CHAPITRE IV
De la transmission de la peste. La peste est une maladie d'importation. — La transmission est démontrée par trois ordres de preuves : 1° les faits dinportation ; 2-^ les effets de la séquestration et de l'isolement ; 3° la marche et la propagation des épidémies.
La transmissibilité de la peste peut être démontrée par trois ordres de preuves :
1° Par des faits de transmission ou d'importation ;
S'' Par les effets de l'isolement et de la séquestration;
3" Par la marche et la propagation des épidémies.
La transmissibilité étant ainsi démontrée, peu importe le mode par lequel elle s'exerce. La maladie peut être transmise; c'est là le danger contre lequel il se faut prémunir.
Faits de transmission.
Examinons d'abord la première série d'arguments, relative aux faits de transmission ; on en a publié un grand nombre, mais, comme nous le verrons, tous ne peuvent entraîner la conviction. Ces récits sont loin de posséder la rigueur des observations modernes. Leur style même se ressent de l'époque à laquelle ils ont été publiés et des pays dans lesquels ils ont été écrits. Ils ne sont cependant pas dénués d'mtérêt, et nous en passerons en revue quelques-uns :
D'après une communication du docteur Grassi, les chrétiens d'Abyssinie, ignorants et fanatiques, loin de considérer la peste comme un fléau, voient en elle une émanation bienfaisante de la Divinité, dont l'atteinte assure leur salut pour l'éternité. Ainsi que les autres communions chrétiennes, ils ont un certain nombre de religieux à Jérusalem pour la garde du Saint-Sépulcre; on en comptait dix-sept lors du voyage du docteur Grassi ; la peste s'étant introduite parmi eux et quelques-uns ayant succombé, leurs frères, jaloux de mériter la félicité éternelle, se revêtirent à l'envi de leurs vêtements et se couchèrent dans les lits où ils étaient morts; au bout de quelques jours tous avaient péri.
Dans l'épidémie d'ï^gypte do 1835, qui a été le point de départ du rapport académique de la commission de la pesta, c'est un jeune Maltais qui porta la peste d'Alexandrie au Caire ; son nom était Giglio. Giglio communique sa maladie à ses deux frères, à un de ses compagnons et à ses domestiques au nombre de trois. Parmi ces domestiques, était une esclave noire qui transmet sa maladie à une esclave de même couleur, habitant une maison contiguë. Celle-ci la transmet à son maître appelé Marco, et ainsi de suite.
En 1760, la peste sévissant à Alep , un homme quitte cette ville pour se rendre en Chypre, à Larnaca, dans la maison de M. Gali-Meri, belle et vaste maison qui a été depuis celle du consulat de France. Cet homme avait toutes les apparences de la santé; il venait de faire 75 lieues, 25 par terre et 50 par mer : grand motif de sécurité. Cependant, comme il venait d'une ville empestée, on le prie de se tenir quelque temps en observation dans une chambre isolée; il y consent. Au bout de huit jours, M. Cali-Meri, pleinement rassuré, entre dans la chambre de son nouvel hôte, et communique librement avec lui : le lendemain M. Cali-Meri est pris d'une peste mortelle ; son fils a la peste et guérit; toute la maison eut la peste, c'est-à-dire onze personnes, dont quelques-unes se sauvèrent.
Orraeus raconte qu'un soldat russe ayant vendu à un juif une fourrure qu'il avait prise sur un Turc, ce juif y prit la peste et mourut avec ses deux enfants...
Orraeus dit encore, qu'en 1770, à Jassy, deux soldatS; commis à la garde de vêtements pestiférés, ayant eu l'imprudence de dormir sur ces vêtements, furent trouvés morts au bout de quelques heures.
Une mère pestiférée allaite son enfant pestiféré comme elle, l'enfant meurt. La mère fait sucer son lait successivement par quatre petites chiennes, et les quatre chiennes meurent l'une après l'autre.
Nous n'avons donné ces faits qu'à titre de récit historique, sans leur accorder une grande valeur; mais que dire des faits suivants?
Un enfant, recevant d'un bohémien une petite pièce de monnaie turque, ressentit dans la paume de la main une sorte de brûlure et eut une peste mortelle !
En 1815, à Corfou, pendant la peste, et dans un village où cette maladie avait régné plusieurs mois, on avait de bonne heure fermé l'église; lorsqu'on l'ouvrit pour la purifier, le prêtre qui secouait le drap de l'autel, afin de le nettoyer, est pris tout à coup de mal de tête et de vertige; il chancelle, il tombe, et, au bout de trois heures, il meurt, avec bubons aux aisselles et pétéchies sur tout le corps !
A Gonstantinople, en 1812, les chefs de la monnaie, riches
Arméniens catholiques, se tenaient renfermés ; des khavas forcent la porte de leur maison : l'approche de ces hommes donne la peste au portier et à l'un de ses enfants. En sortant delà maison, un de ces khavas chancelle et tombe mort sur la place.
A Caïpha, huit Français se sont successivement communiqué le germe de la peste en se transmettant une pelisse ; à Gaza, cinq sur six, en se disputant un habit de drap, la dépouille d'un de leurs compatriotes; à Jaff a, quatre, en mettant aussitôt à leur usage des mouchoirs de cou qu'un pharmacien avait apportés d'Italie. Ces quatre héritiers furent en même temps atteints de bubons tout autour du cou et périrent du troisième au sixièmejour. (Pugnet.)
A Salonique, dans la peste de 1816, une pauvre tchinguène, c'est-à-dire une pauvre bohémienne, pestiférée, était gisanteen pleine rue. Des janissaires se jouaient de ses souffrances ; cependant, touché de pitié, l'un d'eux la prend sous les aisselles, la soulève et l'appuie contre un mur. Le soir, ce janissaire était mort. (Pugnet.)
Mais il est inutile de multiplier ces exemples; je laisse de côté les anecdotes de la pelisse de Fracastor, du dolman de Gonstantinople et du mouchoir de cou de Desgenettes, et j'arrive à des faits décisifs.
Ces faits, pour être rigoureusement démonstratifs, doivent avoir été observés en dehors des foyers épidémiques.
