CHAPITRE III
Les mesures sanitaires ne sont pas applicables à toutes les maladies transmissibles. — De l'emploi de ces mesures contre le typhus, la lèpre et ladengue. — La peste, la fièvre jaune, le choléra dépendent seuls de l'hygiène internationale. — De la maladie spontanée.
Toutes les maladies transmissibles exigent-elles des mesures sanitaires internationales ? Évidemment non. Quelques-unes apparaissent dans notre pays, sous notre climat, sont engendrées sur notre sol : la fièvre typhoïde, la diphthérie, par exemple ; d'autres, d'origine exotique, se sont si profondément acclimatées chez nous, qu'elles font partie intégrante de notre constitution pathologique, comme la variole, la scarlatine, la rougeole.
Toutes ces maladies intéressent évidemment l'hygiène publique, mais ne réclament aucune mesure préventive au point de vue de l'importation. D'après une communication récente faite à l'Académie par M. le professeur Chauffard (15 octobre 1872), le typlius ne devrait plus être considéré comme une maladie indigène, faisant partie de la pathologie de notre race ; il devrait, comme le choléra, être rangé parmi les maladies épidémiques
MALADIES TfUNSMISSIBLES
exotiques, ayant pour foyer d'origine le nord de l'Europe et certaines parties de l'Italie méridionale, ne paraissant sur notre sol que par importation, et ne s'y acclimatant pas après y avoir été importées.
Cette opinion a été également soutenue par M. Kelsch, professeur agrégé au Val- de-Grâce (1). Pour lui, le typhus est endémique exclusivement en Irlande et dans les provinces frontières de la Russie, de la Pologne, de l'Allemagne, et surtout de la haute Silésie. C'est de l'Irlande que le typhus se propage aux principales villes d'Angleterre et d'Ecosse, comme Glasgow, Liverpool, Edimbourg, Birmingham, Londres, où viennent affluer les Irlandais émigrant pour l'Amérique.
Suivant le professeur Chauffard, le typhus ne se déplace et ne marche que par étapes régulières. Il n'offre rien de capricieux ou d'inattendu dans ses invasions successives. Le plus ordinairement, il stationne sur les lieux envahis ; on s'en rend maître et on l'isole sans difficulté. Le typhus s'épuise rapidement, sa faculté contagieuse s'affaiblit graduellement sur un sol où il demeure étranger; importé, il meurt promptement comme espèce morbide.
Les raisons sur lesquelles s'appuie le professeur Chauffard sont de divers ordres. Pour lui, les petites épidémies que l'on observe de temps à autre sur certains points du territoire ou dans certains établissements spéciaux, tels que bagnes ou prisons, seraient rarement des épidémies de typhus ; et il conteste d'autant plus la nature de la plupart de ces épidémies locales, que depuis la guerre de Crimée aucune éclosion de typhus
(l) Gaz. hebd., 15 oct. 1872.
n'a été signalée dans les prisons, dans les casernes, dans les centres manufacturiers voués à Tencombrement et souvent à la plus extrême misère.
Le même argument est encore invoqué pour expliquer l'épidémie de typhus observée en Algérie. Pour M. Chauffard, il semble démontré que le typhus exanthématique, importé de Crimée en Afrique, ne s'y est jamais complètement éteint : il a continué à frapper quelques victimes parmi les indigènes ; l'épidémie de typhus de l'Algérie ne serait alors qu'une épidémie mal éteinte et ravivée, dans le foyer où elle couvait, par la misère et la faim.
C'est encore par l'importation que M. Chauffard explique une petite épidémie observée à Riantec. Cette petite épidémie a été décrite par le docteur Gilett et a été le sujet de sa thèse inaugurale à la Faculté de Paris.
Riantec est situé à l'extrémité occidentale du département du Morbihan, sur .les bords de la mer, dont un vaste prolongement pénètre dans l'intérieur des terres sous le nom de golfe de Riantec. Cette petite ville compte 4,000 âmes et a dans son voisinage immédiat Nézenel, Kerderf etLocmiquélic, où résident un certain nombre d'ouvriers de l'arsenal maritime de Lorient. Tous ces villages ou bourgs sont en relation continue avec la ville de Lorient, distante seulement de quelques kilomètres. Le typhus de Riantec s'est successivement étendu à ces divers villages. Il s'est éteint complètement après avoir sévi durant une année.
M. Chauffard fait remarquer qu'il n'existe pas de différence entre la misère et la malpropreté des habitants de Riantec et celle des autres hameaux du Morbihan. Il insiste surtout sur ce fait que Riantec est, non-
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seulement une petite ville maritime, mais est en communication continuelle avec un véritable port de mer et un important atelier de construction navale, Lorient, et que, dans ces circonstances, l'importation du typhus, bien qu'elle ait pu échapper, est chose probable. C'est l'importation seule qui, à Riantec, peut rendre un compte réel de l'apparition, de la marche et delà disparition du typhus exanthématique.
Mais l'argument principal sur lequel s'appuie M. Chauffard repose sur l'absence de typhus à Paris et à Metz pendant la dernière guerre. A Metz, dit M. Chauffard, les souffrances et les privations ont dépasse toute expression. L'encombrement occasionné par les réfugiés, les blessés, les malades, était effroyable; et cela aussi bien chez les particuliers que dans les hôpitaux et ambulances. Les habitants étaient rationnés et ne recevaient qu'une quantité insignifiante de viande de cheval; le pain était rare, les légumes frais manquaient; l'esprit public vivait dans un état de fermentation et de douleur constamment entretenu et accru par les bruits sinistres de trahison.
Toutes les causes génératrices du typhus se pressaient dans cette ville désespérée; aussi le typhus était-il attendu comme le résultat fatal et le couronnement funeste de tant de misères. Malgré ces prévisions lugubres, à Metz comme à Paris, le typhus n'a pas paru.
Par opposition, le typhus infligeait à l'armée prussienne des pertes considérables. Et cependant cette armée était loin de supporter les privations que l'on ressentait si cruellement à l'intérieur de la ville. Armée victorieuse, largement approvisionnée, bien commandée, occupant de larges espaces, supportant les fa-
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tigues de la guerre mais non les influences délétères de rencombrement, de l'alimentation insuffisante, du sombre désespoir, elle était dans les conditions qui assurent un état sanitaire satisfaisant. A coup sûr, continue le professeur Chauffard, d'après l'étiologie commune du typhus, c'est la ville assiégée que le typhus aurait dû décimer, c'est l'armée assiégeante qu'il aurait dû épargner. Néanmoins, les faits dénotaient la situation inverse : le typhus manquait là où tout l'appelait, il existait là où on n'aurait pas dû le voir.
