I. Caractère phllosopblqoc de la réTOlutlon
C'est à Toccident de l'Europe que s'est accompli pacifiquement, sous Tagitatioa extérieure de la politique et de la guerre, le grand travail intellectuel d'où sont sorties les lois, les mœurs, ies tendances de la société contemporaine. Si l'Allemagne fut le berceau de la réforme, l'Angleterre en fut la citadelle, et dans celte vaste entreprise, elles semblèrent s'être partagé les rôles; mais la France, chargée d'une double tâche, prépara la révolution et devait elle-même l'accomplir Elle lui prêta tour à tour, pour se répandre dans TEurope et dans le monde, la séduction de son génie, l'entraînement de ses exemples, la puissance de ses armes et la fécondité de son sang. Elle fut la patrie Je
la révolution et en resta le foyer; elle en proclama tous les principes et en souffrit tous les excès; son histoire est désormais confondue avec celle du grand mouvement qu'elle a communiqué au genre humain. Deux choses distinguent profondément la révolution qui a éclaté en 1789 de tous les événements auxquels l'histoire a laissé le même nom : la généralité de ses principes et l'universalité de son action. Le poids de telle ou telle oppression particulière avait jusqu'alors soulevé les peuples; ils protestaient contre un maître trop dur, soit au nom de leur bien-être, soit au nom de la coutume de leurs aïeux ou de certains droits achetés à prix d'argent. Nous avons vu à quel humble langage s'alliait la résistance vigoureuse des communes au moyen âge, et de quelles prétentions timides étaient recouverts les actes les plus énergiques. L'imposant spectacle de la révolution d'Angleterre ne doit pas nous faire oublier qu'elle est l'œuvre du caractère national et des traditions, plutôt que de l'ambition des esprits. On se souleva contre les empiétements des Stuarts, contraires aux lois; en France, ce fut contre le pouvoir absolu, contraire à la dignité humaine. D'un côté, on réclamait les privilèges que tout Anglais acquiert en naissant, comme un héritage de ses pères ; de l'autre, on proclamait inaliénables et imprescriptibles des droits qui sont moins encore l'apanage de la nature de l'homme que l'idéal poursuivi par sa pensée. L'histoire des institutions passées de l'Angleterre rend raison de sa liberté, qui en était le terme naturel; l'histoire des institutions passées de la France est la contre-partie de son avenir. Si l'on s'at-
tache à la succession de ses changements politiques, on est arrêté par un abîme lorsque, à la fin du dix-huitième siècle, les excès de la servitude font place aux excès de la liberté. Veut-on que tout s^explique? qu'on suive les progrès de sa pensée, détachée de la réalité jusqu'au moment où elle fait brusquement invasion dans son histoire.
C'est la gloire singulière de la révolution, qu'elle soit ainsi inexplicable si l'on ne consulte que les annales politiques du peuple qui Ta faite, si on ne lui cherche des ancêtres légitimes parmi les plus grands génies qui ont honoré la civilisation moderne. Elle revendique, à titre de causes éloignées, tous les efforts qui ont été tentés pour élever et agrandir la raison humaine, pour ajouter à ses forces et à son indépendance, pour accroître à la fois son désir et ses moyens de connaître. Lorsque Bacon démontre l'impuissance de la méthode scolastique, qui, tournant toujours sur elle-même, épuise les déductions sans pouvoir jamais augmenter le nombre des principes, il prépare l'esprit humaia à s'interroger lui-même, et le délivre d'un héritage qui ne servait qu'à l'appauvrir ; lorsqu'il applique l'induction à l'étude de la nature et propose la connaissance de ses lois comme le prix d'une longue et vaste observation de ses phénomènes, il ouvre le chemin où la science moderne s'est engagée d'un pas si sûr et si rapide ; lorsque enfin il montre dans l'avenir cette perfection que ses contemporains s'obstinaient à voir daas le passé, lorsqu'il met la sagesse des neveux au-dessus de celle de leurs ancêtres, et oppose à Fénervante idée de la décadence l'active persuasion du progrès, on
peut dire qu'il anticipe sur les siècles par Taudace salutaire de ses espérances. Descartes fit plus encore, moins par ses admirables découvertes que par ses principes et son exemple. Certes, l'application de Talgèbre à la géométrie est d*une inépuisable fécondité, et cette affirmation, hardie à celte époque, que l'univers n'est qu'une vaste machine et que les lois du mouvement suffisent pour en rendre raison, est un éternel monument de son génie. Mais la gloire de Descartes est ailleurs; elle brille davantage lorsque, soldat philosophe, il ne cherche dans la guerre que l'étude des passions humaines et des lois de la mécanique, et surtout lorsque, isolé volontairement du monde entier, « fermant les yeux et se bouchant les oreilles » pour ne contempler que la lumière intérieure de sa pensée, il fonde la liberté dans Tordre intellectuel. Tout homme qui se sert librement de sa pensée et qui, pour convaincre ses semblables, en appelle uniquement à l'évidence, est élève de Descartes; et elles relèvent de lui, en quelque sorte, les grandes assemblées qui, à la fin du dix-huitième siècle, cherchaient, pour donner des lois aux nations, non pas ce qu'on avait fait, niais ce qu'on devait faire; non pas ce que conseillaient la coutume et la tradition, mais ce qu'exigeaient la raison et la justice.
