CHAPITRE V
Du mode de transmission de la fièvre jaune. — Influence de l'atmosphère confinée dunavire. — Rôle delà cale. — Navires à sucre. — Vêtements. — Effets à usage. — L'homme, agent de transmission. — Influence du milieu.
Nous avons vu le principe générateur de la fièvre jaune, né sur les bords de la mer, à l'embouchure des rivières maritimes, dans une circonscription déterminée et assez restreinte des régions équatoriales, quitter ces régions ; sa présence se manifeste pendant la traversée ; quelques malades se déclarent, puis c'est à l'arrivée du navire que l'on voit apparaître, à la suite de son déchargement, une série d'accidents qui^ partis de cette source commune, vont se multiplier, formant ainsi le point de départ des épidémies observées en Europe.
Il nous faut maintenant suivre pas à pas la marche de cette transmission^ en déterminer le mode et rechercher si le navire, sa cargaison ou les hommes qui le montent sont les agents de la transmission.
Dans le navire, le rôle prépondérant appartient à la cale : il y a là une atmosphère confinée dans laquelle le principe morbifique se trouve concentré. C'est quand les panneaux sont enlevés et les écoutilles ouvertes pour opérer le déchargement que les accidents apparaissent. Le navire a pu être comparé alors (Métier) à une arme meurtrière qui ferait explosion, tuant ou blessant ceux qui l'approchent, frappant les uns à bout portant et les autres à des distances plus ou moins considérables.
Les événements de Sainl-Nazaire sont un exemple saisissant des effets redoutables de cette sorte d'immersion dans l'atmosphère du navire. Dans toute une série de faits, de beaucoup la plus nombreuse, le mal a été puisé dans la cale même du navire. Tels sont les faits du Chasiiuig. Il résulte, en effet, du récit de celui de ces cinq matelots qui, atteint le dernier, a pu fournir des renseignements sur ses compagnons et sur luimême, que tous étaient allés à bord de VAunc-Mnrie. Ils avaient i)énétré dans l'intérieur du navire pour en voir l'arrimage. Ils étaient entrés dans la cale et, entre autres circonstances, ils y avaient pris des tiges de canne à sucre, placées comme remplissage dans les parties anguleuses de sa capacité, comme on y placerait de la paille pour assujettir les caisses et empêcher leur frottement. Ces hommes y étaient restés une demi-heure au plus. Tel est encore le cas du tonnelier employé à la réparation des caisses ; il a
passé des journées entières dans le navire. Il en est de même des manœuvres qui ont été occupés au déchargement. Je citerai encore un autre exemple de cette influence pernicieuse de la cale. Il s'agit de l'épidémie du port du Plissage en 1823 :
Le Donostiara, par lequel on s'accorde à reconnaître que cette épidémie fut occasionnée, était déchargé depuis assez longtemps. On l'avait nettoyé; il semblait propre, et il l'était en effet dans ses parties apparentes. On y met des charpentiers pour le réparer ; ils enlèvent dans leur travail plusieurs pièces de la doublure intérieure, ou vaigrage; ils mettent les mailles à découvert. Les miasmes s'échappent de dessous cette espèce de parquet, et c'est de son enlèvement que datent les accidents.
Il faut tenir compte aussi de l'influence des cabines, qui sont souvent voisines de la cale.
Dans le fait de V Anne-Marie, dont tous les détails sont intéressants, le commandant avait fait une remarque très-judicieuse : c'est que tous les hommes qui sont tombés malades à son bord pendant la traversée étaient logés au-dessous du pont, dans une cabine placée au même niveau que la cale, et n'en étaient séparés que par une cloison mal jointe. Les hommes logés sur le pont, dans les cabines supérieures ou roufs qui s'y trouvaient, ont tous été épargnés. La conclusion est évidente : la cale était infectée; les émanations, passant au travers de la cloison et de ses joints béants, se sont étendues à la cabine, et c'est ainsi que les hommes logés dans cette cabine sont tombés malades.
Il faut bien le dire, toutefois, le danger ne réside pas exclusivement dans les cales. Je laisse de côté les
ïîiO HYGIÈNE lINTERNÂTIONALE
cabines voisines des cales, et je fais allusion aux épidémies dont tous les cas se sont passés sur le pont et qui étaient constituées par une série de malades se succédant dans une même cabine, comme si cette cabine eût été le seul foyer du mal.