Ainsi, qu'un navire partant d'un pays infecté, de l'Égypte par exemple, vienne aborder dans un port de France ou d'Italie ; que la peste se déclare sur un ou plusieurs des passagers ; qu'elle se transmette aux personnes en rapport avec les pestiférés; que la maladie se propage, se dissémine dans la ville jusque-là indemne, la démonstration sera complète et irréfutable.
Cet exemple, que nous émettons à titre d'hypothèse, a eu plusieurs fois sa réalisation ; et nous possédons un certain nombre de faits d'importation qui ne sont passi-
bles d'aucune critique ni d'aucune interprétation différente.
Depuis la célèbre épidémie de Marseille, de 1720, dix navires sont arrivés dans les lazarets de cette ville, ayant la peste à bord, et l'ont importée. Nous ne nous occuperons que des navires qui ont été des agents évidents de transmission :
Premier fait :
Le capitaine Coutel, d'Antibes, commandant la pingue VEtoile-du-Nord, pariie d'Algérie 9 juin avec un chargement de coton, soieries et autres marchandises, arriva à Marseille le 19 juin.
Sa déclaration, faite le jour même de l'arrivée, porte :
Qu'il a à bord 16 Maures, propriétaires des marchandises ; qu'un de ses mousses est tombé malade depuis quatre jours, avec fièvre et une glande à l'aine du côté gauche ;
Que depuis deux jours un passager a été atteint d'une grosse fièvre, sans signe extérieur de maladie contagieuse ; qu'un autre passager a été atteint d'une tumeur au coude.
Le 2^2 juin 1741, MM. Micheland, médecin, et Fondomme, chirurgien du lazaret du Marseille, constataient que le mousse embarqué sur le navire du capitaine Coutel, décédé dans la nuit, est mort d'une peste safranée, qui l'a enlevé brusquement, sans qu'il ait paru aucune éruption. Il ajoute que les cinq malades provenant de VEtoile-du-Nord et réunis dans l'enclos Saint-Roch sont tous travaillés de la peste la mieux caractérisée par des bubons aux aines et des charbons.
Le 3 juillet, les mêmes certifient que le chirurgien et le garde renfermés dans l'enclos des malades contaminés sont l'un et l'autre en proie à la peste la moins douteuse, avec bubons aux aines.
Enfin, le 22 août 1741, le médecin et le chirurgien du lazaret attestent que les sept pestiférés sont en bonne santé et que leurs bubons sont cicatrisés.
Ce fait ne renferme évidemment pas tous les détails désirables, et que l'on trouvera dans les observations sui-
vantes; toutefois, il prouve d'une façon évidente la transmissibilité de la peste.
L'observation suivante , qui porte le titre de deuxième fait dans le mémoire de Prus, a été vivement attaquée par Dubois, d'Amiens, dans la célèbre discussion qui a eu lieu à l'Académie de médecine en 1846, sur la peste et les quarantaines. Dubois, d'Amiens, n'admet comme probants que les faits dans lesquels la peste s'est déclarée sur des individus ne faisant pas partie de l'équipage. D'après lui, on ne peut affirmer, dans le premier cas, que la peste soit le résultat de la contagion, plutôt que l'effet de l'influence épidémique à laquelle ces individus auraient été exposés avant leur embarquement.
Pour nous, cette distinction n'a pas toute la valeur que lui accorde Dubois, d'Amiens ; nous avons montré déjà quel rôle important joue la contagion dans la propagation de la maladie, même dans les foyers de peste, et combien les éléments de la seconde heure viennent primer ceux de l'infection ou de la première heure.
Quant à dire que les pestiférés, dans ce second fait, ont dû leur maladie à l'influence épidémique qui régnait à Acre, c'est là une interprétation tout à fait inacceptable; car il faudrait admettre, pour le médecin Germain par exemple, une incubation de quarante-huit jours. (Il est parti d'Acre le i2 avril, et il est tombé malade le 30 mai.) Or, ce médecin est venu au lazaret donner des soins aux pestiférés, et il est beaucoup plus naturel d'admettre qu'il ait pris la peste au lazaret, que d'accepter une transmission remontant à quarante-huit jours et une si longue incubation. Voici ce deuxième fait :
En 1760, entra en quarantaine à Pomègues le capitaine Billon, commandant le navire \dL Sainte-Famille, parti d'Acre le 12 avril, et arrivé à Marseille le 8 mai.
Le capitaine a déposé ;
Que cinq jours avant son départ d'Acre, il est mort de la peste un homme de son équipage ; qu'un autre de ses matelots fut atteint de la même maladie le 17 et mourut le 22;
Que depuis le 22 avril, son équipage s'est conservé en santé.
Le 10 mai, MM. Montagniès et Foudomme déclarent qu'ils ont trouvé aux infirmeries du lazarei un matelot du capitaine Billon. Ce matelot affirme qu'il est malade depuis trois jours, qu'il a eu une glande au cou, laquelle a disparu, qu'il souffre d'une douleur au pli de l'aine avec tension au basventre. Le visage est plombé, les yeux étincelants, excavés et comme meurtris extérieurement; la langue est chargée et pâteuse, il y a des vertiges et un grand abattement; on voit dans l'aine gauche une petite tumeur de la grosseur d'un haricot. Le malade meurt le 11 mai à sept heures du matin.
Le 12 mai, un second matelot du capitaine Billon tombe malade : visage d'un rouge livide, yeux étincelants et excavés, langue blanche et chargée, fièvre, bubon à l'aine gauche que le chirurgien a trouvé mou. Le 15 mai, ce deuxième matelot était mort.
Le 16 mai, un troisième matelot, qui avait soigné les deux premiers avec le chirurgien quarantenaire, est atteint de symptômes généraux légers, mais il a une glande au pli de l'aine. Ce bubon a persisté pendant plusieurs semaines, mais il s'est résolu sans suppuration; le malade a guéri.
Le n mai, un quatrième matelot tombe malade, il a une glande sous l'aisselle, il meurt le 20 mai.
Le 19 mai, un cinquième matelot est atteint de la maladie avec tumeur au pli de l'aine. Il meurt le 26, portant alors deux bubons aux aines.
Un sixième matelot entre au lazaret le 22, meurt le 27; il n'a offert aucun engorgement glandulaire, mais au quatrième jour de la maladie il fut couvert d'un pourpre noir sur la poitrine et la région de l'estomac.
