CHAPITRE V
Des divers modes de transmission : contact, inoculation, vêtements, effets à usage, marchandises, air.
Fracastor admet trois modes de transmission, qu'il a classés, d'après la fréquence qu'il leur accorde, de la manière suivante : le premier consiste dans la communication de la maladie par le seul contact des pestiférés ; le second résulte de l'action de semence de peste conservée dans des hardes, des vêtements, des bois, etc. ; enfm le troisième a lieu par l'intermédiaire de l'air.
La division de Fracastor mérite d'être conservée ; mais nous admettons un ordre absolument inverse. Pour nous, nous ne croyons guère à la contagion par le contact, la transmission par les hardes nous semble souvent discutable, et la transmission par l'air est la seule qui puisse presque toujours être acceptée.
Nous allons successivement examiner ces divers modes de transmission.
Tr/insniission par le contact.
Les médecins de l'antiquité, considérant la peste comme une maladie exclusivement épidémique, n'ont pas cherché à déterminer les lois de la transmission . Il en de même des médecins arabes. Il faut arriver jusqu'à la est moitié du xvf siècle, Jusqu'à Fracaslor, pour trouver exposée d'une manière formelle la doctrine de la transmissibilité de la peste ; nous avons déjà dit qu'il admettait presque exclusivement la propagation de la maladie par le contact ou par les hardes. Cette doctrine prévalut jusqu'en 1720; il y eut bien de temps à autre quelque protestation : je citerai, parmi les opposants, Mercuralis ; mais ce n'est qu'en 1720 que commence une réaction sérieuse contre l'opinion de Fracastor. Chicoyneau , Verny et Deidier défendirent la non-contagion ; toutefois l'opinion générale des médecins resta favorable à l'idée de la transmissibilité de la peste par le contact.
En 1771, Mertens,Orroëus et Samoilowitz, qui observèrent la peste de Moscou, soutinrent que la peste peut se contracter par le contact immédiat ou médiat des pestiférés, mais jamais par l'entremise de l'air. Les médecins qui, à la fm du siècle dernier, ont accompagné l'expédition française en Egypte , ont presque tous admis cette opinion.
Tel était l'état des esprits lorsqu'éclata, en 1835, la terrible épidémie qui ravagea l'Egypte. Partis de France, d'Allemagne ou d'Italie avec cette conviction, les médecins qui se rendirent en Egypte modifièrent complètement leurs croyances (Brayer , Cholet , Aubert-Roche et Glot Bey).
Sans doute, il est difficile de démontrer que la contagion a lieu plutôt par l'air que par le contact, lorsque les personnes qui vivent avec les pestiférés s'exposent simultanément à ces deux modes de transmission. Toutefois, pour admettre d'une façon absolue la transmission par le contact, il faudrait au moins l'appuyer d'un exemple dans lequel la transmission n'ait pu certainement s'opérer par aucune autre voie. Non-seulement un semblable fait n'existe pas, mais il est souvent arrivé que des individus respirant le même air que les pestiférés ne les avaient jamais touchés et cependant avaient été infectés.
Voici comment s'expriment les médecins qui ont assisté à l'épidémie de 1835: «Pendant les cinq mois que dura l'épidémie, nous avons visité les pestiférés dans les hôpitaux et les maisons particulières ; nous nous trouvions dans le contact le plus immédiat avec les malades et, à toutes les périodes du mal, nous avons reçu sur nos habits, sur les mains, les matières des vomissements, le sang des saignées, le pus des milliers de bubons que nous avons ouverts. Plus de cent autopsies ont été faites au Caire, et, malgré toutes ces recherches, un seul d'entre nous est mort victime de l'épidémie. »
On a bien observé que dans l'épidémie de Moscou de 1771, ceux-là prenaient la peste qui avaient touché
HYGIÈNE INTERNAÏIONALË
les pestiférés : tels les chirurgiens et sous-chirurgiens qui les pansaient, les prêtres qui leur administraient les sacrements, les domestiques qui les servaient, andis que ceux qui se tenaient à l'écart résistaient à la contagion ; ces faits prouvent une fois de plus que la peste est transmissible, mais non pas qu'elle le soit par contact.
