‹ Essai sur l'hygiene militaire des Antilles;Chapitre 1 sur 5 · L’HYGIENE MILITAIRE · texte numérisé non relu

L’HYGIENE MILITAIRE

v^uELQûE dangereux que le climat des Antilles puisse être pour les Européens ^ on ne doit pas douter qu’une partie des effets funestes qu on attribue à son influence maligne ^ n’ait pour causes premières une foule de circonstances qui lapro-» roquent et déterminent l’inrasion des maladies tropicales. Limprefoyance, la témérité, l’incurie augmentent chaque jour l’action des agens qu’on devrait combattre ; et Ton semble méconnaître que l’homme ne reçoit de la nature la faculté de vivre Sous tous les climats , qu’autant qü’il se soumetà leurs lois, en changeant son régime, ses habitudes et ses mœurs.

La nécessité de ces modifications est sur-tout impérieuse pour les habitans des pays froids, qui séjournent sous la Zone Torride; elle l’est encore plus pour ceux que leur destin conduit dans les contrées tropicales du Nouveau- Monde , où l’excès de la chaleur et de rhnmidité compose

la constitution atmosphérique la moins favorable à fespèce humaine. L’inclémence du climat ne laisse point ici de place à l’expérience ; le moindre retard est environné de dangers , et la première épreuve est si souvent la dernière qu’elle ne peut servir de leçon à celui qui l’a tentée.

Delà provient cette , opinion de l’insalubrité des Indes Occidentales, que tant d’évènemens ont répandue et dont il faut avouer la vérité. Cependant, on ne peut dire avec fondement que tous les maux qu’on impute au climat soient inévitables et plus puissans que les efforts qu’il est possible de faire pour les prévenir ; le plus grand nombre n’attaque l’Européen , que parce qu’il oublie ou qu’il ignore les changemens qu’exige une sage prévoyance dans la plupart de ses actions, ou bien parce que , croyant quels mort frappe indistinctement ses victimes et que le hasard dirige seul ses coups, il néglige tout ce qui pourrait contribuer à sa conservation.

Cette erreur n’est que trop commune parmi les soldats, à qui l’habitude de la guerre fait mépriser toute espèce de dangers y mais elle n’est jamais plus funeste aux troupes que lorsqu’elle est adoptée par leurs chefs. C’est alors qu’aux effets que produit sur les militaires l’imprudence de leur conduite privée , se joignent ceux qui appartiennent à des causes générales , dont on aürait pu détourner la pernicieuse influence.

En examinant avec attention l’histoire des désastres que les armées européennes ont éprouvées en Amérique , on ne peut méconnaître qu’ils ont presque tous cette double origine. On a vu , pendant la guerre de l’indépendance des États-Unis , des corps de troupes , dont les chefs avaient accueilli cette erreur, succomber après quelques mouvemens , dans les provinces méridionales , sous des maladies aiguës et contagieuses, tandis qu’il ne s’en manifestait au-r

cune dans d’autres corps qui avaient fait des marches plus longues et plus pénibles , mais dont les oillciers supérieurs avaient rexpérience du climat , et suivaient avec exactitude les indications salutaires que leur donnait la connaissance des choses.

Il serait facile de citer une foule d’exemples semblables;

On sait que le désastre qu’éprouvèrent , en 1741 devant Carthagène^ les forces anglaises commandées par l’amiral Vernon et le général TVentworth , fut bien moins caqsé par la résistance que pouvait opposer cette colonie Espagnole^ que par l’imprudence ou la funeste nécessité de camper l’armée au milieu de marécages couverts de palétuviers (1). Lorsque le siège fut levé, de 12,000 hommes de troupes de terre, il en était déjà mort 843i , et les 356r) restans comprenaient non-seulement les malades , mais encore 1 soldats Américains bien moins sujets que les Européens aux maladies tropicales.

En 1762 , l’armée Anglaise qui, sous les ordres du comte diAlbemarle fit le siège de la Havane , fut soumise à des calamités presqu’aussi grandes par Teffet des communications multipliées qu’elle avait eues avec la terre pendant son séjour sur la rade du Fort-Royal de la Martinique 5 et sans doute plus encore par celui du mauvais choix de l’époque de cette expédition qui eut lieu au commencement de l’hivernage. Un mois après le débarquement à Cuba, le nombre des malades montait à 3ooo matelots et à 5ooo soldats , quoi-

(1) Il s’élève des marais, qui ceignent les plages inondées de l’Amérique équatoriale, des forêts, dont les principales espèces d’ai’bres sont : Le Mangle rouge — Rkizophora gymnorJiiza L 5 le Mangle gris — Conocarpus erecta ^ le CacLinient sauvage •— Anona paludosa ^ le Paiéturier — Aviceimia nitida ^ le Mancenilier - — Hippomane mancanilla ^ etc.

que l’effectif des troupes de terre n’excédât pas i5,oeo hommes.

Par une suite non moins terrible des communications qu’ont les équipages des vaisseaux de guerre avec les lieux qu’ils bloquent ou ceux de leur station , l’escadre Anglaise qu’on voulut opposer en , sur les côtes des établissemens Espagnols , aux progrès qu’ils faisaient alors ^ perdit deux amiraux, Uo5ier et Hopson y dix capitaines de vaisseau , cinquante lieutenans et quatre mille officiers et matelots (i).

On peut encore attribuer à la même cause , les ravages que les maladies tropicales exercèrent^ en 1780, dans la grande flotte combinée de France et d’Espagne, qui se réunit dans la baie du Fort-Royal de la Martinique , sous les ordres du comte de Guichen et de Don Solano, On se rappelle que les pertes quelle fit , furent si considérables , qu’elles empêchèrent l’exécution des opérations importantes projetées contre l’Aîîgieterre.

Il serait trop long de citer iciles désàstres qu’ont éprouvés les Anglais et les Français à la Jamaïque , à Saint-Domingue , à Sainte-Lucie ^ à la Martinique , etc. (2,). Leur récit n’ajouterait qu’une surabondance de preuves à cette vérité constante : que lorsque les maux , dont le climat de l’Amériqiîe équatoriale menace les militaires Européens , ne sont

(t) Voyez ; Naval Chronohgy ^ by Isaac Schomberg, London 1 802, etc. , et Naval et Military Memoirs ofgreat Britain , by Robert Beatson 1814.

