I . Voyez TAppendice Q
absurdité de la question, salut du coupable robuste, fatale surtout à rinnocent. Les procès instruits contre le cadavre ou la mémoire d'un défunt ; Tinfamie d*une condamnation rendue héréditaire dans une famille par une soite d'application légale du dogme du péché originel; Tusage de soustraire aux tribunaux, par des lettres de cachet et par des emprisonnements arbitraires, les coupables dont le déshonneur eût rejailli sur une noble maison, réunissaient, dans l'administration de la justice, les plus odieux excès d'autorité aux marques de la plus ridicule impuissance. Au-dessus de ces abus s'élevait celui qui était la garantie de tous les autres, cette vénalité des offices judiciaires dont la suite naturelle était la corruption et l'avilissement du juge, qui achetait à prix d'argent le droit de disposer des biens et de la vie des hommes et, qui, se vendant à son tour, s'exposait aux sanglantes réclamations d'un Beaumarchais,
Quel contraste pourtant entre cet état de choses et le vœu de l'opinion ! La patrie des juges de Calas et de ïa Barre est celle de Montesquieu et de Voltaire ! et c'est en face de ces législations iniques et absurdes que se propageait cette belle maxime de Beccaria, qui en était l'expresse condamnation : « Pour qu'une peine quelconque ne soit pas un acte de violence d'un seul ou de plusieurs contre un citoyen, elle doit être publique, prompte, nécessaire, la plus légère qu'il est possible, eu égard aux circonstances, proportionnée aux délits, dictée par les lois. >» La société, que l'ancien système avait la prétention de venger, ne doit que se défendre en conciliant, autant qu'elle le peut, l'in-
térêt du coupable avec celui de sa propre sûreté. Uaccusé ne doit pas être réputé coupable avaut sa condamnation, et c'est un sophisme meurtrier que d'exiger de lui des preuves de son innocence au lieu de fournir des preuves de son crime. La justice de l'expiation et la nécessité de l'exemple doivent concourir à la détermination de la peine, égale pour tous les hommes, variée en proportion de toutes les fautes. On ne devait donc pas voir le banqueroutier frauduleux condamné à la peine de mort et ses complices aux galères perpétuelles, comme le portait la déclaration du 11 janvier 1716. La contrebande et la mendicité ne devaient pas être châtiées comme le meurtre et le brigandage. Les actes, et non les opinions, étaient sujets de la loi, et la loi elle-même, prévoyante et inflexible, devait laisser le moins de place qu'il est possible aux caprices des hommes.
Il suffisait donc de déclarer que la justice naturelle et l'intérêt social étaient les seules sources légitimes de la loi, pour renverser une législation léguée par la coutume, et accrue au jour le jour, selon les besoins passagers d'un système d'aveugle répression. En traduisant le beau livre de Beccaria, Morellet ne fit que rendre son bien à la France, qui avait trouvé à Naples cet interprète reconnaissant de ses idées. « Je dois tout aux livres français, écrivait Beccaria ; ils ont développé dans mon âme des sentiments d'humanité, étouffés par huit années d'une éducation fanatique. » Si la France et ses disciples a l'étranger avaient trouvé et exprimé tout ce que les institutions judiciaires pouvaient tirer de la philosophie et de l'idée de justice
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logiquement développée, la France devait à son tour emprunter à l'histoire et à l'exemple de l'Angleterre l'antique institution du jury. L'admirable bon sens de la race anglo-saxonne avait, sur ce sujet, devancé les conclusions de la philosophie et le vœu de l'opinion. Le juge, chargé seulement de l'application de la loi, laisse aux concitoyens de l'accusé, choisis par le sort, le soin de décider de son innocence ou de son crime. Un débat public entre l'accusé et ses accusateurs précède et éclaire le verdict que reudent, avec une pleine indépendance, des hommes libres et désintéressés, pouvant avoir un jour à réclamer, eux aussi, la justice tutélairede leurs concitoyens. Telle est, dans son auguste simphcité, cette grande institution dont les progrès, associés désormais à ceux de la civilisation moderne, ne sont arrêtés que lorsque cette civilisation même est en péril.
