CHAPITRE VII
Conséquences à déduire de nos connaissances sur le choléra asiatique, et obligations qu'elles imposent aux gouvernements — Prophylaxie.
Impossibilité d'éteindre actuellement le choléra dans son foyer. — Moyen de combattre les causes adjuvantes. — Mesures sanitaires contre les pèlerinages. — Le Native Passenger Act. — Ordonnance du gouvernemsnt hollandais.
Les conditions générales qui président à la naissance et au développement du choléra dans l'Inde nous sont encore aujourd'hui à peu près inconnues. Nous ignorons en effet si le choléra, endémique dans l'Inde, ne s'y transmet que de l'homme à l'homme; si, au contraire, certains terrains ont la propriété d'engendrer le miasme, de le conserver à l'état latent; enfin, si ce miasme, se dégageant à certaines époques, reprend, sous l'influence de l'agglomération, des pèlerinages, sa propriété fermentescible, sa puissance d'éclosion.
Nous connaissons aussi imparfaitement la nature
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des terrains sur lesquels le choléra se montre à l'état endémique.
Avec des données aussi incomplètes, vouloir éteindre aujourd'hui le choléra dans son berceau nous parait encore presque une utopie. Mais si la prophylaxie du choléra ne peut avoir dans d'Inde qu'une action limitée, si la maladie doit trouver dans ce pays un développement presque forcé, l'Europe, du moins, doit être absolument préservée, et c'est vers les frontières de l'Europe que doivent être reportées toutes les forces, toute la vigilance de l'administration sanitaire.
La putréfaction des cadavres , la dispersion des eaux du Gange, la destruction des anciens travaux de canalisation ont été invoqués tour à tour pour expliquer la génération de l'élément spécifique.
Ce sont là, nous l'avons dit, autant d'hypothèses qui ne peuvent élucider la question, et la cause spécifique nous est encore cachée. Pour essayer d'arrêter la propagation du choléra dans l'Inde, nous ne pouvons que combattre les causes adjuvantes.
Le docteur Montgomery a suivi cette indication et déjà, en 1861, il a institué a Gonjéveran des mesures d'hygiène applicables aux pèlerinages. Ces mesures comprenaient : l'établissement de latrines temporaires , l'organisation d'un service de nettoyage et d'arrosement de la ville avec enlèvement des immondices, l'éloignement des bestiaux pendant les fêtes, l'approvisionnement de bonne eau potable. Grâce à ces moyens, il n'y a pas eu de choléra à Gonjéveran en 1864 et 1865.
Il résulte du rapport du docteur Leith, président
PROPHYLAXIE DU CIIOLÉnA 363
de la commission sanitaire de Bombay (10 mars 1866), que la même tentative a eu le môme succos à Bombay. Des mesures semblables avaient été appliquées : désinfection des matières cholériques, soit par la solution de permanganate de potasse, de chlorite de zinc, d'acide carbolique , soit par de la chaux vive.
Le retour des pèlerins était aussi l'objet de précautions extrêmement sages : Campement, interdiction pour les pèlerins d'entrer dans une ville ou station militaire s'ils n'ont pas fourni la preuve qu'ils sont exempts d'infection cholérique ; ils doivent établir qu'il n'y a parmi eux ni diarrhée, ni aucun autre indice de choléra, et que quarante-huit heures au moins se sont écoulées depuis qu'ils ont eu communication avec une personne malade de diarrhée ou de choléra. »
Sans doute, cette quarantaine de deux jours est tout à fait insuffisante, mais ces mesures ressortent d'un principe sanitaire extrêmement sage. A la suite do leur application dans la présidence de Bombay, il fut constaté qu'en 1865, sur quatre-vingt-quatorze lieux de pèlerinage, où s'étaient réunis de 2,000 à 50,000 pèlerins, le choléra se manifesta seulement dans deux points, et sans y occasionner de grands ravages.
La conférence de Gonstantinople a insisté sur l'amélioration qui pourrait être introduite dans ces moyens, et elle s'est surtout attachée à démontrer que les mesures sanitaires dans l'Inde doivent porter également sur toutes les classes de la population.
Le gouvernement anglais, qui pendant longtemps ne s'était préoccupé que de l'hygiène de ses troupes, a com-
pris cette nécessité et commencé des travaux d'assainissement dans plusieurs villes de Flnde (i).
Ainsi donc, il est nécessaire : l"" de restreindre les pèlerinages dans l'Inde, en forçant les pèlerins à établir qu'il n'existe parmi eux aucun germe de maladies contagieuses; 2° de faire appliquer dans les lieux de pèlerinage les mesures hygiéniques indispensables : désinfection des matières, nettoyage des villes, etc.. ; 3° enfin, d'empêcher la dissémination des pèlerins, à moins que l'absence de tout accident cholérique n'ait été absolument prouvée.
Ces réglementations diverses ne doivent être que le complément de la loi fondamentale; il s'agit de la prudence qui doit régir le départ. Il faut ici la surveillance la plus rigoureuse : interdiction formelle de transporter aucun malade; certificat attestant que chaque pèlerin subvient à ses frais de voyage ; l'encombrement sur les bateaux sévèrement défendu ; enfin les compagnies seront responsables de toute atteinte portée aux règlements.
Le Native Passenger Act (2), promulgué par le gouvernement de l'Inde en 1858, a formulé une partie de ces lois. Mais le Native Passenger Act n'est applicable qu'aux navires portant pavillon anglais ; de plus les navires anglais partant d'un port étranger n'y sont pas assujettis. Il n'est rien dit de l'état sanitaire des individus à embarquer. Les mesures que peuvent nécessiter les conditions sanitaires du navire à son arrivée ne sont même pas mentionnées.
(1) Voir l'annexe A, communiquée par M, Goocleve. (Conférence de Constanlinople.)
(2) Voir annexe B. (Gonf. Gonstantinople.)
PROPHYLAXIE DU CHOLÉRA 3fir> M.Fauvel,qui signale ces lacunes importantes, ajoute que le Native Passenger Act. ne s'applique qu'aux conditions criiygiène et de navigabilité des navires, et qu'il ne saurait exempter chaque navire partant de l'Inde, comme de tout autre pays, d'être muni d'une patente de santé, constatant l'état sanitaire du point de départ et le nombre des personnes embarquées, patente qui serait visée dans les ports de relâche conformément aux règles adoptées en Europe.
Quoi qu'il en soit, le Native Passenger Act est un document de valeur qui, amélioré, rendra les plus grands services.
Le gouvernement hollandais, cherchant à réduire le nombre toujours croissant des pèlerins qui de ses possessions se rendent k la Mecque, a également établi un règlement dont les résultats pourront être très-précieux dans l'avenir (1).
Le choléra quitte l'Inde par deux voies. — Route de terre. — Voie maritime. — Points à défendre.
i"" Afghanistan. — ■ Hérat. — Tiirkestan. — Conquête russe. — Son influence dans F avenir.
Nous avons vu le choléra, à son départ de l'Inde, suivre tour à tour la route de terre et la voie maritime. Nous avons insisté déjà sur cette idée si éminemment pratique de placer les postes sanitaires aussi près que
(1) Voir Annexe C. (Conférence de Conr.tantinople.)
possible du point de départ. Nous avons invoqué à l'appui de notre opinion et refficaciié des quarantaines, lorsqu'elles ont été placées dans un point déterminé, sur une route stratégique, et les résultats déploraljles de 1830-1832, alors que les cordons sanitaires ont été institués au milieu de populations denses et au centre de l'Europe.
Les points à défendre , ceux qui doivent être en quelque sorte fortifiés contre la maladie, senties points limitrophes de l'Inde d'un côté, de l'Asie et l'Europe de l'autre.