(2) Les Anglais , en parlant des épidémies des Antilles , disent : Tbat never-failing attendants on military expéditions^ £11 tlie West ijidies.

pas provoqués par Fimprudence , la témérité , Finsouciance ou tout au moins Fincurie ,ils demeurent sans être combattus dans leurs causes ou dans leurs effets , et doivent une grande partie de leur puissance redoiitable au défaut d’une hygiène salutaire. On ne doit pas se dissimuler que quelquefois les circonstances de la guerre obligent à ne pas faire tout ce qui serait utile à la santé des troupes ^ et qu’^1 faut même assez souvent braver les causes qui l’altèrent ; telles sont les marches forcées et celles sous les rayons les plus ardens du soleil; telles sont encore l’occupation de postes mal-sains et la consommation d’alimens dangereux. Mais ces circonstances malheureuses ne sont qu’accidentelles et momenta» nées; elles ne doivent point être mises, sans examen, au nombre des calamités inévitables de la guerre ; et l’humanité, d’accord avec une saine politique, range parmi les principales études de l’officier supérieur le talent de les éviter.

Ce serait se faire une fausse idéé des règles, dont Fobservation maintient en Amérique la santé des troupes , que de penser qu’elles forment une science difficile à acquérir; Elles ne diffèrent que très-peu de celles que s’impose à luimême l’homme qui a quelque expérience de la vie; elles sont presqu’en tout semblables aux préceptes de l’hygiène des contrées méridionales de l’Europe , mais elles s’en écartent en ce que ceux-ci ne sont pas d’une obligation tellement rigoureuse , qu’on ne puisse s’abstenir de les suivre fans de grands inconvéniens , tandis que dans FArchîpel il n’est point d’infraction impunie ni de peines légères.

Les principales causes des maladies tropicales sont :

I L’action violente et continue d’un climat dont la température moyenne est le 24.® dégré réaumurien , ce qui forme, une chaleur telle, par son intensité et sa permanence , que l’excitation qu’éprouve l’organe cutané le

rend le siège d’affections pathologiques graves et nombreuses ;

2. ” L’humidité dont l’air est saturé , principalement pendant l’hivernage , et dont les effets s’étendent sur toute l’économie animale et agissent puissamment même sur les corps inorganiques.

3. ® Les gaz délétères répandus dans l’atmosphère de l’Archipel par les vastes marais qu’on trouve dans chaque île, par la transpiration nocturne des forets et par les vents du sud qui , pendant la saison de Thivernage , poussent vers les Antilles les exhalaisons marécageuses d’un espace de deux cents lieues de terre noyées par le débordement périodique de rOrénoque ;

4. ® Peut-être l’influence sur les Européens , de phénomènes électriques essentiellement différens , et celle d’une pression atmosphérique , dont toutes les variations sont comprises dans une échelle de moins de six lignes ;

5. ^ Les excès dans les alimens et les boissons , leurs qualités , soit mauvaises , soit seulement contraires, par lesquelles l’épigastre est affecté d'irradiations , d’où naissent une foule de m aladies aiguës ;

6. ® Les plaisirs de l’amour qui produisent , indépendamment d’un dérangement d’équilibre dans les divers systèmes d’organes , une énervation de force qui facilite l’action des causes morbifiques ;

7. ® Les veilles prolongées ou les travaux pénibles du corps , qui augmentent les dispositions inflammatoires par les efforts qu’ils exigent des organes ;

8. ® L’oisivité , le spmmeil et l’apathie dont l’excès favorise, après la période de racclimatement , la tendance qu’ont les organes à une inertie qui se conùnunique au mouvement et à la sécrétion des humeurs ;

Les variations de la températurê qui, non moins que

son élévation , produisent des anomalies dangereuses dans le mode d'action des forces vitales ;

10. ® Les passions violentes, et sur-tout les affections tristes qui ajoutent au spasme mélancolique qu éprouvent les hommes des pays froids transportés au-delà du tropique;

11. ® Les travaux de l'esprit qui provoquent, par lenr excès , l’iri uption des maladies nervales ;

13.® Les vices primitifs auxquels l^ction climatérique donne une exaltation dangereuse ;

i3.® L’altération des humeurs provoquée par la révolulution que fait éprouver aux Européens l’action qu’exerce sur toute réconomie animale la température brûlante et inaccoutumée de la Zone-Torride.

La plupart de ces causes , d’où naissent les nombreuses maladies auxquelles sont exposés les militaires qui séjournent au;c Antilles , agissent en détruisant l’équilibre que les divers systèmes d’organes doivent avoir entr eux , pour que le corps soit maintenu dans un état de santé. Les unes favorisent les dispositions inflammatoires que le climat développe ; tandis que les autres provoquant l’atonie générale produite par la durée de son action, déterminent et précipitent l'invasion des maladies asthéniques.

Parmi les premières il faut placer au premier rang la fièvre jaune ; cetce peste de l’Occident menace tous Européens transportés aux Antilles , tant qu’ils n’ont point acquis l'habitude du climat ; il ne peut y avoir de doute quelle ne soit endémique de l’Archipel; mais, quoique plusieurs kits concluans semblent prouver qu’elle soit contagieuse , au moins dans certaine circonstance , on ne |)eut regarder encore cette importante question comme complètement éclaircie. La fièvre jaune reparaît périodiquement chaque année dans la saison de l’hivernage , pendant laquelle l’humidité la plus grande se joint à la plus haute intensité de la

chaleur ; elle varie dans ses caractères et dans rintensité de sa malignité , mais en généré ses ravages sont en raison du plus grand nombre d Européens non-acclimatés ^ qui y sont exposés à-la-fois.