Le 30 mai, M. Germain, chirurgien du navire la Sainte- Famille, entré au lazaret le 11 mai comme chirurgien quarantenaire, et qui en cette qualité a soigné, touché les pestiférés, est frappé lui-même : il accuse une douleur générale, de la faiblesse, de l'altération, de la fièvre; il se plaint surtout
d'une glande de la grosseur d'un pois chiche ; enlin, à cinq heures du matin, le 2 juin, M. Germain meurt, après avoir offert les symptômes suivants : traits altérés, yeux étincelants, langue blanche et chargée, faiblesse très-grande, bubons du volume d'une fève au pli de l'aine, douleur vive, fièvre aiguë et délire.
Le 1 juin, un matelot venu dans l'enclos des pestiférés, pour donner des soins à M. Billon, frère du capitaine, tomba malade; le cinquième jour de sa maladie, il présenta les symptômes généraux de la peste ; le sixième jour, il fut vu parle médecin et le chirurgien avec des lunettes cV approche ; le septième jour, le malade eut un charbon sous l'aisselle et mourut dans la même journée.
Dans l'observation suivante, il y avait évidemment eu erreur d'interprétation. Les médecins ont déclaré que les malades avaient succombé à une fièvre maligne. On verra, par la seule description des phénonomènes, qu'il n'en est rien et qu'il s'agissait bien de la peste.
Troisième fait :
En 1784, le capitaine Mathieu Millich, commandant le navire V Assomption, parti d'Alexandrie le 18 mars, arriva à Pomègues le 30 avril de la même année. Sa déposition, faite le jour de son arrivée, porte :
Que son navire était chargé, au départ d'Alexandrie, de quelques marchandises et de 152 passagers maures, venant de la Mecque et retournant au Maroc ; que son équipage, alors de seize hommes, était maintenant de treize; que, le premier avril, un calfat est mort sur le navire, d'une maladie que le capitaine attribue à la présence d'une pierre dans la vessie ;
Qu'il a relâché à Malte le 4 avril et qu'il en est reparti le 6 ; que le 1 avril est mort à bord un maître d'équipage, dont la maladie a duré huit à neuf jours; que le 9 avril, le cuisinier du navire est mort d'une affection de poitrine ; qu'il a relâché à Tunis le 12 avril et en est reparti le 21 ; enfin, que la patente délivrée à Alexandrie était brute.
Le capitaine Millich a subi sa quarantaine à Pomègues, en
conservant à son bord ses passagers et son équipage jusqu'au 24 mai, où il a été autorisé à partir pour Tanger.
Le 23 mai, les médecins du lazaret certifient que le nommé Henri Courbon, garde surnuméraire, ci-devant employé auprès des passagers du capitaine Millich, éprouve depuis plusieurs jours les symptômes suivants: douleurs, perte d'appétit, langue sale, grande faiblesse. Mort le 26 mai. A l'autopsie : peau très-jaune, couverte de plaques d'un rouge pourpre ; intestins météorisés, jaunes et livides ; uneportion du colon est gangrenée.
Le 28 mai, Charles Olive, garde du bureau, ci-devant employé auprès des passagers du capitaine Millich, qui a soupé le 27 comme à son ordinaire, se plaint avant de se coucher d'une douleur légère à l'aine droite; bientôt, fièvre vive, mal de tète violent, agitation, puis perte de connaissance, prostration extrême, deux bubons inguinaux, exanthème à la partie antérieure de la poitrine. Mort le 30 mai.
Le 10 juin 1784, le nommé Aymes, garde surnuméraire du bureau, ci-devant employé auprès des passagers du capitaine Millich, est aussi tombé malade : céphalalgie intense, fièvre, angoisse, prostration des forces, langue sale, trouble des idées, délire, taches pourprées, glande engorgée dans le creux de l'aisselle du côté gauche ; mort.
Les médecins, qui pour les cas précédents avaient porté le diagnostic de fièvre maligne, commencent à soupçonner la peste; mais continuons.... Le 13 juin, ces mêmes médecins se réunissent au lazaret pour voir M. Joachim Blanc, chirurgien quarantenaire qui avait soigné les malades dont nous venons de parler. Ce chirurgien se plaint de lassitude, d'une grande diminution dans ses forces, de manque d'appétit; il est d'une grande pâleur: il porte à l'aine droite une glande assez engorgée. Le 14 juin au soir, ce bubon grossit sensiblement; le 15 juin, le temps était orageux, lemalade ne peut se rendre de sa chambre à la grille intérieure de V enclos Saint-Roch, pour être vu de loin par les hommes de Fart; le garde de santé qui le soigne déclare que le bubon pestilentiel de M. Blanc s'est beaucoup enflammé et est devenu très-douloureux. Le 16 juin, le malade vient jusqu'à la barrière : on reconnaît que son bubon est devenu plus saillant, plus rouge et plus douloureux ; il lui est survenu une nouvelle tumeur, à la partie postérieure et inférieure de la cuisse, tumeur qu'il a ouverte lui-même et qui suppure. Le 18 juin, le volume de cette tumeur a augmenté; il n'en a pas été de même du bubon
pestilentiel : il est moins douloureux, fournit peu de pus ; la langue est plus nette, l'appétit bon. Le 10 juillet, le malade est guéri.
Le 13 juin, c'est-à-dire le jour où M. Blanc est tombé malade, le nommé Isnard, garde de bureau ci-devant employé auprès des passagers du capitaine Millich, s'est plaint de céphalalgie, frissons, inappétence, trouble des sens ; dans l'aine droite, une glande engorgée de la grosseur d'un œuf de poule. Le 14, le 15 et le 16 juin, l'état du malade s'aggrave progressivement. Le 17, un délire furieux éclate et persiste le 18; bientôt Isnard ne peut avaler ni solide, ni liquide ; son bubon reste stationnaire ; mort le 19 juin, après six jours de maladie.