Enfin, il est une dernière considération que M. Chauffard fait valoir : c'est que les épidémies de typhus importées sur notre sol, qui n'est pas le leur, qui abordaient ce sol par une sorte d'irruption, mais où elles n'étaient pas nées, et apparaissaient comme des étrangères, ces épidémies s'y éteignaient promptement : elles n'y trouvaient pas les éléments de fécondité et de renouvellement qu'elles rencontrent ailleurs ; après avoir sévi dans un rayon et pour un temps limité, elles disparaissaient d'elles-mêmes , et le sol français envahi était bientôt délivré d'un fléau qu'il ne saurait longtemps nourrir.
Évidemment, ces diverses raisons ont une trèsgrande valeur; l'épidémie de Riant ec, dans une petite ville, au bord de la mer, au voisinage d'un port, ])eut bien être une épidémie nnporlée. Toutefois, l'importation n'est pas absolument démontrée; elle est possible, mais on n'a i)as saisi le corps du délit.
Les faits des prisons, des casernes, du typhus d'Algérie, sont moins importants. Ils peuvent, sans doute, avoir été le résultat des derniers vestiges du typhus de C^rimée ; il y a là une hypothèse dont la probabilité est
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très-admissible, mais qui n'a pas acquis la valeur d'une démonstration.
Le contraste qu'offre l'immunité de l'armée française ^ à Metz, avec les ravages du typhus dans l'armée prussienne, est un argument évidemment paissant. Toutefois, malgré les souffrances des populations françaises, elles n'ont pas présenté cependant toutes les conditions de misère, de malpropreté, d'air confmé, au même degré que certaines parties de la Prusse orientale et de la Russie, où des malheureux, pour se soustraire à la rigueur du froid, passent des jours et des semaines dans des trous, se préoccupant plus de conserver la chaleur que de renouveler l'air.
Pour certains médecins, et je citerai en particulier M. Kelsch, le typhus n'existait pas plus dans le campement autour de Metz et de Paris que dans Metz et Paris même. Peureux, la forme typhique régnant chez '>/ les Allemands était la fièvre typhoïde, que par une er-
reur de terminologie les Allemands appellent souvent ((
typhus sans autre dénomination particulière.
D'autres affirment que le typhus exanthématique s'est montré à Metz, dans la population civile, à la suite du blocus. Le docteur Michaux (1) a cité quelques-uns de ces faits. Le docteur Viry (2) admet également que quelques cas de typhus ont existé dans la ville de Metz, et il étabUt la distinction des conditions hygiéniques au milieu desquelles se trouvaient la population civile d'un côté et l'armée de l'autre. L'encombrement était beaucoup plus considérable à l'intérieur de Metz
{\) Gaz. hebd., 17 janvier 1873.
i2) Gaz. hebcl., 24 janvier 1873.
que dans l'armée qui campait à l'extérieur. Or, c'est parmi la population civile que les cas de typhus auraient été observés. Quand bien même ces cas seraient authenliques, on pourrait encore opposer à la genèse du typhus dans Metz, l'importation possible de cette maladie à la suite des combats de Borny et Gravelotte, combats dans lesquels l'armée française a fait plusieurs centaines de prisonniers (1).
Ces arguments, ces faits contradictoires ne sauraient décider une question aussi complexe, ni détruire l'opinion généralement acceptée dans notre pays, de la naissance du typhus sur notre sol, sous l'influence de certaines conditions spéciales.
Cependant, grâce à la communication de M. Chauffard, cette question sera désormais mieux approfondie et, en présence d'une épidémie de typhus, les conditions étiologiques en seront mieux déterminées.
M. Chauffard d'ailleurs n'a pas voulu formuler une opinion absolue. Il termine, en effet, ainsi sa communication :
« Je ne prétends pas avoir fourni une démonstration complète du problème étiologique que j'ai soulevé. De nouvelles observations sont nécessaires pour arriver à de plemes convictions sur ce sujet. Il faut attendre les lumières qu'elles apporteront avant de se prononcer sur l'éliologie définitive du typhus. Il importe surtout de ne
(1) Cette question, pleine d'actualité et d'intérêt, est en ce moment l'objet d'un débat académique qui, nous l'espérons, éclairera les points obscurs. Au moment où ces feuilles s'impriment, la discussion se trouve interrompue par le débat de la septicémie, et la discussion du typhus n'a encore donné lieu qu'à une seule communication, celle du professeur Bouchardat (séance du 7 janvier 1873). M. Bouchardat a soutenu l'ancienne étiologie du typhus.
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pas accéder à des solutions préconçues, ou fondées sur une observation incomplète. »
C'est en nous basant sur ces réserves prescrites par M. le professeur Chauffard, que nous croyons ne pas devoir ranger encore d'une façon définitive le typhus au nombre des maladies exclusivement exotiques, ne pouvant se développer sur notre sol que par importation.
Cette maladie, ne réclamant pas d'une manière générale l'intervention de la police sanitaire, ne me semble pas devoir prendre place dans cet ouvrage.
Les mesures préventives pourront être utiles dans certaines circonstances spéciales, lorsqu'une épidémie de typhus sévira dans un pays voisin ; mais ces cas, purement accidentels, ne réclament que des mesures partielles et ne sauraient être régis par une réglementation fixée à l'avance.
Qu'un navire, par exemple, ayant le typhus à bord, débarque dans un port de France, il sera nécessaire de prescrire une série de mesures pour l'isolement des passagers, pour l'assainissement et la purification du navire. De même encore, si un navire aborde avec la variole, le même ordre de mesures devra être appUqué. Mais il y a là une série de précautions sanitaires ayant trait à un navire déterminé, dans un cas déterminé, qui n'est régie par aucune loi générale concernant la provenance ou le point de départ du navire. C'est pourquoi le typhus et la variole ne nous paraissent point devoir prendre place dans cette étude.
Il est encore une maladie contre laquelle on a proposé des mesures internationales, je veux parler de la syphilis. Ce sujet a même été l'objet de communications
et de discussions intéressantes au congrès médical international de Paris, en 1867. La question était ainsi posée : « Est-il possible de proposer aux divers gouvernements quelques mesures efficaces pour restreindre la propagation des maladies vénériennes? » C'est là un problème extrêmement important que nous aurons peut-être à reprendre un jour; mais les mesures à employer appartenant à un ordre tout différent, nous ne saurions les classer dans cet ouvrage. La syphilis ne peut pas être considérée comme une maladie exotique, dont l'importation puisse être empêchée d'un pays à l'autre. Elle appartient aThygiéne publique, mais non pas à l'hygiène internationale.