Les flux de ventre constituent un ordre de maladies presque également redoutables , et parmi lesquelles on compte les dysenteries inflammatoires, gastro - bilieuses , putrides , avec ténesme et contagion ; la lienterie , le cholei a , les diarrhées bilieuses , purulentes, colliquatives , etc. Ces maladies ne sont guère moins meurtrières que la fièvre jaune; elles en sont souvent la suite; elles prennent fréquemment leur origine dans la prostration des forces qui accompagne et suit toujours 1 invasion de l'épidémie; elles sont funestes aux Créoles et aux Européens , et s’étendent aux INegres et aux gens de couleur,. Les causes qui tendent a les répandre , sont, indépendamment de l’action débilitante du climat et des affections pathologiques qu’il fait naître :

1. La grande consommation de viande salée et de morue , alimens que leur texture coriace rend d’une digestion difficile et fatigante , sans que leur substance produise un chyle réparateur;

2. ^ La consommation journalière de fruits, dont la qualité éminemment acide se communique aux sucs gastriques, ce qui cause toujours une indigestion , dont les effets sont plus ou moins extérieurs, sans en être moins dangereux;

5.^ La manie des médicamens, qui altèrent, dérangent, troLibletit 1 économie animale , et détruisent le véhicule des digestions avant d’amener les maladies aiguës qui sont le résultat de ce goût étrange;

La grande quantité de fluides par lesquels on cherche a appaiser l’altération que produit la chaleur ; leur surabondance rend incomplète l’action des sucs gastriques sur les alimens j

5. ® Le défaut d’habitude dans les Européens de la consommation de cette multitude de racines indigènes , charnues et tubéreuses , dont la fécule n’est jamais soumise à la fermentation J et dont l’usage ne remplace que mal ou imparfaitement celui du pain ;

6. ® Et enfin, l’action violente des rayons solaires, la répercussion de la transpiration par l’effet des pltiies ou d un courant d’air, etc.

Les indigestions , les diarrhées, les dysenteries, qui proviennent de toutes ces causes , tuent également les Européens, et les indigènes, quelle que soit leur couleur.

Les ravages de la dysenterie , dans l’Archipel peuvent être comparés, sans exagération, à ceux de la fièvre jaune; ils sont si rapides que la maladie ne tarde pas à être incurable ; et que ceux qui en sont atteints, et qui, pour lui échapper, veulent passer dans les pays froids, périssent presque tous dans la traversée , quand ils commencent à s’approcher des hautes latitudes. Au mois de mars i8og, 1 auteur de cet essai passant de la Martinique en Europe avec le général comte d'Houdetot, dont il était chef d’étatmajor, la dysenterie épidémique et contagieuse se déclara à bord du bâtiment sur lequel ils étaient embarqués ; et, dans une traversée de quarante-cinq jours, elle fit périr cinquantedeux hommes sur deux cents.

Il y a toujours, dans les hôpitaux des Antilles, ^un certain nombre d’individus que plusieurs attaques consécutives de ces maladies ont voué à une mort . inévitable. Leur teint jaune, hâve et livide, leur maigreur effrayante, l’étrange irritabilité de leur esprit , leurs ris , leurs larmes , leur colère, et l’avidité insatiable avec laquelle ils se jettent sur tous les alimens qui doivent hâter leur agonie ^ font, de l’aspect de ces malheureux , le spectacle le plus affligeant et le. plus hideux.

Les résultats suiVans , tirés de documens officiels , donneront une idée des ravages de ces maladies. En 1806, sur dix-neuf cent trente-deux hommes entrés comme fiévreux à l’hôpital du Fort-Royal de la Martinique, il en sortit dixsept cent quatorze , et il n’en mourut que quatre-vingt-huit* tandis que de cent quarante-sept dysentériques, il en mourut soixante - trois , et que quatre seulement sortirent de rhôpital.

Pendant les années 1 8o3 et 1 804 , la mortalité fut , parmi les troupes de la Martinique, comme trois et comme deux sont à quatre. La première proportion fut celle que donnèrent les effets les plus terribles de la fîèv're jaune 5 la seconde fut celle des effets des maladies dysentériques produites par Faction débilitante du climat.

Il est impossible de connaître avec une précision égale à celle des tableaux officiels d où proviennent ces données , quels sont les effets des fièvres intermittentes. Elles attaquent rarement les Européens non-acclimatés ; et leurs ra^ vàges parmi les Creoles sont ordinairement bornés aux lieux dont lair est infecté par des marécages. Elles sont presque inconnues dans la partie septentrionale de la Martinique , dont le sol formé de la réduction des pierresponces absorbe les eaux pluviales, et n’en laisse point de stagnantes ; mais les quartiers de la rivière Salée , des Trois- Islets , du Lamentin , du Robert et du François , dont le littoral présente une zone de terres inondées et couvertes de palétuviers , éprouvent chaque année les effets de ces lièvres pendant la saison sèche. Il est rare que les habitans de ces arrondissemens ^ qui ont contracté l’habitude de l’atmosphère insalubre où ils vivent, succombent immédiatement par leur action , qui fait périr promptement les étrangers. Ils sont pour ainsi dire familiarisés avec le principe délétère qu’ils respirent 9 et dont néanmoins la puis-

sance abrège leur vie , puisqu’il est prouvie que c esMeuIement dans ces quartiers que le nombre des décès excède celui des naissances. La ténacité de ces fièvres est telle > quelles reparaissent périodiquement dans la saison où on les a contractées , meme plusieurs années après qu’on à quitté le lieu où l’on en a été infecté pour la première fois. Un officier français a éprouvé au Kremlin à Moscow , une rechute bien caractérisée de la fièvre qu’il avait prise à la Pointe-à-Pitre de la Guadeloupe , et dont les accès n’avaient Jamais manqué de se renouveler dans cet intervalle , à l’époque à laquelle il l’avait gagnée.

Il est digne de remarque que la sphère d’activité des miasmes d’où proviennent les fièvres intermittentes , ne s’étend point , autant qu’on pourrait le croire , au-delà des marais qui en sont le foyer. Les habitans de la ville du Fort-Royal de la Martinique , dont les maisons sont situées près du canal , qui , de l’hôpital jusqu’au carénage , est à derni-comblé par des immondices et de la vase noire et infecte, sont fort exposés à ces maladies, tandis qu’on ne les éprouve qu’accidentellement dans les maisons de$ rues voisines. En 1808, les cantonnemens de troupes au Robert et à la Trinité en furent atteints , et les suites en furent très-meurtrières , tandis que des détachemens peu éloignés n’en furent point attaqués. Le quinquina paraît être le seul médicament qui puisse arrêter ces fièvres ; et quand elles sont invétérées , les doses les plus énergiques sont à peine suffisantes. Il arrive fréquemment qu’on emploie de préférence , et avec succès , l’écorce de l’espèce indigène (1) au lieu de celle apportée du Pérou; mais on prétend que la réussite qu’on obtient par l’une et par l’autre n’est pas sans danger , et que des maladies hépa-

(i) Cinchona florihunda Swartz.

thiques et mortelles suivent souvent la cessation de la fièvre qui est produite par l’administration du quinquina.