En France, Bossuet, Malebranche; en Allemagne, Loibnitz; en Hollande, Spinosa, recueillirent la parole de Descartes et développèrent en des sens opposés sa doctrine. Bossuet, Malebranche et Leibnitz allièrent de profondes convictions religieuses aux conceptions de la métaphysique ; mais, avec Spinosa, la liberté carte-
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sienne aboutit à son dernier terme, et tout fut ébranlé. L'audace tranquille et dogmatique de ce penseur, qui ne put souffrir que la solitude et la pauvreté, et qui ne vécut que par Tintelligence, l'emporta plus loin dans l'avenir que ses successeurs eux-mêmes; son étude critique des livres saints devança les travaux du siècle suivant et les laissa bien loin derrière elle, et il éleva de ses mains ce grand monument de V Ethique^ cet « antique asile » où Goethe aimera un jour à reposer et à perdre sa pensée.
Mais la philosophie quitta bientôt ces régions supérieures où elle n entraînait qu'un petit nombre d'intelligences, et devint populaire par Tentremise de plusieurs esprits plus clairs que profonds, plus ingénieux qu'inventeurs; elle changea en même temps de tendances et de méthode, et ce fut au profit d'une nouvelle doctrine qu'elle étendit ses conquêtes et qu'elle agit efficacement sur les esprits. Le spiritualisme élevé do Descartes et de ses disciples fait place à des théories qui, accordant beaucoup aux sens et leur réservant le privilège exclusif de former et de remplir l'intelligence de l'homme, rendaient plus difficile l'accord des recherches philosophiques et des croyances religieuses. Aussi cette nouvelle école philosophique fut-elle l'alliée naturelle du grand parti qui lutta, au dix-huitième siècle, d'abord contre l'Eglise, et plus tard contre le pouvoir absolu. Le sage Locke, comme l'appelaient les philosophes, avait lui-même été engagé dans le mouvement national qui chassa d'Angleterre le dernier des Stuarts ; sa Lettre sur la tolérance , son Essai sur le gouifernement ciçil^ avaient déjà indiqué, en politique»
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et en religion , les tendances de sa philosophie. Hume alla plus loin que lui et enveloppa dans son scepticisme, outre les notions métaphysiques, ce principe des causes finales qui est le fondement même des religions. L'élégante clarté de Gondillac fit la fortune de son système, et le Traité des sensations parut à ses contemporains le dernier mot de la science. Allié discret et réservé du parti des philosophes , il ne prit au mouvement du siècle qu'une part indirecte par les exagérations de ses disciples. La doctrine des sensations devint la base de tous les svstèmes: elle est le premier axiome de la décourageante théorie d'Helvctius ; elle s'allie aux espérances infinies de Condorcet.
H. ûUki Aem ehoseUf éUti Aem emprîim. — nonarehle «bsolne. Conffaslon de riËslUH» et de vâUki.
Les théories philosophiques qui dominèrent les esprits au dix-huitième siècle, avaient donc, en général, la doctrine des sensations pour principe et le matérialisme pour conclusion dernière; et cependant, loin de conduire ceux qu'elle avait séduits à cette apologie du despotisme que Hobbes avait donné pour conséquence à des théories analogues, la philosophie du dix-huitième siècle s'unit dans les âmes au vif amour de la justice et au besoin du progrès. C'est qu'elle ne fut, à vrai dire, qu'un instrument de la pensée, qu'une forme de la liberté intellectuelle, qu'une arme de guerre contre des abus que les systèmes antérieurs avaient laissés vivre en paix. Le cartésianisme n'avait rompu ni avec l'Eglise ni avec le pouvoir-
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a]jso1u. A ces titres, il était suspect aux hommes du dix-huitième siècle. Le système des sensations, au contraire, leur venait d* Angleterre comme un symbole de liberté, comme le premier élan de la pensée indépendante. On trouvait d'ailleurs dans ce système d'innombrables ressources pour la lutte qu'on avait engagée et qu'on voulait soutenir, et l'on ne voyait pas que les coups, portant au delà du but, blessaient mortellement cette raison même qu'on voulait affranchir. C'était encore une bonne fortune pour cette philosophie attachée à la terre , que son penchant irrésistible à favoriser les progrès des sciences physiques, l'étude curieuse de la nature et l'amélioration matérielle du monde. Il lui suffisait, pour remplir son rôle, d'être une philosophie et de ne contrarier directement aucune des grandes inclinations du siècle. Si elle abaissait l'homme au niveau des autres créatures, elle abaissait sans distinction tous les hommes et donnait des arguments aux amis de l'égalité ; si elle enlevait à l'homme les hautes idées qui lui donnent accès dans le monde invisible, elle le délivrait d'autant plus des fausses idées qui s'opposaient en ce monde à son indépendance ; si enfin elle accordait trop aux passions de l'homme, elle pardonnait beaucoup à ses faiblesses, elle était indulgente pour ses fautes, tolérante pour ses erreurs, ardente amie de l'humanité. Ainsi se dissipe l'apparente contradiction qui sépare ces théories philosophiques de leurs conséquences pratiques. Ce fut en leur nom et par leur appui que furent propagées les idées généreuses dont elles ne semblaient pas la source naturelle. Elles augmentèrent
par degrés cette prodigieuse difiFérence entre Tétat des choses et Tétat des esprits qui précipita la révolution, qui en rendit les excès inévitables et qui en exagéra Tambitlon réformatrice.