Le Havre en a fourni un exemple observé en 1861 sur le navire VHiirriett. Les détails en ont été vus et décrits par un de nos agents sanitaires, le docteur Launay, aujourd'hui directeur de la Santé du Havre. L'infection peut exister partout sur le navire, et cela se conçoit facilement, dans un espace aussi resserré, où les hommes sont toujours plus ou moins entassés. Mais si les cales ne sont pas le foyer exclusif, elles sont, à n'en pas douter, le foyer principal.
Dans le navire, le danger réside dans l'atmosphère confinée des parties restées closes depuis le départ des foyers d'infection. Gela est surtout vrai pour les navires de commerce, car les points les plus capables d'infection ne sont pas tout à fait les mêmes pour le navire de commerce et pour le bcàtiment de guerre.
Dans le navire de commerce, toutes les souillures, celles qui se forment dans l'épaisseur des murailles comme celles qui proviennent de l'épaisseur du chargement, s'amassent au fond de la cale, les mailles allant jusqu'à la quille, et l'intérieur n'ayant aucun compartiment , aucune cloison , à part les logements de l'avant et de l'arriére.
Dans le bâtiment de guerre, au contraire, la cale principale est toujours ouverte, et la propreté s'y fait comme ailleurs; les fonds sont pleins, et les mailles s'arrêtent à cette pariie pleine, déversant leur contenu entre le vaigrage et le lesl, par des ouvertures aux-
quelles on donne le nom de tours vides. Mais à l'intérieur existent des divisions nombreuses, les unes formant les étages ou ponts , les autres, les cales secondaires et les soutes, celles-ci closes et servant à loger les vivres, les effets d'habillement, les rechanges, les munitions de guerre, etc.
Ces circonstances sont importantes, parce que, pour certains auteurs (Dutrouleau), ce n'est pas dans les eaux corrompues ou les matières putréfiées des cales que gît le danger pour la fièvre jaune, malgré les inconvénients qui s'y peuvent attacher, mais bien dans l'atmosphère confinée et sur les parois mêmes des cavités où ne pénètre pas librement l'air extérieur, et qui sont plus nombreuses sur le bâtiment de guerre.
Dans quelques circonstances, le principe morbifique semble s'identifier tellement avec certains navires que les désinfectants les plus puissants ne parviennent plus à le détruire.
C'est surtout à bord des bâtiments de guerre que ce fait s'observe, et il n'est pas d'épidémie grave et prolongée qui n'en fournisse des exemples. M. de Kéraudren cite dans son mémoire sur la propagation de la fièvre jaune, le brick r^iziyc^/e, qui était dans ce cas, et, pendant la dernière épidémie des Antilles, Dutrouleau a vu la frégate Ylphigénie résister à tous les moyens d'assainissement.
On pourrait d'ailleurs trouver des exemples de l'attachement du principe morbifique au navire dans d'autres maladies. Ainsi, le vaisseau le Duperré, pendant la guerre de Crimée, fut envahi par le typhus et en conserva le germe malgré l'emploi des désinfectants et le débarquement de féquipage.
Dans ces cas, le navire est bien réellement malade, comme le sont certaines salles d'hôpital qui sont devenues de véritables foyers d'infection. Le navire, dans ces cas, est devenu en quelque façon pays à fièvre jaune, et cette idée a été rendue avec beaucoup de bonheur quand on a dit « que le navire, en s'en allant, emportait en quelque sorte avec lui une portion du chmat, qu'il était dans une certaine mesure ce climat floUant. »
Quoi qu'il en soit et quelque opinion que l'on se fasse touchant le principe de la fièvre jaune, sa nature intime, sa cause productrice nous échappent complètement. Nous ne pouvons le juger que par ses effets.
On a même émis sur l'infection du navire plusieurs hypothèses. Le miasme pénètre-t-il avec l'eau, généralement mauvaise et saumâtre, employée au lavage des navires et au service des pompes? Est-ce au moyen des bois dont on fait le fardage, bois souvent mouillés, quelquefois pourris, ou au moins malpropres? ou bien encore est-ce avec l'air qui forme l'atmosphère du pays? Toutes ces opinions ont été soutenues, mais aucune recherche précise n'a été faite sur chacun de ces points.