De toute celte discussion il résulte que la transmission par contact n'est pas impossible, mais peu probable^ et que, dans tous les cas, elle n'a jamais été démontrée.
Transmission par F inoculation.
Le premier fait d'inoculation de peste connu remonte à Willis, qui, après s'être inoculé la peste en 1665, serait mort de cette maladie. Toutefois, comme le fait remarquer Prus, Thomas Willis, le seul médecin dont il puisse être ici question, vivait bien, en effet, en 1665, mais, son ouvrage ayant pour titre : « Moyen sûr et facile pour se préserver de la peste et de toute maladie contagieuse, » date de 1666. Il ne mourut qu'en 1675. Or, si Willis s'est réellement inoculé la peste en 1665, il n'est donc pas mort des suites de son expérience.
Le fait suivant, rapporté par Mac Gregor, aurait plus de valeur, si l'authenticité en était bien établie. C'est le cas de W^hite, médecin de l'armée anglaise en Egypte : White se fit de fortes frictions avec le pus
d'un bubon, dans la région de l'aine; le jour suivant, il s'inocula le même pus au poignet, la peste se déclara du troisième au quatrième jour; un anthrax se développa au point frictionné, White mourut du septième au huitième jour.
Je rapporterai aussi l'expérience faite par Desgenettes qui, bien qu'offrant un résultat négatif, est curieuse par les circonstances au milieu desquelles elle s'est pro duite. « Pour rassurer les imaginations et le courage ébranlé de l'armée, je trempai, dit Desgenettes, une lancette dans le pus d'un bubon, appartenant à un convalescent de la maladie et je me fis une légère piqûre dans l'aine et au voisinage de l'aisselle, sans prendre d'autre précaution que celle de me laver avec de l'eau et du savon qui me furent offerts. J'eus pendant plus de trois semaines deux petits points d'inflammation correspondant aux deux piqûres, ils étaient encore très-sensibles lorsqu'au retour d'Acre je me baignai, en présence d'une partie de l'armée, dans la baie de Gésarée. »
En 1801, Dussap inocule à Rhamanié un certain nombre de personnes, entre autres des enfants égyptiens, auxquels il introduit sous le bras un peu de pus provenant de bubons pestilentiels ; les uns succombèrent à la peste, chez les autres, l'inoculation fut sans résultat. Les faits de Dussap n'ont été qu'énoncés, et ont donné lieu à une foule d'interprétations différentes. Ainsi, suivant Pariset, quatorze individus auraient été inoculés par Dussap ; suivant Bousquet, le nombre des inoculés se réduirait à douze; d'après Pariset et Bousquet , tous les inoculés auraient eu la peste; d'après Hamont, parmi les
enfants inoculés, dont il ne détermine pas le nombre, les uns auraient eu la peste, les autres n'auraient éprouvé aucun accident.
Les expériences suivantes des docteurs Valli et Sola, ne sont pas plus concluantes. Valli, pendant un séjour qu'il fit à Constantinople en 1803, avait cru remarquer que les varioleux ne contractaient pas la peste. Voulant mettre à profit cette observation, il eut l'idée d inoculer un mélange de pus variolique et de pus provenant d'un bubon pestilentiel. Il s'inocula d'abord lui-même, entre le pouce et l'index de la main gauche, il éprouva bientôt de l'engourdissement, de la gene, un léger prurit à l'endroit de la piqûre, plus tard il ressentit quelques symptômes généraux, huit jours après, il était parfaitement rétabli ; il inocula ensuite de la même façon ving-quatre individus et aucun d'eux n'a contracte la peste.
Ce que Valli a voulu faire avec la sérosité de la pustule variolique, Sola a essayé de l'obtenir à l'aide de l'huile (on sait que pendant longtemps on supposait à cette substance la propriété d'être un préservatif et un agent curatif de lapeste) ; Sola fit ses expériences lors de l'épidémie pestilentielle de Tanger en 1818, sur quatorze déserteurs espagnols condamnés à mort. La sanie fut prise sur des malades atteints de peste maligne. Douze incisions furent faites au bras ; le résultat fut négatif.