Si les Français éclairés du dix-huitième siècle, si Louis XV lui-même prévoyaient la révolution , et la prévoyaient terrible, c'est en effet qu'ils avaient tous conscience de l'impossibilité d'une transaction pacifique entre le vœu des intelligences et la réalité. Fut-il jamais dans le monde un plus étrange contraste? Montesquieu sous le gouvernement du cardinal Dubois; Voltaire corrigé par les laquais d'un Rohan; des miracles à la porte de l'Académie des sciences; des serfs sur la frontière de la patrie de Rousseau ! Le nombre et l'importance des réformes nécessaires, inévitables , la force et l'union des intérêts opposés à ces réformes, la redoutable ignorance d'une population moins accablée que corrompue par la servitude , annonçaient déjà combien serait payée cher la régénération de la France; mais le plus fatal de tous ces présages était sans contredit cette absence absolue d'institutions antérieures, susceptibles d'un développement régulier. Nulle prise ne s'offrait aux réformateurs; rien ne semblait possible qu'une vaste et complète destruction. On a dit, à l'honneur de la lé* gisiation civile de la France moderne, que tout homme capable de bien raisonner, appliquant les principes généraux de la justice aux cas particuliers de la vie civilisée, ne pouvait éviter de se rencontrer, presque en toute chose, avec les prescriptions de la loi. On peut dire que pour avoir une idée vraie des édits et des cou--
tûmes ionombrables qui tenaient lieu de lois à la France, il sufGt de se demander quelles sont les dispositions les plus propres à violer le droit naturel, à organiser Fanarchie, à entraver le développement des facultés de Thomme, de ses penchants les plus légitimes , à gêner le travail individuel, et à retarder la prospérité de la nation. Au faite de la société, nous voyons le pouvoir absolu dans des mains impures, rÉglise, TLtat confondus; la justice dans des mains vénales; sous le nom de législation, une bizarre complication d'iniquités ; la misère entretenue par les lois et châtiée comme un crime. Considérons donc rapidement ces diverses parties de la société française, et sachons sur chacune d'elles ce qu'on pense à côté de ce qui est. Et comme la France était à cette époque, à l'exception de l'Angleterre et de l'Amérique, le pays du monde où le désordre était le plus supportable et l'absurdité dés lois le mieux tempérée par les mœurs, qui pourrait se refuser à comprendre la nécessité rigoureuse et l'inestimable bienfait du grand mouvement qui devait emporter cette société et la remplacer par la nôtre? Qui ne pressent, en même temps, que cette multitude, aigrie par un asservissement séculaire, abusera de sa victoire, et n'apprendra que bien lentement l'usage de la liberté? Qui ne prévoit aussi que l'impossibilité de trouver pour l'avenir de la France aucun fondement dans son passé, précipitera les esprits au delà du monde réel, et en les détournant violemment de ce qui existe, les entraînera jusqu'à ce qui ne peut pas être? Cent ainsi que découleront de la même source
les biens et les maux de la révolution , sa grandeur et ses misères.
«c Tant que je vivrai, disait un jour Louis XV à madame de Pompadour, je ferai ce que je voudrai ; mais nfon successeur n'a qu'à se bien tenir. » Expression fidèle du principe de la monarchie absolue, et juste pressentiment de sa ruine. Cette toute-puissance, émanée de Dieu selon Bossuet, cette libre disposition de la vie et des« biens de vingt-cinq millions d'hommes, que Louis XIV avait explicitement transmise comme un héritage à son successeur, n'étaient pas de vaines théories ; l'application en était continuelle ; la société n'avait pas d'autre base ; TafTaiblir, c'était tout renverser. Par les acquits au comptant, le roi était maître de la fortune publique; par les lettres de cachet, de la liberté des citoyens, et par le jugement des commissions spéciales, de leur vie. L'éloignement de la capitale, l'exil du royaume, étaient imposés par une seule parole : un seul homme, sujet à toutes les misères de l'homme, supportait et revendiquait cette accablante
autorité .
On avait pssayé de lui donner des limites, et l'on avait tenté de tempérer le pouvoir absolu par luimême en lui opposant ses propres actes, en communiquant à sa volonté passée une sorte d'immutabilité qui put s'opposer à ses caprices à venir. Vains eflbrts : les édits perpétuels étaient rapportés par d'autres édits perpétuels, Henri IV était corrigé par Louis XIV. Les États généraux n'avaient jamais été qu'une ressource financière, et les plus nobles esprits n'avaient pu en faire un instrument noliliaue. Les deux ordres privi-
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légiés servaient à la cour d'appui contre le troisième, et rejetaient sur lui tout le poids des charges publiques; et d* ailleurs les trois ordres se fussent trouvés unanimes dans leurs vœux, qu'il n'existait ni précédents ni moyens pour en assurer Taccomplissement. Si la forme des rapports de la couronne et des États généraux était humiliante pour la nation, ces formes étaient raisonnables, car elles correspondaient à une réelle servitude, et le moindre mouvement de ces Assemblées vers l'indépendance n'était que le signal de leur dissolution. La coutume imposait aux édits du roi l'enregistrement du parlement : étrange contrôle qui érigeait une cour judiciaire en représentation nationale. La vénalité des charges, Féloignement du peuple pour des magistrats chargés d'appliquer des lois impitoyables, garantissaient à la couronne l'impuissance de cette assemblée et le néant de son opposition; et cependant cette opposition était prévue et annulée d'avance. Si le roi venait en personne ordonner l'enregistrement de ses volontés, cette séance, appelée lit de justice^ rendait toute résistance ultérieure illégale et séditieuse, et l'emprisonnement ou l'éloignement de Paris suffisait pour en avoir raison. Exilés daias quelque petite ville, séparés de leurs affaires et de leurs plaisirs, les conseillers revenaient bientôt dociles, prêts à tout, endurant sans murmurer les exigences de la couronne et les railleries des courtisans : c'est que la France n'était, à vrai dire, qu'une monarchie militaire, et que le roi y était plutôt général d'une armée que chef d'une nation. Au dixhuitième siècle, la théorie d'une conquête du territoire
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par les Francs et de rassujetlissement légitime des vaincus avait encore cours dans les écoles et s'y mêlait avec le dogme du droit divin pour servir de base à la législation féodale. L'inégalité et le pouvoir absolu s'appuyaient sur le même principe, et ne pouvaient être frappés que du même coup.