On a prétendu aussi que la plupart des épidémies de fièvre jaune observées en Europe y ont été introduites par des bâtiments chargés de sucre qui venaient delà Havane. Sans vouloir produire ici une affirmation absolue, je dirai que cette réflexion doit être retenue. Il est possible, toutefois, que la fièvre jaune n'ait été si souvent importée par les navires sucriers que parce que ces navires sont de beaucoup les plus nombreux, qu'ils nous viennent des lieux à fièvre jaune, de la Havane en particulier, et qu'ils s'y trouvent précisément à l'époque où cette maladie sévit, c'est-à-dire en été.
Du reste, pour réfuter cette théorie à titre absolu, je répéterai que la fièvre jaune a été souvent introduite par des bâtiments de guerre, qui n'ont jamais de sucre.
Je ne fais que mentionner la théorie qui attribue les accidents de fièvre jaune, dans certains cas, cà Fexistence d'une multitude de rats qui seraient morts et se seraient putréfiés dans le navire. Cette hypothèse a été émise à propos de l'épidémie de Saint-Nazaire, et Métier en a fait justice.
Le navire est donc un agent important de transmission de la fièvre jaune. Le danger réside surtout dans les portions du navire où l'atmosphère est le plus confinée, et principalement dans la cale ; mais la maladie ne sévit que sur le bâtiment provenant de lieux à fièvre jaune.
La fièvre jaune ne peut naître spontanément sur le navire, pas plus dans la cale que dans aucun autre point. Le navire ne peut jamais être qu'un foyer secondaire de la maladie. Il faut un foyer préalable où il en ait pris le germe ou le principe. La cale, en un mot, n'est qu'un réceptacle.
Le principe générateur de la fièvre jauna ne frappe pas seulement celui qui se trouve immergé dans l'atmosphère du navire ; il peut encore étendre son influence pernicieuse à une certaine distance; et ici, comme lorsqu'il s'agit de tout foyer miasmatique, le danger est en raison :
l'' De la force et la direction du courant d'air qui
chasse l'atmosphère contaminée , tout ce qui est en dehors de ce courant pouvant être considéré comme soustrait à son influence ;
2*^ Du voisinage plus ou moins grand du foyer, la dissémination des miasmes augmentant avec la distance ;
3° Enfin du temps pendant lequel l'individu est exposé à l'action de l'atmosphère infectieuse ; le degré de cette influence ne peut être rigoureusement précisé, l'action des miasmes sur l'organisme humain étant soumise à une foule de conditions générales ou individuelles.
Cette action, par simple approche, et à une distance plus ou moins grande, a pu être observée dans l'épidémie de Saint-Nazaire. Les faits du Co7^722orc77?, navire de la marine impériale, en sont un exemple. On a la certitude, en effet, que les hommes de ce navire, soumis à la discipline militaire, n'ont pas quitté leur bord, et qu'aucun par conséquent ne s'est rendu sur Y Anne- Mario. Il paraît en être de même du bateau le Lorient n» 6 ; toutefois quelques doutes subsistent à son sujet; mais parmi tous les cas de ce groupe, celui du tailleur de pierres est le plus curieux, par la distance à laquelle cet ouvrier se trouvait placé de V Anne-Marie, distance de 260 mètres environ. Il paraît positif que, constamment à son travail, il n'a eu aucun rapport avec le navire ou ses provenances ; l'air doit donc, dans cette circonstance, être considéré comme le seul agent de la transmission.
Ces diverses influences n'avaient été jusqu'ici que très-vaguement appréciées ; l'épidémie de Saint-Nazaire a pu donner sur ce sujet des indications précieuses et absolument scientifiques.
Nos ingénieurs des ponts et chaussées ont dans nos ports de mer une sorte d'observatoire sur les vents et les différents phénomènes météorologiques. Grâce à ces observations, Mélier a pu savoir exactement pour chaque fait en particulier quels étaient au moment où il s'est produit le vent régnant, sa direction, sa vitesse, ses variations.
Nous nous occuperons d'abord de ce qui concerne le Yent, puis nous parlerons de la distance et de la durée de Y' action :
i"" L'influence du vent a été des plus manifestes ; tous les grands accidents, sans exception (lors de l'épidémie de Saint-Nazaire), ont eu heu sur des navires qui s'étaient trouvés plus ou moins longtemps sous le vent de V Anne-Marie, c'est-à-dire, comme le mot l'indique, dans un courant qui avait passé par ce navire, et c'est immédiatement après avoir été exposés à ce courant qu'ils ont été atteints.