Nous arrivons à une maladie qui, quoique d'un tout autre ordre, a cependant pu, dans quelques cas, être confondue avec la syphilis.
Née sur les bords du Nil, la lèpre, si l'on en croit la tradition, a presque parcouru le monde, suivant les grands mouvements des peuples. On a cru la reconnaître dans une description faite par Moïse. Les Israélites paraissent l'avoir rapporiée d'Egypte où elle était endémique. Du moment qu'elle eut franchi les limites de ce foyer elle se répandit en Palestine, puis en Arabie, en Perse; elle suivit Alexandre en iMacédoine et en Grèce, Pompée en Italie et en Espagne (1). Elle
(1) La lèpre, d'après Murejon, aurait été importée en Espagne en l'an 60 avant J.-C. par les armées de Pompée, lesquelles l'avaient prise en Syrie, En 923 de noire ère, cette maladie fit de grands ravages dans la péninsule Ibérique. Pendant le onzième siècla (10G7), elle avait pris de telles proportions, qu'il fallut enfin créer des éta:blissemenls hospitaliers pour les lépreux. Pendant le quinzième, la lèpre représente une des grandes endémies de l'Espagne,
En 1726, la lèpre règne dans l'Andalousie à la manière d'une mala-
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envahit l'Europe pendant le moyen âge avec une fureur inouïe. C'était au temps des croisades; les croisés furent accusés d'avoir rapporté ce fléau des contrées orientales. Cette opinion paraît erronée. Toutefois ces lointaines expéditions, qui créaient de fréquentes relations de l'Orient avec l'Occident, devaient multiplier les éléments de contagion en ramenant en France de nouveaux lépreux.
La conviction généralement répandue de la contagion de la lèpre amena les rigueurs exercées contre les malheureux lépreux et l'isolement affreux auquel on les réduisit.
Si une institution nous frappe dans Thistoire du moyen âge, c'est celle des léproseries. Ces établissements étaient déjà très-nombreux sous Charlemagne, et Voltaire nous apprend que Louis VIII laissait par testament cent sous à chacune des 2,000 léproseries de son royaume.
D'après Mézeray, « il n'y avait ny ville ny bourgade qui ne fust obligée de bâtir un hospital pour les retirer. »
Rotharis avait publié cette loi célèbre : « Si quis « leprosus fuerit affectus, et cognitus fuerit judici et
die épidémique grave. A l'époque ou Thierry voyageait en Espagne (1755), il y existait vingt léproseries. Cette maladie régne encore en Catalogne, en Andalousie, dans la Galice, les Asturies, Grenade.
En Portugal, le siège de la lèpre le plus anciennement connu est le district montagneux do Laloës. La maladie est également endémique 'aux'Algarvcs.
D'aprè^île rapport officiel de Gonieg (18:21), à la léproserie de Saint- Lazare, à Lisbonne i^l820\ il y avait quarante malades atteints de la lèpre, désignée ici comme au Brésil sous le nom de morphea.
D'après la communication de Troghci (1853), on observerait encore cette maladie assez fréquemment. Hirscu.
« populo, quia certa sit veritas, expulsus sit a civi- « tate vel a casa sua, ita ut solus inhabitet. »
Ainsi donc, le moyen âge, comme l'antiquité, regardait cette maladie comme contagieuse. Les écrivains arabes, grecs, hindoux n'ont jamais mis en doute ce mode de transmission, et cependant, aujourd'hui, il est généralement accepté que la lèpre n'est pas contagieuse. Nous la considérons en France comme une maladie à peu près exoiique ; elle existe encore dans toutes les parties du monde.
En Islande, la lèpre existe sous le nom de spedalsked. Le nombre des lépreux était en 1857 d'environ 150 sur 52,000 habitants ((juérault).
Aux îles Féroé, le nombre des lépreux était en 1846 de 66.
La lèpre est très-répandue dans la partie sud-est de la Russie d'Europe, à l'est de la Grimée, sur le littoral de la mer d'Azov, le long du Caucase jusqu'à Astrakan, près de la presqu'île de Gherson, sur les bords du Don, ainsi que dans 1 Oural. Elle existe aussi dans quelques localités des provinces baltiques, particulièrement en Finlande, en Esthonie, en Gourlande, etcela, non-seulement parmi les habitants des côtes, mais aussi, d'après Meyer, parmi la population des villes situées plus à l'intérieur.
En Suède, la lèpre s'observe dans la province de Helsingelande. Gette maladie est endémique sur les rives du grand fleuve de Ljusnam.
Le nombre des lépreux est considérable en Norwége, principalement dans certains districts des environs de Bergen. Au dénombrement de 1846, on comptait 1 lépreux sur 95 habitants ; il existait dans toute la Nor-
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wége 1,122 spedalsques dans les provinces, et 196 internés dans les hôpitaux spéciaux de Bergen, Drontheim , Molde et Christiania. Ces chiffres sont aujourd'hui (1857) au-dessous de la vérité et, d'après Boëck et Danielsen (1), la maladie a fait des progrès dans ces dernières années (Guérault).
En Italie, la lèpre est endémique dans quelques localités du littoral, sur la côte orientale, à Comacchio, située dans les lagunes de Ferrare ; elle est un peu plus fréquente sur le littoral du golfe de Gênes depuis Chiavari jusqu'à Nice.
La lèpre, d'après Hennen, règne endémiquement dans un village de Céphalonie. Elle se rencontre dans quelques îles grecques ainsi que dans plusieurs villages d'Eubée et d'Andros, mais particulièrement dans les îles turques, Tenedos, Patmos, Samos et surtout à Candie. Elle s'observe également en Syrie et en Palestine (2).
La lèpre est endémique dans quelques régions de la Perso; on rencontre des lépreux à Tabris, à Zendjam, à Hamadan.
(1) Danielsen et Boëck, Traité de la spedalsked ou êlephantiasîs des Grecs, Paris, 1848, in-8o, et allas in-folîo.
(2) Godard, qui a visité ces pays, nous fait connaître les détails suivants :
<c On prétend qu'il n'y a pas d'exemple ici (Jérusalem, juillet Qi) d'Européens ayant gagné la lèpre.
Ils se marient entre eux, c'est-à-dire qu'un lépreux achète une lépreuse. Il la paye 400 piastres environ. Un derviche fait le marché, et la femme appartient au mari.