La réforme, à son début, loin d'affaiblir le pouvoir temporel, lui avait d'abord emprunté sa force en Allemagne et en Angleterre, faisant volontairement contraste avec ces prétentions politiques du saint-siége qui, au moyen âge, avaient alarmé la royauté. Mais les événements sont plus forts que la volonté des hom^ mes et que les calculs des sages. Lorsque la réforme en France et aux Pays-Bas se heurta contre le pouvoir absolu, lorsqu' en Angleterre même elle se vit menacée en même temps que les libertés publiques et par les mêmes hommes, alors elle se trouva unie, par la force même des choses, aux intérêts et aux idées qui partageaient sa fortune. En révoquant Tédit de Nantes, Louis XIV avait frappé en même temps les ennemis déclarés de sa foi et les ennemis secrets de son despotisme. Après ces grandes épreuves qui laissèrent dans tous les esprits un si vif souvenir, le protestantisme fut désormais, et sans retour, engagé à la défense ou à la conquête de la liberté politique. Par un mouvement contraire, et non moins irrésistible, l'Eglise romaine qui, au moyen âge, par la parole de ses docteurs et par l'effort déclaré de ses papes, mettait des bornes à la puissance royale et s'appuyait sur la foi populaire; qui, même au seizième siècle, reconnaissait à la France le droit de disposer d'elle-même, et la poussait à user
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do ce d roit contre Henri IV , cette Eglise était devenue le plus ferme appui du pouvoir absolu : les événements l'avaient amenée *£ ce rôle; ses principes et sa discipline ne Ten éloignaient pas. Philippe II, Ferdinand d'Autriche, les Stuarts, Louis XIV avaient uni sa cause à celle de leur autorité sans bornes; et Tordre des jésuites avait porté aux dernières extrémités la doctrine du pouvoir d'un seul et de Tobéissance de tous. Au dix*septième siècle, et pendant la plus grande partie du dix-huitième, le pouvoir absolu eut pour lui l'unanimité de TEglise, la voix autorisée de Bossuet, l'éloquence persuasive de Massillon , bien qu'on gardât, devant les rois eux-mêmes, la supériorité morale et Tinoffensive liberté de la chaire chrétienne. Les doubles attaques de la philosophie ne firent que resserrer l'alliance de la monarchie et de l'Eglise; et toutes les circonstances s'accordèrent ainsi à préparer de loin l'antagonisme de l'Eglise et de la révolution.
En efiet, deux choses étaient également menacées par la philosophie du dix-huitième siècle : le pouvoir absolu, et ce qu'on appela plus tard la confusion de TEglise et de l'Etat. Cette confusion était une des lois, ou plutôt une des traditions fondamentales de la monarchie française. Le roi très-chrétien, fils aîné de l'Eglise, jurait à son sacre d'exterminer les hérétiques, et les affaires religieuses dans l'enceinte des justices féodales étaient réservées comme cas royaux. C'était en vertu de cette confusion de l'Eglise et de l'Etat que Vunini avait été brûlé à Toulouse en 1619, que la Barre périt dans les tortures à Abbeville eu 1766, à
MOUVEMENT DES ESPHITS. 457
dix-huit ans, et que tant d'autres victimes plus obscures avaient expié par la main de TEtat les offenses adressées à 1 Eglise. De son côté, l'Eglise achetait cet appui par la perte de son indépendance. Entre le pape et le roi, les évéques acceptaient pour maître le plus proche et le plus puissant, et Louis XIV ne leur permit jamais d'hésiter. La magistrature, dépositaire du pouvoir royal , avait souvent affligé FEglise par ses jugements et par sa bizarre intervention dans les affaires ecclésiastiques. On vit au dix-huitième siècle des prêtres, entourés de soldats, porter, malgré eux, les sacrements aux mourants et leur donner, malgré eux, la sépulture. Cependant malgré ce mélange d'avantages et d'inconvénients, inhérent d'ailleurs à toute chose humaine, l'Eglise catholique restait attachée à cette confusion des pouvoirs, et en supportait volontiers les périls.
llf . Principes de la «ouveralneté nationale ei de la liberté des culteii. — Défenseara divers de ees principes. — Chute des Jésuites •
Le philosophe et le moraliste peuvent considérer la philosophie du dix-huitième siècle sous bien des aspects; mais l'historien doit s'attacher particulièrement aux conséquences pratiques de cette philosophie et aux changements matériels qu'elle a introduits dans les lois. Or, c'est elle qui au dogme du pouvoir absolu a substitué ce principe, qui depuis soixante ans est la base du droit public des Français : la souveraineté réside dans la nation; c'est elle qui à cette confusion de FEglise
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et de rÉtat en apparence inévitable, et dont les pays protestants donnaient alors enx-mêmes Texemple, a substitué ce principe : la loi protège également tous les cultes. Souveraineté nationale, égalité des cultes devant la loi, telles sont les deux principales conquêtes de la philosophie du dix-huitième siècle. Voyons rapidement par quels hommes elles furent faites et à Faide de quel génie.
