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CHAPITRE IV

La transmissibilité de la fièvre jaune est démontrée : 1° Par les faits d'importation. - 2" Par les effets de l'isolement et de la séquestration. - 3° Par la marche et le développement des épidémies dans les localités atteintes.

Un grand nombre de médecins ont nié la propriété contagieuse de la fièvre jaune, et, pour ne citer que d'anciens observateurs, je rappellerai les noms de Caldwell, Moseley, Miller, Moccino, Valentin, Devèze.

La doctrine opposée a été soutenue par Ghilsolm, Gurrie, Arejula, Pariset, Mazet, François, Bally,' Peysson. Au milieu de ces opinions contraires, les faits peuvent seuls décider la question.

Faits de transmission.

Les cas d'importation pour être démonstratifs doivent avoir manifesté leurs effets en dehors du foyer d'infec-

tion. Les faits que nous allons passer en revue présentent ce caractère. La plupart ont déjà été cités par Dutrouleau dans son Traité des maladies des Européens dans les pays chauds.

En 1856, au port de Brest, un magasinier et un garde sanitaire, appelés par leurs services à bord de la Fortune, corvette arrivant des Antilles, contractent la fièvre jaune.

Des faits semblables avaient souvent été observés en pleine mer pendant les guerres du premier empire, quand, après un combat, le vainqueur prenait la fièvre jaune sur le navire vaincu.

On a opposé à ces faits cette objection que, dans ces circonstances, le navire avait pu être lui-même le foyer d'infection, que le magasinier et le garde sanitaire avaient pris la fièvre jaune sur la Fortune de même qu'ils l'eussent contractée aux Antilles et au golfe du Mexique. Sans réfuter à présent ces critiques, nous passerons à des faits qui ne laissent aucune discussion possible. Nous citerons des exemples d'équipages quittant leur navire infecté et allant porter la maladie à un navire ou à un pays absolument indemnes.

Les Français ont observé des cas semblables, et les Anglais, dont de pareils faits contrarient les intérêts, en ont cependant fait connaître quelques-uns.

Le docteur Lallemant rapporte le fait suivant :

Le 30 septembre 1849, le brick américain Brazil^ venant de la Nouvelle-Orléans et touchant à la Havane, entre dans le port de Bahia (absolument indemne de fièvre jaune). Ce bâtiment a perdu deux hommes pendant la traversée et ne fait pas quarantaine.

Le 3 novembre, un Brésilien, garçon de boutique, est attaqué de la fièvre jaune et meurt trois jours après. Le capitaine du Brazil^ qui était allé quelques fois dans cette boutique, et quatre autres personnes qui avaient des relations avec ce capitaine succombent à la même maladie.

Le 18 novembre, les navires voisins du Brazil sont envahis puis la ville et même les environs.

Pendant que l'épidémie sévit à Bahia, un vaisseau français quitte CG port et se rend à Fernambuco, où il est reçu sans quarantaine, bien qu'il eût perdu aussi deux hommes dans le trajet.

Les malades sont portés à l'hôpital, où plusieurs autres personnes sont frappées de la maladie ; dans ce port et dans la ville, le fléau fait de nombreuses victimes.

Le conseil sanitaire de Bahia ayant déclaré que la maladie n'était pas contagieuse, deux navires partis de ce port sont reçus à Rio à partir du 13 décembre. Dés le 28, le docteur Lallemant reçoit à la station de Santa-Gruz deux marins atteints de fièvre jaune probable, et, en jauvicr, plusieurs cas ne laissent plus de doute sur la nature de la maladie.

L'auteur suit le mal dans tous les autres ports et dans l'intérieur du Brésil, et signale l'inimunité do la ville de Mai'anhao, située sur une île et préservée rigoureusement par un cordon sanitaire.

Les épidémies du Pérou et du Chili, en 1852, sont dues aux émigrants allemands qui ont quitté I{io-Janeiro au moment où la fièvre jaune y sévissait, et qui en route ont perdu quelques-uns de leurs malades,

A mesure que ces voyageurs gagnaient des zones plus froides, la maladie diminuait en intensité, elle s'éteignit entièrement au cap Horn (1) pour reparaître à mesure ({ue le navire remontait la côte ouest de l'Amérique.