Occupons- nous d'abord de la voie de terre : L'Inde communique avec la Perse à l'ouest, et le Turkestan au nord-ouest, par des routes qui toutes traversent l'Afghanistan ; le pays du Béloutchistan, ^ui est plus au sud, n'étant constitué que par de vastes déserts.
Ces routes, peu fréquentées, semées d'accidents de terrain, passent par Caboul et al)outissent à la célèbre ville d'Hérat.
Tel est l'itinéraire qui a toujours été suivi par le choléra. Cependant les obstacles naturels qui s'y trouvent le rendent d'une défense aisée. Alais^ dans ces pays sauvages, l'initiative d'un système sanitaire ne pourrait appartenir qu'au gouvernement anglais dans le Pendjab.
C'est d'Hérat que le choléra va se répandre dans toute la Perse ; il gagne d'abord Mesched, lieu saint qui, envahi par la foule des pèlerins persans, va devenir un fover de renforcement et de dissémination de la
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maladie.
De Mesched, le choléra peut gagner la Perse, peut
s'étendre aux provinces du nord. Nous l'avons vu en 1829 envahissant le Turkestan, traverser les régions immenses qui s'étendent à l'est do la mer Caspienne, parvenir jusqu'à Orenbourg et ne s'éteindre ainsi qu'aux portes de l'Europe.
Ces steppes immenses, en effet, qui s'étendent, sous le nom de Turkestan, dans la partie correspondant cà l'ancienne Bactriane, entre la Chine cà l'est, la mer Caspienne à l'ouest, le cours du Syr-Daria, celui du Tschou et les monts Tiang-Shan au nord, la vallée do FEtrek, celle du Nari et la chaîne do l'Indou-Koiih au midi, d'où sont parties jadis les colonies aryennes pour aller peupler, les unes l'Europe, les autres la péninsule de l'Inde, sont habitées par des populations sauvages, presque féroces, que quelques voyageurs intrépides ont seuls pu visiter (1;.
Des hordes sauvages, nomades, le plus souvent pillardes, continuellement en guerre entre elles, parcourent, plutôt qu'elles n'habitent, ces plaines désertes, dans lesquelles s'élèvent au printemps des herbes gigantesques.
Mais cette contrée, couverte à l'ouest en grande partie de sables (Kûm) qui la transforment en déserts et en steppes là où les eaux ne peuvent féconder la terre, change d'aspect à partir de la rive droite de l'Oxus (Amou-Daria).
Le terrain s'élève, la verdure apparait avec les eaux, aux collines succèdent les montagnes; celles-ci, atteignant bientôt les hauteurs des neiges éternelles,
(1) Voir, pour ce pays, Voyage d'un faux derviche à travers l'Asie centrale, par Arminius Vambéry ; les récils des Anglais But'no e(. W^ood. V. aussi le Voyage dans l'Asie centrale, par Basile Vereschaguine.
forment enfin cet immense plateau de Bolor, dit le Toit du Monde, qui sépare le Tarkestan chinois du Turkesian indépendant. De ces montagnes coulent une quantité de fleuves et de rivières : le Syr-Daria (Jaxartes) et l'Amou-Daria (Oxus) portent leurs eaux à la mer d'Aral. Grâce aux eaux de ces fleuves, les pentes des montagnes, comme le fond des vallées, sont couvertes d'une végétation luxuriante. C'est dans cette région fertile qu'existent les villes de Boukliara, Samarkand et Khi va.
Les caravanes qui se rendent de Boukhara à Orenbourg mettent deux mois à franchir ces routes désertes, au milieu desquelles elles abandonnent leurs compagnons atteints d'affection contagieuse.
Nous n'avons donc eu que peu tà redouter jusqu'ici la transmission des épidémies par les Turcomans.
Mais la conquête russe va bientôt imprimer à ces contrées une transformation absolue.
Déjà le khanat du Kokand, Samarkand, sont la possession des Russes. Boukhara est tenu en respect parles troupes russes massées à Taschkend et cà Khodjend. Khivane pourra résister à l'attaque des colonnes rasses expédiées d'Alexandrowsk ou de Krasnowodsk, ces forts russes sur la Caspienne, ou bien encore de Perowski, cet autre fort sur le Syr-Daria.
Dans ces pays, c'est la résistance de la nature seule qui compte, celle des hommes étant considérée comme presque nulle. Des troupes, ou plutôt des hordes de dizaines de milliers d'hommes prennent la fuite devant deux canons.
Ce n'est plus maintenant la possession du bas Oxus
qui est en question pour les Russes, mais celle de son cours supérieur.
La Russie deviendrait alors maîtresse de Ralk , dont la situation entre l'Afghanistan et le khanat de Roukhara fait l'entrepôt du commerce des deux pays. Sa possession et celle de Koundouz et de Radaschan placeraient la Russie aux portes de l'empire britannique et du bassin de l'Indus.
Elle commanderait la meilleure route peut-être qui puisse la conduire sur l'Indus, celle qui d'Asterabad se dirige sur Mesched, Hérat, Caboul et Peschavour ; toutes les voies de communication qui conduisent de la Sibérie en Perse et dans l'Afghanistan seraient entre ses mains, et, grâce à sa flotte, elle dominerait la mer Caspienne.
Les Russes tendent évidemment à faire de l'Oxus ce que les Anglais ont fait de l'Indus, et ces deux grandes voies de communication, ces deux grands canaux par lesquels la civilisation, à la suite des relations commerciales, reviendra aux points où elle a déjà régné, seront sans doute avant longtemps reliés l'un avec l'autre, et avec la Caspienne et la mer Noire.
Le gouvernement russe devra alors instituer des mesures sanitaires sérieuses, et de nombreux postes devront être établis, comme dans le Caucase, pour protéger l'Europe contre cette voie nouvelle ouverte à l'invasion épidémique.
2° Perse.
La Perse, comme nous l'avons vu, peut être envahie et par la voie de terre (Mesched et Hérat), et au
sud par le golfe Persique. Ce pays joue dans l'histoire du choléra un rôle si important que nous devons entrer dans quelques développements.
« L'esprit des Persans, depuis mille ans jusqu'aujourd'hui, est coulé dans le môme moule. . . Leur médecine, leur hygiène est la même qu'on enseignait en Europe il y a 300 ans. Gomment s'étonner que la Perse se montre si réfractaire aux connaissances et aux principes scientifiques nouveaux (1)? »
Telle est l'opinion émise sur la Perse par un homme qu'on n'a jamais accusé de partialité contre le gouvernement persan.
En effet, l'habitude d'universelle obéissance a laissé, dans la Perse comme dans tout l'Orient, une civilisation immuable. Les vêtements, dit Montesquieu, y sont tels qu'il y a mille ans, « les mœurs n'y sont pas plus changeantes », et la superstition, aujourd'hui encore, y est telle, que le shah, voulût-il même tenter quelque réforme fondée sur un principe scientifique, s'exposerait à échouer contre les préjugés religieux des mollahs.
Dans toutes les grandes choses qui constituent la vie des peuples, le génie oriental est resté en arrière des besoins et des destinées du genre humain.
L'homme n'est compté pour rien en Orient.
La religion lui conseille surtout le mépris de luimême ; la politique lui impose la servitude et prodigue sa vie ; l'art même ne lui donne point de place et lui fait jouer un rôle inférieur dans ses productions.
La Perse n'avait aucune industrie particulière, et
(1) Tholozan. Rapport au roi de Perso.
quant à la science médicale, nous ne voyons autour des rois de Perse que des médecins étrangers.
Vingt-deux ouvrages de médecine, les uns persans, les autres, en plus grand nombre, arabes, existent en Perse. On y trouve quelques chapitres consacrés à l'hygiène.