Je ne dis rien de deux cents inoculations qui auraient été pratiquées par un chirurgien russe sur des compatriotes devenus prisonniers des Turcs; elles manquent de détails essentiels.
En 1824 régnait au Caire une épidémie de peste;
un Européen, M. Ceruti, pharmacien en chef au service du vice-roi, proposa une inoculation préventive de la peste ; selon lui, pour atténuer la gravité de la peste, il fallait se l'inoculer, comme on s'inoculait autrefois la petite vérole. M. Ceruti habitait la citadelle du Caire, c'est-à-dire le lieu le plus élevé et le plus isolé de la ville ; six Européens crurent M. Ceruti, et se firent inoculer ; cinq d'entre eux eurent la peste et en moururent.
Nous arrivons à des expériences plus concluantes qui ont été faites en i835 à l'hôpital de l'Esbekié, au Caire, en présence de Gaëtani Bey, de Clot Bey, du docteur Lachéze et de Bulard. Je donnerai la version du docteur Lachèze qui a été acceptée par la commission. Le 15 avril 1835, cinq condamnés à mort furent extraits de la citadelle du Caire et amenés à l'hôpital de l'Esbekié. Le 18 avril, M. Lachèze prit sur une lancette du sang qui coulait en bavant d'une saignée de bras pratiquée sur un pestiféré, et introduisit la lancette ainsi chargée do sang à la partie interne du bras d'un condamné. Le 21 avril ce condamné avait une peste confirmée ; le 26 avril, le malade entra en convalescence. Le22 avril, M. Lachèze pratiqua une autre inoculation avec le sang, elle n'amena aucun résultat; le 30 avril le même essai fut renouvelé sur un autre sujet et resta également sans aucun effet; enfin, un jeune condamné, âgé de 18 ans, qui avait eu une peste bénigne, après avoir été couché le 15 avril précédant dans les draps d'un lit nouvellement abandonné par an pestiféré gravement atteint, fut inoculé avec du sang de pestiféré le 13 mai; cette inoculation n'eut aucune suite; ce même condamné avait subi huit jours aupa-
ravant, et avec la même immunité, une inoculation à l'aine et sous l'aisselle avec la sérosité prise sur la plilyctène d'un charbon. Un autre condamné âgé de 16 ans avait été inoculé le 20 avril avec de la sérosité prise sur un charbon ; le résultat fut également négatif. Le 30 avril, le même individu fut inoculé à l'aisselle et à l'aine du côté droit avec le pus d'un bubon qui venait d'être ouvert. Cette inoculation n'eut aucune suite.
Il résulte donc de la version du docteur Lachéze que, sur quatre individus qui ont été inoculés avec du sang de pestiféré, un seul a eu une peste bénigne, tandis que deux sujets inoculés avec la sérosité prise sur un charbon pestilentiel et un troisième inoculé avec le pus d'un bubon qu'on venait d'ouvrir n'ont rien éprouvé.
Glot Bey pratiqua sur lui-même l'inoculation avec le sang d'un pestiféré, il se lit six piqûres assez profondes, l'inoculation fut sans résultat; quelques jours après, il s'inocula du pus provenant d'un bubonpestilentiel, il eut quelques légers malaises, mais ne présenta pas les sympômes de la peste.
M. Pruner déclare que l'inoculation du sang des pestiférés et du pus des bubons n'a produit chez lui aucun phénomène pestilentiel; enlin, M. Rossi, dans son rapport au conseil de santé du Caire sur la peste de 1841, dit qu'ayant pris sur ses doigts du pus d'un bubon pestilentiel, et l'ayant appliqué sur la surface d'une plaie, aucun symptôme pestilentiel ne se manifesta.
