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CHAPITRE III

Le choléra asiatique s'est-il montré dans l'Inde avant 1817? — Quels sont les points de l'Inde dans lesquels le choléra est endémique ? — De l'influence des pèlerinages sur le renforcement, la propagation et la dissémination de la maladie. — Le choléra est-il endémique en Perse, sur les bords de la Caspienne, dans r Indo-Chine, dans le Hedjaz et à la Mecque ? — L'Inde est le seul berceau du choléra.

Le choléra, qui, parti des bords du Gange en 1817, s'est étendu dans toute l'Europe, apparaissait-il pour la première fois dans l'Inde, ou était-il, avant cette époque, endémique dans ce pays?

Les opinions qui ont été émises à cet égard peuvent être rangées sous trois chefs.

M. Tliolozan (1), qui défend la première, prétend que le choléra a de tout temps existé dans l'Inde, et qu'on en

(1) Du choléra dans l'Inde depuis le seizième siècle jusqu'à la fin du dix-huifcième. Gaz. mêdic.^ 1868.

retrouve les traces dans l'antiquité la plus reculée. D'après d'autres médecins, le choléra qui s'est montré jusqu'en 1817 différait complètement de la maladie asiatique que nous observons aujourd'hui. « Toujours, dit Daremberg, le choléra qui a été observé dans l'Inde avant 1817 était du choléra nostras. » La conférence de Gonstantinople n'a adopté ni l'une ni l'autre de ces deux opinions. Son rapporteur, M. Fauvel, sans rejeter absolument la présence possible du choléra asiatique avant 1817, remarque avec raison que la maladie, affectant à cette époque des allures toutes différentes, a été prise par le docteur Titler pour une affection nouvelle, et qu'à partir de ce moment elle a revêtu un caractère très-important pour nous, le caractère envahissant.

Les éléments nous manquent pour approfondir la question.

Ce pays, où la médecine était en si grand honneur que les Hindous disaient : « L'une des quatorze choses précieuses que les dieux ont produites en agitant l'Océan est un médecin instruit, » nous offre pourtant une grande pénurie de documents scientifiques. Les savants hindous confondent indistinctement les maladies épidémiques ou contagieuses qui dévastent leurs contrées sous la vague définition de peste. Et là où le secours de l'histoire nous deviendrait le plus utile, nous rencontrons les lacunes laissées par la conquête musulmane, alors que le génie hindou, après avoir atteint son plus haut degré de puissance, commence la longue période de son déclin.

Nous chercherons dans les récits des voyageurs, dans les chroniques, les relations médicales, quelques

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lumières sur la question de l'antiquité du choléra dans rinde.

Les récits de Marco Polo, qui visita l'Indo-Ghine et les îles de la Sonde vers la fm du xuf siècle, ne font aucune mention de l'existence du choléra dans ce pays. Nicole Gonti, qui voyagea en Orient dans la première partie du xv° siècle, garde le même silence à cet égard. Poggio Bracciolini^ qui raconte le voyage de Gonti, affirme qu'on ne voit dans l'Inde aucune de ces épidémies qui dévastent si souvent l'Europe, et cependant Gonti avait traversé l'Inde et il avait accompagné les armées dans différentes expéditions.

Mendès Pinto, autre voyageur du xvi'' siècle, fut plusieurs fois pris et vendu comme esclave. A son retour en Portugal, en 1558, il fit la relation de ses excursions. Il s'étend sur les maladies qu'on observe dans l'Inde, mais sans faire aucune allusion à la présence du choléra. Il raconte qu'au siège de Prom, par le roi de Burmah, une épidémie terrible se déclara sur l'armée, enleva 80,000 hommes, parmi lesquels se trouvaient 500 Portugais ; mais rien dans sa description ne peut faire supposer une épidémie de choléra.

G'est parmi les chroniqueurs que nous trouvons la première mention de choléra dans l'Inde. En effet, Gaspard Gorrea, chroniqueur portugais, dont le récit a pour nous un très-grand intérêt, donne deux relations d'épidémies cholériques. La première est tirée de Leudas da India (1).

Dans ces premières descriptions du choléra, la ma-

(1) C'était au printemps de l'année lîî03, l'armée de Zamorin ne perdit pas moins de 20,000 hommes indépendamment des blessés. En outre il y avait une affection foudroyante qui frappait de douleurs dans le ventre et enlevait les hommes en moins de huit heures.

ladie est toujours appelée luna cTor (une douleur ou une angoisse).

Quarante ans plus tard, en 1543, Correa relate une autre épidémie qui se montra à Goa(l).