C'est ainsi que le Chastang et les gabares d'Indret se sont trouvés le 28 au fort du déchargement ;
Le Lorient n" 6 , le 29 ;
Le Cormoran , le l'"" et le 2 août ;
Les Dardanelles, le dernier jour du déchargement. Même situation pour VAr équipa.
Par contre, des navires qui semblaient devoir être aussi exposés au danger, et qui, étant aussi rapprochés de V Anne-Marie que les précédents, semblaient devoir être exposés au même danger, mais, qui, au lieu d'être sous le vent, se trouvaient au vent, c'est-àdire en sens contraire du courant, n'ont éprouvé aucun accident. Tel est le Cliandernacfor, bâtiment de la marine impériale, qui , ainsi que le bateau le Lo-
rient 8, est resté épargné. De pareils exemples ont déjà été cités, mais peu ont été aussi scientifiquement constatés, et c'est pourquoi je choisis toujours pour exemple l'épidémie de Saint-Nazaire.
2« L'intensité du danger diminue à mesure que la distance s'accroît.
Lofait du tailleur de pierres, dans lequel nous avons vu le vent transporter le miasme à une distance assez grande, doit être considéré comme une exception.
3° La durée de l'action doit être également prise en considération; il est difficile de déterminer si cette durée ou le degré de la distance ont une part plus active dans la transmission par le courant.
Nous avons vu le navire transportant la fièvre jaune dans des ports absolument indemnes. Nous allons nous occuper maintenant de la transmission par les intermédiaires.
Mélier a cité, dans sa relation de l'épidémie de Saint-Nazaire, le fait suivant :
11 s'agit (l'une revendeuse de Saint-Nazaire, la femme Bocquin, demeurant à une certaine distance du port. Son commerce, très-pauvre, et qui s'exerce à peu près exclusivement avec les matelots, consiste à leur acheter de vieux vêtements, des débris de voile et de cordage, en môme temps qu'elle leur loue un fourneau, ou espèce de cuisine, où ils viennent, pendant leur séjour à terre, préparer leurs aliments, ou, suivant leur expression, faire la marmite.
Cette femme fut prise le 6 août, c'est-à-dire au fort de l'épidémie, d'accidenls de fièvre jaune, et à un moment qui correspond à la fm du déchargement- de V Anne-Marie ; elle s'est rétablie.
Des renseignements pris avec le plus grand soin, il résulterait que cette femme Bocquin, tout en vivant beaucoup avec les matelots, les recevant familièrement chez elle, et partageant leurs goûts et leurs habitudes, n'avait cependant eu aucun rapport avec V Anne-Marie, et n'en aurait p.is môme approché. Ce qui est positif, au contraire, et ce qui a été vérihé, c'est qu'elle aurait reçu cLez elle, deux jours de suite, deux hommes de son pays qui avaient fait le voyage à bord de V Anne-Marie, et que de plus elle aurait acheté différents objets provenant de ce navire, tels que : vêtements d'homme, morceaux de voile, vieux cordages.
La transmission parait ici avoir eu lieu par des effets à usage, quoiqu'il soit difficile cependant d'affirmer le procédé de la contagion.
Mais des divers intermédiaires celui qui a donné lieu à le plus de discussions est l'intermédiaire marcliandises. Dans l'épidémie de Saint-Nazaire la transmission n'a jamais eu lieu de cette façon. Pas un seul accident n'a été occasionné par les marchandises. Il s'agissait de sucre, d'un sucre bien sec, comme le sont en général les sucres de Cuba, non fluant par conséquent et ne se répandant pas en sirop comme certains autres sucres. 11 était contenu dans des caisses en bon état, soigneusement rangé. Extraites une à une au moyen de palans, ces caisses étaient déposées sur le quai, puis mises dans des wagons et aussitôt livrées au chemin de fer qui les portait à Nantes. Là, elles ont été prises sans nulle précaution par des hommes attachés à l'administration, portées à bras et enfin déposées dans des magasins do l'entrepôt, et personne, aucun porteur, aucun employé quelconque soit du chemin de fer, soit des magasins, n'a éprouv é le moindre accident.