Ainsi éclairée par les travaux des philosophes et par l'exemple d'un grand peuple, la société française ne supportait qu'impatiemment le lourd héritage de son passé. Elle maudissait et raillait tour à tour les abus qu'elle n'osait pas détruire. C'est ainsi que Quesnay, à qui Ton demandait la raison de sa timidité devant le roi, disait en souriant : «Je pense qu'il peut d'un mot me faire couper la tête, et cela m'intimide. » Si cette formidable toute-puissance n'était pas dangereuse pour la vie des sujets sous un roi comme Louis XY, elle s'attaquait à leur dignité et à leur honneur. Un homme, qui inspirait aux philosophes plus d'éloignement que le bourreau, dirigeait, chaque jour à la poste, la violation du secret des lettres, et venait,
une fois pav semaine, lire au roi les résultats les plus intéressants de son travail. C'est ainsi qu un service public était transformé en un piège tendu aux secrets des familles, et qu^on érigeait en privilège de la couronne un crime que les lois modernes préviennent et châtient, qu'un gouvernement moderne ne peut encourager ou souffrir sans encouiir le mépris universel.
Si la classe éclairée sentait plus vivement les inconvénients du pouvoir absolu, elle n'en supportait guère le poids, qui accablait surtout la classe inférieure de la population, le paysan taillable et coi*véable à merci, Tartisan enfermé dans des corporations qui lui vendaient et qui pouvaient lui refuser le droit de vivre de son travail. Que penser d'une société où Timpôt était considéré comme une flétrissure, où l'on s'en exemptait en prouvant sa noblesse, en obtenant ce qu'on appelait, d'un nom injurieux pour la grande majorité du peuple, un arrêt de réhabilitation? La publicité de l'impôt est aujourd'hui un principe de droit public; le secret de l'impôt était alors une maxime d'Etat. Le prélèvement direct de l'impôt par l'Etat est prescrit par l'intérêt public et par le bon sens; sur huit branches de revenus cinq étaient adjugées à des fermiers généraux dont la fonction consistait à diminuer au passage la fortune publique. C'était déjà une importante réforme que d'avoir contraint ces fermiers à partager avec l'Etat les quatre premiers millions de leurs bénéfices. La variété des lois se trouvait reproduite dans la variété de l'impôt demandé, sous des formes diverses, aux pays d'État, aux pays d'élection et aux pays conquis. A la taille, signe de roture, s'ajoutaient la capita-
tion et l'impôt du vingtième, payés quelque temps par tout le monde, et rejetés bientôt sur le peuple par des exemptions innombrables. Les impôts indirects, que Tart des gouvernements modernes s'épuise à rendre supportables, étaient grossièrement oppressifs. C'étaient les aides qui rendaient le commerce du vin presque impossible, qui réglaient la consommation de chaque famille et qui multipliaient les visites domiciliaires. C'étaient les douanes et les péages féodaux qui morcelaient la France en autant de nations qu'elle avait de provinces, et qui transformaient la circulation des denrées en un aventureux voyage rempli d'incidents onéreux. C'était enfin ce prodigieux impôt du sel qui en faisait payer douze fois la valeur, et qui envoyait chaque année environ cinq cents hommes aux galères : véritable abrégé de toutes les injustices et de toutes les misères de ce temps. L'inégalité était le premier fléau de cette taxe accablante. Le prix du sel variait d'une province à l'autre de 40 sols à 62 livres le quintal. Aussi la contrebande prenait les proportions d'une guerre civile, et un tribunal spécial, les juges du grenier à sel, frappait les vaincus. Cette onéreuse consommation était imposée à chaque famille, contrainte d'acheter au grenier du roi les sept livres du sel du deifoir. En revanche, le roi accordait aux plus riches courtisans leur provision de sel exempte de taxe , et c'était un honneur que de recevoir un franc-salé.