Dès le seizième siècle, le pouvoir absolu rencontra en France d'autres adversaires que ceux qu'inspiraient les passions religieuses. LaBoétie attaqua en elle-même cette autorité d'un seul homme sur plusieurs millions de ses semblables, et le Contre-un fut à la fois un souvenir de l'antiquité et un pressentiment de l'avenir. Pourtant lorsqu'après l'inutile agitation de la Fronde, la monarchie absolue fut devenue le symbole de Tunité du pays et l'instrument de sa grandeur, elle s'empara des esprits comme de tout le reste, et au milieu de Tadulation universelle, l'opposition dut se voiler sous rallégorie ou s'abaisser à la prière. Ce sont les timides conseils de Racine et de Yauban ; c'est la fine satire de Fénelon , qui se plaît à opposer Salente , heureuse et humainement gouvernée, au royaume dévasté du grand roi. Mais le siècle nouveau devait être inauguré par d'immortelles hardiesses. En 1721 paraissent les Z.^/tres persanes, la plus brillante et la plus profonde des satires, n'attaquant de front aucun des abus qui pesaient sur le monde, les effleurant tous d'une marque légère et pourtant ineffaçable. L'auteur des Lettres persanes alla passer deux ans en Angleterre, et à son retour écrivit V Esprit des lois. Le g[énie, l'esprit, le
bon sens, se mêlent et. se tempèrent dans cette vaste revue des institutions politiques ; Tingénieuse vivacité de la pensée et la mâle élégance du style y servent d'armes à T expérience et à la raison. Ce que TAngleterre n'avait trouvé que pour elle-même, Montesquieu renseigne au genre humain. Attaché à la réalité, il tient compte et du génie varié des peuples et de Tinfluence du climat; nul n'accorde moins à la liberté humaine et ne se défie plus soigneusement de l'impossible ; et c'est la plus décisive condamnation de l'état politique de la France qu'un tel livre y parut une utopie.
Lu lumineuse modération de Montesquieu perdait sans retour la cause de la monarchie absolue parmi les hommes éclairés; mais elle ne descendait pas jusqu'à la multitude. Un grand écrivain a eu raison de dire qu'il avait flétri le despotisme d'un opprobre aussi durable que la raison humaine, mais son œuvre était plutôt le code d'une révolution à son terme que le moyen d'en hâter la venue. Il fut donné à un autre homme d'émouvoir profondément la nation, d'ouvrir une carrière sans bornes aux plus vagues espérances, de porter partout, avec des écrits qu'on ne pouvait point ne pas lire, le dégoût du présent et la volonté impatiente d'atteindre un meilleur avenir. Grand écrivain en guerre avec la littérature, esprit religieux en guerre avec l'Église, réformateur ennemi des réformateurs, Jean- Jacques Rousseau fut, par les contrastes de sa vie, par les contradictions de ses œuvres et surtout par cet ardent esprit d'indépendance qui lui rendait importun le souvenir même des bienfaits, une image fidèle
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des épreuves de la révolution commençante, de ses actes contraires à ses maximes, de ses défiances, de son ingratitude, de ses illusions et de ses malheurs. Un style admirable, une chaleur généreuse, Tattrait de la vie, un air imposant de vérité et de pleine certitude, lui donnèrent, plus qu'à tout autre, F empire des esprits, n s'ouvrait plus d'un chemin vers les âmes. Celui que le Discours sur F inégalité des conditions n'avait point convaincu, maudissait le préjugé de la naissance qui séparait Saint-Preux de Julie ; celui que le Contrat social n'avait point détaché de la société féodale, s'apercevait en terminant V Emile qu'elle n'avait pas de place pour l'élève de Rousseau, qu'il était formé pour un monde moins éloigné de la justice naturelle, moins ennemi de l'égalité. L'influence indirecte des encyclopédistes avait sa part dans le discrédit du pouvoir absolu. Les ménagements souvent exagérés de Voltaire et de son école ne cachaient pas aux esprits clairvoyants les conséquences libérales de cette philosophie railleuse, qui anéantissait l'origine surnaturelle de la monarchie en attaquant celle des religions, et qui se plaisait à signaler partout l'alliance bizarre de lorgueil et des misères de l'homme. Nous verrons bientôt que les principes de la nouvelle école des économistes ne pouvaients'allierqu'à la liberté politique. Enfin, la monarchie absolue plaidait contre elle-même par le caractère abaissé de ses représentants. C'était une institution condamnée que celle qui faisait d'un Louis XY le souverain arbitre de l'honneur de la France. Saint-Simon et un petit nombre d'hommes connaissaient seuls le large tribut que le grand roi payait aux faiblesses de
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notre nature. Mais les vices du régent et le scandaleux déshonneur de Louis XV étaient descendus jusqu'aux derniers rangs du peuple, et Damiens en était sorti.
Cependant ce mouvement politique des esprits, qui devait aboutir à la reconnaissance et à l'application du principe de la souveraineté nationale, n'occupait qu une place secondaire à côté de la grande lutte religieuse, de laquelle devait sortir la séparation légale de TÉglise et de TEtat. La confusion de ces deux pouvoirs était partout, dans la justice, dansTadministration, dans les lois civiles; mais nulle part elle n'avait plus de puissance ni plus de danger que dans la conscience même du souverain. Louis XIV, qui en même temps bravait le saint-siége, nommant malgré lui des évéques, et croyait expier ses propres fautes par la persécution des protestants, avait donné de cette confusion le plus éclatant et le plus funeste exemple. L'âme dépravée de Louis XV était pourtant dominée par la même pensée. Il disait lui-même à Choiseul que les fautes de sa conduite particulière seraient rachetées parles services que sa politique générale rendait à la religion ; et Choiseul affirme qu'il ne se laissa entraîner dans la guerre de Sept ans qu'en la considérant comme une lutte méritoire contre une nation protestante et contre un prince ouvertement impie. C'est de ce côté que se poita tout l'effort de la philosophie du dix-huitième siècle, et, malgré les excès inséparables d'une aussi grande querelle, cet effort fut fécond.