Lors de l'arrivée à Gallao, la mortalité à bord était déjà sensible. Les émigrants allemands sont transportés à Lima, où ils continuent de souffrir de la lièvre jaune, qui reste conrinée parmi eux pendant la première année, ne faisant sentir qu'une influence de malaise à la population, et paraissant s'éteindre pendant la saison froide. Mais, en mars 1853, la maladie reparaît, et cette fois s'atlaquant aux habitants ainsi qu'aux étrangers. Elle s'éteint de nouveau pendant l'hiver, reparaît en 1854 et en 1855, et en 1856 elle atteint une telle intensité que le pouvoir législatif, siégeant à Lima, est obligé de changer de résidence. Dans cette môme année, elle s'étend à Valparaiso et à Santiago.

(1) Nous retrouvons ici l'influence adjuvante de la température sur les progrès de la fièvre jaune.

A. la Giindcloiipo, l'épidémie a paru, en 1852, dans les circonstances suivantes : au mois de juillet, le Gaston, bâtiment de commerce, et le Génie, brick de guerre, arrivant tous deux de la Martinique où régnoit l'épidémie, mouillent sur la rade de la Pointe-à- Pitre et envoient leurs malades à l'hôpital.

Au mois d'août, la frégate VAmiide, qui avait passé trois jours à Fort-de-France, mouille aussi sur cetle rade et envoie mourir à l'hôpital un canonnior qui était descendu à terre à la Martinique.

Le fait du canonnier constituait le premier cas d'une épidémie qui a éclaté parmi son équipage cinq jours après son départ des Antilles et donné pendant vingt-huit jours 122 malades et 54 morts sur IGO hommes d'effectif.

Quelques cas s'étaient déjà déclarés en juillet à la Pointe-à- Pitre ; après le départ de VArniido, de nouveaux cas apparurent à l'hôpital comme à la caserne, et l'épidémie fut constituée. A la Basse-Terre, ce fut un gendarme débarqué ]idLvV Armido qui fut le premier atteint ; bientôttoute la caserne qu'habitaient ce militaire et ceux qui étaient arrivés avec lui fut envahie ; de là la maladie gagna les maisons voisines du clianip d'Arbaud, habitées par des Européens, s'étendant bientôt aux casernes d'infanterie et d'artillerie. Cette marche fut très- facile à constater.

Le fait suivant est intéressant par son origine. Il nous vient des Anglais, qui ne rapportent pas habituellement de faits d'importation.

Il est dû à J. Wiblin et A. îlarvey, qui ne mettent pas en doute, dans ce cas, l'importation et la propagation par contagion.

Le navire la Pin ta avait communiqué avec Saint-Thomas et avait embarqué un nombre considérable de convalescents de fièvre jaune. Il y eut pendant la traversée 14 cas et 7 décès. Tous les hommes tombés malades avaient communiqué avec la terre ou avec les passagers. L'épidémie put être emprisonnée dans les compartiments du navire habité par les malades.

Huit jours après l'arrivée à Southampton, un médecin qui alla donner des soins à un des homm.es débarqués et qui habitait la môme maison que lui, fut atteint do la maladie et en mourut.

Ces faits sont dus à des observateurs distingués. Leur authenticité ne peut être contestée. Ils ont donc une valeur réelle.

Toutefois, comme presque tous se sont produits en Amérique, là où se^ trouve le berceau de la fièvre jaune, les adversaires de la contagion peuvent encore nier les conséquences que l'on en peut légitimement tirer. Il faut donc, pour que la démonstration soit inattaquable, citer des faits établissant que la fièvre jaune a pu être chargée dans un port d'Amérique et importée dans un port européen, là où l'existence d'un foyer d'infection de fièvre jaune ne puisse être acceptée.

Ces exemples sont nombreux. Je passerai sous silence les importations de Marseille, Toulon, Bordeaux, et même celles de Brest et du Havre, et je ne m'arrêterai qu'au fait absolument concluant de l'épidémie de Saint- Nazaire.

Un navire de commerce, construit en bois et peu ancien, V Anne-Marie^ du port de Nantes, était parti, au mois de mars 1861, pour se rendre à la Havane, afin d'y charger du sucre.

Arrivé à la Havane le 12 mai, VAnne-Marie en était repartie le 13 juin. Ce séjour d'un mois, consacré aux soins du chargement à la Havane, n'avait présenté rien de particulier.