Dans la longue série de maladies que l’action du climat air naître, ou dont elle aggrave les caractères , on ne doit pas compter,. comme dans les pays froids, les affections syphilitiques. Quoiqu’il n’en soit point aux Antilles comme

Sçnaar, oy Bruce assure que les plus invétérées se guérissent par la sueur et l’abstinence , ces maladies ne sont, dansPArchipel, ni très-répandues ni très-dangereuses ; et ce n est guère qu’aux époques des communications fréquentes avec les Européens qu’elles se compliquent et se multiplient. La facilité des plaisirs que les femmes de couleur offrent à tous les hommes , et notamment aux militaires , ne laisse point douter que la bénignité de ces affections , et les bornes de leur propagation , ne tiennent à des causes locales. Parmi les principales, on doit vraisemblablement compter le nombre et la puissance des remèdes que présente aux Antilles le règne végétal (i), l’abondance de la transpiration , le soin attentif c[ue les maîtres prennent de guériy leurs esclaves de ces maladies dès qu’ils les ont contractées ; peut-être enfin la qualité endémique de ces affections et leur antiquité.

L éruption verruqueuse, que les nosologistes nomment frambœsia , et à laquelle on conserve aux Antilles le nom brésilien de Pian , est presque la seule de toutes les maladies vénériennes qui semble exiger, pour sa parfaite guéri-

(i ) On compte parmi les végétaux indigènes , qui offrent de puîssans antisyphilitiques : le Gayac — Guaiacum officinale. G. Sanctum. Le pareïra brava — Cissampelos pareïra. La Kane de Pâques — Securidaca volubilis. S. erecta. Persoons. La Canne de rivière. — Alpinia occidentalis. Swartz. La Séguine. Arum Segumum. L. - L’Oseille des bois, Bégonia macrophilla. L.

son , remploi des mercuriaux. G est principalement parmi les Nègres importés d’Afrique qu’elle est répandue ; mais tout ce qu’en ont dit plusieurs auteurs qui prétendent que les hommes de cette variété de l’espèce humaine doivent l’avoir comme la variole , une fois dans leur vie y n’est qu’un conte populaire démenti par l’expérience de chaque jour.

Il en est des virus scorbutiques et scrophuleux comme de celui des maladies syphilitiques; quoique certainement ils ne soient pas étrangers à l’Archipel j ils y sont bien moins communs que dans les contrées froides et humides de l’Europe.

Avant que l’inoculation , et sur-tout la découverte du célèbre Je7^/^er eussent, pour ainsi dire, détruit les funestes effets de l’expansion du virus variolique , on mettait au premier rang des grandes causes de la dépopulation des Antilles les irruptions fréquentes , contagieuses et meurtrières de la petite-vérole. C’était sur-tout parmi les Nègres qu’elle exerçait ses ravages ; l’action du soleil sur leur corps souvent dépourvu de vétemens , l’humidité continuelle de l’air, et sans doute aussi la difficulté de l'éruption à travers le réseau muqueux , dense et tenace que recouvre leur épiderme, rendaient toujours l’épidémie maligne et pernicieuse. Cependant , la pratique de l’inoculation avait déjà singulièrement diminué ses désastres , quand la découverte de la vaccine est venue comme effacer cette maladie du nombre de celles qui affligent l’humanité. A la Martinique, on a adopté la vaccine avec plus de facilité que les préjugés vulgaires n’en laissaient attendre , et que cette découverte précieuse n’en trouvait, même l’année passée, dans la patrie de celui à qui on la doit. Son usage général et sa prompte propagation furent dus aux soins bienfaisans de l’amiral ViUaret-Jojeuse ^ alors gouverneur de la colonie, et sur-

tout à l’exemple que donna le colonel, aujburd’huî général , h-ATOn de Mont/ort , qui, pour vaincre la répugnance des soldats , se vaccina lui-menie devant son régiment.

Mais, à défaut de cette maladie cruelle, il en est une foule d’autres qui exercent leurs ravages dans l’Archipel.' Les plus répandues sont : la pulnionie, les fluxions de poitrine , connues sous le nom de coups d’air ; les affections rhumatismales et catharrales; les maladies hépatiques , vermineuses , cutanées et éléphantiasiques.

Les fluxions de poitrine , dont on est sans cesse menacé dans les climats chauds , y sont extrêmement dangereuses j et l’on ne peut les prévenir que par une attention suivie à éviter les circonstances doht elles proviennent; il suffit, pour en être atteint, de se trouver exposé à la pluie, ou à un courant d air qui arrête inopinément le flux de la transpiration , et produit une déperdition subite de la chaleur acquise par 1 action d’une atmosphère embrâsée.

Les maladies hépathiques ont très-souvent la même cause que les mflammations de poitrine ; cependant , il arrive fréquemnient qu elles suiventimmédiatement les fièvres intei>' mittentes et rémittentes, ce qui a fait soupçonner quelles leur devaient alors leur origine. Néanmoins, on ne peut douter que ce ne soit principalement à l’état de caloricité du corps humain que tient en général la conservation ou la perte de la santé sous la zone torride. La plupart des maladies des Antilles paraissent résulter, soit d’une absorption, soit d’une déperdition trop rapide du fluide igné. De la haute calorisation du corps semblent naître les fièvres pernicieuses, tandis que de la décalorisation spontanée- proviennent les dysenteries , le tétanos et les fluxions de poitrine qui attaquent également les Créoles et les Européens. L’hygiène- qui enseignerait à prévenir ces maladies incurables et promptement mortelles est encore à faire ; les

précautions que nécessite la déperdition graduée de la cha* leur acquise ne sont point encore consignées dans les livres, où Ton cherche p&r quels moyens on peut échapper à tant de maux ; et Ion n a pu jusqu’à présent en acquérir la connaissance qu’aux dépens d’une expérience dangereuse.

Les maladies rhumatismales et catharrales, dont la cause réside également dans les variations de la température, sont plus ou moins répandues selon la saison, les localités, la constitution météorologique de l’année , et le tempérament des individus ; elles ont principalement pour époque les mois de décembre, janvier et février. La température n’excédant pas alors le i8.® degré réaumurien le matin, et le à midi , les Créoles et les Européens acclimatés éprouvent un froid relatif, vif et pénible , d’où naissent ces Sortes d’affections.