Le premier en date et le plus important de ces ouvrages est le Canon d'Avicenne. Il a servi de guide aux écrivains persans venus après Cheik al Reiss(l).
Certains usages, certains préceptes populaires, qui sont en rapport avec le climat et les mœurs du pays, subsistent en Perse : ainsi, cet usage invétéré de l'émigration annuelle vers les montagnes aux approches de la saison chaude ; le soin ingénieux que les Persans mettent à pourvoir à la conservation et au bon marché de la glace.
Mais à côté de ces quelques pratiques heureuses, que de funestes coutumes, et quelles lacunes dans l'hygiène !
Les eaux ont en Perse une double origine : les unes sont le résultat des pluies équinoxiales (l'absence de ces pluies depuis plusieurs années a causé la sécheresse et la disette qui régnent en ce moment dans le pays); les autres proviennent des montagnes, elles circulent à grande distance dans des conduits à ciel ouvert. Il n'existe guère d'eau potable distincte de cette eau, et c'est dans ces mêmes canaux que les habitants
(1) D'autres ouvrages, n'ayant aucun caractère didactique, sont présentés sous la forme de conseils. Parmi ces ouvrages populaires les plus intéressants sont: Jad-al-mossaferine (la provision du voyageur) et Bassaleh-Zahahièh (le livre d'or). — Ce dernier ouvrage est attribué à l'iman Rèza et aurait été écrit il y a environ 1,050 ans. (Tholozan.)
viennent laver leur linge, leurs hardes, etc.; ces condi tiens sont semblables pour toute la population.
Une boue noire, composée d'argile et de matières organiques en décomposition, se rencontre au fond des rares réservoirs d'eau potable.
Il existe bien en Perse un certain nombre de bassins dont les bordures en marbre offrent une grande élégance, dont l'eau d'une transparence limpide se renouvelle sans cesse; mais ces réservoirs, placés au milieu de jardins déUcieux,- sont le privilège exclusif des palais du shah.
Abordons maintenant la question des sépultures, des transports de cadavres^ des pèlerinages.
Les sépultures sont permanentes ou temporaires; dans le cas de sépulture permanente même , on ne creuse pas de fosse et les corps sont placés superficiellement.
En 1869, alors qu'une épidémie de choléra était à peine éteinte à Téhéran, j'ai vu, aux environs de cette ville, de légères sailhes de terre recouvrant imparfaitement des corps qui avaient été déposés là depuis plusieurs jours. Les lieux consacrés, non pas à la sépulture mais au dépôt temporaire des cadavres, se nomment amonets. Là le corps en décomposition répand dans l'atmosphère des miasmes putrides. On peut voir de ces amonets à Iman-Jadeh-Zeid et à iman-Jadeh-Ismael. et un plus grand nombre encore à Ghah-Abdoluzim, non loin de la ville.
Les restes des défunts sont enfin transportés par leurs parents, dans leurs pèlerinages, pour recevoir la sepuiiure définitive près des tombeaux des grands imans vénérés des Schiites, à Kerbellah, entre autres.
On comprend le double danger qui se produit pendant la durée de cette sépulture, soit au moment de l'exhumation, soit au moment de la translation des corps (1), lorsque ces cadavres, récemment exhumés, enveloppés dans des feutres d'où suinte la matière organique , exhalent des miasmes infects au milieu des pèlerins (2); et chaque fois qu'un pèlerin succombe durant ce trajet, son corps est ajouté à ceux de ses compagnons.
C'est ainsi que la caravane, en outre mal nourrie, se trouve dans les plus terribles conditions de réceptivité morbide.
Pendant le mois de moharem, les Persans affluent quelquefois au nombre de 60,000 auprès de Bagdad, à Kerbellah, lieu vénéré des Schiites. La plupart des caravanes viennent converger à Kirmanschah, ville située à petite distance de la frontière ottomane.
L'énumération des coutumes persanes montre assez quelles profondes réformes devraient être introduites dans ce pays.
Le système sanitaire devrait, comm.e l'a proposé la conférence de Gonstantinople, être institué sur le modèle de celui de l'empire ottoman : être composé comme lui d'une administration centrale appuyée par un conseil de santé mi-partie européen, et ayant sous sa direction des offices sanitaires disséminés sur les points importants du pays.
(1) Tholozan demande avec raison qu'un agent sanitaire préside à ces formalités et qu'un droit assez élevé soit prélevé sur ces translations.
(2) Les cadavres ne pourraient être transportés sans péril que par les procédés modernes, qui les rendent imputrescibles, renfermés dans des cylindres de terre cuite, vitrifiés à l'intérieur ot scellés hermétiquement.
Ces points importants à défendre sont surtout : Mesched, Kirmanschah et Tauris; Mesched, lieu de pèlerinage si dangereux, dont l'invasion compromet la Perse entière; Kirmanschah, point où convergent les caravanes qui se rendent à Kerbellah; Tauris, enfin, centre commercial si considérable, et d'où partent deux grandes voies qui se dirigent, l'une vers les provinces russes transcaucasiennes, l'autre vers Trébizonde.
Si l'état de dénûment du trésor persan ne permettait pas l'étabUssement de ces offices sanitaires, l'Europe, en instituant dans ces postes des médecins de chaque pays, rendrait un service immense à l'hygiène internationale.
La Perse, si admirablement située sur le plateau de l'Iran, deviendrait, grâce à cette organisation sanitaire, aussi salubre qu'elle l'était à son origine.
M.Tholozan, qui n'est pas un partisan ardent des quarantaines, conseille lui-même l'interruption complète des communications avec Jezd, province formant une espèce d'oasis entourée de déserts de tous côtés : il dit qu'en 1860 et 1861 le choléra vint de cette province ; il conseille également l'interruption complète des communications avec l'Afghanistan et surtout la suppression des pèlerinages en cas d'épidémie cholérique dans ce pays (on sait que l'épidémie redoutable de 1845-1846 vint de l'Afghanistan).
Toutefois il remarque que, sur la frontière orientale de la Perse, il y a beaucoup de nomades : les Hézarches et d'autres tribus ; populations qui se prêteraient mal aux mesures restrictives et pourraient rester un intermédiaire de diffusion du choléra. Quant aux ports du
golfe Persique, M. Tholozan conseille, si le choléra se montrait à Bassoraliou à Maskat, de prescrire une quarantaine de quinze jours au moins, à tous les navires arrivant des ports de l'Inde, qui sont presque tous des sources ou des foyers d'émission cholérique (1).
Ces conseils ne devraient pas rester à l'état virtuel. Il faudrait les faire prescrire et surtout les faire exécuter.
En résumé, la Perse doit être défendue, à l'est, du côté de Hérat et de Mesched, et au sud, du côté du golfe Persique. Il serait utile d'installer sur le littoral de ce golfe, notamment à Bender-Abas, en s'entendant avec riman de Maskat , à Bender-Bouchir, et à Mohammerah un service sanitaire.
3" Frontière russo-persane. — Mer Caspienne.
Le choléra est en Perse ; il faut défendre les frontières qui sont limitrophes de la Perse, c'est-à-dire la Russie, la Turquie, la Boukharie.
Le premier de ces pays est de beaucoup le plus important.
Plusieurs routes font communiquer la Russie et la Perse : l'une suit le littoral de la Caspienne; une autre va de Tauris dans les provinces caucasiennes, par Natchichevan. Jamais le choléra n'a été de Perse en Russie par cette route ; une fois, en 1847, il l'a suivie pour repasser d'Érivan en Perse. Mais la route de beaucoup la plus intéressante est celle qui suit le littoral de la
(1) La conférence de Constantinople avait déjà précédemment formulé toutes ces indications.
