Troisième partie
NATURE DU ROUACH ADONAI.
Nous avons examiné jusqu'ici les différentes significations de l'expression qui nous occupe, nous avons cherché à nous rendre compte des manifestations du N°7, de son influence sur le monde extérieur, sur les facullés de l’homme et enfin de son rôle dans l’activité des prophètes. Comme notre sujet l’exigeait, nous nous sommes uniquement efforcé de démêler et de coordonner les données de l’Ancien Testament. Nous suivrons la même marche dans la dernière partie de notre travail, qui consistera à déterminer la nature de cet esprit auquel on attribue des fonctions si diverses, dont l'action vivifiante et universelle est une source intarissable de forces physiques, morales et intellectuelles.
C'est à tort qu'on a essayé quelquefois de s’appuyer sur celte expression pour découvrir dans l'Ancien Testament des idées qui appartiennent exclusivement au Nouveau ou qui ne peuvent même être rapportées qu’à
la dogmatique de l’Église. Nous citerons le dogme de la Trinité. Il nous serait difficile de trouver dans l'Ancien Testament des preuves directes ou même de légers indices de ce dogme‘. En général, soit dit en . passant, il n’est pas prouvé que les livres de l’ancienne Alliance doivent contenir explicitement ou même virtuellement tous les dogmes du christianisme, quelle que soit du reste l’affinité entre deux institutions dont l’une ne devait que préparer l’autre (xœdaywyoc àç Xguçrov).
C'est encore à tort qu’on a cru pouvoir déduire de quelques passages la personnalité du N°. Nous ne la trouvons dans aucun des passages allégués; És. XL VIIT, 16, l'Éternel et son Rouach m'ont envoyé, veut dire que Dieu fait connaître sa volonté au prophète par l'esprit qu'il lui communique; l'Éternel ne l'envoie pas seulement, lui qui est homme et auquel on hésiterait à croire, il envoie aussi par lui son esprit de vérité, donc le prophète armé de cet esprit, afin qu’on ait plus de confiance en lui (Éz. XXX VII, 8 et suiv.). Jéhovah dit au prophète: Fils d'homme, ces ossements (les Israélites captifs éloignés de leur patrie et de leur Dieu sont comparés à un cadavre ou à des ossements) pourraient-ils bien revivre? Voici je ferai entrer l’esprit en vous et vous revivrez... Ici encore le Rouach n'est pas une personnalité ayant son existence propre à côté de Dieu, mais il est soumis à l'Éternel qui en dispose, c’est comme nous l'avons
On a cité'la triple activité divine, imaginée par certains exégètes, qui considèrent Dieu : 1° comme être suprême : 2° comme manifesté et révélé au monde; 3° comme esprit agissant dans les hommes. Cette explication ne prouve rien, aussi peu que les passages où Dieu parle au pluriel : Gen. 1, 26; IT, 12; És. VI, 8, où il est invoqué trois fois (Nomb. VI, 24; És. VI, 3), où il se distingue en sujet et en objet (Gen. XVI, 7-13; Ex. IT, 2-45; Amos IV, 44) etc
toujours vu, le principe de vie physique et ici en même temps celui de la vie morale; le reste appartient à l’image poétique. Pour le passage 1 Rois XXIT, 19, nous avons eu l’occasion de l'expliquer antérieurement.
Quelques-uns ont suivi une voie contraire en méconnaissant l'essence du ‘N°; ils n’ont pas vu ce qu'il renferme de divin et l’ont assimilé à un de ces anthropomorphismes dont les Hébreux faisaient un si fréquent usage. Cependant la force vitale communiquée par le créateur à la créature est essentiellement divine. En effet, à côté des révélations de Dieu par sa parole, à côté de nombreuses théophanies, l’Ancien Testament nous montre souvent l'Éternel se manifestant dans l’intérieur de l’homme par son esprit; aussi l’homme est non-seulement convaincu de l'existence de l'esprit divin, mais par une conséquence nécessaire, ce n’est que grâce à cet esprit qu'il a conscience de Dieu.
L’Hébreu distinguait dans l’homme le corps et la vie qui l’anime, et cette dernière est désignée par les mots nèphèsch rouach et quelquefois neschamah. Mais il est dans l’homme un troisième élément, supérieur aux deux autres et essentiellement divin. Il est également désigné par le mot Rouach (cf. Ës. XXXI, 3), où l'esprit est opposé à la chair, ce qui est périssable à ce qui est éternel, ce qui est terrestre à ce qui est divin. Enfin le même terme indique quelquefois, comme nous l’avons vu, une action divine extraordinaire, de telle sorte qu’il est employé à la place d’Adonai lui-même.
Comment est-il possible de concilier ces différentes significations qui semblent s’exclure au premier abord? Remarquons d’abord que d’autres langues présentent le même phénomène. Ainsi vevua (nvew, souffler) dé-
signe un souffle, un vent, en même temps que le principe de la vie spirituelle; la même signification s’applique à spéritus (de spirare) animus et anima d'éveuog, à Geist (de geisten). Gela s'explique par la manière primitive de considérer la nature extérieure et ses phénomènes ; primitivement on ne pénétrait pas le secret de la nature, on voyait les choses telles qu’elles se présentaient aux sens sans chercher à les approfondir!. On remarquait bien dans l’homme un principe de vie qui l'anime et qui est essentiellement différent de la basar, mais cette vie s’enfuyant avec le souffle pour retourner à Dieu qui l’a donnée, on les appelle tous deux du même nom.