M. Gaskain, qui a commenté Correa, fait remarquer que le chroniqueur portugais, dans le titre du chapitre XXIV que nous citons ici, désigne le choléra sous le nom de maladie nouvelle: « De la grande mortahté de Goa, par suite d'une nouvelle épidémie, appelée mordixy, et de la difficulté qui s'en suivit pour les funérailles d'un si grand nombre de personnes. »

M. Tholozan, qui rapporte toutes ces citations dans le mémoire déjà cité, prétend alors que si Correa a parlé d'une maladie nouvelle, c'est que les Portugais nouvellement arrivés n'avaient probablement pas été

(1) Dans le printemps, il y eut à Goa sur toutes les classes de la population, sur les enfants à la mamelle comme sur les octogénaires, une maladie (angoisse) mortelle. Les habitants du pays l'appelaient mordixy. Ce mal sévissait aussi sur les bestiaux et sur les poules. Aucune cause ne pouvait être assignée à cette affection mortelle. Los personnes en santé, ainsi que les malades, succombaient sous ses coups. Elle ne respectait rien; cette angoisse était si grande et si grave qu'elle paraissait produite par le poison le plus intense, car il y avait des vomissements avec une grande altération comme si l'estomac eût été desséché, et des crampes fixées aux tendons des jointures et à la plante des pieds avec une douleur si vive que les patients paraissaient être à l'article de la mort. La vue était obscurcie, les ongles des pieds et des mains noirs etrecourbés. Aucun de nos médecins ne trouva de remède à ce mal. Les malades vivaient tout au plus un jour ou un jour et une nuit après avoir été attaqués, de telle sorte que sur 100 malades il en échappait à peine 10, et ceux-là étaient ceux qui, dès le début de la maladie, avaient fait usage des médicaments des indigènes. Le gouverneur ordonna aux médecins d'ouvrir un cadavre afin de découvrir la cause de ce mal, et les médecins ne découvrirent rien d'anormal, si ce n'est un estomac contracté et plissé comme le gésier d'une poule ou comme un morceau de cuir recroquevillé au feu. En conséquence, les maîtres médecins déclarèrent que ce mal frappait l'estomac, le racornissait et que telle était la cause do la mort.

témoins encore d'une épidémie aussi intense que celle de 1543.

Pour nous, il n'est pas douteux que la relation de Correa soit la première mention d'une épidémie cholérique. Nous ne discutons pas, d'ailleurs, l'argument de M. Tholozan.L'iniéréL pour nous consiste seulement à savoir si Gorrea relate une épidémie de choléra asiatique ou une épidémie de choléra nostras, et c'est là le point qui reste si difficile à déterminer.

Nous avons de cette épidémie de Goa une autre relation réellement scientifique d'un médecin portugais, Garcia d'Or ta. Son ouvrage parut à Goa en 1563, sous ce titre : Les simples, les drogues et les médecins de TInde. Get ouvrage a la forme d'un dialogue ressemblant beaucoup cà celui que J. de Bethencourt imagine entre le gaïac et le mercure dans son Nouveau carême de pénitence et purgatoire d' expiation à Fusage des malades affectés du mal français. On y retrouve la même forme originale. Le dialogue entre l'arbuste costo et la.collerica pc7Ssio est reproduit dans la Revue médico-chirurgicale britannique et étrangère.

Bontius, médecin de la compagnie hollandaise des Indes orientales, observa également une épidémie à Batavia en 1G29. Sa description est très-inférieure à celle de Garcia d'Orta(l).

Ghristoval Acosta, qui séjourna dans l'Inde vers la moitié du xvi^ siècle, dit qu'on voit fréquemment à Morshy une maladie épouvantable et virulente que les Arabes appellent hachaiza.

Je ne ferai que mentionner la relation du docteur

(1) Le gouverneur général des Indes succomba au choléra, que Bonlius a\aît pris pour une affection des voies respiratoires.

Paisley, de Madras (1774), qui constate la fréquence des épidémies cholériques parmi les indigènes , ainsi que le voyage de Sommerai aux Indes orientales, qui décrit une maladie épidémique régnant sur la côte de Coromandel, de 1774 à 1781.

D'après le docteur Burke, les ravages ne s'arrêtèrent pas à la côte de Coromandel. Les établissements français qui existent sur cette côte avaient, à cette époque, des relations très-fréquentes, soit par des navires marchands, soit par des navires de guerre, avec l'île Maurice, où se trouvaient un point de relâche et une station mihtaire importante. Or, il paraît probable qu'il y eut dans cette île, vers 1775, une épidémie de choléra. Ces documents n'ont pas une valeur absolue ; s'ils étaient authentiques, ils jugeraient la question, puisqu'il serait démontré qu'il y a eu, en 1774, une épidémie de choléra envahissant, pouvant être importé. Il est assez curieux de voir M. Tholozan, auquel j'emprunte cette citation, et qui refuse toute valeur au caractère envahissant, s'appuyer sur cet argument pour démontrer son opinion.