Caspienne. C'est par elle qu'en 1823, en 1830, en 1847, le choléra est allé de Perse jusqu'à Astrakan, et en 1830 et 1847 a donné lieu aux épidémies redoutables que l'on connaît.
La protection de la Russie contre le choléra venant de Perse doit être examinée successivement du côté de la terre et du côté de la mer (1). Occupons-nous d'abord de la défense par terre.
La frontière qui sépare la Russie de la Perse présente successivement de l'ouest à l'est : 1** une série de montagnes baignées par l'Araxe, qui sert de frontière; 2° un terrain assez plat, mais le territoire persan est encore séparé du territoire russe par l'Araxe ; 3° plus loin, ce sont les mêmes steppes, mais l'Araxe a continué son trajet vers le nord, et la frontière est tout à fait artificielle, ce sont les steppes du Mougan, parcourues continuellement par des nomades persans qui (ils ont ce droit d'après les traités) viennent camper l'hiver sur le territoire russe; 4° une dernière partie, allant du nord-ouest au sud-ouest, est constituée par des montagnes très-élevées qui, depuis Belasouvorx jusqu'à la frontière, vers Astara, vont en se rapprochant de la mer. L'espace qui existe entre ces montagnes et la mer est au niveau de Lenkoran et d'Astara de 12 à 15 verstes.
La première partie est facile à défendre, et les Russes ont établi des quarantaines à Scharourx, Djoulfa, Natchischevan (sur la grande route qui va de Tébris à Tiflis), à Ordobat, à Djebrad. Ces points sont bien
(1) Ces détails sont extraits presque textuellement du rapport que j'ai adressé à M. le ministre de commerce, au retour de la mission sanitaire (en Russie et en Perse) qui m'avait été confiée. Voir le Journal officiel, 10 juillet 1870, 1" partie, S 5.
choisis; mais il est bien entendu que Ton doit avoir là des quarantaines réelles.
La seconde partie est d'une observation plus difficile; toutefois, le cours de l'Araxe peut être encore utilisé, les difficultés sérieuses n'existent que pour les steppes du Mougan ; mais comme l'espace à défendre n'est pas bien étendu (40 à 50 verstes environ), comme les Russes ont sur toute cette frontière des postes de Cosaques, la défense est loin d'être impraticable. Remarquons encore que les incursions des nomades ne se font que pendant l'hiver, moment où le choléra est assoupi en Perse. Enfin, ajoutons que les assurances les plus formelles nous ont été données sur l'arrêt de ces incursions, si les régions voisines étaient le siège de manifestations cholériques.
Dans la dernière partie, ai-je dit, de Relasouvorx à Astara, il y a une couronne de montagnes qui vont successivement en s'abaissant jusqu'à la mer, en laissant entre les dernières colhnes et la mer un espace peu étendu. Ces collines sont boisées; en se relevant, elles restent des forêts, et ce n'est qu'à une très-grande hauteur que le bois disparaît et qu'elles sont tout à fait dénudées. L'espace entre ces forêts et la mer est d'autant plus facile à surveiller, qu'il y a seulement deux routes : une de Lenkoran à Salian, et une de Lenkoran à Belasouvorx (d'Astara à Lenkoran, il n'y a qu'une route). J'ai décrit ailleurs (1) ce pays ; j'ai insisté sur les marais qu'il présente. Les montagnes sont d'un accès difficile ; une caravane ne pourrait guère les franchir ; elles ne sont praticables que pour quelques contrebandiers, qu'il serait, il est vrai, très-
(1) Voir le rapport sur ma mission en Russie et en Perse, l»"parlie,§ 1.
difficile d'empêcher de circuler. Pour toutes ces raisons, Belasouvorx doit être attentivement surveillé; les Russes y ont établi une quarantaine ; il en est de même d'Astara, sur lequel je vais revenir.
Abordons maintenant la question maritime. Toute la navigation qui a pour origine le littoral persan, qu'elle vienne de la côte d'Asterabad, de l'ile d'Aschouradey, de la ville de Sari, de Recht par Enselli, toute cette navigation, dis-je, a pour objectif possible et même à peu près forcé la côte occidentale de la Caspienne, c'est-à-dire Astara, Lenkoran, Bakou, Derbent, Petrowskaja et enfin Astrakan. Dans tous ces ports donc, on doit établir une quarantaine. Aucun ne doit faire exception, puisque partout on peut débarquer; mais il est entendu que les établissements quarantenaires ne doivent pas être mis tous sur le même plan, ni avoir partout la même importance. Dans cette appréciation, on doit tenir compte de l'importance de la navigation, du caractère de ville frontière, mais surtout des conditions de salubrité que présente la ville et des sûretés qu'offre le port.
Sans doute Astara, qui est la frontière de la Russie et de la Perse, qui est l'aboutissant d'une partie de la voie maritime et de plusieurs routes de terre, devrait avoir à cet égard la première place. Mais il est deux circonstances qui empêchent de faire d'Astara un établissement quarantenaire de premier ordre : ce sont d'abord les mauvaises conditions hygiéniques, l'humidité permanente et une nature de terrain bien propre à perpétuer les infections cholériques; en second lieu, Astara n'a pas un port sûr. On ne doit donc y établir qu'un établissement secondaire pour arrêter
le choléra par terre , et pour certaines provenances maritimes exceptionnelles. Les mômes observations d'insuffisance de port et de mauvaises conditions telluriques s'appliquent à Lenkoran.
C'est au contraire avec raison que le gouvernement russe a choisi Bakou pour le grand établissement quarantenaire de la mer Caspienne : excellent terrain, port commode, dans lequel on peut mouiller et débarquer par tous les temps, installation facile d'une quarantaine à une certaine distance de la ville ; telles sont les raisons qui doivent faire préférer Bakou à tout autre port de la mer Caspienne.
Ainsi donc, qu'une épidémie éclate sur le littoral persan de la mer Caspienne, que les bâtiments qui ont cette provenance soient infectés ou seulement suspects, Astara et Le'nkoran doivent être mis en interdit, le bâtiment doit passer outre et aller purger à Bakou sa quarantaine. Mais il est nécessaire, pour que ces précautions soient observées, que des postes de surveillance soient établis le long du littoral , de façon à pouvoir empêcher au besoin le débarquement des bâtiments qui seraient tentés d'enfreindre les prescriptions réglementaires. Cette organisation serait d'autant plus exécutable qu'il n'y a, sur la Caspienne, que des bâtiments russes.
Il est bien entendu que, malgré cet établissement général de Bakou, on devrait avoir dans tous les autres ports russes des quarantaines , même de peu d'importance, pour les navires qui , par des raisons variées , n'auraient pas fait â Bakou la quarantaine nécessaire. Ainsi, outre iVstara qui, par sa position de ville frontière, mérite, comme je l'ai déjà dit, un éta-
blissement d'observation , des quarantaines secondaires devraient être établies à Lenkoran, Derbent, Petrowskaja. Il faudrait que, dans ces divers ports, des médecins créés ad hoc ne permissent le débarquement qu'après avoir apprécié le visa de la patente. Cet examen devra se faire toujours, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas menace d'épidémie.
Reste Astrakan, que je n'ai pas voulu confondre avec les autres ports, parce qu'il ressort du gouvernement de Saint-Pétersbourg , et pour insister sur la nécessité qu'il y a à fonder dans cette ville, ou plutôt dans son voisinage, un établissement quarantenaire. Astrakan, ai-je dit, est l'aboutissant d'une grande partie de la navigation de la mer Caspienne ; de plus, beaucoup de bâtiments peuvent se rendre cà x\strakan sans passer par les différents ports intermédiaires. Il est donc de la dernière importance d'y instituer une quarantaine. Il faut aussi, dans tous les cas, y organiser un service sanitaire, quand même il n'aurait pour fonction que de vérifier si le bâtiment qui arrive a suivi les prescriptions réglementaires et peut entrer en libre pratique.