Aucun des matelots, marins éprouvés pour la plupart, n'avait . été malade. En quittant la Havane pour venir en France, les navires traversent généralement le détroit des Florides.

h' Anne-Marie y fat retenu douze jours par des calmes, trèshabituels à ces parages, et qui en forment un des dangers.

Le soleil était ardent, la chaleur suffocante, souvent accompagnée d'orages et d'abondantes pluies. Malgré ces circonstances, pendant dix- sept jours, l'état sanitaire reste excellent à borrl.

Le 1'''" juillet, un premier cas de maladie se déclare ; le môme jour, l^r juillet, un autre matelot est atteint ; tous deux meurent; le lendemain, 2 juillet, autre malade; le 4, un nouveau, puis successivement, un cinquième, un sixième, un septième, un huitième matelot sont malades et se rétablissent.

Le commandant lui-même est attaqué à son tour; en un mot, V Anne-Marie a eu en mer une véritable épidémie dans laquelle on ne peut voir autre chose que la fièvre jaune: il y a eu 9 malades, dont 2 morts, sur un effectif de 16 personnes. 11 arrive à Saint-Nazaire le 27 juillet; vingt jours s'étaient écoulés depuis le dernier décès, et treize depuis la dernière atteinte de maladie. Suivant les règlements alors en vigueur, V Anne-Mario se trouvait rigoureusement et à la lettre dans les conditions voulues pour être admise. Ij Anne-Marie fut amarrée dans un des coins du seul bassin qui existât alors à Saint-Nazaire, à la portée du chemin de fer et au long du quai le moins fréquenté.

Tout près de l'endroit occupé pav V Anne-Marie, se trouvaient deux navires de la marine impériale, l'un appelé le Chastang, petit remorqueur appartenant aux usines d'Indret ; l'autre, le Cormoran, navire de l'Etat, était venu de Lorient pour recevoir et emmener les chaudières apportées par le Cbastang. IJ" Anne- Marie décharge ses marchandises, consistant exclusivement en sucre. Ce sucre de la Havane était entièrement sec et renfermé dans des caisses de bois, bien conditionnées, à la différence du sucre de Bourbon, nui est toujours plus ou moins chargé d'humidité, dans une espèce de sparterie grossière.

Conformément à l'usage, l'équipage de Y Anne-Marie avait quitté le bord ; les hommes qui le composaient, n'étant engagés que pour la durée du voyage, s'étaient dispersés. Le navire avait été livré à des hommes de peine, dont le métier est de faire le déchargement : c'était, par rapport à l'équipage, des hommes neufs. Ils étaient au nombre de 17, tous forts, comme le sont en général les déchargeurs, ceux des ports notamment, et tous bien portants. Le commandant avait laissé à son second le soin de veiller au déchargement. Commencé le 27 juillet, surlendemain de l'entrée dans le bassin, ce déchargement dura jusqu'au 3 août, c'est-à-dire huit jours.

Les accidents auxquels il a donné lieu et qui vont maintenant se dérouler, se divisent naturellement en plusieurs groupes.

1° Faits observés à Indret :

Le Cliastang repart le 29; il arrive à Indret le jour même. Ce navire avait 5 hommes d'équipage, tous en parfaite santé: à leur retour à Indret; ils reprennent leur travail ordinaire et le continuent sans rien éprouver de particulier jusqu'au jeudi (c'est-à-dire trois jours durant). Ce jour, lel^r août, un premier

malade se déclare parmi ces hommes; quatre jours après, il meurt. Trois autres hommes meurent bientôt après. Sur le premier malade, la fièvre jaune avait été méconnue : elle est reconnue sur les trois autres. Restait le cinquième et dernier homme de l'équipage : il a succombé comme les autres, seulement un peu plus tard et avec des symptômes moins violents. 2° Faits de Saint-Nazaire :

Le second qui avait veillé au déchargement de V Anne-Mario, homme fort et bien constitué, âgé seulementde 28 ans, avait fait la traversée sans accident, et jouissait au retour de la meilleure santé. Le 29, le 30, le 31 juillet et le i"'' août, il n'éprouve rien; le 2, dans la soirée, il est pris d'un malaise général, et il meurt en GO et quelques heures. Ce premier cas est le début de toute une série de faits semblables qui se déroulent rapidement.