Au contraire , c’est la saison pluvieuse , depuis avril jusqu’en septembre , que signalent les fièvres pernicieuses. Son retour est aussi marqué par celui des maladies cutanées j parmi celles-ci, il en est qui sont une crise salutaire pour l’Européen , dont la constitution n’a point encore subi la révolution qu’il doit éprouver avant d’acquérir l’habitude de vivre sous un ciel si différent de celui de sa patrie. Avec l’hivernage commencent des éruptions cutanées, semblables à celles qui reparaissent annuellement en Egypte lors de l’évaporation de la nouvelle eau du Nil' Ces effets de l’excès de la chaleur*, qui est aldrs assez grande pour faire monter le mercure au 28/ degré réaumurien à l’ombre , et au Sy.® au soleil, sont dus sans doute à son union avec le principe nuisible de l’humidité. Ils sont nommés aux Antilles boutons chauds et feux sauvages 5 ils sont accompagnés, sur-tout dans les Européens non-acclimatés , de clous énormes et douloureux , tels que ceux dont , au rapport des historiens espagnols, les compagnons de P izarre furent couverts.

lors de la conquête du Pérou. Ces tumeurs causent souvent ime fièvre violente ; elles s’élèvent sur toutes les parties du corps, et se terminent presque toujours par la suppuration ; elles sont rarement solitaires, et il advient qu’on en a quelquéfois plusieurs centaines ; on les considère comme un moyen dépuratif que la nature emploie, dans les personnes non-acclimaf^es , pour se débarrasser d’humeurs acrimonieuses qui auraient pu produire des affections plus funestes. Cependant , aux Antilles , les clous ne proviennent' pas toujours de causes internés : il suffit pour en être infecté de s’étre exposé quelque temps à l’air de la mer pendant cèS tempêtes qu’on nomme raz de marée , et qui sont souvent accompagnées des vents du sud que lés Européens doivent regarder avec raison comme redoutables pour leur santé. On ne peut, dans ce cas, méconnaître la cause de ces tumeurs, puisqu’alors elles ne paraissent qu’aux parties qui, telles que le visage et les mains, ont été exposées, à découvert, à l’action des gaz pèrnicieux répandus dans l’atmosphère.

Les desquammations, les affections dartreuses , les éfisypèles , se reproduisent très-fréquemment^ mais, c’est principalement dans les individus de race africaine, dont la peau épaisse répercute les hutneurs, que les maladies cutanées prennen t un caractère grave et pernicieux. Les affec^ tiens éléphantiasiques sont répandues dans toutes les îles, et sont sur-tout multipliées dans celles dont le sot est calcaire ; ce qui semble indiquer que faction de quelques causes locales y concourt à rendre plus communes ces contagions endémiques. L’usage d’eaux stagnantes, chargées de sels terreux, contribue peut-être à les propager; mais c’est sur-tout du climat et du régime quelles tirent leur origine. Tous les alimens qui, dans différentes contrées, donnent naissance à ces maladies, font partie de la nourriture habi-

ïüeîle aux Antilles ; et leur influence est d'autant plus grande , qu’ils tendent à produire les mêmes effets. La consommation journalière des viandes salées , que des voyageurs éclairés regardent Comme la source des affections cutanées , si communes au-delà des monts Alléghaniens ,, se joint J dans l’Archipel) à celle des alimens que fournit la pêche ) pour favoriser la prédisposition qui est déterminée par le climat» Les Grecs modernes qui , comme les Nègres des Antilles, font un grand usage pour leur nourriture de poissons et de cToquillages, sont souvent attaqués de la lèpre, et ont à la cohtracter une disposition qu’on n’observe point dans- les Turcs, dont les alimens diffèrent. On Sait que les anciens Egyptiens s’abstenaient de poissons afin de prévenir, l’éléphantiasis ; et qu’ils avaient remarqué que les mollusques et les crustacées portent à la peau une efflorescence avec démangeaison»

Ce n’est pas seulement sur les affections pathologiques que le climat exerce son influence ; il l’étend également sur, les maladies chirurgicales ; les opérations sont presque toujours meurtrières , et cependant toujours commandées par la nécessité la plus impérieuse. C’est en vain que l’art de les éviter, ce bienfait que l’humanité doit au sage DesauU^ s’est répandu dans toute l’Europe par l’école de cet homme célèbre ; l’amputation est encore plus fréquente dans l’Archipel , qu’elle ne le fut jamais en France dans les temps où la pratique d’une science précieuse était abandonnée à des mains ouvrières 5 mais ici les heureux changemens qui furent l’ouvrage du génie, sont repoussés par la puissance du climat. L’union permanente de la chaleur et de l’humidité, ce double principe de la putridité des corps, développe la gangrène avec une rapidité effrayante , et ne permet pas de se livrer à l’espoir d’un hasard favorable. Telle est pourtant la certitude des reyers, que des opérateurs habiles

éprouvent aux Antilles dans Tamputation , qu’ils ne la con^ sidèrent eux-méines , sur-tout quand elle est pratiquée dans les grands hôpitaux , que comme un moyen terrible et inutile qui ajoute aux souffrances des blessés et précipite leur mort en hâtant firruption du tétanos. Non-seulement les maladies chirurgicales les plus légères prennent, par le seul effet du climat , les caractères les plus graves , et les opérations sont presque toujours précédées de la gangrène et suivies du tétanos , mais encore une foule d’affections internes viennent compliquer les lésions des organes , et ajouter aux difficultés et au danger d’en combattre les résultats. Il est rare que des altérations bilieuses , que provoque le trouble apporté dans l’économie animale par les lésions externes, n’accompagnent pas ce genre de maladies , et qu’elles , n’exigent pas , dans ceux qui professent l’art de guérir, la réunion de la science du médecin et des connaissances chirurgicales.

C’est par la complication de ces causes que, de tous les individus blessés à la prise du Diamant , en i8o5, presque aucun ne parvint à la guérison. Les uns furent enlevés immédiatement par le tétanos , les autres en furent atteints après l’amputation qu’exigèrent les progrès de la gangiène ou l’état des lésions; presque tous furent attaqués de lièvres putrides et malignes , auxquelles ces lésions organiques donnèrent naissance par une suite de désordres qui se propagèrent de proche en proche.