Mélier, qui relate ce détail, en conclut que les
228 HYGIÈÎ^E INTERNATIONALE
marchandises ne peuvent transmettre la fièvre jaune. Cette opinion, soutenue également par le docteur Pym, inspecteur des quarantaines anglaises, ne doit cependant pas être absolue : le rapport du conseil de santé publique de Lisbonne fait en effet remarquer que, dans les épidémies d'Europe, c'est dans les douanes et sur leurs employés que les premiers accidents se sont toujours montrés, et qu'à Lisbonne particulièrement ce fut par les bagages des passagers restés à la douane que la maladie fut importée. Toutefois, il est important d'observer qu'il s'agit ici d'effets appartenant à des personnes et non de marchandises. On se rappelle le début de cette épidémie de Lisbonne :
Le 22 juillet 1857, le nommé Joseph François, employé à la douane et habitant avec d'autres douaniers le dépôt des hardes, fut pris de fièvre jaune et mourut au cinquième jour. Après la mort de ce premier douanier, une voisine de la douane fut prise et succomba. On ne peut guère douter que l'épidémie ait pris naissance dans la douane même, que cet établissement ait été la source, l'origine du fléau qui se propagea ensuite dans diverses rues et quartiers par ses nombreux employés, leurs familles et ceux qui avaient des rapports avec eux.
Le magasin renferme des effets, hardes, objets mobiliers de toute sorte, dontlaplupart viennent du Brésil, sont déposés à la douane cty restent entassés, accumulés, jusqu'à leur réclamation.
On les examinait dans une salle basse et mal ventilée. Dès le commencement de l'épidémie, ces employés étaient si fréquemment atteints, que plusieurs considérant le service comme dangereux refusèrent de l'exécuter. C'est ce que, d'accord avec les faits, constate un rapport du 29 septembre au conseil de santé.
Ainsi le deuxième douanier atteint était employé à ce service. Huit de ses camarades succombèrent ensuite. Un seul, quoique frai)pé, échappa à la mort. L'influence nocive semble s'être étendue à la salle de police qui est contiguë à celle des bagages. De sept gardes municipaux commis à ce service, quatre furent atteints, deux mortellement.
Du témoignage de l'un de ces employés devant le conseil, il résulte que la plupart de ces bagages provenant du Brésil étaient en mauvais état, sales, le plus souvent, et parfois même souillés, maculés de sang et de matières , et qu'en les examinant, il éprouvait souvent du mal de tête, des nausées et des frissons.
De ces faits et considérations, le conseil paraît avoir conclu avec raison que Tépidémie de 1857 avait été le résultat d'une transmission locale au moyen de bagages ou objets quelconques contaminés déposés à la douane.
Mais, comme je l'ai dit, dans ce fait il ne s'agit pas de marchandises, mais bien d'effets à usage. Toutefois, les marchandises rentrant dans la catégorie des chiffons et drilles doivent être tenues pour suspectes, quelque temps après qu'elles ont rompu charge.
Certains auteurs ont considéré que le sucre est un des agents de transmission les plus puissants. Toutefois, le fait suivant cité par Dutrouleau est peu favorable à cette opinion :
En septembre 1841, revenant des Antilles en France, en congé de convalescence pour la fièvre jaune, Dutrouleau fit la traversée sur un trois-mâts, barque du Havre, chargée de 356 boucauts de sucre. Contrairement aux caisses, les boucauts, de la contenance de mille à douze cents kilogrammes, laissent suinter en grande quantité une sorte de mélasse ou de crasse noirâtre exhalant une odeur désagréable. Il n'y avait pas huit jours que le départ avait eu lieu, que les parois du navire, jusque dans les chambres des passagers, en étaient recouvertes.
I.a fièvre jaune était très-intense à Fort-de-France, au moment du départ. L'équipage a été assez heureux pour y échapper, et les émanations du sucre, une propreté médiocre, n'eurent pas le pouvoir de la faire éclater.
Cette observation de Dutrouleau , quoique importante, ne saurait détruire la valeur qui doit être accordée à certains faits dont la conclusion serait favorable à la transmission par le sucre.
HYGIÈNE INTERNA.TIONALE
Chervin disait qu'il ne croirait à la transmission de l'homme à l'homme que lorsque l'on aurait fait à ce sujet des expériences en dehors et loin de tout foyer. Il fallait placer le malade dans des conditions d'isolement telles qu'il n'y eût plus de doute possible.