L'Angleterre avait subi la première cet affaiblissement des croyances religieuses qui est devenue, par les imperfections de la nature humaine, une sorte de con-
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ditioD préalable de la tolérance. Une conviction ardente n*a jamais été unie, chez aucun peuple, au respect d'une conviction contraire. On a bien vu quelques hommes très-éclairés sincèrement attachés à une opinion religieuse, comprendre pourtant qu^une opinion opposée puisse exister et la souffrir sans amertume. Mais ces exceptions admirables n^ont guère fait que confirmer la règle. Jamais le catholicisme de TEspagne, ni le luthéranisme de la Suède, ni le puritanisme de rÉcosse n ont pu tolérer la contradiction; et ce ne fut jamais sans une certaine justice que, parmi ces populations convaincues, tout partisan de la tolérance était accusé d'incrédulité. Si l'indifférence religieuse n'est pas le seul chemin qui conduise à la tolérance, si un esprit élevé peut y être amené par une victoire de la raison sur ses passions et par la pratique sincère des vertus évangéliques, il n'en est pas moins certain que c'est la voie la plus large et celle que suit le plus grand nombre. Dès la fin du dix-septième siècle, TAqgleterre était engagée dans ce chemin , et de l'autre côté du détroit, Fénelon avait entendu et signalé ce vague murmure de l'incrédulité commençante. Ce que la poésie de Pope, ce que l'esprit de Bolingbroke avaient ébranlé fut bientôt exposé aux attaques plus hardies des Tindal, desToland, des Collins et d'ardents controversistes, écoutés volontiers chez une nation habituée aux discussions religieuses. Enfin l'humeur caustique et la vigueur grossière de Swift, sa vive intelligence et son mépris éloquent des misères humaines se perpétuèrent dans des satires aussi durables que celles de Rabelais, mais plus populaires et plus efficaces. Si le
Conte du tonneau attaque toutes les sectes chrétiennes, Gulliver attaque en se jouant la civilisation même et ne laisse rien subsister de ce qui a quelque empire surTespritdes hommes.
C'est ce grand courant d'incrédulité et d'audacieuse polémique que traversa Voltaire avant de devenir en France le chef suprême de l'armée philosophique. Si son nom domina tous ceux de ce siècle et devint le symbole de l'esprit même qui animait toute une génération, c'est qu'il réunit l'infinie variété des formes à l'unité constante de la pensée, et la plus rare souplesse d'esprit à la volonté la plus persévérante. Certes, il n'était pas le premier en France qui eût des doutes en matière de religion, ni même le premier qui osât les manifester. Rabelais avait déjà tissu sa transparente et joyeuse satire. Montaigne avait douté de tout et l'avait laissé voir. Mais le premier était d'autant plus respectueux envers les croyances religieuses, qu'il était plus irrévérencieux envers les gens d'Eglise; et le scepticisme tempéré du second effleurait toute chose sans s'attaquer opiniâtrement à aucune. Voltaire devait donner le premier exemple de celte passion de l'incrédulité, et de ce prosélytisme autichrétien, que le siècle précédent n'aurait pu supporter, ni même comprendre. Ce doute que l'on fuyait naguère comme une tentation et comme un péril, que l'on cachait comme une faute, il va TafiScher, s'en parer même et le propager de toutes ses forces. Il ne craint point d'efiFrayer les esprits, ni même de n'être point écouté. Il sait quel désir de ne plus croire et quelle tentation de railler se cachaient sous les dehors hypocrites qu'imposaient à; la cour la
pénitence de Louis XIV et la volonté de Mme de Maintenon. La dbparition de toute contrainte a enlevé toute retenue. Voltaire a trouvé son auditoire prêt à le suivre partout, prêt au besoin à le devancer. Qae ce temps est éloigné de celui où Pascal, atteint par le doute, s*en défendait comme d*une maladie inhérente à notre nature, s'imposait durement silence, se consumait dans une muette douleur et menaçait expressément son esprit de Témousser et de Tamoindrir s'il refusait de croire ! Qu'il y a loin des troubles amers du plus grand défenseur de FÉglise, à la libre et tranquille incrédulité de son plus grand adversaire !