Hamont inocula sous la peau du cou d'un cheval du sang d'un bubon; le cheval présenta les symptômes suivants : station chancelante, vertige, pesanteur de tete, yeux fixes, pupilles dilatées, injection de la
MODES DE TRANSMlSSIOxN DE LA PESTE
sclérotique, le cheval tombe plusieurs fois de suite, agitation très-grande, respiration laborieuse; deux jours après, ces symptômes disparaissent.
De toutes ces expériences, nous pouvons conclure que l'inoculation du sang des pestiférés ou du pus des bubons pestilentiels n'a fourni que des résultats douteux. Quant à l'inoculation de la sérosité prise dans la phlyctène d'un charbon pestilentiel, elle n'a jamais produit la peste; c'est à cette même conclusion qu'était arrivée la commission de l'Académie.
La peste n'est pas une maladie virulente comme la variole, elle s'inocule difficilement, se rapprochant en cela de la rougeole, de la scarlatine, et surtout de la diphthérie ; mais si, dans la peste comme dans ces maladies, les résultats de l'inoculation sont presque toujours négatifs, la transmissibilité n'en reste pas moins évidente. C'est la une vérité qui ne saurait trop être répétée et dont les conséquences sont des plus importantes.
Transmission par les vêtements, les bardes, les effets à usage.
On raconte qu'en 1785 les Nadis, tribu tunisienne trés-éprouvée par la peste, venaient jeter dans la place de la Callé, par-dessus les murailles, des lambeaux de vêtements qui avaient servi à des pestiférés. Cruellement décimés par le fléau, ils voulaient se venger en le
HYGIÈÎ^E ÎNTERNATiOlVALE
transmettant aux chrétiens qui, par de sages mesures, s'en étaient préservés. Leurs tentatives furent vaines ; car, si la transmission par les vêtements n'est pas impossible, elle ne pouvait être déterminée, en tous cas, par de pareils procédés.
Ce fait ne peut donc avoir aucune valeur^ et il est regrettable que la même absence de critique se retrouve dans la plupart des observations qui nous sont parvenues. On a, en effet, publié, à l'appui de la transmission parles vêtements, ungrand nombre défaits qui sont loin d'être démonstratifs. C'est ainsi qu'on attribue trop facilement aux pèlerins de la Mecque la peste qui fut introduite au Maroc en 1718. Il est d'usage que les pèlerins conservent depuis leur départ jusqu'à leur retour, c'est-à-dire pendant huit mois ou même un an, le même haik, espèce de grande couverture de laine ; à leur arrivée, ce haik est coupé par morceaux et distribué comme relique à tous leurs parents et à tous leurs amis ; de ce que cette pratique n'est pas absolument sans danger, on en a déduit que la peste se répandit par ce procédé partout où allèrent les pèlerins.
En 1829, deux religieux du couvent de Saint-Jeand'Acre périrent de la peste. Deux ans après, le nouveau Père président fit ouvrir une caisse oubliée dans un coin. Elle contenait des vêtements de moine. Le religieux qui l'ouvrit eut la peste et la transmit aux autres au nombre de huit : ils succombèrent tous. Ce fait, raconté par M. Grassi, serait évidemment très-concluant si Clot Bey n'avait pas affirmé tenir de personnes qui se trouvaient dans la forteresse de Saint-Jean-d'Acre en 1829, que le fait de la caisse est entièrement controuvé.
MODES DE TRANSMISSION DE LA PESTE lo7
Je relaterai encore le cas suivant qui est contenu dans une dépêche de M. Deval, consul à Beyrouth :
Vers la fm d'avril 1838, un tailleur grec, parti de Jaffa depuis l'invasion de la peste dans cette ville, arrive à Beyrouth, laisse une malle d'habits confectionnés chez d'autres tailleurs grecs et repart pour l'intérieur. Cette malle est ouverte après son départ, et deux jeunes gens, domestiques de ces Grecs, meurent sans qu'on fasse attention au caractère de la maladie qui cause le décès. Plusieurs tailleurs grecs font, vers le 10 mai, une orgie à la suite de laquelle ils sont tous malades. Le 13, leur maladie est reconnue pour être la peste. Du 13 au 19, de sept attaqués il en meurt six. Le 19, un homme du pays, ouvrier chez ces tailleurs, est atteint ; le 20, un tailleur grec et sa femme qui avaient eu des relations avec eux , sont attaqués; le 22 et le 23, trois ouvriers des tailleurs pestiférés sont également atteints. Le 24, une esclave, appartenant au kavas et qui a lavé dos linges de pestiféré, meurt de peste ; du 25 au 27, la peste se déclare sur six autres ouvriers des tailleurs, et la sœur d'un de ces ouvriers. Enfin, le prêtre grec qui administrait ces malades perd deux de ses enfants sans qu'on puisse préciser leur maladie. Il a lui-même la peste et meurt ainsi qu'un autre de ses enfants. Ce fait aurait une certaine valeur s'il était démontré qu'il n'y avait pas de peste à Beyrouth avant l'arrivée de la malle.