D'après l'ordre des dates, le second cas serait celui d'un tonnelier de Saint-Nazaire qui est tombé malade le 3. Le sucre apporté par V Anne-Mario était contenu dans des caisses de bois. Gomme il arrive souvent, plusieurs de ces caisses étaient disjointes ou déclouées. Le tonnelier en question avait été employé dans la cale du navire à les passer en revue et à les réparer dès le commencement du déchargement. Le 3, en revenant de son travail, il est pris de fièvre, et le 7, il meurt au cinquième jour de la maladie.

Le troisième cas, toujours d'après l'ordre des dates, serait un tailleur de pierres, mort dans des circonstances toutes particulières.

Comme on l'a vu, les malades d'Indret s'étaient trouvés placés très-près du navire, ils y avaient même pénétré, le commandant en second y avait passé ses journées ; et le tonnelier s'était tenu dans la cale; mais le malade dont il s'agit maintenant, le tailleur de pierres, ne s'était pas même approché du navire.

Employé aux travaux du port, il paraît certain qu'il n'a pas quitté le point du quai où il avait son chantier, et qui est do l'autre côté du bassin. Il est atteint le 4 et meurt le 10. Le 5, cinq nouveaiix malades se déclarent à la fois, tous parmi les manœuvres employés au déchargement. Trois sont morts trèsrapidement, les deux autres ont survécu.

Le G, deux manœuvres sont encoî'C pris et meurent ; le 7, on signale trois malades de plus; le 8, deux, etc.

3" Faits du Cormoran :

Le Cormoran a occupé successivement dans le bassin deux places difrérenics. Dans la première, il s'est trouvé pondant

quatre jours entiers exposé aux émanations de Y Anne-Marie^ alors en plein déchargement, soit du 31 juillet au 3 août.

Le Cormoran charge ses chaudières, quitte Saint-Nazaire et arrive le 10 à Lorient, ayant tous ses hommes, au nombre de six, en parfaite santé.

Le 14, deux malades se déclarent, ils étaient morts le 26.

4° Faits du bateau le Lorient n*' 6 :

Il existait alors entre Saint-Nazaire et Ijorient un service de bateaux à vapeur. Le bateau dont c'était le tour de partir avait pour emplacement assigné à ses préparatifs un point du bassin très-rapproché de celui qu'occupait V Anne-Marie : c'était le bateau 6. Il y est resté du 28 au 30 juillet, c'est-à-dire les premiers jours du déchargement. Ces deux navires étaient bout à bout, et devaient presque se toucher. Parti de Saint-Nazaire le 4 au matin, le bateau n° 6 est arrivé le soir même à Lorient. Durant la traversée, un des chauffeurs, jusque-là bien portant, est pris d'accident et meurt le 10.

En même temps, c'est-à-dire pendant la traversée, le mousse du paquebot n" 6 était pris des mêmes symptômes; il a fini par se rétablir.

5« Faits des Dardanelles :

Le trois-mâts les Dardanelles s'est trouvé placé près de V Anne-Marie. Les deux navires avaient été couplés, c'est-à-dire mis bord à bord, et de telle sorte que, pour arriver au quai, l'équipage des Dardanelles était obligé de passer par-dessus le pont de V Anne- Marie. Les Dardanelles sont restées dans ce contact compromettant avec V Anne-Marie durant les deux derniers jours du débarquement, les 2 et 3 août.

Le 8, un mousse du bord, jeune homme de 18 ans, que la nature de son service appelait à terre trois fois par jour, et qui se trouvait ainsi exposé d'une manière toute spéciale aux émanations de V Anne-Marie^ est pris des accidents d'une fièvre jaune très-grave, dont il a pu se rétablir au bout de six semaines.

6° Faits des gabares d'indret :

CVest une autre série d'accidents observés à Indret : Le Cbastang était un remorqueur, deux gabares étaient à sa suite; les gabares ont été placées au voisinage de V Anne-Marie comme le Chaslancf, toutefois un pou moins près, et n'y sont restées que peu de temps, moins de deux jours, et il est à noter que c'était tout au commencement du déchargement; les gabares avaient cinq personnes, une seule est allée à bord de ÏAnneinc. 14

Marie, les autres en ont simplement approché plus ou moins : deux ont porté les cadavres de leurs camarades morts à Indret; une femme en a soigné et enseveli deux; un homme a passé deux nuits près de son neveu atteint de la fièvre jaune et qui en est mort.