Cette question d'organisation sanitaire, que je n'ai pas encore touchée, doit maintenant m'occuper. Jusqu'à présent, en effet, j'ai parlé des étabbssements sanitaires, j'ai cherché à préciser les points où ils seraient le plus convenablement placés ; mais je n'ai rien dit de la façon dont le système sanitaire doit fonctionner.
Occupons-nous d'abord de l'organisation actuelle. Je ne parle, bien entendu, que des ports ressortant du gouvernement caucasien, puisque, lorsque je suis
passé à Astrakan (1869), il n'y avait ni établissement ni organisation sanitaire.
Cette organisation existe dans le Caucase ; mais elle me parait offrir certains côtés défectueux. Voici en effet comment les choses se passent. Il faut distinguer avec soin l'état de santé et l'état d'épidémie. La menace de l'épidémie est annoncée par le consul russe d'Asterabad ou de Recht. Aussitôt la dépêche parvenue, les petits ports doivent être fermés et la quarantaine doit se faire dans les ports principaux. A cet effet, des tentes provisoires doivent être élevées, en attendant que l'établissement quarantenaire définitif soit construit. Or, cette façon d'agir soulève plusieurs objections : le consul peut être prévenu trop tard ; il ne reçoit les renseignements que de seconde main ; il ne peut juger par lui-même du caractère de l'affection, comme le médecin le ferait. Le choléra, d'une manière générale, n'est pas difficile à diagnostiquer; cependant il peut se présenter des cas qui exigent un jugement plus délicat. A-t-on affaire au choléra asiatique, ou ne s'agit-il que d'affections cholériformes? Comment reconnaitra-t-on le caractère spécifique de la diarrhée cholérique, etc., etc.?
De toutes ces difficultés, il résultera que le consul peut ne prévenir et ne faire prendre des mesures que lorsque déjà un navire aura apporté la maladie.
Je pense, qu'à ces dépêches des consuls, devraient être substituées des dépêches de médecins sanitaires que l'on installerait dans les quelques villes persanes qui sont sur le littoral méridional de la mer Caspienne. Ces médecins sanitaires seraient en relation constante avec les médecins dits de la quarantaine qui existent
déjà dans les ports russes, mais dont les fonctions en ce moment paraissent intermittentes. Ces deux ordres de médecins viseraient la patente de santé au point de départ et au point d'arrivée. Pour que la patente et l'arraisonnement fonctionnassent d'une façon régulière, il ne faudrait pas attendre que le choléra fût annoncé sur la côte persane.
En ce moment, en effet, il n'y a ni patente, ni arraisonnement, au moins pendant l'état de santé. Lorsqu'un bâtiment arrive dans un port, on voit partir de ce port, sur une barque, et pénétrer sur le bâtiment, un agent des douanes et des quarantaines; mais cet agent s'occupe uniquement de venir prendre les passeports des passagers et demander des renseignements sur la quantité des marchandises qui sont à bord : c'est une mesure de police et de douane; mais d'agent sanitaire, il n'en est pas question, et d'interrogatoire sanitaire, il n'en est pas fait.
Il est bien entendu que l'organisation que je conseille doit être appliquée non-seulement dans les villes dépendant du gouvernement caucasien, mais aussi à Astrakan , dont l'importance à ce point de vue est considérable. Enfin, pour que cette organisation fonctionnât convenablement et que l'exécution ne créât pas d'obstacles de détails, il serait important qu'il y eût une seule et même administration sanitaire pour tous les établissements de la Caspienne, aussi bien pour Astrakan que pour Bakou, aussi bien pour les villes qui obéissent au gouvernement de Saint-Pétersbourg que pour celles qui sont régies par le gouvei^nement dont le siège est à Tillis.
40 Frontière turco-persane. — Doukharie.
La ligne à défendre part de Bayazid au nord (1), au point de jonction des territoires russe, persan et turc et va jusqu'au fond du golfe Persique.
Elle se divise en trois parties (2).
La première partie commence à Bayazid, au pied du mont Ararat, dans le prolongement que le territoire ottoman projette à la manière d'un bastion du côté delà Perse. Là, passe la grande route qui de Tauris mène à Trébizonde. Cette route laisse Bayazid à quatre heures de marche sur la droite et s'engage dans un passage peu distant de la frontière à Kizil-Diza, où existe un grand lazaret. Plus au sud, et sur une route qui vient aussi de Tauris, se trouve l'office sanitaire de Kotur ; le danger n'est pas très-grand de ce côté, le choléra n'ayant jamais suivi cette marche. La plus importante à défendre de ces trois portions est la partie méridionale qui de Khaneguine s'étend au golfe Persique: c'est par là que les pèlerins passent pour se rendre à Bagdad et au célèbre pèlerinage de Kerbellah. Toutefois la marche de la maladie de ce côté se trouve entravée par des obstacles naturels, c'est-à-dire par le désert qui sépare Bagdad de la Syrie et par la difficulté des communications en remontant le Tigre etl'Euphrate.
Les postes les plus importants de cette région sont Khaneguine et Mendeh. Ils sont placés sur les routes
(1) En cas d'envahissement des provinces du Caucase, la ligne devrait partir de Batoum.
C'est à M. Fauvel que nous empruntons ces détails (Fauvel, Rapport sur l'organisation des quarantaines en Turquie). Voir aussi le? cartes annexées à ce rapport.
que suivent la plupart des pèlerins persans. Cependant le choléra a été très-souvent importé de Perse à Bagdad. Ces importations multiples résultent surtout de l'étendue de la ligne à défendre, de Tinsuffisance des moyens sanitaires due souvent au mauvais vouloir des gouverneurs de province. Aussi, quand le choléra existera de nouveau en Perse, le pèlerinage devra être suspendu, ou du moins un nombre restreint de pèlerins seulement, dont l'état sanitaire ne laissera aucune inquiétude, sera autorisé à franchir la frontière.
Quant à la portion intermédiaire, celle qui de Kotur s'étend à Khaneguine, elle correspond à une région montagneuse du Kurdistan et ne présente pas de grands dangers. Ces contrées sont habitées par des pasteurs à peu près indépendants qui respectent peu les limites territoriales et passent sans aucun scrupule d'un pays à l'autre ; dans ces conditions, la surveillance serait difticile.
La Turquie n'est protégée du côté du golfe Persique que par un poste sanitaire établi à Bassorah. La conférence a proposé de reprendre l'ancien projet de défense, consistant à protéger Bagdad du côté du sud par des postes sanitaires appuyés sur la barrière que forment, avant leur réunion à Korna, le Tigre et l'Euphrate. Elle a déclaré en outre que les provenances maritimes du golfe Persique devraient être l'objet d'une surveillance constante à Fao et cà Bassorah ; que tous les navires fréquentant ces parages devraient être munis d'une patente de santé. Il faudrait, dit la conférence, que la Porte s'entendit sur ce point avec la Perse, et surtout avec l'iman de Maskat dont le pavillon couvre presque toute la navigation du golfe.
Je ne reviendrai pas ici sur les mesures nécessaires du côté de la Boukharie. Je les ai discutées à propos de l'invasion de Hérat et de Mesched; j'ai dit alors que cette question était en voie de transformation et que cette protection allait bientôt incomber complètement au gouvernement russe.
Ici s'arrêtent les mesures générales constituant le système de défense de l'Europe : car, lorsque le bassin de la mer Noire est envahi , lorsque la Paissie, l'Allemagne sont le siège d'épidémies cholériques, les mesures restrictives employées partiellement deviennent d'une application plus difficile et d'une efficacité moins absolue.