Nous arrivons à une époque mieux connue de nous. Dans les dernières années du xvnf siècle, de 1781 à 1701, on observa dans l'Inde un certain nombre d'épidémies cholériques. Je citerai entre autres la grande explosion qui eut lieu au mois d'avril 1783 à Hurdwar. Cette ville est un lieu de pèlerinage fameux pour les Hindous. A peu près en même temps on aurait observé une épidémie du même genre à Travancore, ville très-éloignée d'Hurdwar. Hurdwar, en effet, est situé au nord de l'Hindoustan, tandis que Travancore est au sud de la péninsule.

La conférence de Gonstantinople paraît considérer ces deux épidémies comme absolument différentes, tandis que, pour M.Tholozan, ce seraient là simplement deux étapes d'une même épidémie. Pour lui cette grande épidémie de 1781, 1782, 1783 a débuté près de Gandjam, dans la partie nord du territoire connu sous le nom des Cinq-Gircars ; de là elle se serait étendue au sud de la péninsule d'une part, et de l'autre elle aurait gagné le nord de l'Inde en passant par Galcutta. Ses ravages ne se seraient arrêtés qu'à Hurdwar, dans le point où le Gange sort des montagnes pour se rendre dans la plaine, à 160 kilomètres au nord-est de Delhi, à 1,024 pieds au-dessus du niveau de la mer.

Nous sommes loin, dit M.Tholozan, de connaître exactement l'histoire de ce fléau. Toutefois, ces traits suffisent pour montrer que, dans la deuxième moitié du xvnf siècle, il y a eu dans l'Inde une grande manifestation cholérique qui, débutant à 315 milles environ au sud-ouest de Galcutta, et tout à fait en dehors du delta du Gange, a parcouru en deux années la péninsule et l'Inde centrale, marchant dans les premières localités du nord au sud, et dans les secondes du sud au nord.

On voit que, dans cette circonstance encore, M. Tholozan s'appuie sur le caractère envahissant du choléra pour démontrer l'antiquité de cette maladie dans l'Inde, et cependant il refuse à ce caractère envahissant toute valeur au point de vue de la distinction des deux choieras (choléra nostras et choléra asiatique) disant que ce n'est point un signe clinique.

Sans doute, toutes les raisons invoquées par M.Tholozan pour démontrer l'antiquité du choléra asiatique

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dans l'Inde ne sont pas absolument probantes. Les voyageurs que nous avons cités ne parlent pas du choléra. L'épidémie de Goa a été arrêtée sur place. L'épidémie d'Hurdwar, quoiqu'elle n'ait pas été la seule observée à ce moment, n'a pas été suivie de beaucoup d'autres épidémies, et depuis la fin du siècle dernier jusqu'en 1817 il ne fut plus question de choléra épidémique dans l'Inde. Cependant nous n'accepterons pas l'opinion absolue de Daremberg, qui considère exclusivement comme du choléra nostras toutes les épidémies cholériques qui se sont montrées dans l'Inde jusqu'en 1817. Si Von tient compte de cette épidémie de la côte de Goromandel qui a pu être importée à Maurice, si l'on tient compte des épidémies d'Hurdwar et de Travancore, qui peuvent n'être que deux étapes d'une même épidémie ayant débuté près deGandjam, on peut accepter que le choléraasiatiquen'apas dans l'Inde une origine aussi récente que Daremberg l'afhrme.

Toutefois, comme l'importation à Maurice et la marche de l'épidémie de Gandjam sont loin de reposer sur des documents irréfragables, notre conclusion ne sera pas non plus absolue, et nous garderons sur cette question la même réserve que M. Fauvel : « Il n'est pas démontré que le choléra épidémiquc ait existé dans l'Inde avant 1817; mais rien n'établit non plus d'une façon certaine qu'il n'ait pas existé. »

Nous avons vu l'antiquité du choléra tour à tour défendue et contestée. Mais quelle que soit l'époque à laquelle cette maladie ait fait son apparition dans i'indc, il est évident qu'elle a l'Inde pour berceau ; cependant se montre- t-clle sur tous les points de ce vaste pays avec la même fréquence?

BERCEAU DU CHOLÉRA m

Nous savons bien que le choléra est surtout endémique dans la vallée du Gange et du Brahmapoutra, mais nous n'allons guère au delà de ces données générales.