Un lépreux a deux femmes. Je lui ai demandé si elles pouvaient le quitter puisqu'il était lépreux. Il me dit d'un air féroce que non, qu'elles ne pouvaient le quitter que s'il voulait divorcer, mais qu'il ne le ferait pas.
j'ai appris le 25 juillet que. sur les vingt lépreux qui composent la
La lèpre est très-commune à Bombay, à Madras; elle s'v montre sous toutes les formes.
A Foo-Ghow (Chine) la lèpre est très-répandue; les lépreux sont cantonnés et nourris dans des léproseries.
colonie de Jérusalem, il n'y avait réellement que deux ménages de lépreux : Abd-el-Gader a épousé Eloué; Mahmoud-Achmed, que l'on pourrait appeler l'homme momie, a épousé une femme lépreuse et aveugle : il a bien fait de la prendre aveugle ; c'est pour faire son ménage, a-t-il dit.
Jusqu'ici, sur huit cas, il y a trois transmissions de la mère à l'enfant Jusqu'ici, il me semble que la lèpre transmise par les parents
débute de bonne heure, même pendant l'enfance.
Jusqu'à présent, j'ai toujours vu la lèpre par hérédité transmise par la mère, et pas d'exemple de lèpre venant du grand-père ou de la grand-mère, des oncles ou des tantes.»
Godard cite aussi les notes suivantes fournies par Eloué : « La variété des petits boutons fait mourir vite.
Les lépreux peuvent aller dans la ville. Lorsqu'un chrétien lépreux meurt, le prGtre vient et l'enterre dans le cimetière des chrétiens. Quand c'est un musulman, on fait venir un cheik de la mosquée d'Omar, le mort est enterré sans être porté à la mosquée, et on fait les prières d'usage.
A Jérusalem, les parents n'ont pas peur de gagner la lèpre, mais ils pensent que la maladie se gagne plus facilement dans les villages que dans la ville.
Quand un lépreux épouse une femme, il ne l'achète pas à ses parents, mais il la paye elle-même.
La lépreuse transforme l'argent, prix de son achat, en piastres, dont elle fait une sorte de collier qu'elle place sur sa tête suivant l'usage des paysannes de la Palestine; elle coud toutes les pièces par le trou qu'on leur a fait. Cette somme, qui est sa fortune, elle la tient cachée sous un grand voile. Quand elle a absolument besoin d'argent, elle découd une pièce.
Il paraît que le mariage entre lépreux se fait ainsi : quand l'homme et la femme sont d'accord, on fait venir un cheik qui écrit sur un papier la somme que Thomme doit donner à la femme, puis le marié paye un grand dîner à tous les Icpreux.
Quand dans un village, un homme ou une femme est atteint de la lèpre, on chasse le malade, et il doit se réfugier à Ramleh (près de Jaffa), à Naplouso ou à Jérusalem.
Eloué ne croit pas que la nourriture rende malade; elle croit que
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A rUe Sitka (Amérique) on rencontre la lèpre tuberculeuse.
D'après Hoest, Lemprièie et tlackson, la lèpre règne au Maroc ; les lépreux sont en grand nombre et habitent un quartier séparé, bien que restant en relations habituelles avec la population.
Suivant les observations de Prosper Alpin, de Larrey, de Pruner, de Griesinger et les rapports de tous les voyageurs, la lèpre règne endémiquement sur toute la vallée du Nil, sur le littoral méditerranéen et sur celui de la mer Piouge ; il en serait de même pour TAbyssinie , où la lèpre n'est pas seulement limitée au littoral et aux plaines, mais où on l'observe fréquemment aussi sur les plateaux. Elle serait inconnue au Sennaar; en revanche elle est commune au Darfour. CetLe maladie est également endémique le long de la côte septentrionale d'Afrique ; elle serait plus rare dans le pays des dattes que dans les autres régions. La lèpre est aussi répandue en Sénégambie. On rencontre cette maladie en suivant la côte ouest d'Afrique depuis Sierra Leone jusqu'à la côte du Congo ; il existe à la colonie du Cap deux léproseries. On signale la fréquence de la lèpre à Madagascar , à la côte de Mozambique, à Maurice et à la Réunion. Elle est fort commune à Madère; elle règne endémiquement aux Açores. Elle a été constatée à Sainte-Hélène.
La lèpre se rencontre dans beaucoup de localités du Mexique ; elle est de préférence endémique parmi
la lèpre vient de frayeur ; elle dit que les lépreux qui ont les doigls rétractés ou coupés peuvent encore avoir des onlants. Elle me dit qu'il y a maintenant à Ennebrond, sur la route de Nazareth, un homme sain de corps, fils d'un lépreux, dont les enfants n'ont pas la maladie.»
GouAnD, Egypte et Palestine, \). 180.
les tribus indiennes. Elle ne s'est pas seulement montrée sur le littoral et dans les plaines, mais encore, d'après les observations de Gheyne , sur beaucoup de points des terres hautes (Colombie).
La lèpre règne dans les anciennes possessions espagnoles de l'Amérique du Sud qui forment la nouvelle-Grenade et le Venezuela.
Dans la république de l'Equateur, elle est très-répandue.
Ulloa a appelé l'attention sur son extension à Carthagène et aux environs. Restreppo mentionne son endémicité à Bogota, Tunga, Casanare, Socorro, Pamplona, etc., et Etcheverria, qui lui-même était lépreux, a donné des renseignements sur la léproserie de Quito. Aux Antilles, la lèpre est connue sous le nom de cocubéa (cacabay), sévit principalement sur les nègres et les hommes de couleur, et ne se montre pas dans toutes les lies avec la même intensité.
Au Brésil la lèpre, connue sous le nom de morphéa, est extrêmement fréquente. A l'exception des provinces de Rio-Grande et de Maranhao qui, selon Rendu et Plagge, en seraient à peu près exemptes, la maladie règne endémiquement dans cette contrée, mais de préférence dans les provinces de l'intérieur de Matto-Grosso et Minas-Geraes. Au dire de Tschudi, on rencontre des localités dans cette province où chaque famille est lépreuse (Hirsch).
En 1758, la lèpre est apparue dans la baie de Mizamichi (nouveau Brunswich) et a fait assez de ravages pour que l'on ait entrepris de parquer les lépreux dans une léproserie (à Tracadie).
A Bornéo, dans les kampongs des indigènes, on
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voit quelques individus atteints de la lèpre. Les cas graves sont relégués dans une cabane au bord de l'eau (1).
Presque tous les médecins qui ont observé la lèpre dans ces pays nient qu'elle soit contagieuse.
