plus importantes encore que ses conquêtes, Pierre le Grand trouva dans le caractère de son peuple à la fois un obstacle et un appui. Ces barbares repoussaient la civilisation et ne pouvaient guère y être amenés que par la contrainte ; mais leur nature soumise, leur imagination profondément religieuse, une longue habitude, les avaient façonnés à l'obéissance , et de la main de leur chef ils acceptèrent la civilisation comme une nouvelle forme de la servitude. On sait par quelles violences Pierre ouvrait à des idées nouvelles ces intelligences endurcies. Il leur imposait comme des lois les coutumes de la vie civilisée , les réunions , les fêtes , les soins du corps. Il écrasait avec une fureur barbare tout ce qui retardait l'éducation de son peuple, se couvrant luimême du sang des Strelitz révoltés qui faisaient obstacle à sa toute-puissance, se débarrassant de son fils Alexis qui contrariait ses réformes , accablant de coups les plus puissants de ses ministres pour les déshabituer du vol , abolissant le patriarcat et s'emparant de la religion , ménageant à ses successeurs le pouvoir le plus absolu et le plus minutieusement dcspotir[ue,
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concentrant enfin dans la volonté du souverain toute la vie de cette nation au berceau. En même temps il Tannait y pour la guerre et pour la conquête , des redoutables moyens d'action qu'il avait empruntés à la civilisation de T Occident , et qui devinrent irrésistibles entre les mains d'une population si nombreuse et si docile. Le génie et l'artillerie furent importés en Russie par des étrangers ; la marine y iîit créée par Pierre le Grand lui-même, qui était allé apprendre sur les chantiers de Saardam à construire un vaisseau. Il laissait dans ce pays sauvage des routes , des canaux , des manufactures ; il laissait Saint-Pétersbourg , chef-d'œuvre de sa volonté, élevé, malgré la nature , au fond du golfe de Finlande , pour prendre possession de la Baltique et pour donner à la Russie une capitale européenne. Il n'avait rien oublié de ce qui pouvait faire entrer son vaste empire dans la civilisation moderne , et il avait mis en péril cette civilisation même en donnant à une race encore barbare une force prématurée.
Une paysanne de Livonie, captive, et ayant passe de mains en mains jusqu'à Pierre le Grand, l'avait soutenu de son courage et de sa présence d*esprit sur les bords du Pruth, où les Turcs faillirent venger Charles XII. Femme de Pierre le Grand , elle fut son héritière et régna sous le nom de Catherine F®. Les trois souverains qui lui succédèrent furent dominés par les étrangers , et continuèrent pourtant la politique de Pierre le Grand en intervenant dans les discussions de la Pologne et en faisant la guerre à la Turquie. Elisabeth, proclamée par le régiment des
gardes, rendit aux Russes leur influence et envoya Tarmée s^instruire aux sanglantes leçons du grand Frédéric. Son successeur, admirateur du roi de Prusse, allait le soutenir contre TEurope, lorsqu'il fut renversé par une de ces révolutions de palais qui sont Tapanage du despotisme oriental. Il avait une femme ambitieuse et corrompue à qui la liberté ne suffisait pas sans le pouvoir, et qui l'étrangla pour lui succéder.
Des mœurs dépravées et cruelles , un culte affecté pour la civilisation de TOccident , et en même temps d'habiles ménagements pour la barbarie de son peuple, une claire intelligence des intérêts de la Russie, une volonté virile et persévérante , ont attaché au nom de Catherine II autant de gloire que de scandale. Elle reprit l'œuvre de Pierre le Grand, faisant un pas de plus vers Constantinople et portant le dernier coup à la Pologne. Cette malheureuse nation, incapable de liberté ou d'obéissance, et qui, par sa constitution insensée , s'était ménagé une guerre civile à la mort de chacun de ses rois , allait enfin expier la mobilité de son esprit et le vice incurable de ses lois. Déjà elle avait plus d'une fois subi les protégés de la Russie : à la mort d'Auguste III , Catherine lui imposa l'un de ses favoris, Stanislas Poniatowski. Les Polonais se soulevaient en vain pour réformer cette constitution funeste que la Prusse et la Russie s'étaient engagées à maintenir. Catherine, sous prétexte de protéger les sectes dissidentes contre des lois exclusives, réussit à exciter une dernière lutte dans laquelle devait succomber la Pologne. La Turquie, défendant son alliée
naturelle , voit sa flotte brûlée , son armée cernée , et signe en 1774 la paix désastreuse de Kaïdnarji. Déjà, la Pologne vaincue était à la merci de Catherine , qui trouva dans l'inepte avidité de TÂllemagne le moyen d'abaisser sans une guerre douteuse la dernière barrière qui séparât la Russie de TOccident. La Prusse et l'Autriche se partagèrent avec la Russie, au mois d'août 1773, la plus grande partie du territoire et de la population de la Pologne : tout le pays qui s'étend de la Dwina au Dnieper échut à la Russie ; la Pologne prussienne, sauf Dautzick et Thorn, la Poméranie, jusqu'à la Netz , sont livrées à la Prusse ; l'Autriche garda la Gallicie et la Ludomirie. Le reste de la Pologne était destiné au même sort, et bientôt les patriotes polonais , succombant deux fois pour la cause la plus juste et la plus désespérée, allaient jeter euxmêmes dans cet abîme les débris de leur pays, tandis que la Turquie , provoquée par de nouveaux envahissements, devait être affaiblie par des défaites nouvelles.
Ainsi s'étendait vers le midi et vers l'occident de l'Europe l'empire que Pierre le Grand avait lui-même étendu vers le nord , et qui signalait son entrée dans la politique européenne par la plus odieuse iniquité qu'eût encore vue le monde civilisé. Au dehors , la ruse et la violence sont les formes de son progrès ; au dedans , une servitude absolue rend seule raison de Tordre matériel ; le meurtre ensanglante le trône et la débauche l'avilit , sans que la superstition populaire , sur laquelle repose ce prodigieux despotisme , en soit un instant ébranlée. Jetons les yeux sur le
nouveau monde, où, cette année même 9 quatre mois après le premier partage de la Pologne, les habitants de Boston inaugurent leur résistance au roi d'Angleterre, et nous verrons les éléments d*une grandeur bien différente , fondée sur des idées et sur des mœurs bien opposées, et destinées à confondre ses progrès avec ceux du genre humain.