La conférence deConstantinople a nettement formulé les desiderata de la question ; toutefois n'ayant point reçu del'Inde les documents qu'elle avait demandés, elle n'a pu préciser les points où le choléra a toujours été endémique, les séparer de ceux où il ne s'est montré que récemment ; il lui a été également impossible d'indiquer les principales épidémies qui ont régné dans l'Inde depuis 1817, avec leur point de départ, leur marche et leur ponit d'arrivée. Cependant, elle a pu conclure qu'il n'existe dans l'Inde qu'un petit nombre de foyers endémiques de choléra, et elle les a classés, suivant le plus ou moins de fréquence de la maladie, en trois catégories :

1° Le choléra règne de préférence, comme maladie endémique, avec une tendance à devenir épidémique à certaines époques, dans le Bengale en général. Il sévit dans les stations de Gawnpoor et de Allahabad, mais surtout dans la ville de Calcutta. Il se montre aussi à Arcot, près de Madras et à Bombay.

2"* Le choléra apparaît comme maladie épidémique tous les ans ou presque tous les ans à Madras, Conjeveram, Pooree, Tripetty, Mahadeo, Trivellore et d'autres localités où ont lieu des agglomérations de pèlerins hindous.

3" Il se montra encore comme maladie épidémique, mais à des époques indéterminées, dont les intervalles ne dépassent pas pour la plupart la période de 4 ou 5 ans, dans les provinces du nord-ouest de l'îïindoustan, en

1845, 1852, 1856, 1861, ainsi que dans toutes les parties des présidences de Madras, de Bombay et dans le Pégu.

Les peuples enfants de l'Orient, lorsqu'ils assistent à une de ces grandes épidémies qui désolent d'intervalle en intervalle ces contrées, impuissants à en pénétrer la cause, l'attribuent au courroux d'une divinité farouche et ennemie de l'homme.

Quant à nous, nous ignorons encore la cause réelle de l'endémicité du choléra dans l'Inde.

Quelques-uns l'attribuent aux alluvions du Gange et du Brahmapoutra rendues plus pernicieuses par un soleil brûlant, une quantité considérable de matières organiques, animales et végétales, en fermentation permanente sous un climat chaud et humide. D'après cette opinion, le choléra ne serait que l'infection de l'économie par les matières organiques fermentées s'échappant de ces terrains. Mais bien d'autres fleuves que le Gange donnent lieu à de pareilles alluvions, et cependant le choléra ne parait pas endémique sur leurs bords.

Suivant une autre hypothèse, l'endémicité du choléra dans cette région serait due à la coutume traditionnelle d'abandonner au cours du fleuve sacré des cadavres à demi brûlés. Mais cette coutume existe depuis un temps immémorial ; le choléra est, nous l'avons vu, une maladie nouvelle. Enfin, je le répète, ce n'est pas exclusivement sur les bords du

Gange que le choléra a son berceau : d'autres foyers de la maladie sont loin du fleuve sacré.

On a encore voulu expliquer la permanence du choléra et sa plus grande fréquence depuis la fui du siècle dernier par la ruine des grands travaux hydrauhques exécutés autrefois dans ce pays. Grâce à ces travaux, la circulation des eaux était rendue facile et ne donnait pas lieu à ces stagnations si favorables à la fermentation des matières organiques. Mais ces travaux de canalisation sont détruits depuis longtemps déjà, et ils existaient surtout dans le Carnatic, au sud de la péninsule. D'après les affirmations de M. Goodeve, qui a donné tous ces renseignements à la conférence de Gonstantinople, le delta du Gange et du Brahmapoutra n'a jamais eu de ces travaux hydrauliques, et les eaux y ont coulé depuis des siècles dans les mêmes conditions. D'ailleurs, ils seraient irréahsables aujourd'hui dans l'immense territoire parcouru parle Gange : le sol y est très-peu élevé , et au mois de septembre, à l'époque de la grande crue, les eaux s'écoulent sur une étendue de plus de 100 milles de largeur avec une violence et une rapidité qui se trouvent encore accrues par la multitude énorme d'affluents qui se déversent dans le fleuve.

Notre conclusion sera donc que l'endémicité du choléra dans l'Inde est un fait démontré, mais que sa cause est encore ignorée. Toutefois, la permanence de la maladie dans certaines régions ne peut être expliquée par des transmissions successives et nous pensons avec la conférence qu'il n'y a d'autre interprétation acceptable qu'une cause inhérente aux régions dans lesquelles le choléra a son berceau. Nous ne pouvons pas

pénétrer plus profondément dans l'étude de la cause réellement spécifique du choléra ; mais voyons quelles sont les circonstances adjuvantes qui favorisent le développement et la propagation des épidémies de cette maladie dans l'Inde.

Les saisons chaudes doivent être considérées comme très-favorables au développement épidémique : ainsi , au Bengale , le choléra revêt la forme épidémique pendant les grandes chaleurs, d'avril en août.