La valeur de ces faits, déjà si probants, va devenir plus saisissante par la déposition faite par le capitaine Millich, le 22 juillet 1784 :
Ce capitaine, qui , comme nous l'avons dit, a quitté Marseille le 24 mai pour se rendre à Tangers, déclare :
Qu'à son départ de Pomègues, il avait seize hommes d'équipages, dont il ne lui reste plus que huit en tout ;
Que le jour même de ce départ, ayant remarqué vers le soir un mouvement extraordinaire parmi les passagers barbaresques, il vit flotter un cadavre qu'on venait de jeter dans la mer;
Que le lendemain, 25 mai, étant à environ 15 lieues au sud Je Roses, il avait de nouveau vu flotter un autre corps;
Que le 11 juin, étant en vue des côtes de Tétouan, il avait reconnu un mort qui venait encore d'être jeté à la mer ;
Que le lendemain, un de ses matelots nommé Ganalgé, malade • depuis quatre jours, était mort;
Que le 20 juin, le nommé Mathieu Millich, son cousin, volontaire sur son bâtiment, malade depuis trois jours, était mort avec deux bubons ;
Que le 21, Paul Millich, son neveu, était tombé malade et avait succombé le même jour;
Que le 22, le nommé Gaspard Bosich, matelot, malade depuis deux jours était mort ;
Que le 23, Luc Ganalgé, malade depuis trois jourS; était mort;
TRANSBIISSION DE L4 PESTE
Que le 24, le nommé Mathieu Panate, mousse, malade depuis deux jours, était mort; que le 30, étant en vue de Garthagène, le nommé Antoine Turc, matelot, était mort; enfin, que le 12 juillet, étant à dix lieues au sud de Roses, le nommé Thomas Millinovier est mort, ayant deux tumeurs au cou.
Telle est la longue série des accidents arrivés en 1784, sur le navire du capitaine Millich; il serait difficile de trouver un exemple plus remarquable et plus probant des désastres que peut entraîner sur un navire le développement d'un foyer pestilentiel.
Quatrième fait :
(C'est le cinquième de la commission ; je ne cite pas le quatrième de la commission, qui me paraît dénué de toute valeur.)
En 1786, le capitaine Bernardy, commandant le vaisseau français la Proy/c/e/?ee, partit de Bônele limai, tout lemonde abord étant en bonne santé, et arriva à Marseille le 23 mai. Il dépose :
Que le 18 mai, le nommé Louis-Auguste Michel, maître d'équipage, se plaignit d'une grande démangeaison, pour laquelle il se fit jeter par les matelots plusieurs seaux d'eau sur le corps. Le 23, à 10 heures du matin, Michel mourut sans faire aucun mouvement.
Le 2 juin, le nommé Biaise, autre maître d'équipage du capitaine Bernardy, est malade; depuis trois jours déjà, il avait de la céphalalgie, de l'embarras dans les idées, de l'abattement des forces. La faiblesse augmente, le pouls devient petit ; les extrémités sont froides ; il y a un bubon à l'aine gauche; il meurt le 4 juin, avec plusieurs bubons aux aines.
Le 5 juin, le nommé Dole, novice sur le vaisseau la Providence, entre à l'infirmerie du lazaret : prostration ; délire ; bubon à l'aine droite, survenu il y a trois jours.
Le 6 juin, le malade est trop faible pour venir à la barrière de fer, le bubon fait des progrès, le délire persiste, le malade paraît avoir bu les boissons déposées auprès de lui. M. Michel Laroche, médecin, 72e voyant pas le malade, mais étant ren-
HX'Cr. 9
seigné par le garde desanté, dit, dans le certificat qu'il adresse à l'intendance, que les secours ne pouvant être administrés aux pestiférés que parles fenêtres et h T aide de machines, celui-ci n'a ni assez de connaissance, ni assez de force pour se suffire dans sa chamhjre. c Nous prions, ajoute-t-il, l'intendance de vouloir bien examiner avec son attention ordinaire, si l'on doit abandonner un malade dans un tel état de délire et de prostration, ou placer auprès de lui quelqu'un de bonne volonté. » Cette dernière demande est refusée.
Le 7 juin, le malade applique lui-même un cataplasme sur son bubon.
Le 8 juin, Dole est retombé dans le délire; il a quitté son lit pour se coucher sur le carreau, où il est encore; il n'est pas possible de savoir s'il boit ou jette la boisson placée à côté de lui.
Le 9 juin, le délire persiste.
Le 10 juin, on parvient à F aide de crochets h jeter un matelas par terre et h coucher le malade dessus ; le chirurgien entre dans la chambre du malade, pratique une incisionsur le bubon; mais le malade, sensible à la douleur produite par l'instrument tranchant, a porté la main sur la tumeur et il n'a pas été possible d'arriver jusqu'au siège du pus.
L'état du malade s'améliore les jours suivants ; mais, le 19, la prostration redevient extrême, et comme les médecins et les chirurgiens du lazaret, continuant à rédiger des cer'cificals pour les autres malades, ne parlent plus de Dole, il est probable qu'il est morldans la nuit du 19 juin.
Le 1 juin, le nommé Manège, malelot sur le vaisseau la Providence, se présente à la grille de fer: gnnde faiblesse, marche chancelante, délire; douleur vive sous l'aisselle gauche, où le malade sent une dureté; le 9 juin, mort.
Le 20 juin, le chirurgien Paul, qui a soigné les pestiférés renfermés dans l'enclos de Saint-Roch, s'est avancé cà la grille de fer: bubon inguinal gauche; le 22 juin, il ouvre luimême son bubon ; le 20 juin, le médecin et le chirurgien du lazaret visitent M. Paul à la distance ordinaire; amélioration progressive les jours suivants, guérison le 1 septembre.
Le 26 juin, le nommé Malet, matelot du vaisseau la Providence, qui a soigné avec M. Paul les pestiférés, se plaint de douleurs légères au pli de l'aine gauche; il y sent une glande engorgée ; le 27 juin, le bubon est plus volumineux et plus
douloureux. Le 29 juin, le pestiféré a ouvert lui-même son bubon. Guérison le 7 sopfembre.
En résumé, trois individus faisant partie de l'équipage du vaisseau la Providence ont été portés au lazaret de Marseille, atteints d'une peste mortelle ; le chirurgien et le garde de santé qui les ont soignés au lazaret ont eu eux-mêmes la peste avec bubon, mais la maladie a été bénigne, tous deux ont guéri.
Cinquième fait, :
(Huitième de la commission.)