Cette contradiction apparente entre le passé et le présent a été différemment interprétée. On a prétendu que la lèpre pouvait avoir perdu son caractère contagieux. Bazin soutient cette opinion, ajoutant « qu'elle n'a pour l'esprit rien de choquant. » D'autres auteurs (et cette manière de voir nous paraît beaucoup plus acceptable) croient que la lèpre du moyen âge est un type extrêmement complexe dans lequel ont été confondus un grand nombre d'états morbides, la syphilis entre autres.
Cependant des faits plus récents, et qui ont été communiqués à un comité anglais institué en 1863 pour recueillir les travaux qui ont paru sur la lèpre, paraissent donner plus de vraisemblance à Topinion favorable à la contagion.
Quelques observations ont été recueillies, qui étabhraient la transmission par inoculation directe du pus ulcéreux, ou par contact de ce pus. Le docteur Pollard, à la Guyane, prétend que les enfants d'une famille européenne ont contracté la maladie en jouant avec un jeune nègre. Les docteurs Duffey, Carney, Van Hoist, citent des faits où la transmission se serait produite entre personnes ayant couché dans le même lit. Les médecins du Bengale ont fait connaître des cas semblables. A Honolulu, dans les îles Sandwich, la lèpre
(1) Ces détails sur la distribution géographique de la lèpre ont été donnés par Hirsch et par Rey. {Géographio médicalo.)
inconnue jusqu'alors y l'ut importée par les Chinois en 1848; depuis ce temps la propagation a été telle qu'un recensement a signalé 250 lépreux. H. Haeser (i), qui relate ces faits, ajoute que, d'après les rapports envoyés au comité, les lépreux sont partout évités, et que là où l'isolement est complet la maladie diminue, tandis qu'elle paraît s'accroître dans des conditions inverses.
A la Guyane, depuis l'émancipation, la lèpre envahit les familles blanches. Elle se propage avec une telle rapidité, qu'un dixième de la population en est infecté (Laure).
A la Réunion, la lèpre grecque n'est pas rare et présente une grande bizarrerie dans son mode de transmission.
A Santa-Fé, la lèpre est assez répandue pour y avoir nécessité la création d'un hôpital spécial. On la considère comme contagieuse.
A l'archipel des Amis (Tonga-Tabou, Océanie), Barthe, médecin de la Syhille, a vu des lésions qui, d'après les missionnaires, seraient liées à la maladie lépreuse. Dans ce pays, la maladie passe pour contagieuse ; les individus atteints de cette affection sont mis en quarantaine.à quelque caste qu'ils appartiennent. Ils se tiennent eux-mêmes à l'écart, et cachent le plus possible leur infirmité.
Toutefois d'autres faits sembleiU contredire ceux que nous venons de citer :
Chose curieuse, à la léproserie de la Désirade, où il a été difficile d'empêcher entièrement le rapproche-
(1) H. Haeser, Gescbichte der epidewischen Krankheiten. (lena, 1865.)
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ment des sexes, la plupart des enfants nés de père et mère lépreux n'ont pas présenté la lèpre.
En Abyssinie, les lépreux ne sont pas séquestrés. Dans quelques familles, les mâles sont tous atteints, et les femmes restent indemnes bien qu'elles donnent naissance à des enfants lépreux (Carré).
La question ne saurait être tranchée par aucun de ces exemples.
Toutefois je suis entré dans ces détails, parce que la plupart de ces faits m'ont paru curieux, par leur opposition avec une opinion généralement acceptée. Mais nous n'avons pas à craindre, en ce moment, Timportation de la lèpre et il faudrait bien d'autres exemples et beaucoup plus concluants pour qu'on songCtàt à prendre contre cette maladie une mesure restrictive quelconque.
Je ne m'arrêterai pas non plus sur la dengue (dengue fever) (1), quoique l'histoire de cette maladie
(1) La dengiie estune affection fébrile, su/ ^eiier/s, avec début soudain, s'accompagnant de douleurs intenses dans les grandes et petites articulations; vers le troisième jour, éruption cutanée particulière (efflorescence), paraissant sur la paume des mains, s'étendant rapidement sur toute la surface du corps, mais n'étant appréciable que rarement au delà de vingt-quatre heures.
Il y a alors une rémission évidente des symptômes; les rechutes sont nombreuses, et la maladie peut persister ainsi pendant deux mois à peu près, caractérisée par la prostration et la cachexie, et subissant' par intervalle des exacerbations ou rechutes, caractérisées elles-mêmes par des phénomènes rhumatoïdes ou névralgiques. Jusqu'à présent, d'après W. Dunkley, cette maladie a toujours été bénigne.
Foi'r pour plus de détails un rapport fait par le docteur Elliot et publié en 1863; un rapport fait par la commission spéciale de la fièvre (fièvre épidémique du Bengale), par les docteurs : F. Anderson, C. Palmer et J. Elliot, publié dans la Gazette de Calcutta ^2 mars 1870), par David Smith.
Voir aussi un travail par W. Aitken, sur la dengue (dandy fever).
semble indiquer qu'elle se propage avec les courants humains et qu elle suit les diverses voies de communication. Elle paraît avoir été observée pour la première fois à Rangown, en mai 1824, et s'être propagée plus tard à Calcutta. Stedman note son arrivée à Saint-Thomas. Elle fut observé aussi aux îles Baléares et à la Jamaïque ; on l'a vue plus tard en Amérique et dans les Indes occidentales. Elle a sévi plusieurs fois sur nos possessions du Sénégal (1845, 1848, 1856 et 1865), et, ce qui est plus important pour nous, elle a éclaté brusquement dans le sud de l'Espagne : dans une seule ville, à Cadix, 1,400 personnes ont été frappées. Enfm le docteur Sparrow, en notant les avantages qu'il a retirés de l'isolement et de la séquestration des malades, paraît confirmer la transmissibilité de la dengue.
Il incomberait donc à la prophylaxie de prévenir le mal et d'en restreindre les ravages. Cependant l'histoire et le caractère de cette affection sont trop peu connus pour qu'il soit possible de formuler en ce moment aucune règle sanitaire.
Les seules maladies qui doivent intéresser l'hygiène internationale, celles d'ailleurs contre lesquelles on institue un ensemble de mesures et de règlements, qui portent le nom de régime, de système, de police sanitaires, sont : la peste, la fièvre jaune et le choléra asiatique (1).
Voi'r aussiune observation de Sparrow (il/a(/i'as Monthly Journal ol' Mcd. sciences, mai 1872).