Remplissant avec un égal bonheur tous les rôles, poète et historien de la philosophie sur le théâtre et dans ses livres, ambassadeur de la philosophie auprès de Friperie II, secondé par cette foule d'écrivains qu'il excite et qu'il retient tour à tour, ne dédaignant aucun appui, uese refusant aucune vengeance, redouté, flatté, servi par les plus fiéres intelligences. Voltaire n'employa tant de ressources, tant d'activité, tant de gloire, tant de bonnes et de mauvaises passions qu'à affaiblir la domination de l'Eglise sur les esprits des hommes et sur les affaires du monde. Il tourna contre elle toutes les idées alors répandues dans la classe éclairée, tous les besoins nouveaux qui agitaient les cœurs. Il ne cessait de la montrer comme une adversaire aux rois qui ne voulaient relever que d'euxmêmes, aux peuples qui désiraient la liberté, aux amis de la science, aux amis de l'humanité. Il abusait contre elle des erreurs ou des leçons de l'histoire; les prétentions que l'Eglise n'avait plus lui. servaient à
combattre celles qu'elle avait encore, et, parce qu'elle avait voulu gouverner les nations, il lui défendait de diriger les âmes. A l'exemple des docteurs anglicans qui, au dix-septième siècle, avaient traduit et popularisé, contre les tentatives de Jacques II et de TEglise romaine, les plus ridicules produits de l'exaltation espagnole et italienne, il évoquait les plus anciennes légendes de l'Eglise et toutes les naïves traditions du moyen âge, faisant tourner la foi immodérée du passe au profit de l'incrédulité illimitée du présent. Une vérité devait cependant se dégager du milieu de tant d'injus^ tices et leur suiTivre : c'est le droit sans cesse revendiqué par Voltaire, dénié alors, aujourd'hui reconnu par le monde, de choisir librement sa croyance et de n'être contraint, sur un tel sujet, par aucune puissance humaine. Il répandit en France et en Europe, il laissa, comme un glorieux héritage commun, à toutes les nations mais particulièrement cher à son pays, cette horreur de la persécution et ce profond respect de la liberté de conscience, qui sont désormais l'apanage et la marque distinctive de tous les peuples civilisés.
Tandis que, malgré la sagesse de d'Alembert, l'école de Voltaire exagérait les excès mêmes du maître, que le matérialisme d'Helvétius et de d'Holbach effrayait les esprits, et que le panthéisme éloquent de Diderot échauffait les cœurs, l'Eglise trouvait dans J. J. Rousseau un adversaire plus redoutable que Voltaire iuimême, parce qu'il était plus sincère. Si l'influence politique de Rousseau fut quelque temps puissante, son influence en matière de religion fut pins étendue et surtout plus durable. La profession de
foi da vicaire savoyard dans ï Emile séduisit plus d'esprits que le Contrat social n'en avait convaincu , et lorsqu'au mandement de T archevêque de Paris eut répondu la Lettre à M, de Beaumont^ toutes les attaques des philosophes s'effacèrent devant cette pressante argumentation, revêtue d'une incomparable éloquence. Ceux que Voltaire n'avait point touchés et qu'épouvantaient ses disciples, étaient sans défense contre les enseignements paternels du vieux pasteur, contre la persuasive fermeté de Julie mourante. L'esprit religieux, le mysticisme même et les douces émotions de la piété s'alliaient ainsi à la négation formelle des dogmes de la religion positive et à un invincible éloignement pour l'Eglise catholique. Plus honnête et en même temps plus étroite que l'école de Voltaire, incapable surtout de tout accommodement et de toute transaction politique, l'école de Rousseau était destinée à remplir, dans la lutte qui se préparait, le rôle le plus actif et à la pousser aux dernières extrémités. Les innombrables disciples de ces deux écoles en répandirent les idées dans toutes les parties des connaissances humaines, et les défenseurs de l'Eglise, abusés par l'accord de tant d'adversaires si divisés en tout ce qui ne touchait point la religion, purent croire à une vaste conjuration contre cette foi catholique qui était en même temps assaillie de toutes parts et qui paraissait privée, par la chute de la compagnie de Jésus, de son plus ferme appui.
Celte chute surprit l'Europe et surtout ceux qui la désiraient le plus. C'est en vain qu'on a cherché, dans Tébranlcnient donné à l'ordre d.es jésuites, la maia
fies philosophes. Ils y applaudirent l'œuvre des rois et des aristocraties de l'Europe et non pas leur propre ouvrage. Ils blâmèrent même les injustes rigueurs qui accompagnèrent cette mesure et qui lui donnèrent parfois les dehors d'une vengeance. Ils ne comprirent ni les ressentiments de Pombal, ni sa politique, et sa cruauté leur fit horreur. Elevé au milieu de la florissante liberté de l'Angleterre, Pombal prit en pitié l'état du Portugal et en haine les dominateurs de son pays. Maître du roi Joseph P*", faible intelligence que dominait la terreur, appuyé sur l'Eglise nationale, qui se montrait jalouse de la puissante compagnie qui gouvernait l'Eglise, Pombal ne dédaigna pas l'emploi des armes déloyales et cruelles que réprouvait l'esprit de son siècle. Tout lui parut permis, les conspirations imaginaires, les abus d'autorité, et, contre ses ennemis vaincus, les absurdes condamnations de l'inquisition. Il brava, avec un égal sang-froid, la colère du pape Clément XIII et les railleries des philosophes ; il travailla sians relâche à faire dater, de l'expulsion des jésuites, la nouvelle prospérité du Portugal. Des passions plus générales et des ressentiments plus légitimes les chassèrent de la France, qui, à la fin du dernier siècle, avait tant souffert de leur domination. Les protestants et les jansénistes virent avec joie s'accomplir la ruine de leurs anciens persécuteurs. Le parlement saisit avec ardeur l'occasion de les détruire, le ministre Choiseul le laissa faire, et le roi ne put l'en empêcher. Le commerce de cette compagnie, qui enveloppait l'ancien et le nouveau monde, était à la fois sa plus riche ressource et son plus grand péril. Une faillite, un procès, une
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enquête, la livrèrent au parlement, qui lui demanda compte de ses doctrines en même temps que de ses affaires. La force de Topinion vint bientôt se joindre à Pâpre ressentiment des magistrats et permit de frapper le dernier coup par Tarrêt du 6 avril 1762, que con- Grma deux ans plus tard un édit du roi. L'ordre fut sécularisé) sa constitution abolie, ses biens vendus, et, par un de ces justes retours dont l'histoire offre tant d'exemples, on vit les instigateurs de Tédit de Nantes menacés de persécution et devenus familiers avec la fuite, la misère et Texil. Charles III et son ministre d*Aranda en Espagne, Tanucci à Naples, la cour de Parme, imitèrent, avec une rigueur inégale, la conduite de la cour de France, et Clément XUI mourut le 2 février 1769, se refusant avec larmes aux obsessions de tous ces princes qui exigeaient la suppression de Tordre par un bref du saint-siége. Maîtres de lui choisir un successeur, les gouvernements catholiques ne prêtèrent leur appui au prêtre Ganganelli qu'après des engagements évasifs que le nouveau pape eût bien voulu oublier; mais Texigence pressante des souverains l'emporta sur cette volonté débile, et le bref qui abolit Tordre des jésuites fut enfin signé le 21 juillet 1773. Une mort étrange et prématurée convainquit ses contemporains qu'il n'avait pas impunément désarmé TEdise.