Dans les provinces du nord-ouest, les plus grandes épidémies, notamment celle de 1851, ont sévi surtout pendant les mois de juillet et d'août, et se sont terminées au commencement de l'hiver.

Dans la présidence de Madras, où les saisons sont moins tranchées, c'est aussi dans la période la plus chaude de l'année que le choléra se montre épidémiquement avec le plus d'intensité.

Entln, la grande manifestation de 1817 commença vers le mois d'août; mais s'il est impossible de méconnaître que la saison chaude exerce une influence favorable au développement épidémique du choléra, cen'est là, comme le fait observer M. Fauvel, auquel nous empruntons ces renseignements, qu'une circonstance adjuvante, soumise à de nombreuses exceptions, et on ne saurait y voir une condition nécessaire et indispensable au développement épidémique.

Je laisse de côté toutes les autres causes banales qui ont été invoquées et qui seraient également appli-

cables à toutes les épidémies ou maladies : conditions d'âge, de sexe, de tempérament, etc., etc., et j'arrive à la grande cause adjuvante par excellence, celle qui va devenir un agent de renforcement et de dissémination de l'épidémie, je veux parler des grandes agglomérations et migrations d'hommes, des foires et surtout des pèlerinages qui s'accomplissent cà des époques déterminées dans plusieurs localités de l'Inde. Je ne parlerai que des pèlerinages les plus importants ; ce que je dirai des uns, d'ailleurs, sera parfaitement applicable aux autres .

Hurdwar ou Gangadwara (les portes du Gange) est un lieu de pèlerinage et de foire fameux (1). En 1783, il s'y trouvait réuni plus d'un million d'individus, lorsque le choléra éclata et fit périr 20,000 hommes dans l'espace de 8 jours. Gomme nous l'avons vu, quand cette foule se dispersa l'épidémie s'éteignit sans

(1) La réunion a lieu tous les ans à la pleine lune d'avril, et le pèlerinage y est réputé être tous les douze ans plus efficace qu'à l'ordinaire. L'année 1783 était une de ces douzièmes années considérées par les Hindous comme plus propitiatoires que les autres. Comme Hurdwar est situé dans le point où le Gange pénètre dans l'Hindoustan, cette ville est plus que toutes les autres stations du fleuve visitée par les pèlerins. La facilité que l'on a pour y arriver des différents points de l'Asie augmente encore le pèlerinage. Les ablutions dans le Gange sont le grand rite pratiqué par les Hindous ; ces ablutions commencent dans le mois de chaitra, quand le soleil entre dans le signe de mina ou des poissons, et elles finissent quand le soleil entre dans le bélier. Chaque douzième année est célébrée avec des réjouissances et appelée le Ciimbli Mêla.

Les ablutions à ces époques d .odécimales sont considérées comme beaucoup plus efficaces. Le 10 avril est le dernier jour des purifications. La foire qui a lieu à l'occasion de ce pèlerinage est l'objet d'un trafic Irès-étendu: elle était autrefois la plus considérable de l'Inde; il y venait des marchands du Pendjab, de la Tartarie, de Cachmir, du Rappootanali. Ilardwick, qui était au Cunibh Mêla de 1796, évalue à deux millions et demi la multitude assemblée. Douze ans après, Râper estime à deux millions le nombre des pèlerins.

se propager. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Le choléra se montre tous les ans à Hurdwar à l'époque de la foire.

Jugurnath, sur la côte d'Orissa, au nord-ouest du golfe de Bengale, est aussi un lieu de pèlerinage des plus vénérés. Les cérémonies y ont lieu dans les mois de juin et juillet.

Je citerai également Gonjeveram, qui est situé à 45 milles au sud de Madras, et qui voit arriver chaque année pendantle mois de mai plus de 200,000 pèlerins.

Les phénomènes que l'on observe a Hurdwar, cà Jugurnath, à Gonjeveram sont partout les mêmes et se montrent également dans toutes les autres localités qui sont le siège de foires et de pèlerinages. Les pèlerins affluent de toutes parts dans ces lieux sacrés, ils arrivent épuisés par la fatigue et la misère, ayant souvent fait plusieurs centaines de lieues, presque toujours à pied, sous un soleil brûlant. Leur condition va s'aggraver encore : la mauvaise nourriture, l'absence d'eau potable, la débauche vont s'ajouter à l'encombrement pour devenir une nouvelle cause de développement épidémique. La maladie se trouve ainsi renforcée; la mortalité est considérable, mais ce n'est pas tout: quand cette multitude va se disperser, elle va semer partout le choléra sur son passage et devenir anisi un agent des plus actifs de la propagation de la maladie. Après avoir été un agent de renforcement, elle va devenir un agent de dissémination. Toutefois, le savant rapporteur de la conférence de Gonstantinople fait remarquer que ces lieux de pèlerinage ne sont pas considérés comme des foyers d'endémie cholérique : le choléra s'y éteint après le départ des

pèlerins, et il n'y reparait plus ou moins périodiquement qu'cà l'occasion d'un nouveau pèlerinage. Il est donc probable que, dans l'Inde comme ailleurs, l'importation du choléra est la condition nécessaire de son développement épidémique.