Mon digne et respectable ami , Moreau de Sainte Merrjy rapporte, dans son Histoire de Saint-Domingue ( 1. 1, p. 58i ) , qu’il en fut ainsi après le grand combat naval du i8 avril 1782; de cent quatre-vingts blessés, deux seulement sortirent de l’hôpital ; le tétanos tua le reste.

Ce furent les mêmes causes qui^ en 1809, lors de la prise de la Martinique , firent succomber un nombre consi-

d&able de biessés ; cependant j la fraîcheur et la sécherësse relatives de la saison étaient très-favorables à leur état; iriaîs d’autres circonstances concoururent à l’aggraver; le trans» port long et difficile des blessés, les retards du premier ap«i pareil , la situation des hôpitaux, furent les principales. Il est pourtant vraisemblable que la nature des blessures et l’ac® tion qui les avait produites, y eurent aussi part; le plus grand nombre des militaires qui périrent , avaient été blessés | dans le combat de la Rivière-Monsieur , par les coups de carabines à balles forcées, dont se servaient les tirailleurs ennemis ; le feu rasant que faisaient ces carabiniers j en sS couchant ventre à terre , comme toutes les troupes noires , eut le double effet d’atteindre presqu’uniquement les extrémités inférieures ainsi que leurs articulations , et de faire deS blessures dont les parois étaient déchirées par les inégale tés des balles. Les suites du bombardement du Fort-Bourbon iie furent pas moins funestes i les éclats des grands projectiles arrachant plutôt qu ils ne coupent les parties du corps qu’ils atteignent, et produisant une Commotion générale souvent plus funeste que les lésions elles-mêmes.

Non-seulement les maladies chirugiCales sont , aux Antilles , plus graves que dans les pays froids , mais elles y sont aussi plus multipliées. Toutes les plaies , quelle que soit leur cause , guérissent difficilement , sur-^tout celles des pieds et des jambes qui , toutes choses égales d’ailleurs , sont bien plus dangereuses que Celles de la tête. Ce ne sont pas seulement celles qui résultent des armes à feu ou des amputations d’où naît le tétanos ; il provient pareillement d’une légère piqûre , du déchirement de l’épiderme par ii» clou , et il suffit du contact de l’air libre pour le donner subitement aux enfans. Il résulté quelquefois, comme le fait suivant le prouvera , des occasions dans lesquelles on ne peut prévoir son danger éminent. Au Fort-Royal de la Marti-

nique , en Janvier i8i5 , un homme de couleur ayant voulu se faire arracher une dent par un mulâtre qm a la réputation de pratiquer cette opération avec quelque adresse , la dent se trouva adhérente à l'alvéole , et la mâchoire fut luxée par l’effort fait pour l’extraire. Le chirurgien appelé pour réduire la luxation ne put y parvenir , et^ malgré tout ce que tenta l'un de ses confrères dont il réclama le secours , il fallut attendre l’effet de l’apposition de cataplasmes émolliens et de sangsues par lesquelles on espéra obtenir quelque détente; mais le tétanos survint immédiatement et tua le patient dans l’espace de 24 heures.

Le tétanos provenant d’un grand nombre de circonstances différentes , est conséquemment bien plus frequent dans l’Archipel qu’en Europe. Au contraire, l’hydrophobie y est presque sans exemple ; cette maladie terrible , la seule qu’on puisse comparer au tétanos, devrait être pourtant d’autant plus commune aux Antilles , que c’est sans doute le pays du monde où il y a le plus de chiens errans, sans asyle , sans maîtres et sans nourriture autre que celle quils dérobent avec hardiesse ou qu’ils disputent , parmi les immondices , à l’influence rapide de la putréfaction tropicale. Il est remarquable que ces malheureux animaux , qui sont d’une maigreur hideuse et souvent couverts d’une espèce de lèpre, ne sont point attaqués par la rage , ce qui semblerait prouver que ce ne sont point les grandes chaleurs auxquelles il faut , dans nos contrées , attribuer l’hydrophobie.

Dans cette longue série de maux qui menacent l’Européen pendant son séjour aux Antilles, il y en a certainement plusieurs inévitables ; mais il est non-moins assuré qu’il y en a beaucoup qu’on pourrait prévenir par une hygiène dont il est démontré que les effets seraient heureux , puisque les maladies qui , lors de leur invasion , résistent aux efforts les plus puissans de l’art de guérir, proviennent de causes dont

ion peut presque sans peine combattre , détourner ou empêcher Faction. Les mesures composant cette hygiène, toute minutieuse qu’elles peuvent paraître , ne sont pas cependant au-dessous des chefs appelés au commandement des troupes destinées à servir dans les colonies occidentales. Si on les apprécie par leurs effets sur la conservation de la santé du soldat , elles peuvent même être placées parmi les considérations militaires les plus importantes , puisque le mépris qu’on en fait provoquant Faction meurtrière du climat, les pertes que l’armée ou les garnisons éprouvent journellement font échouer toutes les opérations offensives ou défensives de la guerre.

La recherche des moyens nécessaires pour parvenir à l’objet important dont on a tracé l’esquisse dans cet essai, ne peut sans doute appartenir qu’aux disciples de ces hommes célèbres qui illustrent la science la plus chère à Fhumanité et reculent les bornes qu’avait fixées le génie di Hippocrate, Aussi Fauteur de ce mémoire , en y rassemblant les préceptes les plus essentiels de Fhygiène des Indes occidentales , afin d’en faire l’application aux armées de cette parti© du monde , n’ar-t-il point eu l’intention téméraire d’offrir un traité qui pût suppléer au défaut d’"un ouvrage des maîtres de l’art sur ce sujet difficile ; il a seulement désiré présenter aux officiers d’état-major , et aux chefs de corps destinés à servir aux Antilles, un tableau succiu et et rapide des mesures militaires et des précautions qu’exige , dans F Amérique équatoriale la conservation de la santé du soldat. Dans cette tâche , peut-être encore au-dessus de ses forces , il s’est appuyé de quinze ans d’expérience et d’étude de nos colonies , et d’observations faites au milieu des épidémies américaines , dans les rangs des troupes, à bord des vaisseaux et dans les hôpitaux des Indes occidentales. Quoique ses opinions soient conformes k celles des médecins éclairés d©

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poîre $îècîe , ou bien qu elles soient déduites de leurs ouvrages utiles et précieux , il ne se défend point des erreurs dans lesquelles il a pu tomber en s occupant d un pareil sujet ; et il aura réussi au gré de ses désirs , si quelques-unes des indications salutaires , dont une expérience longue , pénible et dangereuse lui enseigna le prix , peuvent arracher au eliinat l’une de ses victimes , et conserver à la patrie l’un de ses défenseuis.