En 1819, le capitaine Anclerson, Suédois, commandant le navire la Continuation, parli de Sousse le 15 avril, relâcha à Tunis, qu'il quitta le 20 avril, et arriva à Marseille le 1^'' mai. Il a déclaré :
Que le 20 avril, il a quitté Tunis avec un équipage composé do douze personnes et avec dix-sept passagers embarqués audit port.
Le 25 avril, le nommé Hinschmann, Suédois, son matelot, a été attaqué de la peste, dont il est mort.
Le 26 avril, le nommé Delarosse, matelot suédois, a été atteint de la peste, il a un bubon à l'aine gauche.
Le capitaine Andersen dépose de plus, que, pendant son séjour de deux mois et demi à Sousse, la peste enlevait de quatre-vingts à cent personnes par jour, et sept ou huit seulement lors de son départ. Cette maladie faisait aussi des ravages à Tunis, où mouraient quatre-vingts à cent personnes par jour.
Le 14 mai, les médecins du lazaret ont visité le nommé Michel Fabre, garde de santé, employé sur le navire la Continuation. Ce garde fut pris le 13, à quatre heures de l'aprèsmidi, d'un violent frisson: hémorrhagie nasale; grande faiblesse, qui l'empêche de paraître à la grille de fer ; le 15, nouvelle hémorrhagie, grande diarrhée, glande dans l'aisselle gauche.
Le 16, celte glande devient un véritable bubon ; nouvelle hémori'hagie, grande faiblesse, nuit très-agitée, délire violent, assoupissement léthargique, mort.
L'inspection du cadavre a fait découvrir deux bubons, un à chaque aine, du volume d'un œuf de poule; des pétéchies étaient disséminées sur toutes les parties du corps. L'examen du cadavre, disent les médecins, a donc complètement confirmé le diagnostic de la maladie produite par l'infection pestilentielle à laquelle a été soumis Michel Fabre durant son séjour à bord du capitaine Andersen.
Cette observation a une grande importance ; il en est de même de la suivante :
Sixième fnii :
(Neuvième dé la commission.)
En 1825, le capitaine Audibert, commandant le navire r Heureuse- Sabine , est parti d'Alexandrie le 29 mai et arrive à Pomègues le 30 juin.
La déclaration du capitaine porte :
Que le 5 juin, le sieur Raphaël Goste, Marseillais, lieutenant à bord, est tombé malade et est mort le 9, après une maladie de quatre jours, caractérisée par deux bubons, dont l'un à la cuisse et l'autre au pli de l'aine.
Le 16 juin, le nommé François Renoux, mousse de la chambre, est tombé malade, se plaignant d'une douleur à l'aine droite.
Le même jour, 19 juin, le capitaine Audibert lui-même est tombé malade et est mort le 25, après deux jours de maladie, caractérisée par une douleur sous l'aisselle gauche.
Enfin, le nommé François Serin, de Sixfours, novice à bord, est malade depuis neuf jours, et se plaint actuellement d'une douleur à l'aine gauche, où il y a une tumeur.
Le 30 juin, les médecins du lazaret examinent François Serin, et voient que la tumeur offre tous les caractères du bubon pestilentiel. L'état général est bon; malgré cet état satisfaisant. Serin paraît frappé de terreur et accuse une faii)lesse extrême. Le 4 juillet, un nouveau bubon apparaît à deux travers de doigt au-dessus du premier. Un fer rougi à blanc est appliqué sur les deux tumeurs. Le 28 juillet, la guérison est parfaite. Les médecins et chirurgiens du lazaret ont encore donné leurs soins au nommé François Masse, matelot du capitaine Audibert, entré à l'infirmerie le 8 juillet et
TRANSMlSSIOiN DE LA PESTE
guéri le 28. Les symptômes observés par eux les ont portés à désigner la maladie sous le nom de peste au premier degré, sans bubon, charbon ni pétéchie.
Je laisse de côté le dixième fait; d'ailleurs les cas recueillis depuis plus d'un demi-siècle à Venise, Livourne, Gènes viennent confirmer la démonstration que j'ai entreprise, et je renvoie pour de plus amples renseignements au mémoire de Prus, et pour cette dernière partie, c'est-à-dire la peste en Italie, au rapport de M. de Ségur-Dupeyron (1).
Préservation pnr les mesures restrictives. (Isolement. Séquestration.)
L'exécution des mesures sanitaires a toujours rencontré en Orient de grandes difficultés. Le docteur Masserano (2) raconte que, malgré les pouvoirs du viceroi et les ordres formels du gouverneur général du Garbich, il fut impossible à la commission dont il faisait partie de faire exécuter le spurcfo dans les pays de Segé.en, Saft, Schapcliir, Kayathi, Belchim, où la maladie avait enlevé presque la moitié des habitants. La commission, à Segéen, fut contrainte, malgré la protection de la force armée, de se retirer devant la population soulevée.
(4) Ségur-Dupeyron, rapport adressé au minislro du commerce sur les quarantaines, p. 21.
(2) Rapport de M. le docteur Masserano sur la peste qui a régné dans la Basse-Égypte en 1841.
Le docteur Kalursky dut la vie au courage d'un sergent qui, avec quelques soldats, parvint à Tarracher des mains d'une foule furieuse. Le chef gardien et plusieurs soldats furent blessés
Quelques pestiférés, que la maladie n'empêchait pas de sorcir et de se tenir debout parmi la foule, parurent leurs chemises en main, et, s'avaneant vers les soldats, ils cherchèrent a les leur jeter, en criant : c( Fasse le ciel que la peste que j'ai se communique a toi, et que ces bardes te la donnent, puisque, toi, infidèle, tu t'opposes à ce qui est écrit, et que tu oses combattre un mal que Dieu nous envoie !
Ailleurs la peur a fait prendre des mesures dérisoires ; témoin ces prétres-moines du presbytère italien qui, en 1841, au Caire, ont poussé la frayeur jusqu'à saisir avec de petites pincettes l'hostie qu'ils donnaient à de iidèles communiants (1).