Le choléra présente, dans certains pays en dehors de l'Inde, des caractères de fixité et de permanence si particuliers que certains auteurs ont cru que cette maladie y existait à l'état endémique.

Les épidémies qui se perpétuent depuis cinquante ans dans l'Indo-Ghine, la Chine, les îles de l'Archipel indien, l'Afghanistan, le Béloutchistan, la côte orientale et méridionale de la péninsule arabique (1), la Perse, semblent venir à l'appui de cette opinion. Elle ne peut cependant être absolument établie ; mais comme le choléra existe aujourd'hui à l'état endémi([ue dans certains points de l'Inde où il n'était pas apparu auparavant (notamment Gawnpoor et Allahabad), la conclusion doit être très-réservée.

Il parait même démontré, d'après les communications d'Armand, que le choléra est endémique dans le vaste

(1) Le choléra a fait plusieurs apparitions dans l'Arabie intérieure, et notamment en 1854, 1862, 1863 (Palgrave). En 1854, à Riad, ville capitale du Nedjd, un tiers de la population périt; tous les districts furent visités par le fléau, à part le Sedeyr, situé à une altitude exceptionnelle. L'épidémie de 1862 et 1868 fut moins meurtrière que la précédente. La maladie fut importée par les pèlerins venant de l'Inde et se rendant à la Mecque; suivant d'autres, elle fut un des rayonnements de l'épidémie de la Mecque.

delta formé par le réseau inextricable des mille branches du Cambodge et de la rivière de Saigon. Le choléra asiatique, dit l'ancien médecin en chef de l'hôpital de Saigon, endémique dans la basse Cochinchine, devient endémo-épidémique à la mousson du nord-est, la saison sèche et chaude de l'année, c'est-à-dire de novembre à mai, mais surtout pendan les mois de mars et d'avril.

La Perse, en raison de sa position géographique et de l'importance de ses relations, doit nous occuper un instant. Elle a eu de 1851 à 1862 neuf épidémies de choléra. Toutefois, la conférence de Gonstantinople n'a pas cru devoir classer la Perse au rang des pays dans lesquels le choléra s'observe à l'état endémique. Les mauvaises conditions d'hygiène qui régnent dans l'Iran, les pèlerinages avec transport de cadavres, les sépultures temporaires et superficielles sont autant de causes de transmission de maladie et doivent à ce titre intéresser les gouvernements européens.

On avait également supposé, sur les bords de la mer Caspienne , vers Salian et le delta du Kour , des foyers secondaires de choléra. L'endémie aurait été le résultat de miasmes qui, imprégnant les terrains d'alluvions, se seraient dégagés, suivant la théorie de Pettenkoflér, lorsque le niveau des eaux souterraines venait à baisser.

J'ai parcouru tout ce pays et je n'y ai trouvé aucun signe de l'existence de foyer cholérique. Si cette région a été le siège de fréquentes épidémies, c'est qu'elle a été la route suivie a trois reprises par le choléra pour passer de Perse en Russie, de Reclit à Astrakan.

Les épidémies observées depuis quelque temps en

Russie sont également d'un grand intérêt. Les germes cholériques paraissent, se fixant sur certains terrains, y sommeiller pendantl'hiver et provoquer au printemps de nouvelles explosions durant plusieurs années consécutives.

Le pèlerinage de Kiew est une cause de renforcement et de dissémination, qui, chaque année, donne liea à de nouvelles épidémies. Mais ce ne sont là que des foyers secondaires, et le choléra n'est pas endémique en Russie. Il en est de même de la Hongrie, où le choléra a constamment sévi pendant les deux dernières années, même pendant l'hiver, d'abord à l'est, puis a l'ouest.