Du Choix des Troupes destinées à servir aux Antilles,

On ne peut douter que le tempérament, l’ége et les ha- ^

bitudes n’influent puissamment sur la facilite ou les obstacles que les Européens éprouvent pour s’acclimater dans les | Antilles. Des exemples multipliés prouvent que la vigueur, ' la jeunesse et l’intempérance sont presque toujours funestes | tandis qu’une constitution faible , l’habitude de la modération et l’âge où elle commence à devenir moins difficile , permettent d’attendre du climat une prompte adoption.

Non-seulement l’influence remarquable de ces cicons- ; tances se manifeste dans l'acclimatement des individus par le j nombre plus ou moins grand de chances auxquelles ils sont j

soumis dans cette crise , mais elle paraît encore dans la |

différence singulière de la puissance des obstacles que trou- | vent les transmigrans de chaque nation de 1 Europe ', enrab |

son directe des mœurs et des usages de leur patrie.

Le plus sobre de tous les peuples , TEspagnol est celui dont le militaire 5 transporté dans l’Amérique équatoriale, jouit du privilège de l’existence la moins incertaine. La re- ; volution qui sous un ciel brûlant menace 1 habitant des pays du Nord , ne peut avoir lieu pour lui dont le climat na- ^

tal a presque la même température j il ne peut craindre m

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les effets dangereux do changement rapide de régime , nî ceux de la continuation d’un régime contraire , puisque dès son enfance il a l’habitude du seul qui soit salutaire dans les pays chauds. Une nourriture presqu’entièrement végétale , un usage rare ou modéré des liqueurs spiritueuses , une facilité plus grande que tout autre à vivre de peu et à se passer des commodités de la vie , feraient de l’Espagnol le modèle du soldat Européen sous la Zone-Torride , si le défaut de soins et de propreté ne diminuait les avantages de ces heureux résultats du tempérament qu’il a reçu de la nature.

Si l’on compare le militaire Anglais avec le soldat Espagnol , on est frappé de la dissemblance de leurs traits caractéristiques ; la corpulence de l’un et son vif coloris opposés^ à la maigreur et au teint basanné de l’autre ^ n’offrent point une différence plus grande que celle de leurs habitudes et de leurs mœurs. L’Anglais , né sous l'influence du climat, le plus humide de l’Europe ^ éprouve avec les inconvéniens d’une constitution éminemment lymphatique , le besoin d’en corriger l’excès par l’excitation des liqueurs spiritueuses qui proviennent des végétaux que le sol de son pays refuse de produire. Lorsqu’il change de contrée , l’habitude , qui survit au besoin , le livre au danger d’une abondance dont le prix est augmenté pour lui par le souvenir de la privation. Il cède sans résistance à ses goûts et s’abandonne à ce penchant dont l’effet est , dans les Indes occidentales , de provoquer la révolution qui a pour crise fatale la fièvre jaune. Son régime ajoute encore à l’activité de la puissance de cette cause première : les pâtes non-fermentées que l’empire d’une habitude aveugle lui fait préférer au meilleur pain, les viandes sur-tout qui font presqu’exclusivemenC sa nourriture et qu’il digérait en Europe à, laide des boissons chaudes , surchargent, aux Antilles , son, estomac affaibli ou

bien favorisent la tendance générale de ses humeurs vers lêi putridité. Les infusions théiformes , bouillantes et diluviales par lesquelles il cherche à se débarraser de ses digestions pénibles , lui en préparent de plus pénibles encore : les sucs gastriques noyés par elles j n’ayant plus qu’une faible action sur les alimens , il en résulte un chyle imparfait ou vicieux , et parmi d’autres maux, ces maladies dysentériques dont les ravages égalent ceux de l’épidémie de l’Archipel. Les habitudes de ce régime qui sont si contraires à celles qu'exige si impérieusement le climat , sont entretenues par la nature et la quantité des comestibles que le soldat Anglais reçoit en ration ; et les officiers-généraux qui , particulièrement depuis plusieurs années , se dévouent aux soins et meme à l’étude de la conservation de la santé du militaire , n'en obtiennent qu'un médiocre succès par les effets funestes de ce régime qu’on doit regarder comme l’une des causes principales qui , chaque année dans les Indes occidentales , éclaircissent les rangs des armées Anglaises.

Par des motifs contraires , le régime du soldat Français lui est presqu’aussi fatal. Il lui manque communément une nourriture saine et suffisamment abondante ; mais pour compter et apprécier les probabilités de sa vie lorsqu’il est arrivé aux Antilles , il faut joindre aux fâcheux effets de la parsimonie impolitique et cruelle qui a souvent présidé au choix et à la quantité des comestibles qu’on lui donne , ceux que produit l’opposition qu'on observe entre son caractère natiorxal et les mœurs résultant de l’empire du climat. Il serait peut-être difficile de trouver un contraste plus frappant que celui des habitudes physiques et morales dont le climat des Tropiques impose la loi , et cette vivacité française , cette impétuosité de l’âme et des mouvemens du corps qui semble étrange , meme en Europe , aux peuples ^ont nou& yoîsius. Le Franç^iô transporté dans

ï’ Archipel, ne peut' pendant long-temps se soumettre à la nécessité de cette lenteur d’action, de ce calme prolongé des sens et de la pensée, de ce repos nécessaire pour soutenir la fatigue d une température ardente , résister à 1 affaiblissement progressif de ses facultés , combattre les dispositions inflammatoires et morbifiques des systèmes sanguins et bilieux et opposer enfin toute la résistance des forces vitales aux maladies endémiques, épidémiques et contagieuses dont il est sans cesse menacé. C’est vainement qu’il est environné de l’exemple des indigènes et qu’on lui répète sans cesse par quelles habitudes , quelles mœurs nouvelles il doit mériter l’adoption du climat; son esprit est toujours occupé et son cœur plein d’agitations ; ses gestes sont prompts et multipliés, ses traits expressifs, ses regards animés, les intonnations de sa voix hautes et variées , sa démarche hâtive , son sommeil court et rêveur ; la circulation de son sang est rapide et précipitée, ses muscles sont toujours tendus par les mouvemens perpétuels de son corps , et ses nerfs par ceux de son ame toujours remplie d’activité et d’impatience.