Il faut, pour que la mesure restrictive puisse être pleinement efiicace, que l'isolement soit réel, (|ue la séquestration soit absolue. Ainsi, ([uand on mit en quarantaine l'école de médecine du Caire, il n'y eut de quarantaine que le nom (^) : rien ne fut change, ni dans les travaux, ni dans les relations de service. Les aides , sous-aides et répétiteurs de l'école étaient chargés à tour de rôle de recevoir et d'examiner tous les malades arrivant à l'hôpital, les pestiférés comme les autres; il y eut ainsi plusieurs malades atteints de la peste qui furent admis à l'établissement, jusqu'à ce que le lazaret fût ouvert et mis en fonction ;
(1) Rapport sur la 1)0:;Il', du D' I^errou, direclcur de l'École de médecine du Caire (1841).
(2) Perron, loc. cit.
la seule précaution prise fut de garder les élèves enfermés dans l'école, sans leur permettre la sortie habituelle du vendredi. Heureusement, il n'en a pas toujours été ainsi et nous allons citer plusieurs exemples d'isolement et de séquestration qui ont arrêté , quelque fois même empêché, la propagation de la peste.
Ces faits, dont l'observation est plus ou moins ancienne, racontés, certains avec de curieux détails, d'autres avec une extrême brièveté, et qui témoignent tantôt de l'abandon, tantôt de l'observation rigoureuse des mesures quarantenaires, ne peuvent pas avoir tous pour nous une égale valeur ; toutefois, comme on le verra, quelques-uns sont concluants.
Dans la peste de Marseille, la ville perdit plus du tiers de ses habitants ; les galères et l'arsenal furent plus heureux : isolés par des murs et par uneestacade, ils maintinrent mieux l'ordre et la police sanitaire; sur 10,000 hommes, ils n'eurent que 1,260 malades, et 760 victimes. Enhn, comme le remarque le professeur Deidier, les couvents qui se mirent en séquestre furent tous préservés.
Dans la grande peste de Moscou, la maison impériale des orphelins, composée de plus de mille personnes, ferma ses portes ; elle n'eut pas un seul malade. Les mêmes effets ont été observés en Orient, selon Bulard : tous les édifices publics qui se sont imposé un rigoureux isolement ont été, d'une manière à peu près certaine, préservés de la peste. Il signale, entre autres , l'immunité remarquable qu'a présentée l'école de cavalerie de Giseh pendant la peste de 1834, ainsi que celle qu'ont offertes l'école d'artillerie de Tava, l'école
HYGIÈxNE INTERNATIONALE
polytechnique de Buloë , le harein de Glierify- pacha, etc.
Il ressort d'un rapport de M. de Lesseps, gérant du consulat de France, que les établissements publics du Caire et d'Alexandrie ont été préservés, et que l'internement a parfaitement réussi.
A Gonstantinople, le palais de France avait un corps de garde occupé par des janissaires, mais séparé du palais par un double grillage : la peste moissonna les janissaires ; et, à deux pas, le palais resta sain et sauf.
Le général Maitland, dans une lettre au lord du conseil, raconte comment la peste a été importée, une fois à Malte, une fois à Gozzo, une fois à Gorlbu, et une fois àGéphalonie, et comment il a pu à l'aide d'un isolement sévèrement prescrit et exécute arrêter ces quatre pestes. Dans une des pestes combattues par lui (à Malte) la maladie avait cessé, sauf un cas grave, qui s'était déclaré le matin même du jour où il voulait publier une proclamation annonçant que tout danger avait disparu et que les communications étaient rétablies. Le général Maitland ht isoler rigoureusement le dernier malade , et aucun nouveau cas ne vint lui donner un démenti.
M. de Ségur-Dupeyron, secrétaire du conseil supérieur de santé, inspecteur des services sanitaires de France, qui rapporte le fait du général Maitland, l'accompagne des réflexions suivantes :
« L'opinion de lord Maitland est d'un grand poids. Un gouverneur de Malte, un préfet de Marseille, en un mot un administrateur, parviendront plus facilement que des médecins à découvrir la vérité relativement au mode de communication (j[u'affecte une ma-
ladie quelconque. De quoi s'agit-il alors ? De suivre la filiation des atteintes de la maladie. Pour cela il faut savoir d'où vient le premier malade, avec qui il a communiqué. Or, c'est la bien plutôt une enquête de police qu'une enquête médicale. C'est une question de passeport, si j'ose m'exprimer ainsi, pour laquelle un commissaire de police est bien plus compétent qu'un médecin. »
L'observation de M. de Ségur-Dupeyron serait sans réplique si le rôle du médecin devait se borner à donner des soins à un seul pestileré. Dans ce cas, entre le médecin chargé de ce rôle exclusif, ne voyant qu'un seul malade, et l'administrateur parfaitement renseigné sur la marche d'une épidémie, pouvant suivre la filiation des accidents, leur succession et leur envahissement, le premier ne sachant rien et le second mis au courant de tout, le parallèle n'est pas possible et fadministrateur a tous les avantages; mais donnez au médecin les mêmes moyens d'information, et nous ne voyons pas que ses connaissances scientifiques doivent nuire à l'appréciation sagace de la naissance de l'épidémie, de sa marche et de son développement. Aussi est-ce avec raison que le gouvernement a placé dans des mains médicales les hautes fonctions de M. de Ségur. Mais revenons aux effets de l'isolement et de la séquestration.
M. le docteur Morpurgo raconte le fait suivant observé pendant une des épidémies de peste à Smyrne : Dans l'endroit le plus insalubre de la ville, là où aboutissent tous les égouts, existait une caserne contenant 12 à 1,300 hommes. Un médecin conseilla au colonel d'isoler sa troupe, ce que fit ce dernier pendant trois à
quatre mois. La peste sévit avec fureur dans les maisons avoisinant la caserne ; celle-ci, au contraire, fut complètement épargnée.
Pendant l'épidémie d'Egypte de 1835, le palais de Schoubra (dans lequel Méhémet-Ali s'était enfermé avec les 300 personnes qui composaient sa suite) était entouré d'une double barrière sanitaire et d'un cordon de troupes. Trois cas de peste seulement ont eu lieu parmi les personnes isolées; chaque fois qu'un nouveau malade était pris des prodromes de la peste, il était éloigné.