Obstacles à opposer à la marche du choléra par la voie maritime.— La mer Rouge, première ligne de défense. — Établissement d'un système sanitaire sur le littoral de la mer Rouge. — L'épidémie se déclare à la Mecque, quelles sont les mesures à prendre? — Enfin le choléra a gagné l'Egypte, que reste-t-il à faire ?
Les épidémies de 1823, 1830 et 1847 nous avaient accoutumés à la marche lente, aux étapes successives du choléra suivant la route de terre.
En 1865, nous vîmes le choléra, envahissant pour la première fois l'Europe par la voie maritime, fondre brusquement sur nous, tandis que nous parvenait a peine la nouvelle de sa présence à la Mecque.
L'Europe fut terrifiée; c'est alors que naquit de la part du gouvernement français l'initiative de la confé-
rence de Gonstantinople. Les savants et les diplomates de tous les pays, réunis dans cette conférence, s'attachèrent surtout à prescrire les moyens de protéger l'Europe contre l'arrivée da choléra, s'il venait à se manifester de nouveau à la Mecque (1).
Le choléra est exporté de l'Inde, particuKèrement des points de la côte de Malabar et notamment de Bombay, où il est endémique, vers l'ouest et le nord-ouest.
Il gagne le littoral du golfe Persique et il peut pénétrer en Perse par le Ghat-el-Arab, arriver à Bassorah, puis envahir la province de Bagdad.
Le port do Bender-Abbas serait un point de protection des plus importants pour le golfe Persique. La côte arabique est également menacée par le choléra: Maskat, et plus à l'ouest, sur le littoral de l'Hadramouth, le port de Mokhalla, y sont particulièrement exposés.
Mokhalla, point de relâche pour les navires qui transportent des pèlerins venant de l'Inde, a môme été regardé comme un foyer secondaire de l'épidémie qui a éclaté en 1865.
La mer Rouge devient ainsi l'aboutissant commun de toutes ces provenances cholériques, qu'elles soient venues directement de la côte de Malabar, qu'elles aient formé dans leur trajet un foyer secondaire comme à Mokhalla, ou qu'enfin, ayant suivi une direction opposée, le courant d'exportation cholérique soit redescendu d'abord vers le sud-est.
Singapoor, à l'extrémité de la presqu'île malaise, est le rendez-vous d'un nombre considérable de pèlerins
(1) Le rapport de M. Fauvel nous fait connaître les travaux complets de la conférence; nous en donnons un résumé.
musulmans qui viennent de la Malaisie et de tout l'archipel Indien s'y embarquer pour se rendre à la Mecque. Foyer d'importation par rapport aux ports de l'Inde, Singapoor devient en outre, de cette façon, un foyer puissant d'exportation maritime du choléra vers la mer Rouge.
Si les pèlerins débarquaient en route, à Maskat par exemple, et arrivaient par terre à la Mecque, les caravanes se purgeraient durant le trajet et le danger serait éteint à leur arrivée. Tout le péril est donc concentré sur la voie maritime.
C'est exclusivement sur le trajet maritime du littoral de l'Hadramout que doit être reportée la vigilance de l'administration sanitaire. La mer Rouge, étant le point convergent de tous les arrivages, doit être aussi le point où s'exercera la plus rigoureuse surveillance (1).
Ces mesures varient dans les trois circonstances suivantes :
l'' On veut intercepter l'entrée de la mer Rouge par des obstacles destinés à arrêter les navires portant des pèlerins venant de l'Inde et affectés d'accidents cholériques: la mer Piouge constitue donc Là une première ligne de défense; subsidiairement, si, dans l'état actuel de l'Europe, il est difficile d'établir une telle barrière, ou si cette barrière a été franchie, il faudra reporter plus loin les moyens de protection, en plaçant sur les bords de la mer Rouge un service sanitaire qui aura pour but de parer aux accidents du pèlerinage de la Mecque, de vérifier les patentes et d'exa-
Le transport du choléra par les navires chargés de pèlerins es le seul mode de transmission observé dans ces régions. Les paquebo':s qui font le service de l'Inde à Suez n"y ont jamais transmis le choléra.
388 HYGIÈNK INTERNATIONALE
miner les navires à destination du Hedjaz, de fixer les points où les navires infectés doivent faire quarantaine ;
2° Si, en dépit des mesures préventives, une épidémie de choléra s'est développée parmi les pèlerins de la Mecque ;
3° Enfin, si le choléra est parvenu à gagner FÉgypte.
Nous allons successivement considérer les mesures à prendre dans ces différents cas, en examinant d'abord la ligne de défense à établir à l'entrée de la mer Rouge.
La disposition du détroit par lequel on pénètre dans la mer Rouge se prête admirablement tà l'organisation d'un système de surveillance maritime.
Un canal étroit commandé par l'Ile de Périm; de chaque côté de File existe une passe de largeur inégale pour les navires : tel est le détroit de Bab-el-Mandeb, entre la pointe de l'Arabie et la côte d'Afrique. La grande passe entre Fîle et la côte africaine mesure 14 milles, la petite passe a seulement 4 milles 1/2.
L'île de Périm a 4 milles 1/2 de long sur 2 de large. Elle s'élève à 230 pieds anglais au-dessus du niveau de la mer.
C'est un rocher tout à fait nu et entièrement dépourvu d'eau douce. Dans la partie sud-ouest de File, du côté qui regarde la grande passe, est un port dont la faible capacité se trouve compensée par l'existence de bons mouillages, à petite distance de Fîle ; il y a donc là toutes les conditions voulues pour soumettre à une exacte surveillance tous les arrivages de l'Inde, c'est le point par excellence où pourrait être installé le ser-
vice nécessaire à l'arraisonnement des navires. Mais ce rocher ne saurait servir de lazaret ni de lieu de quarantaine.
Un tel établissement serait aisé à instituer à peu de distance de Périm, en dehors du détroit, un peu au sud-est du cap de Bab-el-Mandeb. Là, sur la terre ferme, se trouve une plage d'un abord facile et pourvue de très-bonne eau (1).
La conférence, en signalant ces points, a désigné une commission spéciale chargée de les explorer et de déterminer d'une façon plus précise les lieux de quarantaine et de lazaret. Cette commission est arrivée au même résultat que la conférence (2).
La conférence a pensé que la surveillance de ce lazaret, comme l'institution elle-même, devraient avoir un caractère international, que les différentes puissances devraient y coopérer, et que ces postes sanitaires devraient relever d'un conseil mixte, où siégerait un délégué de chacune de ces puissances.
Le conseil sanitaire acquerrait ainsi une autorité indiscutable dans ses décisions. Ce projet, dont la réali-
(1) Toute la côte méridionale de l'Arabie offre invariablement le même aspect. C'est une plaine basse, aride, sablonneuse, comprise entre le rivage qui est hérissé, à des distances variables, de montagnes volcaniques, formant des groupes isolés et une ligne de montagnes qui courent parallèlement à la mer, à une distance d'environ trente milles dans l'intérieur. Ces montagnes, vues de loin, offrent une masse confuse, sans stratification régulière, affectant des formes pittoresques et hardies. Ce sont des amas de roches appartenant aux terrains primitifs et formant les contre-forts de la grande chaîne qui traverse l'Yémen de l'ouest a l'est. De ces montagnes descendent les torrents et cours d'eau qui, après avoir fertilisé les plateaux supérieurs, viennent s'enfouir et se perdre dans les sables de la plaine.
(2) Voir le rapport du docteur Castaldi. Voir aussi le rapport d'une commission ottomane. (Dr Arif. Watrin. 1870.)
sation eût rendu des services précieux, n'a pas encore été exécuté (1).
Quant à la défense du littoral de la mer Rouge, ce service comprendrait des postes d'observation et des localités spécialement affectées aux mesures quarantenaires.