L'observation la plus concluante est l'expérience faite au Caire en 1835, en présence de MM. Gaétani,Clot Bey, Lachèze et Bulard. Le 15 avril à midi, Ibrahim Assan et Ben-Ali, condamnés à mort, extraits de la citadelle du Caire, se couchèrent dans des lits que venaient
d'abandonner des malades atteints d'une peste bien caractérisée. Le 19 avril, Ibrahim avait la peste avec bubon et charbon; il mourut le 23. Ben-Ali avait également éprouvé vers la fm du troisième jour, après qu'il se fût couché, les symptômes ordinaires de l'invasion de la peste. Mais la maladie avorta et la convalescence commença dès le quatrième jour.
Que conclure de ces faits? Nous ne dirons pas comme Bousquet : « Je ne sais pas si la peste peut être transmise par les vêtements, mais je Taffirme. » Notre conclusion sera moins absolue. Sans attacher à tous les récits des caisses et des vêtements qu'elles renferment une importance exagérée, on peut dire que la transmission par les effets à usage paraît possible et qu'il est de la plus simple prudence de se prémunir contre elle.
Transmission par les marchandises.
Que de faits n'a-t-on pas cités pour essayer d'établir que la peste était transmissible par les marchandises ! Ainsi, on prétendit que cette peste terrible qui dévasta les îles Bermudes, voisines des États-Unis, qui fut si cruelle qu'elle laissa à peine assez de vivants pour enterrer les morts, fut apportée en lG2o par un ballot de coton. On a cité bien d'autres faits et tout aussi peu concluants. Je me contenterai de rapporter l'observation
MODES DE TRANSMISSION DE LA PESTE lo9
suivante qui, sans être bien démonstrative, passe cependant pour une des plus probantes :
Un domestique grec, nommé Nicole, reçut de Smyrne, vers le milieu de 1794, un ballot d'étoffes de coton et de laine. Quelques jours après Nicole eut une tumeur à l'aine ; bientôt les accidents devenant plus graves, on décida de faire transporter Nicole à l'hôpital grec. Deux portefaix du quartier Galata (le fait se passe à Gonstantinople) le descendirent et le portèrent sur une civière. Le lendemain, Nicolo n'existait plus. Son ami Privileggio succombait bientôt après, ainsi que l'un des deux portefaix. La peste eut immédiatement un essor des plus rapides : elle fut très-meurtrière et dura fort longtemps.
Ce fait soulève toujours les mêmes objections : il faudrait démontrer que la peste n'existait pas en ce moment à Gonstantinople, et l'on se rappelle, en outre, qu'à cette époque elle pouvait s'y développer spontanément sans importation . Pariset, qui a soutenu avec énergie la transmission par les marchandises, comme tous les autres modes de transmission, n'a pu donner en faveur de sa manière de voir aucun argument. « La peste a été portée à Marseille, dit-il, ou elle n'a pu y être portée que par des hommes ou par des effets, ou par des marchandises, ou tout à la fois par ces trois intermédiaires de transmission ; car comment séparer les hommes d'avec les choses? et, parmi les choses, comment ne pas comprendre les effets et les marchandises? »
G'est poser la question et non pas la résoudre; cela peut être une affirmation, mais ce ne sera jamais une démonstration; en l'absence du seul fait positif et évident que nous réclamions tout à l'heure, nous conclue-
rons donc que la transmissibilité de la peste par les marchandises n'est nullement prouvée.