Voir aussi William Anstic (System of médecine, edited by Reynold, Dengue or dandy lever, 1800) ; II. Rey (Archives de médecine navale, 1808); et Jules Rochard {Nouveau Dictionnaire de médecine ci de chirurgie, art, Dengue, 1809).
Voir enfin un excellent article sur la dengue dans la Gaz. hehd (1873), par M. Labadic-Lagravc.
(1) Dans un apjjendice, nous dirons quelques mois de la peste bo-
MALADIES TRANSMISSIBLES
Nous suivrons, dans notre description, l'ordre même de l'apparition des maladies ; nous étudierons donc successivement la peste, la fièvre jaune et le choléra asiatique. Mais avant d'entrer dans cette étude , il est un point sur lequel nous devons encore nous arrêter :
Une maladie contagieuse spécifique peut-elle être spontanée? Peut-elle apparaître en dehors d'une transmission, c'est-à-dire sans importation d'un principe contagieux? Cette question, qui soulève un des côtés les plus difficiles de la pathologie générale^ dépasserait les limites que nous nous sommes imposées ; d'ailleurs, aucune des trois maladies dont nous avons à nous occuper n'est jamais née spontanément chez nous. Si la peste, pendant le moyen càge, a pu avoir en Europe (d'après quelques auteurs) un foyer d'origine, cette origine ne peut être acceptée aujourd'hui. Le choléra nostras se développe bien en France, mais il ne doit pas être confondu avec le choléra asiatique, et si les deux maladies peuvent avoir la même expression symptomatique, elles sont de nature toute différente. Le choléra asiatique n'a qu'un berceau, c'est flnde. Aussi, sans entrer dans cette discussion de la spontanéité, qui nous ferait remonter à l'origine première des maladies, nous dirons que, ni la peste, ni la fièvre jaune, ni le choléra asiatique ne sont jamais nés spontanément en Europe, et que, lorsqu'une de ces maladies y existe, elle a été évidemment importée. Or, c'est cette impor-
vine ou typhus contagieux des bclcs a cornes, qui, au point de vue de l'origine exotique, de l'importulion et de la propliylaxie, présente avec la peste à bubons, la fièvre jaune, le choléra asiatique, de très-grandes analogies.
tation que les gouvernements doivent prévenir. C'est là que doivent tendre les efforts de l'hygiène internationale, c'est là pour elle le but à atteindre.
Il est cependant une objection qu'on peut nous adresser : n'est-il pas dangereux de dire et de proclamer que ces trois terribles fléaux peuvent se communiquer de l'homme à l'homme et ne doit-on pas craindre, qu'en affirmant cette vérité, on ne décourage les populations et qu'on n'augmente leurs terreurs? Nous ne le pensons pas. Nous croyons, au contraire, qu'on se défendra avec plus de sagesse contre le choléra, lorsqu'on saura comment et par quel mode il est contagieux.
Quand ces vérités seront vulgarisées, on ne verra plus des populations, affolées de terreur, se jeter sur des malheureux qu'elles accusent d'empoisonner les fontaines , et on n'assistera plus à ces défaillances professionnelles, à ce spectacle navrant de médecins regardant des pestiférés de loin, à travers des lunettes d'approche, leur jetant des bistouris à distance, les laissant eux-mêmes opérer leurs bubons, et les faisant mouvoir de loin à l'aide de crochets.
CflAPITRE IV
Police sanitaire, historique. — Venise, Gènes, Marseilb. — Lazaret da Venise, 1493. — Intsndances sanitaires, leur indépendance. — Loi du 3 mars, 1822. — Conférenc3s sanitaires intsrnationales, Paris, 1S52, 1859 ; Constantinople, 1865. L'hygiène internationale est fondée.
La première maladie exotique dont l'importation ait été combattue par des mesures sanitaires est la peste d'Orient.
Nous ne trouvons, en effet, dans les auteurs de l'antiquité, aucune mention de ces mesures préventives dirigées contre les grandes pandémies qui, à diverses époques de l'histoire, ont désolé l'humanité.
L'introduction du système sanitaire en Europe, suivi de son application la plus immédiate, la création des lazarets, paraît appartenir à la républi(iue de Venise.
Venise, sortant de ses lagunes, fit avec les musulmans ses premiers essais de commerce en leur vendant des chrétiens pour esclaves (Pariset). Tant que ce commerce fut limité, ou lorsqu'il se trouva suspendu
par les rivalités des Orientaux, Venise, suivant la remarque de Robertson, ne fut point affligée par la peste. Mais lorsqu'elle fut devenue assez forte pour entreprendre des conquêtes, lorsqu'elle eut couvert la Méditerranée de ses vaisseaux et qu'elle fit à la fois le commerce et la guerre , elle fut envahie par une suite de pestes qui avaient le Levant pour origine.
En six siècles (de 901 à 1500) elle en eut 63.
Ainsi maltraitée, Venise fut conduite par l'excès de ses malheurs, d'abord à proscrire la vente, puis à détruire et brûler les effets des morts. Elle créa bientôt des provéditeurs de la santé, un bureau de santé , et finalement un lazaret qui a servi de modèle à l'Europe et a obtenu les suffrages de Montesquieu et de Voltaire.
Ce lazaret fut établi dans une ile appartenant aux pères Augustins et appelée Sainte-Marie-dG-Nazcireth. C'est du nom de cet hôpital que le docteur Frari (1) fait dériver le mot lazaret.
Dans les premiers temps du lazaret vénitien, on y mettait en observation tout navire venant d'Alexandrie, par cela seul qu'il venait d'x\lexandrie, et n'eût-il pas eu à la mer le plus léger indice de maladie.
Les autres villes qui étaient en relations de commerce avec le Levant imitèrent bientôt Venise (2), et chacune voulut avoir son lazaret : Gènes, d'abord , en 1 107 ; Marseille, en 1526 ou 1527 (le lazaret de Venise datait de 1403). Cependant, déjà avant cette époque, Marseille
(1) Frari, Sulle prcsenli questioni tlella peste Venise, iS\l.
(2) Histoire des principaux lazarets d'Europe, par J.. Howard, Paris, 1801. — Guide sanitaire des <jouvernements européens, par U. J. Uobcrl., Paris, iSïiG, vol. in-8°.
possédait des établissements qui devaient la protéger de la peste. Les consuls de la ville reçurent du roi René des instructions tendant à appliquer à ces établissements le régime des léproseries.