La communication suivante du capitaine Varin, qui commandait l'école de cavalerie égyptienne pendant cette même épidémie^ est extrêmement importante; j'en donnerai la substance :
« Le 9 mars 1835, dit le capitaine Varin, nous nous sommes renfermés, au nombre de 165 individus, dans l'enceinte que j'avais déterminée pour notre quarantaine. Je donnai les ordres les plus sévères; la maladie commençait à prendre une intensité alarmante ; une infraction aux ordres donnés avait eu lieu : un brigadier était parvenu, à l'insu des sentinelles, à faire introduire quelques aliments que sa mère lui avait envoyés ; il fut découvert, je le fis casser et mettre au cachot, cela me donnait l'occasion de le séparer de ses camarades et le temps de reconnaitre si quelques germes de peste se déclareraient ; ce jeune homme en a été quitte pour la perte de son grade.
« Pendant la quarantaine, un domestique de M. Maugin, qui était enfermé avec nous, l'a quitté pour se rendre a Boulac, auprès de son frère qui était atteint
d'un bubon; huit jours après, l'un et l'autre avaient cessé de vivre.
« Vers le 15 mai, un domestique de l'Ecole eut quelques vomissements; sur Tavis du médecin, j'allais le faire mettre en observation, lorsqu'il me demanda de le laisser se retirer dans sa famille, ce que je lui accordai. Quelques autres domestiques l'avaient approché pour lui donner des soins, et je crus prudent de les éloigner de nous. . . . Non-seulement j'ai conservé les personnes qui étaient renfermées avec moi, mais je dois dire que pendant les quatre mois qu'a duré la quarantaine, je n'ai eu dans l'établissement aucune maladie grave; les élèves n'ont abandonné aucun de leurs travaux scientifiques, et les exercices avaient heu comme à l'ordinaire. On sait que le bourg de Gizeh, au milieu duquel est situé l'établissement, a perdu proportionnellement plus de monde que partout ailleurs ; il n'y a pas eu une seule maison avoisinant l'École, qui n'ait compté plusieurs personnes mortes de la peste. »
Le docteur Lachèze, qui a rapporté à la commission de la peste l'observation de M. Varin, a remarqué que, pendant cette épidémie de 1835, tous les établissements mis en bonne quarantaine n'ont perdu qu'un trois centième de leurs habitants. Chez tous ceux, au contraire, qui, en libre pratique, sont restés exposés à la contagion, les chances ont été inhniment moins favorables. Dans ces dernières conditions, la peste a enlevé un tiers de la population, c'est ce qu'on a vu à Alexandrie et au Caire pendant la peste de 1835 : ces faits nous montrent T utilité des mesures quarantenaires, et cependant, le plus ordinairement, les qua-
rantaines ont été fort incomplètes, et on n'a pas obéi, dans leur établissement, aux lois que nous formulerons plus tard, lorsque nous étudierons la prophylaxie de la peste.
Ces faits nous suggèrent encore une réflexion : ils nous montrent que le principe contagieux ou générateur de la peste ne jouit pas, au point de vue de l'étendue, d'une diffusion bien considérable, puisque des établissements ont pu, par l'isolement, être trés-efficacement préservés, dans des quartiers où la plupart des maisons avoisinantes étaient infectées ; cela juge, pour la peste conime pour le choléra, la prétendue puissance de ce fameux miasme épidémique qui, transporté par l'air, passerait au milieu des mers pour infecter les contrées les plus éloignées. La démonstration nous parait complète. Toutefois, nous citerons encore un exemple, qui établit d'une façon saisissante les résultats opposés de l'isolement dans un cas, et de la non-séquestration dans l'autre.
Ces faits sont cités par M. Grassi, et ont trait à la peste d'Égypte dont nous parlions tout à l'heure.
L'hôpital de la marine devait être très-exposé, car, indépendamment des malades de l'escadre qui y furent reçus jusqu'à la fin de février, époque de son départ pour Candie, on y recevait aussi les malades d'une frégate, ceux de quelques btàtiments de transport et ceux de l'arsenal.
Cet hôpital resta sept mois en quarantaine. Il avait été mis en observation dès le *21 novembre, et fut ensuite resserré étroitement. On l'entoura, à vingt pas de distance, d'une palissade gardée par des soldats, pour empêcher les communications; on y établit des salles
d'observation en planches, où les malades restaient jusqu'à ce qu'on eût reconnu la nature de la maladie , et un autre hôpital en planches fut construit pour les pestiférés. Personne n'était reçu dans l'hôpital de la marine sans avoir préalablement pris un bain et subi le spoglio ; la direction des mesures sanitaires fut confiée cà des officiers de santé européens, qui furent obligés de se renfermer dans l'hôpital.
Ces mesures furent couronnées du plus heureux succès ; cependant cet hôpital est mal situé, dans un endroit bas et humide, dominé par les murs de la ville, qui le protègent contre les vents d'est, nord et ouest ; il ne reçoit que le vent du midi, connu sous le nom de khamsin, qui règne au printemps surtout, et dont ne peut se faire une juste idée que celui qui a habité l'Egypte pendant cette saison. Indépendamment des miasmes qu'exhalent les eaux putrides des citernes sur lesquelles il est construit, ce vent y transporte les effluves et les exhalaisons du lac Mareotis, ce qui rend cet endroit si malsain que des fièvres intermittentes et pernicieuses y sont permanentes.
Ce n'est pas tout encore, il est environné de trois villages malpropres : l'un tout près, au nord; l'autre au levant^ à trois cents pas de distance ; le troisième au midi, à cent cinquante pas environ ; ils furent tous trois ravagés par la peste.
Entre le dernier de ces villages et l'hôpital de la marine se trouvaient les salles d'observation et l'hôpital des pestiférés, et malgré ce concours extraordinaire de circonstances fâcheuses, l'hôpital de la marine fut conservé sain pendant la longue période que dura la peste. Tous ces détails permettent déjuger l'effica-
cité de la quarantaine sévère qui y fut observée.
Les conditions et les résultats furent tout différents dans l'hôpital de Ras-el-Tin, qui est situé sur la presqu'île qui forme le Port-Vieux; le port est au sud, la mer au nord. Il est dans une situation élevée et ventilé de toutes parts. On ne prit aucune mesure restrictive ; la peste envahit l'établissement, et elle ne disparut qu'après avoir fait un nombre considérable de victimes.
Marche des épidémies de peste et propagation de la maladie dans les localités atteintes.