Aucune de ces cinq personnes n'a eu la fièvre jaune, à proprement parler, mais toutes ont été indisposées et leur indisposition, au dire des médecins, a eu chez toutes un cachet particulier: le cachet de la fièvre jaune.

^0 Faits de VArequipa :

IJAreqiiipa était à Saint-Nazaire depuis le 23 juin, venant de Sierra-Leone, avec un chargement de campêche. Il avait fini ses opérations à Saint-Nazaire, et il faisait ses dispositions de départ pour un voyage à Gayenne, lorsque, pour son malheur, il s'est trouvé placé près de V Anne-Marie, à l'endroit même où a été plus tard le navire les Dardanelles, c'est-à-dire formant couple avec V Anne-Marie.

Il y est resté du 26 juillet au août, c'est-à-dire pendant une partie du déchargement.

Il quitte Saint-Nazaire le août et prend la mer.

Le 5, un premier malade se déclare, il meurt. Le 22, c'est-àdire douze jours après ce premier cas, un second se déclare, il meurt encore.

Le 26, troisième malade; ce malade a guéri. Le 29, quatrième malade; le 11 septembre, cinquième malade; le 17, sixième malade; le 20, un septième ; ces quatre derniers se rétablissent. Le 20, le huitième et dernier malade est pris et succombe au cinquième jour.

A son arrivée à Gayenne, VArequipa a été l'objet de mesures spéciales, et l'on a eu cette singularité qu'un des ports les plus dangereux de l'Amérique, et contre lequel nous avons eu tant de fois à nous tenir en garde, a été obligé à son tour de nous mettre en quarantaine.

Ainsi, un seul navire, V Anne-Marie, a infecté sept autres navires ; ces navires ont donné vingt-trois malades. U Anne- Marie en a eu dix-sept ; total quarante, sur lesquels vingt-trois morts. Mais ce n'est pas tout, et il y eut encore un autre décès, mais dans une circonstance toute différente. Le malade n'avait pas été à Saint-Nazaire et n'avait eu aucun rapport avec ryl72;2£?- Marie :

8" Fait de Montoir :

Le docteur Ghaillon avait été appelé les 5 et 6 août à donner

TllANSMISSION DE LA FIÈVRE JA.UNE

des soins, d'abord à deux ouvriers qui avaient travaillé au déchargement de VAnne-Marie, puis à un troisième. Aux deux premiers, qui ont guéri, M. Ghaillon avait fait cinq ou six visites ; au dernier, qui est mort le troisième jour, deux visites seulement.

Le 10, il est appelé au village de Prignac pour un quatrième malade.

Il le voit encore une fois le lendemain 11. M. Ghaillon resta très-longtemps auprès de ce nouveau malade, et, entre autres soins, se mit à lui faire des frictions sur tout le corps pendant trois quarts d'heure. Le malade mourut.

Le 13, c'est-à-dire deux jours après la dernière et longue visite dont il vient d'être parlé, M. Ghaillon est pris tout à coup, au milieu de ses courses ordinaires à la campagne, d'un malaise général, et la mort a lieu après quatre jours de maladie, et il résulte des détails de l'observation que cette maladie était la fièvre jaune.

L'intérêt de ce fait justifie les détails dans lesquels nous sommes entrés. Il est impossible, en effet, de démontrer d'une façon plus évidente la transmission de la fièvre jaune. Nous aurons encore recours au récit de cette épidémie de Saint-Nazaire, quand nous aborderons les modes de contagion de la fièvre jaune.

Elfets de la séquestration et de F isolement.

Nous avons démontré la transmission de la fièvre jaune par des faits d'importation. Nous allons aborder maintenant un second ordre d'arguments, c'est-à-dire les preuves tirées de l'isolement et de la séquestration.

Dans le fait de l'importation au Brésil que nous avons cité d'après le docteur Lallemant, la ville de Maranhao, située sur

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une île rigoureusement isolée par un cordon sanitaire, a été ainsi préservée.