La question du Hedjaz a une grande importance. On a pu croire qu'il y avait dans ce pays un foyer originel de choiera permanent, et quelques auteurs ont pensé que l'épidémie qui a désolé l'Europe en 1865 avait eu dans le Hedjaz sr première origine. Le docteur Espagne a donné dans ki Gazette hebdomiichiire des indications intéressantes sur les coutumes dont s'accompagnent ces pèlerinages (1). Dans le vallon de Mina,

(1) Tout musulman doit accomplir au moins une fois dans sa vie le pèlerinage prescrit par le Koran. Au retour du berceau du prophète, il prend le nom sacré d'Hadji, titre qui le rend vénérable. Ce voyage long et pénible doit s'effectuer durant les trois derniers mois de l'année (chewal, ziccaldi, zilidjé); mais l'encombrement est si grand, que l'année nouvelle commence , et que le premier mois de moharrem est écoulé avant que la ville soit revenue au chiffre de sa population normale, c'est-à-dire 20,000 habitants. En 1865, il y a eu plus de 150,000 pèlerins.

Le voyage de la Mecque a lieu sous un soleil brûlant ; l'eau contenue dans les outres des chameaux constitue la seule boisson des pèlerins. L'eau fraîche des oasis est vendue à prix d'or par les soldats et les Arabes vagabonds qui campent à l'entour. Le simoun so fait cruellement sentir. A l'approche de la ville sainte, les pèlerins sont astreints à des pratiques qui rendent leurs fatigues plus pénibles en-

en 1865, on voyait entassés sur les cadavres des moutons plus de 30,000 cadavres de pèlerins morts de fatigue ou de maladies diverses. On comprend quels ravages doit exercer une épidémie sévissant au milieu d'une multitude semblable, et quel que soit le mystère dont s'entourent les musulmans quand ils se livrent à leurs pratiques, si le choléra avait dans le

corc. Le barbier rase leurs tuLes, coupe leurs ongles et taille leurs moustaches. En mcme temps, ils revêtent le costume spécial du pèlerinage, consistant en pièces de toile et de coton qui leur couvrent asse-/ bien le tronc et les épaules, mais laissent la tète complètement à nu. « Plus tôt le pèlerin revêt ce costume inconfortable , dit le lieutenant Burton, témoin oculaire de ces pratiques au péril de sa vie, plus grand est son zèle religieux. » Les démangeaisons dues à la chaleur ou à la présence de parasites très-fréquents doivent être supportées avec une résignation plus que stoïque. Les fidèles ne doivent se gratter qu'avec la paume de la main, de peur d'écraser un insecte parasite ou de déraciner un cheveu. Ils peuvent se mettre à l'ombre, ou même élever leurs mains jointes ensemble pour se garantir du soleil, mais il leur est interdit de rien placer sur leur tête.

Pour chaque infraction à la règle, ils doivent offrir le sacrifice d'un mouton. A l'arrivée à la Mecque, commencent les grandes dévotions. Au milieu d'une foule innombrable qui assiège la grande mosquée, il faut trouver moyen de faire les sopt circumambulations de la Kaabah, en commençant à la fameuse pierre noire, aéroliLhe depuis longtemps encastrée dans les constructions du temple et que les Arabes supposent apportée du ciel à Abraham par les anges. Ces promenades exigent un temps très-long en raison d'une innombrable affluence et s'exécutent au milieu des acclamations maniaques de colle mullilucle accourue d'Europe, d'Asie et d'Afrique.

On fait en outre l'ascension du mont Arafat, oii a lieu la prédication accompagnée de vociférations et de gestes exailés d'un vieux uléma en cheveux blancs assis sur le dos d'un chameau. Quelquefois entre la Mecque et le mont Arafat des pèlerins meurent de soif et de fatigue, s'estimant heureux de passer de vie à trépas sur le sol sacré; car tout individu qui meurt dans le pèlerinage est déclaré martyr.

A certains moments, toute l'assistance mêle ses clameurs unanimes aux cris ardents du prédicateur cnergumène et alors se développe un état d'enthousiasme, un paroxysme d'exaltation, de fanatisme et de délire. Ce n'est pas tout encore : au retour de la montagne sainte, retour qui s'effectue au milieu d'une cohue effroyable (il faut l'avoir quittée avant le couche:' du soleil), entraînant presque toujours la mort

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Hedjaz un foyer originel, son existence ne pourrait être ignorée. Or les voyageurs Nicbuhr et Burckardt, qui ont visité l'Arabie avant l'invasion de 1831, décrivent les maladies qu'on y observe habituellement et ne mentionnent pas l'existence du choléra.

Il résulte en outre des documents que nous possédons que, depuis 1831, le choléra asiatique s'est montré à plusieurs reprises dans le Hedjaz, en 1835, 1846, 1848,1859 et presque continuellement de 1859 à 1865, il a encore apparu en 1872 (1) ; il est établi, en outre, que toutes les fois que le choléra s'est montré

d'un grand nombre de fidèles, les pèlerins se rendent à Mina, bourgade vénérée située entre le mont Arafat et la Mecque.