Peu de faits possèdent un caractère d'évidence aussi absolu.
Cependant on peut dire qu'à bord des bâtiments de guerre, où il y a cargaison d'hommes plus que de marchandises, c'est par des hommes que le principe épidémique s'introduit, s'entretient et se transporte au loin.
C'est par des malades débarqués de VArmide que l'épidémie de la Basse-Terre a été importée en 1852 ; c'est par des malades de la Recherche qu'elle a été provoquée à Fort-de-France en 1855.
Mais aucun de ces faits ne s'impose au point de vue de la transmission de l'homme à l'homme, comme celui du fait de Montoir qui a été observé dernièrement dans l'épidémie de Saint-Nazaire.
Il résulte des renseignements obtenus que le docteur Chaillon, qui est mort de la fièvre jaune, n'était point allé à Saint-Nazaire, qu'il n'avait eu par conséquent aucun rapport, même éloigné, Sixec V Anne-Marie ou tout autre navire. Il est certain également qu'il n'avait vu ni touché aucun objet quelconque provenant de ces navires ou de leurs hommes. Constamment à Mon-
toir, il n'avait fait d'absence que pour ses courses journalières clans les campagnes environnantes, où s'étendait sa clientèle.
Plusieurs ouvriers déchargeurs, après avoir été soumis à Saint-Nazaire à l'action directe et plus ou moins rapprochée de V Anne-Marie, sont venus tomber malades à la campage à une distance de cinq ou six lieues. Ils appellent ce médecin (le docteur Chaillon), qui n'a eu aucun rapport avec Saint-Nazaire; ce médecin voit les malades, les soigne ; à son tour il est pris et . meurt.
Gomme l'a dit avec raison Métier, le programme de Ghervin a été réalisé de point en point et le fait du docteur Ghaillon affirme la transmission de l'homme à l'homme.
Il est vrai qu'on s'est demandé si le docteur Ghaillon n'avait pas pris la fièvre jaune en respirant l'air de la chambre trop petite , cette chambre étant devenue ainsi le foyer où le médecin se serait infecté (abstraction faite du malade lui-même). Nous touchons ici à la scolastique du moyen âge. Gomment distinguer, en effet, la transmission par le malade de la transmission par l'air qu'il expire? Pariset disait: « Si vous attachez tant d'importance aux foyers que forment les malades, comment en attachez-vous si peu aux malades eux-mêmes. »
Il est difficile, en effet, de démêler le rôle de la contagion immédiate et celui de la contagion médiate. Il n'y a pas eu de recherche réellement scientifique faite sur ce point, mais on peut dire que la transmission miasmatique joue dans ces cas le rôle prépondérant. Aussi, est-ce avec raison que Larrey donne à Pariset,
partant pour Barcelone, les conseils .suivants : « Vous pouvez visiter et toucher avec confiance les malades atteints de la fièvre jaune, pourvu que vous ne restiez pas trop longtemps dans leur atmosphère, et que vous ne les touchiez pas par de grandes surfaces. »
Ce conseil formule une vérité relative, mais il n'est évidemment pas absolu.
Le principe de la fièvre jaune, résidant dans un miasme transportable et transmissible hors de ses foyers naturels, paraît agir par fintermédiaire de l'air. C'est donc par absorption pulmonaire qu'il pénètre dans l'organisme. Le contact a peu d'importance, l'atmosphère contaminée est le véhicule de la transmission, quelle que soit d'ailleurs la cause de cette contamination. Que ce soit la cale d'un navire, que ce soient les émanations d'un intermédiaire quelconque, que ce soit l'air expiré par le malade qui agissent comme foyer d'émission, le résultat sera toujours le même ; la transmission se fera toujours par le même mécanisme, et l'agent intermédiaire sera toujours l'atmosphère contaminée.
D'ailleurs, il sera souvent difficile de préciser le mode de contagion et on arrivera quelquefois à un véritable lacis inextricable de transmissions. Mais il est peu important de déterminer ce mode.