Les postes d'observation seraient placés sur la côte africaine^ du sud au nord, à Massawab, Souakin et Koseir, dans lesquels débarquent fréquemment les pèlerins, et sur la côte arabique, à Djeddah et à Yambo. Ce sont les principales échelles des pèlerinages. Un médecin serait chargé de surveiller l'état sanitaire des pèlerins et d'assurer l'exécution des mesures prescrites.
Djeddah serait surtout un point de surveillance important, en raison de l'affluence des pèlerins. Mais la conférence fait remarquer qu'on ne pourrait y assujettir à des mesures d'isolement rigoureux les pèlerins impatients de se rendre dans les lieux saints. Djeddah doit avoir un office sanitaire ayant la direction de toutes les mesures à prendre dans le Hedjaz.
(1) La nécessité d'une organisation sanitaire à l'entrée et le long du littoral de la mer Rouge est rendue plus grande encore par l'ouverture du canal de Suez. On sait l'imporLance qu'a prise l'émigration des coolis. Tous les ans, des milliers d'individus, Chinois, Javanais, Indiens, sont transportés en masse en Australie et en Amérique. Ces navires jusqu'ici ont suivi, d'après leur destination, la mer du Sud et le cap de Bonne-Espérance; ils sont, à leur arrivée, et malgré la longueur delà traversée, soumis à une quarantaine dont la rigueur démontre suflisamment le danger qu'implique leur cargaison.
Or, des navires construits dans ce but spécial doivent prochainement inaugurer la nouvelle voie ouverte, en transportant plusieurs milliers de coolis à la fois, à la destination de la Havane et des Antilles. 11 est superflu de démontrer le danger qu'il y aurait à laisser pénétrer dans la mer Rouge et toucher à toutes les échelles de l'Europe de semblables navires sans les soumettre au préalable à de rigoureuses mesures préventives.
Les localités spécialement affectées aux mesures de quarantaine seraient El Ouedj et Tor.
El Ouedj réunit toutes les conditions désirables pour servir d'établissement quarantenaire aux pèlerins à destination de l'Egypte. C'est un port vaste et sûr, accessible aux grands navires. L'eau douce y est en abondance et d'excellente qualité, et l'on peut s'y procurer facilement des vivres frais. Il serait facile d'installer chaque année comme lazaret une sorte de campement composé de tentes et de baraques. El Ouedj est à cinq journées de marche au nord de lambo.
Quant à Tor, qui est situé à l'entrée du golfe de Suez au pied du mont Sinaï, le lazaret qui y sera placé sera destiné aux navires infectés ou suspects de choléra, mais non chargés de pèlerins ou de passagers analogues.
Aucun lazaret ou établissement sanitaire ne doit être placé près de Suez, tout assemblage de pèlerins dans cette ville deviendrait infailliblement une source d'infection pour l'Égypte. Suez ne doit donc être que le siège de la direction sanitaire générale.
Dans le cas où le choléra viendrait à éclater parmi les pèlerins réunis à la Mecque, la conférence avait proposé primitivement que toute communication avec l'Égypte et tout embarquement de pèlerins fussent interdits. Le choléra se serait ainsi éteint dans son foyer. Toutefois, par condescendance pour le gouvernement ottoman, elle a modifié ses résolutions et a décidé que l'embarquement pourrait avoir lieu, prescrivant alors une quarantaine à El Ouedj. C'est là une mesure exclusivement politique prise en faveur des musulmans.
Quoi qu'il en soit, si le choléra vient à éclater à la
Mecque, il faul à tout prix (1) empêcher la propagation de la maladie en Egypte et pour cela il ne faut autoriser que le départ par caravanes, qui n'offre aucun danger, et veiller à la rigoureuse exécution des mesures.
Sans doute, deux fois seulement à 34 ans de distance, le choléra, qui s'est manifesté si souvent à la Mecque, a été importé en Egypte par les pèlerins venant par mer; mais le transport des pèlerins, de Djeddah à Suez par des bateaux à vapeur, ne remonte qu'à 1858. Nous le répétons, l'interdiction de tout embarquement des pèlerins serait la garantie de sécurité la plus absolue (2).
Dans le cas extrême où le choléra, ayant franchi toutes les barrières qui lui sont opposées, viendrait cà éclater en Egypte, m.enaçantde faire de ce pays comme en 1865 un fover srènéral d'émission, la conférence a proposé de suspendre momentanément toute communication avec l'Egypte. Il y a là une mesure très-grave puisqu'il s'agit d'arrêter toute communication entre l'Europe et l'extrême Orient. Nous ne dirons pas cepen-
(1) On lira avec intérêt le détail de mesures recommandées par la conférence sur ce sujet. (V. Fauvel, loc. cit., p, 540-551.)
(2) En 1868, une extension considérable a été donnée au service sanitaire sur le littoral arabique de la mer Rouge. Indépendamment de Djeddah, principale échelle du pèlerinage et centre administratif, des préposés sanitaires ont été institués à Moka, Loheia, Gonfouda, Litli, lambo, Rabouk. Le service sanitaire de Djeddah a été complété, des mesures d'hygiène importantes ont été mises à exécution.
A la Mecque, à la vallée de Mina, les améliorations ont été également accomplies. Aussi les divers pèlerinages qui ont eu lieu depuis 1865 se sont passés dans des conditions Ires-satisfaisantes; il résulte de renseignements dus au docteur Pasqua, qu'au dernier pèlerinage, celui de 1872, aucun cas de choléra n'a été constaté à bord des navires amenant des pèlerins, et qu'aucune trace de cette maladie n'a été observée pendant les fêtes, quoique le nombre des pèlerins réunis à l'Arafat ait été estimé à 110,000 cnAiron.
clant avec M. Girette (i) que c'est suspendre la circulation du sujet qu'on veut guérir du choléra.
Toutefois l'influence de cet arrêt momentané nous parait moins désastreuse que les redoutables conséquences d'une épidémie comme celle de 1865. En outre, grâce à la température élevée de l'Égypte, l'évolution des épidémies cholériques est beaucoup plus rapide, et si l'explosion est quelquefois foudroyante, le foyer s'éteint beaucoup plus vite. Il ne parait pas improbable de dire qu'en Egypte l'épidémie aurait terminé son cycle dans l'espace de deuxmois.
L'interruption d'ailleurs ne serait pas radicale ; quelques tempéraments pourraient être introduits.
La gravité de ces moyens doit rendre l'exécution des premières mesures plus rigoureuse encore; la défense sérieuse de la première barrière préviendra certainement l'invasion de l'Égypte.
Durée de la quarantaine contre le choléra. — Réunion de la conférence de 1851. — Résolutions de la conférence de Constantinople. — General board of health. — Influence relative des mesures hygiéniques. — Mesures sanitaires.
Jusqu'à ces dernières années, le système quarantenaire n'avait pas été établi d'après une base scientifique. La durée de l'incubation, la valeur de la diarrhée cholérique comme agent de transmission, étaient complètement méconnues. On mettait même en doute la transmissibihté de la maladie.
(1) Jules Girette, la Civilisation et le Choléra. (LS65.)
M. l'inspecteur général Mélier écrivait encore au moment de la réunion de la conférence sanitaire de Paris (1851) les lignes suivantes : « Le fléau marche dans ses invasions à la façon des épidémies en général, tombe comme un orage sur les pays qu'il atteint. Il y arrive on ne sait comment, sans avoir parcouru les pays intermédiaires, et nullement de proche en proche comme on parait le croire et comme il faudrait que cela fût pour que l'emploi des quarantaines pût être rationnellement indiqué. Il semble d'ailleurs s'être acclimaté en Europe et se répandre à peu près partout. On en conclut que les quarantaines ne peuvent rien contre le choléra et que, tandis qu'on les emploie, la maladie passant par-dessus toutes les barrières qu'on lui oppose arrive ou naît dans le pays, si même elle ne s'y trouvait déjà.