Aux charges imposées par la couronne s'ajoutaient pour la population des campagnes les droits oppressifs du seigneur, dans leur infinie variété. Ici , Ton est
MOUVEMETfT DES ESPKITS. 477
tenu de moudre sa farine, de cuire son pain, de presser son raisin, au four, au moulin , au pressoir du seigneur; là, il faut de plus vendre la viande à sa boucherie, et lui laisser les pieds et la langue des animauic abattus. Il a le droit d'interdire la vente du vin dans tout son fief, même aux aubergistes et cabaretiers, pendant le temps nécessaire à Técoulement de sa propre récolte. Il a seul le droit de chasse et de pêche ; seul le droit d'avoir une garenne et un colombier. Il a le droit d'entretenir, par le maintien de son privilège, l'anarchie des poids et mesures. Il succède aux bâtards décédés ab intestat» Il lève, en vertu du droit féodal, divers impôts que la coutume modifie partout, sans les refuser nulle part. Il a le seul droit d'avoir un château et de le surmonter d'une girouette carrée, image de la bannière féodale. Il perçoit, pour l'entretien de ce château, un droit de sau^ vementj en retour de l'asile chimérique qu'il doit aux habitants menacés d'une invasion. Il lève la taille à quatre cas, réduite à deux par le progrès des temps : celui du mariage de sa fille aînée ou de sa nomination dans Tordre du Saint-Esprit. Il a enfin le droit d'exiger toutes les corvées qui ne mettent pas en danger la vie du paysan. Et c'était un aggravement de ces servitudes que leur perpétuelle variété. Dans le Glermontois, par exemple, en vertu d'un ancien titre de la famille de Condé, le droit de moulin banal s'étendait jusqu'à interdire au sujet l'achat de farines moulues ailleurs qu'au moulin dont il était bannier. Même variété dans les droits honorifiques. Ici, le curé doit encenser trois fois le seigneur, trois fois su femme et
une fois chacun de fOi enfants; ailleurs, une fois le seigneur, une fois sa femme, une fois tous les enfants ensemble. Des procès continuels attestèrent, jusqu*à la révolution, l'importance et la vitalité de ces innombrables privilèges, dont les avocats et les légistes n'apportaient pas d'autre justification qu'un certain droit de conquête imprescriptible, et qu'une ineffaçable division de la nation en vainqueurs et en vaincus*.
Deux de ces droits étaient seuls tombés en désuc' tude, à la fin du dix-huitième siècle, par la connivence des cours souveraines, qui refusaient de les soutenir : c'était le droit de forfuyance^ qui attachait l'habitant au fief du seigneur, et ce droit de maria«:c qui blessait plus directement encore la dignité humaine. Tel était l'état de la France féodale ; tel éuiit Tanarchie civile et financière qui avait subsisté jusqu'à ce jour, sous lapparente unité de la monarciiic absolue.
L'industrie languissait dans une égale servitude; les corporations, les jurandes, les maîtrises, protection salutaire de l'industrie naissante, étaient devenues, avec le temps, d'odieuses entraves. L'inégalité, la vénalité des offices, l'oppression arbitraire se retrouvaient dans le monde industriel comme dans le reste de la société française. Les maîtres y formaient une sorte de caste héréditaire, d'un accès difficile et surtout onéreux. L'apprenti, soumis à de nombreuses taxes d'ancienne origine, devait en outré sept ans de travail à son maître, avant de s'élever au ranjr de
<. Voyez. l'Appendice R,
compagnon salarié. La maîtrise, autrefois le prix du chef-d'œuvre de l'ouvrier, s'achetait comme tout le reste, et l'argent dispensait de l'épreuve. Cette maîtrise même n'avait de valeur que dans la ville où elle était conférée, et l'industrie avait, comme le commerce, ses frontières intérieures. Tout y était matière à privilège, jusqu'au droit de mendier à la porte des églises. Les économistes, en voulant introduire dans le travail la liberté, qui n'existait nulle part, anticipaient à leur insu sur une révolution qui devait avoir pour but, sinon pour eflét, de l'intrôcluire partout.