Ce qu'il faut retenir, c'est que le principe de la maladie, quel qu'il soit, végétal ou animal, cryptogame ou infusoire, étant chargé sur le navire, s'y conserve,
s'y multiplie, s'y développe et se comporte à la façon d'un germe ou d'un ferment. Gela est si vrai, que son mode d'action va différer suivant le milieu dans lequel il sera importé. Que ce milieu en effet soit favorable à la propagation du germe et à son développement, et nous aurons une épidémie épouvantable, comme celle de Barcelone. Dans des conditions inverses, le germe restera presque stérile, la maladie avortera et l'on pourra à peine prononcer le nom d'épidémie. Je citerai comme exemple ce qui s'est passé à Saint-Nazaire.
Voyons donc quelles sortes de modifications le mi- ' lieu peut exercer sur le principe générateur de la fièvre jaune.
La fièvre jaune, comme les maladies épidémiques en général, est surtout une maladie des grandes villes, des pays où la population est le plus dense et le plus misérable. A Livourne, d'après Palloni et Lacoste, la maladie resta presque circonscrite au quartier des pauvres. A Cadix les épidémies ravagèrent toujours le quartier populeux et misérable de Santa Maria. A Séville, d'après Berthe, la mortalité dans les quartiers aisés fut évaluée de 5 à 6 p. 0/0, tandis que dans les rues malpropres et encombrées elle s'éleva de 33 1/3 à 50 p. 0/0. Que diverses conditions soient réunies : une topographie spéciale, le voisinage de la mer, une température élevée, la maladie atteindra une puissance très-grande. Alors on verra s'opérer un plus ou moins grand nombre de transmissions successives, le
principe de la maladie se régénérant et se multipliant dans l'organisme humain sous l'influence d'un milieu favorable. C'est ainsi que s'expliquent la persistance et l'intensité de l'épidémie de Barcelone.
Si l'on n'a pas encore déterminé rigoureusement la moyenne thermométrique qui est nécessaire à la génération et à la propagation du principe de la fièvre jaune, on a constaté pourtant qu'elle ne descend pas au-dessous d'un certain chiffre. Une moyenne de 20 degrés est le chiffre d'après lequel a été tracé l'isotherme qui limite au nord les climats endémiques de la fièvre jaune, et qui, partant des Florides, passe au-dessus de Cuba, traverse l'Océan et parcourt l'Afrique de l'est à l'ouest, un peu au-dessous de la côte nord. En France, la partie sud du golfe de Gascogne et tout le littoral de la Méditerranée sont les seuls points où la température moyenne de l'isotherme atteigne 20 degrés et plus. Mais, à partir de l'embouchure de la Loire et au-dessus, cette moyenne n'atteint pas 18 degrés, c'cst-cà-dire est inférieure au chiffre nécessaire au germe de la fièvre jaune.
Les faits de Saint-Nazaire sont venus confirmer cette influence du milieu : les germes importés, sortis des foyers qui les recélaient , navires , matières diverses, hommes, ont pu frapper, directement ou par intermédiaire, tous ceux qui se sont exposés à leurs coups ; mais, après une première transmission, ils n'ont plus eu le pouvoir de reproduire la maladie ; ils sont restés stériles , ils sont morts sur place. Pour renaître et revivre, il aurait fallu les transplanter dans un climat plus favorable. Les recherches météorologiques faites à Saint-Nazaire ont montré que la tempé-
rature, quoique élevée, n'était pas excessive : les maxima ont oscillé entre 21 degrés et 25 degrés et demi, les minima entre 11 degrés 3/4 et 17 degrés. Quant au baromètre, il est resté en général assez haut, entre 757 millimètres et 767, c'est-à-dire avec dix millimètres d'écart seulement.
Dans l'épidémie de Barcelone de 1870, le thermomètre n'a jamais dépassé 26^ Réaumur (chiffre atteint le 6 septembre). Pendant la plus grande intensité de la maladie, le maximum journalier oscilla entre 16 et 19° Pl.; le déchu de l'épidémie et sa fm en novembre comcidérent avec des maxima journaliers, compris entre 10 et 16" Pi. et des minima où le thermomètre descendit jusqu'à 3° (le 12 novembre).
Il est encore un point sur lequel nous devons insister ; il s'agit de l'influence de V acclimatement. Nous avons vu que les hommes de V Amie-Marie ^ qui tous avaient quitté le navire aussitôt après son entrée dans le bassin et s'étaient dispersés, sont restés sains et saufs : ils étaient acclimatés ; et ce résultat contraste avec ce qui s'est passé sur les hommes qui ont travaillé au déchargement et qui, eux, ont été frappés dans la proportion énorme des deux tiers environ.