CHAPITRE II
Définition des mots : contagion, infection, maladies endémique, sporadique, épidémique; constitution epidémique.
Les mesures sanitaires sont dirigées contre les maladies qui trouvent un moyen d'extension et de propagation dans les contages qu'elles émettent.
Le mot conUirfion, dont la défmition parait, au premier abord, extrêmement simple, a donné lieu cependant à des confusions regrettables.
Je n'en citerai qu'un exemple.
La commission de la peste nommée par l'Académie royale de médecine (27 août 1844) arriva à cette conclusion singulière que la peste n'était pas contagieuse, et que cependant elle était transmissible, n'appliquant le mot contagieuses qu'aux maladies communicables par contact. Ce sont là des suTDtilités scolastiques qui sont surtout dangereuses dans le sujet qui nous occupe.
En effet, quel crédit l'administration accordera-t-elle à l'opinion de savants déclarant qu'une maladie est transmissible, mais n'est pas contagieuse?
Précisons clone le sens qui doit être accordé au mot contagion.
Fracastor est le premier auteur qui ait posé la question d'une façon réellement scientifique, et les distinctions adoptées par le célèbre professeur de Padoue sont encore acceptées aujourd'hui. Il existe plusieurs modes de contagion. Quelquefois un simple contact suffit pour que les téguments soient atteints {solo contacta afficiuntui) . Tantôt Y inoculation est nécessaire, la peau doit être entamée (dilaceratiir cutis). D'autre fois la maladie se communique à distance {contagionem fransferunt). Tantôt enfin il suffit de faire usage de hardes et de vêtements (qusd apta sunt conservare seminaria prima contagionis) (1).
Dans ce dernier cas, le principe contagieux s'attache à certains corps appelés coutumaces, lesquels sont susceptibles de le conserver intact pendant des années et, par suite, permettent son transport à des distances illimitées.
Sans doute les idées émises par Fracastor ne sont pas toutes également justes, et il sacrifiait évidemment à la poésie , lorsqu'il disait que certaines ophthalmies sont susceptibles de se communiquer par le simple regard des malades (2).
Mais on ne peut nier que Fracastor n'ait posé avec une précision remarquable les conditions de la contagion.
Il avait été précédé dans cette saine interprétation de la contagion par d'autres auteurs également célèbres.
\) Fracastorii, de Coniarj., Hb. I, p. "220 et 221. Lugd., 1550. i2) De Contafi., lih. I, p. 107.
DÉFINITIONS
Thucydide pensait comme Fracastor, lorsque, au sujet de la peste d'Athènes, qui, comme nous le verrons, n'était point en réalité la peste, il disait : « Le mal avait cela d'affreux qu'il se transmettait des malades à ceux qui les soignaient. » Il plaçait comme nous la seule preuve déterminante de la contagion dans le danger attaché à l'approche des malades.
Lancisi étudia le mode de pénétration du principe contagieux. Ces voies étaient pour lui au nombre de trois : l'absorption pulmonaire, à ses yeux la plus importante de beaucoup, l'absorption par la muqueuse de l'appareil digestif, et enfm l'absorption par la peau (1). Les deux premiers modes do contagion ont été aussi appelés les modes de la contagion pneumogastrique.
Nous remplacerions volontiers, avec M. Fauvel, le mot contagion par celui de transmission, qui, lui, ne prête à aucune ambiguïté.
Mais si le premier terme doit être maintenu, il faut du moins lui conserverie sens général que nous avons adopté, et sous le bénéfice de ces réserves, nous définirons, avec M. le professeur Bouillaud, la contagion : « un acte par lequel une maladie déterminée se communique d'un individu qui en est affecté à un individu sain, au moyen d'un contact soit immédiat, soit médiat.»
Mais comment la contagion se distingue-t-elle de Y infection ?
« Les fatigues excessives, prolongées, répétées outre mesure, jointes à une alimentation mauvaise ou insuffisante, dépriment l'être vivant, en usant, par une dé-
fi) Dissert, de nativ. deque adv. romani cœli qualitatibus, p. 16.
pense exagérée, ses forces mal réparées. Elles s'associent à une cause nouvelle et puissante d'infection, l'encombrement. L'encombrement accumule en un lieu fermé ou d'accès difficile à l'air des matériaux organiques éliminés, et par conséquent inassimilables et nuisibles; il les condense en une atmosphère artificielle où se passent bientôt des transformations catalytiques, qui accroissent et multiplient les qualités funestes de cette atmosphère confinée. Les êtres vivants renfermés et pressés dans ces lieux délétères, condamnés à absorber par les voies pulmonaires des matières plus hostiles à la vie que celles qu'ils éliminent, souvent en outre épuisés de travail et de fatigue, mal ou pauvrement nourris, parfois atteints jusque dans leur force morale, subissent et offrent toutes les conditions favorables aux maladies infectieuses (1). »
C'est ainsi que les casernes, les camps, les hôpitaux, les prisons, les navires, les garnis encombrés, sont des foyers permanents de maladies infectieuses.