Lors de l'épidémie de Lisbonne de 1857, les habitants des cloîtres qui n'ont eu aucune communication avec l'extérieur ont joui d'une immunité absolue. Ceux de Saint-Christophe et de la rue de la Rose, bien que situés au milieu du foyer de l'épidémie, entourés de maisons envahies ou surélevées, ont dû leur préservation à un isolement complet.

Dans les asiles des Pauvres et delà Miséricorde, où la réclusion n'est pas aussi absolue, les seuls cas qui se manifestèrent furent constatés sur des individus ayant communiqué à l'extérieur avec les lieux ou les sujets contaminés.

L'amiral Gueydon était gouverneur de la Martinique en 1865, quand la fièvre jaune fut importée dans cette colonie par la corvette de guerre la Recherche et par le navire de commerce la Pauline, arrivant tous deux de Cayenne.

Jusque-là, famiral avait paru faire très-peu de cas des doctrines d'importabilité et de transmissibilité qui réglaient nos mesures sanitaires à la Guadeloupe, contrairement à ce qui se pratiquait à la Martinique. Mais un grand changement a dû se faire dans son esprit à la vue des événements qui suivirent l'arrivée de la Recherche, car, devenu commandant de la station navale des Antilles, après avoir quitté son gouvernement, il prit les mesures les plus sévères pour empêcher tout rapport compromettant entre les navires de son escadre et les foyers de fièvre jaune, ports et navires qu'il rencontrait forcément, s'éloignant d'eux lepluspromptoment ou le plus souvent possible.

Il parvint ainsi à préserver de l'épidémie tous les bâtiments de la station, à l'exception d'un seul, qui avait été forcé d'enfreindre les mesures prescrites. Plus tard encore, préfet maritime à Lorient, au moment des faits de Saint-Nazaire, il reconnaît, le premier,

un cas de fièvre jaune mêlé à d'autres fiévreux dans une salle d'hôpital, et s'empresse d'instituer un lazaret flottant et d'y placer ce malade. Dutrouleau, qui raconte ce fait, remarque que cette conversion a sa signification chez un homme de cette valeur et placé dans une situation où il pouvait bien observer.

Nous pouvons rapprocher de ces faits les résultats heureux obtenus par Métier sur les navires venant de la Havane au moment de l'épidémie de Saint- Nazaire; tous étaient scrupuleusement désinfectés. Il y en avait parmi eux qui se présentaient dans des conditions véritablement calamiteuses, et de nature à inspirer des craintes sérieuses. La plupart avaient eu des malades et des morts pendant la traversée ; certains mêmes arrivaient ayant à bord non-seulement des convalescents, mais encore des malades proprement dits et en pleine fièvre jaune ; exemple, V Alphonse-Nicolas - César, le Paul- Auguste j Y Amélie, VÉtoile-de--la-Mer; tous ces navires ont pu être déchargés sans accident. Il y eut toutefois une exception :

Il s'agissait d'un des navires nommes plus haut, V Alphonse- Nicolas-Cvsar. 11 avait eu des malades pendant la traversée et il se présentait à l'arrivée avec un cas de fièvre jaune bien caractérisé. On procédait à son déchargement selon les précautions voulues , c'est-à-dire qu'api-ès avoir isolé le navire et y avoir fait pénétrer l'air, on y avait fait arriver la solution désinfectante par les parois du navire, d'une part; par les pompes, de l'autre. On avait opéré et le chlorurage descendant et le chlorurage ascendant. Le déchargement marchait sans accident. L'opération touchait à sa fm, lorsqu'un des hommes qui y travaillaient fut pris de fièvre jaune. Il mourut en sept jours.

Or, voici ce qui était arrivé : entre autres choses, il était formellement prescrit de ne laisser les hommes séjourner dans les cales, durant le déchargement, que le moins possible, et de couper le travail par des intervalles de repos à l'air. L'homme

m HYGIÈNE INTERNATIONALE

en question, ua hoinine neuf, c'est-à-dire non acclimaté, au lieu d'observer ces précautions, s'était tenu continuellement au fond de la cale. On a même prétendu qu'il avait passé une nuit entière sur le fardage. 11 est certain du moins qu'il s'y était couché plusieurs fois aux heures de repos, et qu'il y avait passé les moments que ses camarades passaient sur le pont.