T. Les écoBomlstetf. ^ Kchee de Torgoi.
La science nouvelle de l'économie politique , fruit tardif de la civilisation moderne, était née en France de quelques esprits inventeurs, animés de l'amour du bien public et d'un juste pressentiment de l'avenir. L'antiquité et la plus grande partie des temps modernes, occupés surtout du mouvement extérieur du monde et des formes les plus apparentes de la vie des peuples, n'avaient pas étudié et avaient à peine entrevu les lois cachées et pourtant régulières qui président à la formation et à la distribution des richesses. Le travail et l'échange des biens qu'il produit sont des actes aussi anciens que l'existence même du genre humain et indispensables à sa vie; mais on peut dire que, jusqu'à la naissance de l'économie politique; ces actes furent accompUs sans qu'on eût conscience de leur importance, de leurs effets et surtout des heureuses modifications qu'y pouvaient apporter la science et la
volonté de riiomme. Il était réserve au dix-huitième siècle et à la France de reconnaître et de proclamer Tinfluence que ces actes, mieux dirigés et devenus Tobjet d'une science régulière, devaient exercer sur Tétat da monde, et surtout quel rôle salutaire la liberté était appelée à remplir dans les transactions industrielles jusque-là chargées d'entraves.
La dégradation du travail physique, regardé par l'antiquité comme l'attribut de la servitude, en avait détourné Tattention des grands esprits, qui en eussent peut-être découvert l'importance et pénétré les lois. Quelques vues heureuses de Platon sur l'utilité de la division du travail, quelques remarques justes de Xénophon et d'Aristote sur l'usage de la monnaie, voilà tout ce qu'ont laissé les anciens sur une science qui occupe aujourd'hui tant d'esprits éclairés et laborieux. La féodalité, nourrie de spoliation et de rapines, la monarchie du moyen âge, cherchant ses ressources les plus nécessaires dans les confiscations et dans l'altération des monnaies, ne pouvaient avoir sur les lois économiques de notions plus sages ni plus généreuses que les préjugés de l'antiquité. Les vœux de Bodin au seizième siècle, remis de nos jours en lumière par des recherches intéressantes, la sollicitude de Sully pour l'agriculture et de Colbert pour l'industrie , les mémoires où Boisguilbert, Yauban et quelques autres peignaient la détresse et les besoins du pays, furent plutôt autant de symptômes de l'étendue du mal que des remèdes capables de le guérir. La grande et vive intelligence de Law avait entrevu et fait comprendre à tous les ressources immenses qu'on pouvait tirer du
crédit, et, à vrai dire, il ouvrit cette mine où s'alimente Tactivité prodigieuse de la société moderne. Voltaire a dit avec justice et avec la vivacité de son bon sens : « Le gros de la nation était d'une ignorance si profonde qu*il n'y avait guère de ministre ni de juge qui sût ce que c'était que des actions, des primes, le change, un dividende; il a fallu qu'un Ecossais, nommé Jean Law, soit venu en France et ait bouleversé toute l'économie de notre gouvernement pour nous instruire. Il osa, dans le plus horrible dérangement de nos finances, dans la disette la plus générale, établir une banque et une compagnie des Indes. C'était l'émétique à des malades ; nous en prîmes trop, et nous eûmes des convulsions. Mais, enfin, des débris de son système il nous resta une compagnie des Indes avec 50 millions de fonds. Qu'eùt-ce été si nous n'eussions pris de la drogue que la dose qu'il fallait ! »
L'erreur de Law, mortelle à son système, était une idée fausse sur la monnaie , qu'il avait considérée comme une valeur arbitraire et variable au gré des gouvernements. Ce fut la première leçon que reçut l'économie politique naissante, et, se gardant d'une erreur semblable, elle ne voulut reconnaître la richesse que sous sa forme la plus naturelle et la plus frap^ pante, dans ce produit de la terre cultivée sur lequel repose l'existence même du genre humain. Au commencement de la seconde moitié du dix-huitième siècle, Quesnay et ses disciples constatent que toutes les avances de l'agriculture une fois couvertes,- il reste un produit véritablement eréé par la fécondité de la terre et du travail de Vhoïame.Ce produit netj comme