Ti\^nsniission par Tnir.
Les pharmaciens du grand hôpital du Caire qui se préservaient avec une grande prudence de tout contact suspect lorsqu'ils se rendaient dans les salles pour y faire leur service, ont été atteints de la peste dans une proportion très-considérable (1835). La transmission dans ce cas avait évidemment lieu par l'air chargé de miasrnes pestilentiels. Les maisons voisines de l'hôpital ne furent pas plus affectées que les autres.
Ces deux faits qui ont été bien observés montrent : l"" que l'air peut être un agent de transmission ; 2° que la contagion ne s'exerce que dans un rayon limité. On peut affirmer en effet que la peste ne passe jamais d'un pays à un autre sans qu'il existe un agent intermédiaire saisissable. La peste s'attache aux pas des voyageurs ; l'homme est son principal agent de transmission. Mertens a bien apprécié ce côté de la question, quand il a dit que l'air libre ne devient jamais contagieux, sinon dans le voisinage des places où plusieurs cadavres d'homme restent sans sépulture et pourrissent; et quand il a ajouté que l'air renfermé et chargé d'exhalaisons épaisses qui sortent du corps de malades entassés dans une même chambre, peut infecter les gens sains qui y entrent.
D'ailleurs, les faits de transmission de la peste par l'air chargé de miasmes pestilentiels ne sont pas rares. Nous n'avons que trop d'exemples, dit Fodéré, de contagions reçues pour avoir respiré l'haleine d'un pestiféré.
Lorsqu'un grand nombre de personnes malades de la peste sont réunies dans un local, elles semblent, dit M. le docteur Laidlaw, créer une atmosphère pestilentielle. Quand un cas de peste a existé dans une maison, tous ses habitants courent le plus grand risque d'être atteints par la peste s'ils continuent à y résider. N'estce pas là une de ces épidémies de maison que Griesinger devait étudier plus tard pour d'autres maladies? Dans le court espace de deux mois, dit M. Grassi, je vis en 1835 sortir 57 morts de la maison Hingiosman. L'ancien bey de Titeri, retiré à Alexandrie, a perdu la même année 35 personnes composant sa maison.
Les miasmes pestilentiels dégagés dans l'appartement du malade exercent leur action sur les personnes saines, et la peste compte souvent autant de victimes qu'il y a d'habitants dans la maison.
La durée de l'aetion, c'est-à-dire le temps pendant lequel on s'expose aux émanations productrices de la maladie, a en effet une grande importance. Le docteur Rigaud, mourant à Alexandrie de la peste , en 1835, disait à M. de Lesseps qui le visitait : <( Venez me voir vingt fois par jour si vous le pouvez, mais ne restez jamais plus de cinq minutes dans ma chambre. »
Desgenettes remarque également qu'un long séjour dans les hôpitaux était une cause de contagion ; mais je neveux pas insister sur tous ces faits ; cette action, d'ailleurs, a été parfaitement comprise par la plupart
des médecins, à Gonstantinople et en Égypte. Cette opinion a même été la base de mesures sanitaires extrêmement sages dans différents pays, en Italie et en Turquie.
A Rome, pendant la peste de 1657, le cardinal Gastaldy avait interdit à tous pestiférés et même à toutes personnes de santé suspecte de rester dans leurs maisons. On les transportait promptement dans l'hôpital bâti dans File qui divise le Tibre. Quant à ceux qui avaient habité la même maison, on les plaçait dans d'autres hôpitaux à portée de la ville, d'où on les faisait passer dans l'île quand la maladie s'était déclarée. Pendant ce temps, le cardinal avait grand soin défaire sortir de la maison infectée tous les meubles, de les exposer à l'air libre et de laisser les appartements ouverts afin de les purifier. Mais ce qui mérite le plus d'attention, dit Mead (1), c'est qu'on avait positivement observé, avant ces règlements, que la maladie ne se déclarait guère dans une maison sans attaquer tous ceux qui l'habitaient, tandis que, depuis qu'ils ont été mis en vigueur, il y eut à peine cinq sur cent de ceux qu'on éloignait des malades qui furent attaqués de la peste. Ce moyen avait déjà été employé à Ferrare, en 1630.