Marche dos épidémies et propagation de la maladie dans les localités atteintes,

La transmission de la fièvre jaune se trouve également démontrée par la marche des épidémies et par leur développement dans les localités atteintes. Cette marche des épidémies a été très-évidente dans les faits que nous avons cités. Nous avons vu la fièvre jaune chargée pour ainsi dire sur le navire, s'arrétant avec lui et se montrant partout où le navire abordait.

Cette marche a été encore plus saisissante dans l'épidémie de Saint-Nazaire. Nous avons vu la fièvre jaune, arrivée avec V Anne-Marie, se transmettre aux navires et aux hommes qui ont été en rapport avec V Anne- Marie. Je rappelle pour mémoire les faits d'Indret, de Lorient, etc. Le développement de la progression de l'épidémie a été facile à suivre à Lisbonne en 1857 :

Après la mort du premier douanier, une voisine de la douane qui avait des rapports fréquents avec les employés tombe malade le 29 et succombe le 2 août.

Puis c'est un camarade de la première victime qui est atteint à son tour dans la douane même. Sa femme et ses trois petits entants sont frappés ensuite successivement, et enfin plusieurs

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autres douaniers demeurant au troisième étage de la même maison, laquelle est ainsi envahie du haut en bas, y compris le rez-de-chaussée, où se trouve une fabrique d'armes, dont tout le personnel est atteint, môme ceux qui remplacèrent les premiers attaqués. L'épidémie s'étend, se propage lentement, graduellement, en suivant l'itinéraire que lui tracent les douaniers et les employés de cet établissement.

Ce mode de propagation est surtout facile à distinguer au début. Voici les exemples les plus authentiques :

Le premier malade de la rue des Canastras était le neveu du deuxième douanier atteint, qu'il était venu soigner. Frappé le 11 août, il meurt le 14.

Une aubergiste, qui recevait spécialement les ouvriers de la douane, est atteinte la première à Ribeira Veilha, qui devient aussitôt l'un des foyers les plus intenses de l'épidémie.

Dans la ruelle des Jardins, la première victime est une pauvre femme qui se tenait à la porte de la douane, vendant des aliments aux employés.

hes dépouilles de quelques matelots ayant été achetées dans le magasin de la Palha, on y observe deux malades et bientôt toute la maison est envahie.

L'un des employés, se sentant atteint, se fait transporter à l'hôtel des deux Frères-Unis; douze jours après, le domestique qui l'avuit soigné est frappé, puis un de ses camarades, et cet hôtel devient la source d'un nouveau foyer qui s'étend et se p^'opage aux alentours.

Dans la paroisse de Saint-Laurent et Saint-Gristophe, les deux premiers malades furent deux employés de la douane, dont l'un, atteint dans la douane même, le 15 août, succombs le ±2.

Ainsi importée, la fièvre jaune atteignit d'abord les deux neveux du premier et s'éteignit ensuite.

Dans celles des Anges et de Sainte-Catherine, qui furent les centres les plus décimés, les premiers cas se manifestèrent également sur des employés de la douane.

Des employés de la douane furent également les premières victimes dans celles de Saint-Joseph, du Gœur-de-Jésus et de la Sé.

Enfin, un grand nombre de soldats furent atteints un ou deux jours après avoir monté la garde à la douane, ou dans d'autres lieux infectés.

L'épidémie irradia ainsi de maison en maison, d'une rue ou

d'un quartier à l'autre, et l'on vit un grand nombre de personnes transporter la maladie dans une rue ou paroisse éloignée.

On en vit même s'éloigner de la ville, fuir à la campagne. Voici quelques exemples :

La première victime, à Gruz da Pedra, fut une blanchisseuse arrivée de Lisbonne depuis deux jours avec les débris de sa famille décimée. Sa fille fut frappée le lendemain.

A Belem, c'est un charpentier qui venait tous les jours travailler à Lisbonne, qui tombe malade le premier, le 12 octobre. Sa femme s'alite le 14 et meurt le "20. Sa mère, chez laquelle il se fait transporter, est atteinte à son tour et succombe le 28.

Je terminerai par un dernier exemple : le palais des ducs de Terceira, où il y eut plusieurs décès, ne fut envahi qu'après l'arrivée d'une femme qui venait de traiter un de ses parents.

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