« A quoi bon dés lors imposer au commerce, imposer aux relations en général des gênes et des restrictions sans utilité ? A quoi bon prendre des précautions qui ne préservent de rien et qui occasionnent en pure perte des sacrifices considérables ? On va plus loin : on soutient que les quarantaines, au lieu d'être, comme on le suppose, utiles et efficaces contre le choléra, tendent à accroître les chances de l'avoir, et qu'elles en favorisent l'invasion en retenant les passagers dans les bâtiments ou lazarets et en les y entassant, quand il faudrait au contraire s'appliquer par tous les moyens possibles à les disperser. »
Ces lignes sont extraites d'un rapport présenté par la commission appelée à préparer la solution des questions soumises à la conférence de Paris (1851).
Avec de pareilles prémices , la conclusion n'était pas
douteuse. Aussi, à la majorité de quatre voix contre trois, la commission disait « qu'il n'y aura pas de quarantaines contre le choléra et que l'on ne pourra pas, pour cette maladie, mettre en interdit les provenances d'un pays. »
La conférence de 1852 accepta une transaction entre les deux parties, c'est-à-dire ceux qui acceptaient la contagion et ceux qui la rejetaient. Elle prescrivit une quarantaine de trois à cinq jours; ce n'était, comme on le voit, "ni une quarantaine sérieuse, ni la libre pratique pure et simple.
La conférence de Gonstantinople tint compte, pour la fixation de la durée de la quarantaine, de la durée de la période d'incubation et de l'existence possible de la diarrhée cholérique, et elle décida que la quarantaine de rigueur, applicable aux personnes venant d'un lieu contaminé, serait fixée, en règle générale, à dix jours pleins.
Cette quarantaine devait compter du moment de l'entrée au lazaret.
Si^ pendant le cours de la quarantaine, il se produit parmi ces personnes des cas de choléra ou de diarrhée cholérique, les personnes saines, après avoir été séparées des malades, doivent recommencer la quarantaine de dix jours pleins.
Lorsqu'il n'y a à bord ni choléra, ni diarrhée cholérique, et qu'il y a sur le bâtiment un médecin commissionné affirmant ces faits, lorsque le bâtiment n'a touché aucune locahté infectée, on peut compter, dans les jours de quarantaine, les jours de traversée. Mais toujours, au moins, il doit y avoir 24 heures d'observation.
Une dernière question se présente. Gomment distinguer les cas où on doit appliquer la quarantaine de rigueur ou la quarantaine d'observation ? Nous trouvons ici une divergence entre la manière de voir de M. Fauvel et l'opinion de la conférence.
Selon la conférence, la quarantaine d'observation ne serait applicable qu'à des navires munis d'une patente nette, mais rendue suspecte, soit par des soupçons sur l'état sanitaire du point de départ ou par des communications compromettantes, soit par les conditions hygiéniques et sanitaires du port.
La quarantaine d'observation aurait alors pour but de donner le temps de contrôler les déclarations faites par le capitaine, afin de décider, en connaissance de cause, si l'on doit appliquer aux navires la quarantaine de rigueur ou l'admettre en libre pratique. Pour tous les navires porteurs d'une patente brute, dans quelque condition sanitaire qu'ils soient d'ailleurs, la quarantaine de rigueur serait de droit.
Ainsi^ pour la conférence, ce qui entraîne le choix de la nature de la quarantaine, c'est la nature de lapatente. Si la patente est nette, quarantaine d'observation; si la patente est brute, quarantaine de rigueur.
Pour M. Fauvel, au contraire, la nature de la quarantaine est déterminée parles conditions sanitaires du navire. Dans ce système la patente de santé, qui en fait n'est qu'un certificat indiquant l'état sanitaire du point de départ et des points de relâche, n'est plus le critérium du régime quarantenaire.
Voici d'ailleurs ce que proposait M. Fauvel :
« La quarantaine d'observation est applicable, en temps de choléra, à tout navire dont la condition sani-
PROPHYLAXIE DU CIIOLÉHA 397
taire est seulement suspecte, quelle que soit la teneur de sa patente, pourvu qu'il ne se soit manifesté à bord aucun indice de choléra^ et que la cargaison ne soit pas compromettante.
« En cas de quarantaine d'observation, les passagers peuvent rester à bord si le navire n'est pas encombré et s'il est dans de bonnes conditions hygiéniques. La désinfection des bardes et de tous les objets compromettants, ainsi que des parties suspectes du navire, a lieu sans déchargement préalable.
« La quarantaine de rigueur, c'est-à-dire avec débarquement obligatoire au lazaret des passagers, des marchandises, et la désinfection générale du navire est applicable en temps de choléra à tout navire, quelle que soit sa patente de santé, qui a eu des accidents cholériques rà bord, ou dont la cargaison est de nature compromettante, ou dont les conditions hygiéniques sont jugées dangereuses. »
Ce système, dit M. Fauvcl, répond à des nécessités impérieuses de service. Dans les grands ports, il aurait pour résultat d'éviter l'encombrement des lazarets et par suite la compromission des individus sains. Il faciliterait la surveillance, diminuerait les frais, et tout en offrant plus de garanties à la santé publique, il épargnerait au commerce des charges inutiles. Ce système fut rejeté, mais la conférence y revint plus tard, en exigeant le débarquement, et la désinfection seulement pour les navires ayant eu des cholériques à bord, ou se trouvant dans de mauvaises conditions hygiéniques.
Tel est le système qui doit être mis en pratique, soit sur terre, soit sur mer, dans les points que j'ai précédemment indiqués. Dans ces points, qui doivent devenir
de vérilables positions stratégiques contre le choléra, ces mesures devront avoir une application rigoureuse; mais quand le choléra a franchi les barrières de l'Europe, la préservation parla route de terre devient à peu près impossible : la voie maritime seule peut être encore utilement défendue.
C'est en effet à de sages mesures prises dans nos ports de l'Océan contre les arrivages de Hambourg que nous avons dû notre immunité alors que Hambourg était infecté (1872). L'action de ces mesures partielles est surtout efficace contre de petites épidémies ou des retours d'épidémies qui peuvent être limitées dans leur foyer.
Les mesures hygiéniques sont le complément indispensable des mesures quarantenaires : mesures de salubrité, d'aération et de ventilation, etc., sur lesquelles le General board ot lieallh a insisté avec tant de sagesse.
Le reproche qu'on a adressé aux partisans des mesures restrictives était immérité. S'ils ont insisté sur ces mesures, ils n'ont jamais prohibé les mesures hygiéniques. Loin de se proscrire réciproquement, comme on a cherché à l'établir, ces mesures s'étavent les unes sur les autres.
Enfin, lorsque le choléra menace d'envahir un pays, l'autorité doit prescrire des mesures préventives applicables aux localités et aux agglomérations d'individus; elle doit interdire les foires, les grands mouvements de troupes, ordonner l'isolement dans les hôpitaux, surveiller surtout la provenance des eaux affectées aux usages domestiques. Elle doit enfin s'occuper des mesures individuelles , employer et faire employer les
meilleurs agents de désinfection. Je n'entre pas dans les détails de ces mesures, et je renvoie, pour les développements, aux instructions si pratiques du Comité consultatif dliygiène publique de France (1).
(1) V. Instruction générale concernant les mesures préventives à prendre contre le choléra, rédigée par une commission composée de MM. Tardieu, Michel Lévy, Reynaud, Blondel, Dumoustier de Frédilly, Lhéritier et Fauvel, rapporteur (25 septembre 1871).