L'intendance sanitaire de Gonstantinople a suivi également la même méthode prophylactique ; elle ordonna de porter le pestiféré au lazaret, de faire sortir la famille de la maison, de la placer dans un endroit éloigné, de vider la maison, de l'aérer, delà purifier; elle n'en permit l'habitation à personne pendant un
{]) Mead, Traité de la pestp, Paris, 1801, p. 207.
mois. C'est à ces précautions prises avec rigueur, dit M. le docteur Morpurgo, que l'intendance attribue la cessation de la peste à Gonstantinople et dans les principaux ports de la Turquie (1839).
Les développements dans lesquels nous venons d'entrer nous paraissent démontrer que la peste peut se communiquer par l'air, dans un rayon limité, au moyen de miasmes pestilentiels ; toutefois, la démonstration n'est pas absolument rigoureuse, et on n'a pu saisir encore dans l'atmosphère le corps du délit. L'époque à laquelle ces observations ont été faites ne connaissait pas ce genre de recherches, qui depuis a été entrepris et mené avec succès pour d'autres maladies. Notre regretté camarade Ghalvet (i ) a fait sur ce sujet des travaux pleins d'intérêt. Les poussières provenant d'une salle d'hôpital furent recueillies par lui et analysées. Elles donnèrent 36 0/0 de matières organiques, consistant surtout en lamelles épithéhales. La nature des poussières variait suivant les salles. Dans les salles de chirurgie, il constata des fragments de matière colorante du sang, des corpuscules irréguliers ressemblant à du pus desséché. Déjà, en 1861, Eiselt de Prague avait découvert des parcelles de pus dans une de ses salles, où régnait l'ophtalmie purulente, et d'Auvray, en 1864, a montré que des éléments organiques et virulents peuvent voltiger dans l'air et se fixer, soit sur les murs d'une salle, soit dans les rideaux de lit des malades. Si l'on assistait à de nouvelles épidémies de peste , des recherches devraient être faites dans cette direction. Il serait également important de préciser si les miasmes qui se répandent dans l'atmosphère et vont l'infec-
(1) Chalvet, Gaz iiÔp., 186^2.
ter proviennent de l'air que les malades expirent ou émanent des matières qu'ils rendent. Enfin, il faudrait savoir si l'absorption du principe générateur de la peste se fait par la peau, par le tube digestif ou par la muqueuse pulmonaire.
Toutes ces questions constituent des desiderata qu'il est impossible^ aujourd'hui de résoudre avec les éléments que nous possédons. On peut émettre des hypothèses ; on peut considérer comme probable que l'absorption se fait surtout par lamuqueuse pulmonaire; on peut affirmer que la peste est contagieuse, qu'elle est contagieuse par l'air, dans un rayon limité; mais on ne peut donner aucune autre conclusion basée sur une opinion scientifique. Aujourd'hui encore, nous ne sommes guère plus avancés qu'au temps de Deidier, qui s'exprimait ainsi devant la Faculté de MontpelKer : « Il me reste à expliquer ce que j'entends par ce contact immédiat et de durée que je donne pour le véhicule de la contagion de la peste. J'entends par ce contact, de humer trop longtemps et de trop près l'haleine brûlante qui sort de la bouche des malades... J'entends par ce contact, de s'envelopper de la chemise ou de coucher dans les draps d'un pestiféré. J'entends par ce contact, de toucher ses propres plaies avec des mains encore empreintes d'une sueur ou d'un sang infecté, comme l'éprouvèrent à leur dam deux chirurgiens, etc. Mais, pour ce qui est d'approcher simplementles malades, d'enpalperles bubons etles charbons, un grand nombre d'expériences nous ont convaincu qu'en tout cela il n'y a pas le moindre péril à craindre. ^>