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ils rappelèrent, est la richesse par excellence, le fondement et la règle de toutes les autres. Ceux qui possèdent le sol forment la classe propriétaire ; ceux qui créent cette richesse forment la dsisse productive ; ceux qui la transforment, Féchangent et s^en nourrissent, forment les classes stériles^ dont les services sont nécessaires à la société sans être réellement productifs. C'est donc le produit net qui doit supporter Timpôt en échange de cette protection générale et constante que réclame le travail dont il est sorti. L*impôt, ainsi établi su^* un motif de justice et considéré comme le salaire de rÉtat protecteur du travail, n*était pas, ainsi que Voltaire Ta présenté dans sa spirituelle et légère satii e de r Homme aux quarante écus^ une atteinte à la propriété, une revendication d'une partie du produit net au nom de TÉtat. Bien au contraire , cette difficile question de la propriété, effleurée jusque-là par les philosophes, est pour la première fois résolue par les économistes, qui fondent le droit du propriétaire sur le travail par lequel il a fait passer dans la terre la vertu de son activité et comme une partie de lui-même. Pour les illustres fondateurs de l'économie politique, en qui le génie philosophique de la France élevait et dirigeait l'observation des phénomènes, il n'y avait rien d'arbitraire ni de hasardeux dans la science nouvelle qu'ils annonçaient avec une certaine pompe à leur génération. La production et la distribution de la richesse reposaient, à leurs yeux, sur des lois immuables et éternelles qu'ils espéraient découvrir et qu'ils se défendaient d'inventer. Le mot de physiocrc' Ne signifiait pour çnx l'ensemble de ces lois néces-
MOUVEMENT DES ESPniTS. 48^
saires, ou, comme disait Mercier de la Rivière, cet ordre naturel et essentiel des sociétés ^ dont l'économie politique ne devait être que la recherche et Tapplicatiôn. De là cette élévation et cette profondeur qui se mêlaient aux plus arides calculs, dans les écrits de Dupont de Nemours et de Quesnay, auquel Adam Smith, qui l'avait souvent entretenu et qui était en Angleterre l'organe de la science nouvelle, avait voulu dédier le grand ouvrage qui a fondé sa gloire.
Malgré la faveur trop exclusive des physiocrates envers le travail agricole , et ce mot malheureux de classe stérile qui embrassait toutes les autres formes de l'activité humaine, ils arrivaient dans la pratique à des conclusions aussi équitables et aussi fécondes que s'ils eussent possédé la pleine et entière vérité. Les charges dont Tindustrie et le commerce étaient grevés , et qui en doublaient les frais , étant prélevées sur le produit net, leur semblaient une atteinte à la richesse publique. L'immunité des transactions était pour eux un accroissement du produit net. C'était donc en voulant étendre sur tous les actes de la production et de l'échange l'influence salutaire de la liberté qu'ils étaient conduits à se briser contre l'assemblage despotique des anciennes institutions de la France.
Il semble en effet, lorsqu'on entend les vœux des Quesnay, des Mirabeau , des Mercier de la Rivière , des Dupont de Nemours pour la liberté du travail agricole , lorsqu'on voit Gournay, Turgot et leurs disciples s'attacher à la liberté du commerce et de l'industrie, et revendiquer pour tous le droit de travailler
et, d'échanger librement les fruits de leur travail, qu'ils s'épuisent dans une contradiction insoluble , voulant faire sa part à la liberté et ne pouvant même accomplir cette œuvre restreinte qu'à l'aide de la tonte-puissance royale et de mesures despotiques. De même que Law, voulant donner à la France les ressources du crédit et ne pouvant se passer de la confiance publique, sans laquelle le crédit ne peut exister, était pourtant conduit à abuser du pouvoir absolu et à violenter ceux qu'il fallait séduire, de même les économistes, réduits à imposer leurs libertés partielles à des privilégiés encore debout et appuyés sur Tordre social tout entier, essayèrent en vain de se servir du despotisme contre lui-même , et durent laisser intacte à la révolution une t&che qui ne pouvait point se diviser.