Ces premières institutions eurent d'abord un caractère purement municipal, mais bientôt ces administrations sanitaires se rendirent indépendantes, prirent une influence considérable et arrivèrent à lutter contre les municipalités dont elles émanaient et n'étaient en somme que la délégation. Toutefois, malgré ces allures un peu despotiques, la Santé de Marseille rendit de grands services.
Depuis 1720, en effet, la peste importée neuf fois dans le lazaret de Marseille s'y est éteinte presque à l'insu des habitants. La dernière de ces importations, dont M. le docteur Berthulus a donné le relevé exact, date de 1837.
Le pouvoir de l'intendance de Marseille fut consacré en France par un grand nombre d'actes émanés des souverains. Il lui fut même accordé une certaine juridiction. Les navires venant des ports du Levant ne purent aborder qu'à Marseille ou à Toulon. Les règlements ne s'appliquèrent donc qu'à ces ports et il fut expressément interdit aux bâtiments de se montrer sur aucun autre point.
La réglementation n'avait été faite ([u'en vue des villes du midi, et jusqu'à l'apparition de la fièvre jaune à Saint-Nazaire les ports de l'Océan étaient régis })ar des règlements beaucoup moins sévères que ceux de la Méditerranée (1).
1) Voir dans les Lois et règlements l'arrCté ministériel qui applique
Nous avions bien en France quelques règlements sanitaires (1), mais nous n'avions pas une loi, un code sanitaire pouvant s'appliquer uniformément à la France tout entière, lorque parut la fièvre jaune, en 18^1, sur les frontières du midi, en Catalogne.
La France alors se sentit menacée. Il y eut un grand elïroi dans toutes les populations méridionales; le gouvernement lui-même s'émut et la loi du 3 mars 182^, une des meilleures lois qui aient été promulguées à ce sujet, parut, suivie de l'ordonnance du 7 août de la même année et d'instructions détaillées, qui développaient avec une sagesse et une netteté remarquables les dispositions précédentes, de façon à faciliter leur application.
Cependant les attaques contre cette loi furent vives ; Chervin, dans son Examen des principes de ïadministration en matière sanitaire (2), ainsi que dans sa Pétition aux Chambres pour la suppression immédiate des mesures sanitaires (3), se montra l'ardent antagoniste des quarantaines.
La tentative infructueuse qu'on fit du système quarantenaire contra le choléra de 1830-1832 aida encore a discréditer ce système. En même temps, notre conquête de l'Algérie faisait surgir de nouvelles difticultes quant à son application. Les communications incessantes et forcées avec ce nouveau département ren-
au littoral de l'Océan et de la Manche les dispositions de la convention internationale.
(1) Voir dans les Lois et règlements le règlement de Louis XIV et de Colbert, de 1683 ; une autre déclaration du roi, de 1729 ; une autre de 1748, etc..
r2) Paris, 1827.
(3t 1843, \ vol. in-8".
HISTORIQUE 4â
dirent à peu près impossible l'observation des quarantaines exigées pour les provenances d'Orient.
Les compagnies de bateaux, frappées de la concurrence qui leur était faite par certaines compagnies étrangères, attaquèrent également le système des mesures restrictives.
Toute cette opposition entraîna le gouvernement à des modifications profondes du système quarantenaire.
Cette nouvelle réglementation se trouve dans une ordonnance royale du 18 août 1847, un décret du 10 août 1849 et un décret du 24 décembre 1850. Mais l'administration ne voulut pas céder complètement ; les deux partis se firent des concessions réciproques, et il sortit de ce débat une transaction consacrée par l'acte de la conférence de 1852, qui ne constitue en réalité ni une quarantaine efficace, ni la libre pratique pure et simple. Cette convention sanitaire , conclue entre la P'rance, la Sardaigne et le Portugal, fut promulguée par un décret impérial qui porte la date du 27 mai 1853 (1).
Un dernier décret du 4 juin 1853 est relatif à la mise à exécution de cette convention sanitaire. Il est suivi d'instructions ayant pour but de bien déterminer et expliquer les mesures qu'exige l'application de ce décret (2).
Mais que pouvait-on espérer d'un pareil système, que devait-on attendre d'une quarantaine contre le choléra
(Il Voir ce décret dans les Lois et règlements.
(2) Cette convention n'ayant pas été renouvelée, se trouve maintenant abrogée. En 1859, il y eut une nouvelle conférence composée exclusivBÎTient de diplomates. Cette conférence avait pour but de reviser certaines résolutions de la conférence sanitaire de 1852; la conférence s'fest réunie, elle a formulé des résolutions, mais la guerre de 1859 sur" vint et la révision projetée n'eut pas de suites.
de 3 à 5 jours, y compris le plus souvent la traversée des navires, sans qu'il fût tenu compte, ni de la durée de l'incubation, ni de la diarrhée prémonitoire, ni des effets contaminés, ni des linges souillés par les déjections, toutes conditions qui sont reconnues aujourd'hui déterminer les lois de la transmission du choléra? Quelle garantie espérer de lazarets qui, pour la plupart, étaient accolés aux villes, construits sur un terrain souvent poreux et marécageux, presque toujours mal choisi, à la manière de casernes ou de prisons, encombrés, et dans lesquels les quarantenairos respiraient un air confiné et malsain? Je pourrais citer comme exemple les lazarets de Beyrouth, des Dardanelles, d'Ancône, de Trébizonde et le vieux lazaret de Bakou, sur la mer Caspienne, que j'ai visité il y a quelques années.
De pareils moyens étaient plus aptes à propager la maladie qu'à l'arrêter ; et une seide conclusion pouvait être déduite de leur emploi : l'inefficacité des mesures restrictives.
Toutefois, si la conférence sanitaire de 1852 a proposé parmi ses règlements certaines mesures dont on a pu voir les imperfections, l'existence même de cette conférence reste cependant, à elle seule, un grand progrès dans l'histoire du système sanitaire. Jusqu'ici Venise, Gênes, Marseille avaient cherché à se protéger isolément. Après l'épidémie de Barcelone en 1822, le gouvernement français avait agi comme nous l'avons vu ; d'autres pays l'avaient imité. Chaque gouvernement avait pris ses propres mesures sanitaires, mais il les prenait pour lui seul, sans concert préalable avec ses voisins.
En 1852, la question entre dans une nouvelle phase.
La France, qui déjà à plusieurs reprises avait essayé de réunir une conférence sanitaire internationale, y réussit enfin. Les délégués des différents pays furent convoqués à Paris.
Pour la première fois les puissances se concertaient dans un but d'intérêt commun ; l'hygiène internationale était fondée.