Nous avons déjà démontré la transmissibilité do la peste, par deux ordres de preuves : 1" par les faits d'importation; 2" par les effets heureux de la séquestration et de l'isolement. Il nous reste à étudier la marche des épidémies de peste, à suivre le mode de propagation de la maladie dans les localités atteintes, pour acquérir une démonstration complète de la transmissibilité.
La peste a heureusement disparu aujourd'hui du cadre des affections européennes ; si quelques foyers partiels ont pu naître de nos jours, ils ont presque toujours été rapidement concentrés et éteints, sans avoir présenté le développement d'une grande épidémie; aussi ne pouvons-nous chercher dans la marche des épidémies de peste des arguments aussi irréfutables que
pour le choléra, dont l'histoire plus moderne est mieux connue de nous. Plusieurs causes rendent encore cette différence plus sensible.
Si, en effet, nous comparons l'histoire de la peste à celle du choléra, nous trouvons pour le choléra un berceau unique ; au contraire, les foyers de la peste sont multiples. Dans les grandes épidémies de 1830, 1847, nous voyons le choléra suivre une route presque identique; si une différence existe dans la rapidité de propagation elle ne sera que la conséquence de la plus grande rapidité des communications.
Enfin et c'est pourquoi, tandis que la transmissibilité trouve dans l'histoire des épidémies de choléra une démonstration évidente, la marche et la propagation des épidémies de pesie ne peuvent servir d'arguments rigoureux à cette doctrine : dans le choléra, nous avons affaire à des faits récents, qui se sont passés sous nos yeux, dont chaque observateur a pu suivre et vérifier le moindre détail ; quel contrôle semblable avons-nous pour l'étude de la peste ? Il nous faut recourir aux documents ou plutôt aux chroniques du moyen âge, nous contenter de descriptions incomplètes, de récits décousus. Nous ferons ce que fait le voyageur devant les fresques effacées des vieux maîtres : par une contemplation patiente, il retrouve d'abord un contour, puis une figure, puis un fragment delà composition; s'il voit peu, ce qu'il voit est vrai ; c'est ainsi que, malgré les lacunes que nous venons de signaler, nous allons passer en revue quelques-unes des épidémies de peste dont la marche semble confirmer notre opinion.
La peste de Justinien se divisa en deux rameaux, suivant les communications des peuples : d'un côté.
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elle envahit l'Egypte, l'Afrique du nord ; de l'autre, la Syrie, l'Asie-Mineure, Gonstantinople , suivant les côtes avant de pénétrer dans l'intérieur des terres; en 543, elle régnait en Grèce et en Italie ; elle fut apportée à Marseille, en 588, par un navire espagnol : la première maison attaquée resta entièrement vide par la mort de huit personnes ; on la signala à Avignon en 591 ; elle était répandue en Germanie en 555 , en Scandinavie en 589 ; les bourgs étaient dévastés, les villes dépeuplées par la lues inguinaria.
MercuriaHs s'exprime ainsi : « Dans les dernières années qui viennent de s'écouler (c'est-à-dire les années antérieures à 1576), Gonstantinople avait beaucoup souffert de la peste. Le mal vint ensuite en Sicile, puis à Trente, à Vérone, à Mantoue, et cette année, 1576, à Venise, k Padoue, puis enfin à Milan. »
D'après Mercatus, en 1596 lapeste était en Flandre, elle fut portée de Flandre en Espagne, à Santander. De 1596 à 1602, cette peste de Santander se répandit successivement par des fugitifs dans des provinces voisines, elle gagna Tolède, Madrid, Alcala, Séville, la Puebla, etc.; en un mot, elle pénétra dans quatorze grandes villes d'Espagne et jusqu'à Lisbonne.
En 1693 l'Egypte, ou plutôt la Turquie, est en guerre avec les Vénitiens; des vaisseaux français sont pris de force ou nolisés par les Turcs, pour transporter des troupes d'Alexandrie en Gandie : la peste s'embarque avec eux.
Gitons aussi ce grand faisceau de peste qui, parti en 1623 de la Turquie, se déploya sur la Pologne, sur l'Allemagne^ sur toute l'Europe, Elle entre en France; en 1626, 1627, 1628, elle était à Toulouse et à Lyon ;
en 1629, à Digne et à Narbonne; en 1630, à Montpellier. Dans le même temps, elle était en Suisse, chez les Grisons. Les Grisons, par des condottieri, la firent passer à Milan. (C'est cette peste de Milan qui forme le touchant épisode du roman de Manzoni.)
Au commencement du dix-huitième siècle, la peste forme deux rameaux : l'un qui, parti de Constantinople, parcourt la Hongrie, la Pologne, la Russie, la Prusse, le Danemark, la Suède; l'autre, parti de Said ou d'Égypte, envahit Marseille et la Provence.
La peste fut apportée à Marseille en 1720 par un navire, capitaine Château. Il avait perdu six hommes pendant la traversée ; la désinfection de ses marchandises causa la mort de quelques employés ; les passagers se dispersèrent. Bientôt après, en juillet, des symptômes suspects se déclarent dans un quartier populeux, les échevins font transporter les malades aux infirmeries ; l'affection se dissémina ; la peste se répandit dans Marseille.
On a fréquemment invoqué contre la transmissibihté de la peste l'immunité de l'Arabie, voisine de l'Égypte, ce foyer si actif de la peste. Ce fait est démenti par l'assertion du célèbre voyageur Burckhard. Burckhard raconte que, vers 1816, les Égyptiens, faisant une expédition contre certains peuples de l'Arabie qui s'étaient emparés de leurs lieux saints, transportèrent la peste à la Mecque et qu'elle y fit de nombreuses victimes.
L'incertitude et le doute qui planent, comme on le voit, sur la marche de ces épidémies, se retrouvent dans Fétude de leur propagation et de leur développement dans les localités atteintes. L'insuffisance de démonstration tient encore aux mêmes causes.
HYO.
Toutefois, à Moscou, à Venise, partout où Ton a pu retrouver les traces de la contagion, on la suit pour ainsi dire pas à pas : c'est comme un incendie qui se communique de proche en proche et qui dévore tout ce qui est à la portée des flammes. Dans les grandes villes, dans les grands centres de population, remonter à la source du fléau est quelquefois difficile, mais la même difficulté ne se rencontre pas dans les petites localités.
Après avoir étudié le fait même de la transmissibilité, nous allons aborder la question du mode de transmission.