Les inconvéniens , ou pour mieux dire les dangers d© cette manière d’étre , sont augmentés dans le militaire français par les effets d’une longue habitude de la guerre , qui, ajoutant encore à la témérité naturelle de son caractère, lui fait braver les agens délétères du climat avec autant d’audace qu’il en mettait naguère dans les combats ; il croit que l’influence pernicieuse du ciel des tropiques n’a rien de plus redoutable pour lui que les glaces de la Russie ou les chaleurs de l’Espagne. Sa confiance est extrême ; mais son découragement l’égale au moins quand il voit l’épidémie frapper sans distinction ses victimes, et atteindre quelquefois celui que tous les maux de la guerre avoient épargné pendant vingt ans.

Pour prévenir des calamités renouvelées tant de fois; et

(zG)

d une manière si terrible dans ies colonies françaises transatlantiques , un choix soigneux des militaires destinés à y servir ^ réussirait sans doute selon le vœu de rhumanilé et d’une politique libérale et éclairée. L’influence que le tempérament , l’âge et les habitudes de la vie cmt dans la crise de racclimatement des Européens , présente l’indication importante de la composition la plus avantageuse des troupes, des Antilles. Les militaires nés dans les parties méridionales de la France, se rapprochant par leur manière d’étre de celle qui convient le mieux au climat de l’Archipel, ils sont plus propres que tous les autr es à résister à ses effets. An contraire, les individus appartenant aux départemens septentrionaux ne peuvent séjourner aux Antilles sans que leur constitution prédominante ne les expose à de grands dangers. La même cause produit les mêmes effets sur ies individus qui, quel que soit leur pays, n’ont point encore dépassé la première jeunesse. Toutes choses égales d’ailleurs, de 1802 à i8oq, on perdait à la Martinique bien plus de conscrits des premières classes que d’anciens militaires. La prédisposition qu’ils avaient à éprouver, avec une violence presque toujours fatale, la révolution causée par Faction climatérique , était accrue par cette stupeur mélancolique qui s’empare des hommes des pays froids transportés sous la zone torride ; et elle était aggravée par le chagrin que fait naitre souvent dans les jeunes gens le malheur d’étre éloignés de leur patrie. Les militaires provenant du Midi de la France, sur-tout quand ils ont dépassé Fâge orageux des passions, trouvent beaucoup moins d’obstacles à s’acclimater. Un caractère plus gai, un esprit plus mobile , les préservent de cette tristesse qui prépare l’invasion des maladies équatoriales ; un tempérament moins robuste leur fait atteindre plutôt cette débilité, sans laquelle U n’y a point aux Antilles de santé certaine; enfin, des

habitudes plus modérées assurent davantage leur existence.

Néanmoins, et quelque succès qu’on doive se promettte de ce choix, il faut lui préférer celui des militaires déjà acclimatés ; et l’expérience donne le droit d affirmer qu un de ceux-ci égale au moins trois des autres pour le service de garnison, et même pour toutes les opérations d’une campagne excédant en longueur un simple coup de main ou une attaque de vive-force. Lorsqu’on prend pour servir aux Indes Occidentales des corps de troupes entiers, ce qui offre de grands avantages , sous les rapports de la discipline et de la comptabilité , ceux qui ont séjourné long-temps en Espagne , en Italie , en Corse ou à Corfou , doivent être préférés à tous les autres. C’est à un choix semblable que les Anglais doivent le grand succès qui leur a assuré 1 empire de l’Inde-, et la prise de Seringapatnam fut due, en 1799, aux troupes commandées par le général Baird, et venant du Cap de Bonne-Espérance , où un long séjour leur avait donné l’habitude des pays chauds. De nombreuses circonstances de ce genre ont déterminé le gouvernement anglais à profiter de la situation de Gibraltar pour faire de cette place , voisine des côtes brûlantes de 1 Afrique , le lieu d’où l’on tire ordinairement les régimens qu’on veut envoyer aux Antilles. Le Cap de Bonne-Espérance est également un entrepôt très-utile pour ceux destinés à servir dans les établissemens de 1 Inde.

Des précautions semblables dans le choix des troupes des colonies françaises auraient certainement une grande influence sur leur conservation 5 mais , neanmoins on ne peut espérer d’en tirer tout l’avantage possible , qu’autant que les chefs de corps seront doués de cet heureux esprit qui sait se plier aux détails les plus minutieux , et les apprécier par les funestes effets que, dans l’Archipel, la moindre négligence a presque toujours sur la vie des hommes.

S* 11^* — De Embarquement des Troupes^

Le bien-être des troupes réclame des chefs des corps ^ ayant leur embarquement , des mesures indispensables et d une exécution rigoureuse :

1. ® Afin d’éviter que les soldats n’arrivent au Antilles totalement dénués d’argent ^ ou bien en ayant assez pour se livrer à des excès ^ ce qui est également funeste à leur santé^ leur décompte doit être fait et arrêté avant le départ ; mais la somme à laquelle il se monte, ainsi que les deux mois de solde , qui leur sont alloués d’avance , ne doivent leur être remis que par extraits , et lorsque leurs effets ont été portés au complet, et le nombre de leurs chemises au double de ce que' l’ordonnance exige en Europe. Indépendamment de la surveillance que les officiers doivent exercer sur l’emploi de l’argent donné aux militaires , ces extraits de solde peuvent être portés plus ou moins haut d’après la connaissance qu’ont les capitaines de la conduite des individus. Le surplus des décomptes doit rester dans la caisse des corps Jusqu’à l’arrivée des troupes à leur destination afin d’éviter les inconvéniens qui résultent quelquefois , pendant la traversée , de îa division de ce dépôt ;

2. ^" Si les troupes sont vêtues do neuf avant leur départ , on doit tenir la main à ce que les habits soient très-larges ^ afin que le flux de la transpiration , qui est excessif dans les Indes Occidentales, n’oblige pas les soldats à les mettre el à les ôter avec effort , ce qui les rend hors de service en très-peu de temps , et prive les troupes de l’un des moyens d’obvier aux grands inconvéniens qui résultent des variations de la température ;

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