Gomment, en effet, prendre des mesures sanitaires sérieuses, basées sur des notions scientifiques, comment prétendre à leur rigoureuse observation par tous les gouvernements, si chacun de ces gouvernements n'y a lui-même coopéré ?
Le principe posé, ses heureux effets ne devaient pas tarder à se faire sentir.
L'épidémie de choléra de 1865 venait d'éclater avec une rapidité foudroyante. Les populations du midi furent terrifiées. L'Europe comprit qu'elle ne pouvait rester ainsi, chaque année, à la merci du pèlerinage de la Mecque. Le gouvernement français prit l'heureuse initiative de réunir une conférence sanitaire internationale à Gonstantinople, ce centre stratégique du choléra.
Le système des mesures restrictives fut, dans cette 5 conférence, l'objet d'une discussion sérieuse et c'est à partir de ce moment que les quarantaines furent établies sur une base réellement scientifique.
Ces moyens préventifs ont toujours rencontré de chauds partisans et d'ardents adversaires ; mais la vérité se trouve rarement dans les extrêmes.
Plusieurs périodes peuvent être distinguées dans l'histoire des mesures restrictives. Tout d'abord les populations sont saisies de terreur, elles sont affolées, elles veulent être protégées à tout prix.
C'est la première période, la période de la superstition et de la terreur.
C'est ainsi que des villages atteints de peste ont été brûlés (1). Des malheureux, accusés d'avoir empesté une ville en frottant des rampes d'escalier avec des emplâtres chargés de pus de bubons pestilentiels (2), ont été livrés aux derniers supplices. De même encore, il était interdit sous peine de mort de porter secours à des naufragés partis de lieux mis à l'index par l'intendance sanitaire, avant d'y avoir été autorisé par elle (3).
De malheureux pestiférés mouraient sans avoir vu ni médecin ni chirurgien durant tout le cours de leur maladie. Un autre n'était vu qu'au 6® jour, et seulement à l'aide de lunettes d'approche. Des malades sont obligés de se rendre de leur chambre à la grille intérieure de l'enclos Saint-Roch (lazaret de Marseille) pour être vus de loin par les hommes de l'art. A ceux-
(1) On avait décidé de brûler la ville de Digne. Toutefois, Gassendi rapporte que la décision prise de brûler cette ville avait été abandonnée au moment d'être mise à exécution, parce que l'autorité, ayant su que la peste était dans trois ou quatre villes voisines, recula devant la nécessité de tout brûler. L'allusion de Fracastor avait été saisie :
Proderit et lœtos stipularum inrendere campos, Et nemora intacta et sanctos fxiiere lucos.
Opéra omnia de contagione, lib. II, cap. vu, p. 239.
(2) Arrêts notables du parlement de Toulouse (liv. III, tit. vu).
(3) Foderé, Dict. des se. méd., art. Lazaret, p. 373.
HISTORIQLE
ci on jette les bistouris dont ils ont besoin pour ouvrir leurs bubons. A ceux-là les secours ne sont administrés qu'à distance par les fenêtres, et à l'aide de machines. Il est même un cas dans lequel un malade, après être resté trois jours sur le carreau, est tiré sur un matelas à l'aide de crochets. Mais laissons ces souvenirs, qui sont heureusement loin de nous.
Ces exagérations barbares devaient bientôt soulever des oppositions et des résistances.
Nous entrons dans la deuxième période, la période de réaction.
L'atmosphère est considérée comme le véhicule des maladies épidémiques à de grandes distances, et, par la pente rapide qui pousse toute réaction jusqu'à l'extrême opposé, les quarantaines sont déclarées inutiles, ,les départs et les arrivées sont affranchis de tout contrôle.
Le choléra de 1830 vint, comme nous l'avons vu, fournir de nouvelles armes aux adversaires des me sures restrictives.
En effet, des quarantaines sévères avaient été établies, des cordons sanitaires organisés sur une vaste échelle, en Russie, en Prusse et dans d'autres points de l'Europe centrale. Mais ces mesures, appliquées au milieu de populations denses, ne devaient aboutir qu'à des mécomptes. Les cordons qui avaient pour but de conjurer les progrès de l'épidémie en ont été les agents propagateurs.
En présence de cette marche toujours envahissante du fléau, la doctrine de la diffusion par l'air fut généralement acceptée.
La conférence sanitaire de Gonstantinople fit justice de ces erreurs. Tout en acceptant que les quarantaines aient été souvent mal appliquées, elle a proclamé les heureux effets du système protecteur (1). Elle a établi en principe, que les mesures restrictives, connues d'avance et appliquées préalablement, sont beaucoup moins préjudiciables pour le commerce et les relations internationales, que la perturbation qui frappe l'industrie et les transactions commerciales à la suite d'une invasion de choléra. Elle a alors montré, en ce qui concerne le choléra, que les quarantaines ont une efficacité d'autant plus grande qu'elles sont appliquées plus près du point d'origine de la maladie.
Elle a précisé les points voisins de la mer Rouge où les postes sanitaires devaient être placés et^ nousmêmes, dans une mission qui nous a été confiée à ce sujet, nous avons déterminé les points de la frontière russo-persane qui devaient protéger l'Europe contre le choléra venant de la Perse, où il exerce presque constamment ses ravages.
Avec la conférence de Gonstantinople la question des mesures restrictives entre dans la troisième période, la période scientifique.
(1) A. Hirsch s'exprime ainsi :
« On a pu suivre l'importation de la peste de l'Orient en Europe, dans les dernières épidémies du dix-septième siècle et dans le commencement du dix-huitième. Depuis cette époque, la peste s'est éteinte graduellement en Europe. Ce résultat a marché d'accord, on ne peiit le nier, avec l'établissement et le perfectionnement des quarantaines, soit de l'Europe à l'Orient, soit de pays à pays. Je ne con^^ois pas comment, en considérant les faits sans prévention, on peut se refuser à attribuer à un système bien ordonné de quarantaines, la raison principale de l'extinction de la peste sur le territoire de l'Europe. Je dis la raison principale, car il faut tenir compte des progrès de l'hygiène et des améliorations de l'état social. »
La conférence a établi les vrais principes d'hygiène internationale, s'occupant exclusivement de leur application contre le choléra. Il serait utile qu'une nouvelle conférence internationale généralisât ces principes , revint sur quelques points de détails qu'un premier examen n'a pu élucider complètement, et donnât ainsi pour l'Europe les bases d'un code sanitaire international.
Les développements dans lesquels nous allons entrer ont pour but de vulgariser les notions scientifiques qui doivent être la base de cette réglementation.