Dans le vallon voisin de cette bourgade se passe une scène étrange. Plusieurs milliers d'animaux, parmi lesquels on compte des chameaux et des bœufs, sont égorgés au même moment. Dès le lendemain, sous l'influence d'un soleil ardent, ce lieu devient pestilentiel. Le lieutenant Burton raconte que jusqu'en 1856 aucune précaution n'avait été prise contre les accidents pouvant succéder à cette putréfaction. Les cadavres des animaux sacrifiés sont enfouis à une profondeur dérisoire. Quelques-uns mêmes se putréfient à l'air libre. Du reste la même chose se passe pour les cimetières.

Y. aussi sur le pèlerinage de la Mecque deux articles de Buez, Gaz. hehcL, 1873, nos 17 et 18.

(1) Cette dernière épidémie paraît avoir été importée par quatre bataillons de troupes turques, embarquées à Bassorah pour se rendre à Kuet, sur le littoral arabique et delà dans le Nedjd. Plus tard, le choléra se montra à Médine, où les pèlerins affluaient de toutes parts. Médine, la Mecque, Coufoudah, Hodeidah, Rabouk, Kadina, toute la vallée de la Mina ont payé un large tribut à l'épidémie pendant les mois de février, de mars et d'avril 1872. A Médine il y a eu 1,800 décès en huit jours, du 20 au 28 mars. Sur 25,000 pèlerins réunis à la station de Kadina, le choléra fit 4,000 victimes. Djeddah a joui d'une immunité complète; on n'a pas observé un seul cas de choléra à bord des navires chargés de pèlerins rapatriés, et l'épidémie de 1872 a été beaucoup moins meurtrière que les précédentes. M. Fauvel n'hésite pas à attribuer ce résultat heureux aux mesures hygiéniques et aux précautions prises. Il cite spécialement l'établissement d'une quarantaine avec lazaret sous tentes à El Nedj, petit port de la côte arabique, à 350 milles de Suez.

dansleHedjaz, il a été une conséquence du pèlerinage de la Mecque et qu'il a toujours été précédé de l'arrivée des pèlerins hindous. ^

Cette observation a été faite d'une façon extrêmement évidente pour l'épidémie de 1865. On sait que quelques auteurs avaient cru que cette épidémie avait eu pour foyer d'origine primitif le Hedjaz sans importation de l'Inde, or c'est là une erreur, et il est démontré que les premiers cas de choléra qui se sont montrés à la Mecque et à Djeddah ont été consécutifs à l'arrivée des pèlerins.

Ainsi donc le Hedjaz n'est point un foyer originel de choléra asiatique. Il y a dans le Hedjaz un milieu très - favorable au renforcement , à la propagation et à la dissémination de l'épidémie ; mais pour que l'explosion ait lieu, il est nécessaire que le Hedjaz reçoive l'étincelle, et cette étincelle part de l'Inde. De même lorsqu'on a prétendu qu'il y avait eu développement autochtone à Hambourg (1831), à Berlin et Londres (1848), à Aarau (1854), dans la prison de Genève (1855), on a mal apprécié ces faits, qui tous sont passibles d'une interprétation différente.

Le choléra n'a qu'un berceau, l'Inde, et toutes les fois qu'il se montre en Europe, c'est qu'il a été importé. Mais comment cette transmission s'opère-t-clle ? Les vents, l'atmosphère peuvent-ils, comme on le croyait naguère, transporter le principe générateur du choléra à de grandes distances ?

Evidemment, pour démontrer cette puissance de l'atmosphère comme agent de transmission, il faudrait qu'une invasion cholérique quelconque eût eu lieu sans l'intermédiaire d'un voyageur ou d'une provenance. Le

BERCEAU DU CHOLÉRA principe générateur contagieux serait alors transporté par l'air à travers les mers et au-dessus des montagnes ; mais jusqu'ici un semblable fait n'a pu être observé.

Le choléra est importé , il s'attache aux pas du voyageur. Déjà, dit Griesinger, dans les épidémies qui ont ravagé Flndedepuis 1817, on avait remarqué que la propagation se faisait surtout le long des grands fleuves qui se trouvaient en même temps les voies principales du commerce. Les rives des fleuves étaient plus fortement atteintes que les parties plus éloignées, le choléra régnait de préférence le long des routes et de leur voisinage, et Ton fit cette remarque que la maladie ne se développa dans aucune localité qui n'eût eu auparavant des rapports avec une contrée infectée. Lorsque la maladie parut à Bombay en 1818, il était accepté à cette époque que le choléra se montrait souvent dans une localité qui avait reçu un malade du dehors. L'importation à Bombay est même reconnue (Jameson). Cette importation du choléra va devenir absolument évidente par les faits que nous observerons en Europe.

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