liC ministère de Turgot en fut la preuve : ce fut une grande leçon pour les réformateurs que l'échec de cet homme de bien , encouragé en vain par les applaudissements de Voltaire et par les bonnes intentions de Louis XVI. Chaque pas de Turgot vers une réforme est arrêté par l'intérêt tout-puissant du privilège. Demande-t-il l'abolition des maîtrises et des jurandes, il faut vaincre par un Ht de justice l'opposition du parlement ; veut-il abolir les corvées , il est accusé d'attenter à la propriété et d'ébranler l'ordre social; conseillet-il au roi d'omettre à son sacre l'absurde serment d'exterminer les hérétiques , il persécute la religion. Enfin lorsqu'il proclame la liberté, du commerce des grains, il en est réduit à la violence , et c'est en vain qu'il s'y résigne; il est vaincu par les sociétaires du pacte de
famine. Louis XV avait trempé dans ces infâmes manœuvres d'agiotage sur les blés et d'accaparement des grains qui affamaient les populations et qui enrichissaient leurs auteurs. La liberté du commerce des grains favorisait ces accaparements meurtriers et était par là décréditée; mais l'interdiction de ce libre commerce était un remède dérisoire contre un fléau où le roi lui-même cherchait des bénéfices. Si l'honnête Louis XVI était incapable de tels crimes , il n'avait ni l'intelligence nécessaire pour les comprendre , ni la fermeté nécessaire pour les réprimer. Dés bandes soudoyées interrompirent la libre circulation des grains et provoquèrent une disette; et tandis que Tiirgol voulait châtier les coupables et maintenir la liberté du commerce, le roi promettait, du haut de son balcon y à la populace ameutée de faire baisser le prix du pain. Lorsque Turgot eut succombé, en 1776, devant ces difficultés insurmontables, lorsque Necker eut à son tour, en i78i , expié par sa chute la tentative de rendre publiques les recettes et les dépenses de l'Etat et d'y porter l'ordre avec la lumière, on comprit que la nation pouvait seule essayer de se guérir elle-même, on comprit que la loi seule prévaudrait contre cette oppressive anarchie protégée par la complicité d'un Louis XV, tolérée par l'aveugle bonté d'un Louis XVI, soutenue par l'alliance des privilégiés, de la cour et des parlements.
ITI. Progrès et tendances de la bourgeoisie française.
Mais entre les privilégiés résolus à se défendre et
486 LIVRE SEIUÀME.
cette population ignorante et presque barbare qui servait d'instrument à ses oppresseurs et qui aidait à renverser les Turgot^ existait une classe nombreuse que le commerce avait élevée^ que la philosophie avait éclairée , qu^une injuste inégalité et que d'imprudents mépris avaient pei*suadée de la nécessité de s^affranchir, à mesure qu^elle devenait plus capable de s'emparer du gouvernement. Si la force de la bourgeoisie française n*a été mise en lumière que dans le dix» neuvième siècle par les services actifs qu*elle a rendus à la civilisation , il est cependant facile de suivre ses progrès dans son histoire, et de trouver dans son passé l'explication de sa fortune présente. A peine dégagée des luttes du moyen âge, à peine en possession des garanties les plus indispensables à son existence et à son travail, elle avait apporté à la couronne, contre l'anarchie féodale, le secours le plus efficace et le plus persévérant : elle avait été l'amie de Henri lY, Tappui de Richelieu et, après une tentative infructueuse d'affranchissement, l'instrument de Louis XIV. Ce règne de vile bourgeoisie , comme l'appela Saint-Simon, fut l'école des futurs administrateurs de la France f L'intelligence et la probité de la bourgeoisie étaient présentées à la noblesse par La Bruyère comme un contraste et comme une leçon. La bourgeoisie paya son tribut de ridicules à Molière ; mais la bonhomie d'Orgon, de Georges Dandin et du Bourgeois gentils homme joue encore le beau rôle à côté des Sottenville, des jdpn. Juan et de l'escroc qui tire parti ^de la naïve ambition de M. Jourdain. Si le dix-huitième ^ècle fut si favorable aux progrè^ dé bi bourge<%isie
MOUYEHENT DES ESIfRITS. 487
et la laissa au seuil du gouvernement' de la France» cest qu'elle adopta les idées nouvelles avec une sincérité généreuse qu!elle conserva jusqu'aux plus cruelles épreuves de la révolution. La splendeur littéraire du siècle , cette puissance de la philosophie qui fit rayonner jusqu'en Autriche et en Espagne, jusque dans la jeune Amérique la pensée de la France, étaient surtout son œuvre. Le fils du notaire Arouet, le fils du coutelier Diderot, Rousseau, le fils de Thorloger genevois, étaient sortis de son sein; et si d'Alembert avait pour mère une gi*ande dame ^ elle l'avait abandonné dans la rue, où une femme du peuple avait recueilli et adopté Tun des plus fermes et des plus habiles précurseurs du nouvel ordre de choses.