Ces conditions ne déterminent pas exclusivement une espèce morbide comme le ferait un agent spécifique particulier. Elles sont communes et peuvent engendrer des espèces morbides différentes, suivant le pays ou certaines circonstances spéciales. Tantôt, elles provoqueront le typhus, tantôt la fièvre typhoïde, ici la peste, là la fièvre jaune, ailleurs enfin le choléra. La maladie infectieuse jette ensuite dans ces foyers où elle a été créée de nouveaux éléments occasionnels, non plus communs désormais, mais vraiment spécifiques. A
(1) Chauffard, De In spontanéité ot de la spccificitc dans Jns maladies, p. 157.
DÉFINITIONS 15
Y infection s'est ajoutée la contagion. De la sorte, naissent des maladies épidémiques, limitées à un centre, propres à des établissements, à un quariier spécial, à une maison. Dans la production et dans la propagation de ces épidémies interviennent à la fois et tour à tour les éléments occasionnels communs primitifs, et des éléments spécifiques , éléments de la « seconde heure, » suivant Theureuse expression de M. le professeur Chauffard. Les éléments spécifiques contagieux vont bientôt primer les éléments communs infectieux dans le développement de la maladie.
U infection diffère donc de la contagion en ce que celle-ci, une fois produite, n'a plus besoin pour se propager de l'intervention des causes qui lui ont donné naissance; qu'elle se reproduit, en quelque sorte, par elle-même, par voisinage; tandis que finfection n'agit que dans la sphère du foyer d'où émanent les miasmes morbifiques.
On dit qu'il y a épidéwic quand une maladie attaque un très-grand nombre d'individus, et on donne le nom endémiques aux maladies qui régnent habituellement dans un lieu déterminé. Ces maladies sont dues à une cause locale. Enfin, on dit qu'une maladie est sporadiqiw (azsipeiv, disperser) lorsqu'elle n'attaque que quelques individus.
Il était nécessaire de préciser la valeur de chacun de ces termes, afin d'écarter à l'avance toute confusion. Nous puiserons maintenant des exemples dans les maladies dont nous devons nous occuper ici.
La peste, pendant de longues années, sévissait presque constamment en Orient. En Egypte, en Syrie, en Turquie même, il existait des causes locales quiprodui-
16 HYGIÈNE LMERNATIOiNALE
saient la peste d'une façon à peu près permanente ; on disait alors qu'elle y était endémique.
L'Égypte était pour la peste, le principal foyer cV infection ; d'après Pariset, elle en aurait même été le foyer exclusif.
Mais le mal n'avait pas constamment la même intensité ; par moment il ne s'attaquait qu'à quelques individus isolés, il existait à l'état spormliqiw; d'autres fois les causes d'infection étaient plus actives, puis la maladie venait jeter dans ces milieux misérables ses éléments contagieux, éléments de la seconde heure ; elle faisait de nombreuses victimes, elle devenait épidémique. Car, comme l'a dit le professeur Chauffard (1), « l'état d'épidémie résulte de l'intensité spécifique momentanée de certaines affections, il est plutôt le signe que la cause de cette haute intensité. »
On avait voulu accepter pour la peste une constitution épidémique, existant en dehors des foyers producteurs de l'épidémie. C'était là une erreur que nous réfuterons plus tard ; et Pariset a dit avec raison : « Ce n'est pas la constitution qui fait l'épidémie, c'est l'épidémie qui fait la constitution. » Mais revenons aux éléments spécifiques contagieux et voyons le rôle de ces éléments de la seconde heure. Je ne prendrai qu'un exemple, celui de Moscou.
La peste vient d'Orient, le mal s'insinue furtivement; fait-il d'abord de grands ravages? Non. Il arrive avec un ou deux hommes à la fin de novembre. Le mal va grandissant; réduit d'abord à quelques cas
(1) Chauffard, loc. cit., 213.
DEFINITIONS
sporadiques, il devient épidémique, et si largement épidémique qu'il enlève des milliers de victimes à la fois. Comment cela? Par la contagion ; et, comme le dit Mertens, par le contact avec les malades, avec les cadavres, avec les vêtements, ces vêtements qu'on finit par enterrer, mais que la cupidité déterrait.
La contagion a donc, dans ce cas, le premier rôle, le rôle capital. Toutefois, les conditions de fatigues excessives et prolongées, d'alimentation mauvaise, insuffisante, d'encombrement, ne sont point sans action. Elles constituent un milieu tout préparé pour l'extension et la propagation de l'épidémie. La contagion joue le rôle de l'étincelle, et le milieu n'est que l'amas de poudre qui attend cette étincelle pour faire explosion. Je pourrais multiplier les exemples. Je pourrais montrer comment le choléra naît par infection dans l'Inde, où il est endémique, comment il est importé par contagion en Europe et produit surtout ses ravages dans les milieux misérables et malsains. Je ne déduirai de tous ces faits qu'une conclusion :
Les maladies ne doivent intéresser les gouvernements au point de vue des mesures sanitaires, que suivant qu'elles sont ou non transmissibles; mais toutes les maladies transmissibles ne relèvent pas de l'hygiène internationale, et il faut maintenant déterminer quelles sont les maladies contre lesquelles le système sanitaire doit être appliqué.