Ce n'était pas assez pour le saint-siége de s'être coupé la main droite, selon Ténergique expression de Ganganelli, et d'avoir vu l'Eglise ébranlée par le Portugal, la France, T Espagne et l'Italie, il fallut encore vuir T Au triche, cette constante ennemie de la ré-
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forme, revendiquer son indépendance politique et religieuse, et inscrire la tolérance parmi ses lois. Le 13 octobre 1781, un édit du lils de Marie-Thérèse accorda la liberté de conscience aux dissidents, et apporta de nombreux obstacles à la domination^ jusqu'alors exclusive de l'Eglise romaine. Remplaçant un excès par un autre, Joseph II intervint lui-même dans les affaires du clergé catholique et lui fit expier, par de minutieuses exigences, la longue protection dont il avait joui. A la suppression de plusieurs monastères, à Tinterdiction des donations ecclésiastiques, il ajouta tant de réformes secondaires sur les détails mêmes du culte, que Frédéric II l'appelait volontiers mon frère le sacristain. Ses tentatives politiques, inspirées par les idées les plus généreuses, n'échappèrent point au même reproche d'exagération minutieuse. Aux pays si divers par le génie et par les mœurs qui composaient l'empire autrichien, il voulut imposer la même organisation et les mêmes réformes. Si ce goût trop vif pour la règle et l'unité lui fit tenter l'impossible, il n'en porta pas moins une atteinte salutaire aux plus graves abus du régime féodal, à la dîme, à la corvée, aux entraves innombrables qui arrêtaient le développement de l'industrie. En Allemagne, comme en Espagne et en Italie, des réformes politiques et industrielles accompagnaient et suivaient le mouvement des esprits.
■T. #asllce el admliibiftrailon. — Tmpdis» —Droite fféodaox.
Indiutrle.
Cependant les principes de la souveraineté nationale et de la liberté de conscience n* étaient pas les seuls que la révolution dût proclamer et répandre dans le monde. La France devait appliquer des idées nouvelles à la justice et à l'administration, parties importantes de la vie des peuples, dont le temps et les préjugés avaient fait de dangereux instruments de servitude et qu'il fallait transformer en garanties salutaires. Par révocation des affaires au grand conseil, le roi était le maître d'interrompre le cours de la justice; par les lettres d'abolition, de rémission et de pardon, d'en arrêter les effets. Si l'ordonnance de 1 670 a limité les cas où ces lettres pourraient être accordées, la magistrature n'a d'autre recours contre les abus, en pareille matière, que le vain usage des remontrances. Cette célèbre ordonnance, qui semblait une réforme, a plutôt éclairé que modifié le chaos des anciennes lois. La juridiction royale, qu'on essaye d'y étendre aux dépens de celle des seigneurs, rencontre et respecte sans cesse quelque obstacle dans les coutumes locales et dans les privilèges féodaux; et ce pouvoir judiciaire que le roi s'attribue est lui-même étrangement dispersé parmi des magistrdtures de genres et de noms divers, qui ont chacune leur procédure particulière. Les baillis et sénéchaux, les juges prévôts, les prévôts des maréchaux étaient sans cesse exposés au danger d'empiéter les uns sur les autres. Au-dessous de la justice royale s^étendait sur le sol de la
France la juridiction variée des seigneurs. Le haut justicier connaît des affaires criminelles et civiles et peut condamner à mort et à autres peines afHictives ; le moyen justicier connaît des affaires civiles et de certaines matières criminelles passibles d'une amende li* mitée ; lebas justicier se borne aux moindres délits. Chacun de ces seigneurs nomme ses juges et ses officiers de justice. Le haut justicier entretient ses fourches patibulaires, où le nombre des piliers est réglé par ses titres nobiliaires et par les coutumes locales. Les cas royaux, dont l'accroissement était proportionné aux progrès de la couronne, enlevaient à cette justice tout ce qui intéressait gravement la paix du royaume et Tautorité du roi. Le reste était abandonné à Tanarchique application des soixante coutumes et des trois cents législations qui se partageaient la France.
Mais, d'un bout à l'autre du royaume, régnaient sans contestation des principes destructeurs de toute justice, que les ordonnances de Golbert avaient respectés , et que les édits postérieurs avaient développés dans leurs diverses applications. L'inégalité devant la loi, qui était le premier de ses principes, subsistait jusque sur Véchafaud, où le noble périssait par la hache, où le roturier était pendu*. Le secret de la procédure, le droit de défense facultativement accordé ou refusé, l'absence de confrontation entre l'accusé et ses accusateurs, la rigueur aveugle des peines, n'étaient que de légers abus à côté de la sanglante