Nous avons vu quelles étaient sur le gouvernement , sur la justice , sur les relations de FEglise et de FEtat, sur le régime féodal, les idées que la classe éclairée devait porter au pouvoir. Elle devait y porter aussi ce goût des sciences physiques et naturelles et cette ardeur pour le progrès général de toutes les branches de l'activité humaine qui avaient honoré le dix-huitième siècle, et qui, au siècle suivant, devaient enfanter tant de merveilles. En Descartes , en Pascal avaient vécu associées la science et la philosophie. Réunissant, comme eux, dans le désir sans limites d'atteindre la vérité sous toutes les \ formes , les plus nobles curiosités qui. puissent agiter Tesprit humain, Léibnitz et Newton aVaient^^ qberché Dieu dans la science. Le dixrhuitième siècle conservante dans un ftutFe< esprit , ces traditions fécondes ,. : considérait la cdénce comme im. moyen > et „ presque, i^omme. linç
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condition de raffranchissement des âmes. Voltaire propagea les idées de Newtoa au profit de ses idées. L^alliance de la philosophie et de la science fat enfin consommée d^ns Y Encyclopédie ^ au temps même où rélectricité allait commencer la série de ses prodiges, où la chimie allait naître et rendi*e raison de la matière. Mais , au milieu des représentants nombreux de Tunion des idées nouvelles et de la science, s'étaient distingués quelques hommes qui eureqt à la fois la passion de cette union et le don de la rendre populaire. La Pluralité des mondes de Fontenelle avait depuis longtemps donné, sous une forme légère, le plus heureux exemple du grand changement que produit dans rintelligence humaine un aspect nouveau de Tu ni vers. Avec les bornes du monde reculent celles de Tcsprit humain, et dans une intelligence familière avec ces grands objets , la mesure de toutes choses a d'un seul coup changé. La Théorie de la terre et V Histoire naturelle de Bufibn recouvrirent les idées nouvelles de la majesté et de la variété de la nature, et les descriptions de Bernardin de Saint-Pierre voilaient avec splendeur les timides contradictions de sa pensée. Déjà, dans ces œuvres, et bientôt dans tous les écrits de Técole philosophique, brille cette phi lanthropiCy cet amour de l'humanité pour elle-même, qui franchit les barrières dont s'entourent les sectes et les nations. Déjà Rousseau et son école, tous les jours plus nombreuse, avaient enseigné ces vertus de Y honnête homme , qui allaient bientôt se confondre avec les devoirs du citoyen. Passions ignorées des âges précédents .et devenues communes, idées nouvelles
exprimées par des mots nouveaux ou détournés de leur sens, tout annonçait la transformation de la société et la grande épreuve qui attendait , à la fin du dix-huitième siècle, la civilisation sortie de l'invasion des barbares et des débris de l'antiquité. Nous nous arrêtons au seuil de Thbtoire inachevée de cette époque , qui est celle où nous vivons, et dontFhistoire des siècles antérieurs n^est, en quelque sorte, que la longue introduction.