Dieu lui-même n’est jamais appelé un esprit, il est permis de supposer que les Hébreux ne se présentaient pas l'Éternel comme un être purement spirituel, il n’y a pas du moins de témoignage certain qui s’y oppose, car la défense de représenter Dieu par des images ou par des symboles qu’on pourrait être tenté d’alléguer ici, n'est aucunement inspirée par la croyance à l’im-
matérialité de Dieu. Nous voyons, au contraire, qu’on lui attribue des membres, que certains endroits sont désignés comme son séjour favori ; on va enfin jusqu’à lui attribuer une âme (Lév. XX VI, 11 ; Ps. XI, 5; Jér. LI, 14), et nous voyons presque partout les auteurs de d'Ancien Testament s’accommodant à l'intelligence de leur public, représenter l’Éternel sous des formes et des caractères humains. Il n’est donc pas étonnant que nous ne trouvions jamais dit que Dieu es esprit, mais toujours qu'il & un esprit, qu'il est actif par son esprit.
‘On sait, par exemple, que pour l’Hébreu le ciel était une voûte
solide (rakiah), la terre un immense disque etc.
Nous n'oublions pas que nous avons souvent affaire à des formules poétiques dont il faut se garder de trop presser la signification philosophique; mais ces formules mêmes ont nécessairement leur source et leur raison d’être dans la croyance générale. »
Le souffle de Dieu qui est le symbole de son activité est le principe de vie dans l’homme ; de même le monde est créé par ce souffle et en dépend. L'homme auquel le souffle divin est inspiré porte en lui un principe supérieur qui constitue et indique sa dignité primitive, mais aussi sa dépendance absolue. Dans son origine et dans son existence l'esprit de Fhomme dépend de Dieu; lorsque l'Éternel le reprend, l’homme retourne à la poussière (Job XXXIV, 14, 15 ; Eccl. XIT, 7); pour que les morts reviennent à l'existence il faut qu’un nouvel esprit vivifiant de Dieu vienne les animer (Éz. XXX VII, 5, 10; Ps. CIV, 29 et 30). Il n'est pas dans le pouvoir de l’homme de retenir ce souffle quand il l’abandonne (Eccl. VIT, 8); l'esprit ne peut être arrêté ou confiné dans de certaines limites; Dieu avec son esprit est partout (Ps. CXXIX, 7), semblable au vent qui n’est soumis à aucune loi connue et dont les hommes ne peuvent régler ni la force ni la direction (cf. l'emploi de cette image, Jean IT, 7-19). |
Il est à constater que ce n’est pas sous l'empire d’une loi nécessaire que le principe de vie des hommes et des animaux découle de l'esprit divin, mais que c’est toujours par l'effet d’un acte volontaire et du libre arbitre de Dieu. Ainsi il est souvent dit que l'Éternel crée l’esprit de l’homme et son intérieur (És. LVIT, 46; Zacch. XIT, 1).
Le souffle de la bouche de Jéhovah est dans quel-
ques passages, parallèle à sa parole créatrice, à Dabar Adonai (Ps. XXXIII, 6; Job XXXIII, 4), il appelle à l'existence, il anime et vivifie la matière. C’est son esprit qui crée, qui dirige et qui conserve tout ; il est acüf dans la nature et dans l’homme dont il élève à une haute puissance le courage, les forces physiques et spirituelles grâce à une action spéciale et continue.
Il est à remarquer que ce qu’on regarde comme produit par l’esprit humain est ordinairement considéré par les Hébreux comme résultat de l’action du ’N'*. C’est une confusion entre l’esprit dans son objectivité et dans sa subjectivité, qui n’a du reste rien d'étonnant chez un peuple philosophiquement aussi peu développé que l’étaient les Hébreux (Es. XI, 1 etc.)
Esprit de Dieu dans les prophètes. L'esprit de Dieu qui est dans les prophètes n’est pas une simple force communiquée à l’homme, c’est quelque chose de plus élevé et de plus divin. C’est, pour ainsi dire, Dieu luimême qui parle par leur organe, c’est l'Éternel luimême qui communique sa volonté. Les prophètes sont jusqu’à un certain point les instruments de Dieu, puisque l'esprit qui est en eux développe et élève leurs facultés ; pourtant ils ont conscience de leurs paroles mais en se sachant les organes de Dieu. Il faut excepter ceux que l'esprit transporte dans les régions supérieures de la vie de l'âme, ceux qui perçoivent dans des” visions la volonté divine; leur conscience est alors, pour ainsi dire, annulée et complétement troublée et l’action des prophètes disparaît devant celle de Dieu et de son esprit. C’est là l’idée générale que l'antiquité chrétienne se faisait du prophétisme et de ses représentants. Ces derniers sont appelés opyava Sea povns
(Athénagore), ovouara tou Oeov (Ghrysostome), rveuuaropogor (Théophile d’'Antioche), 8eopogouueror (Justin Martyr). Dans le Nouveau Testament (2 Pierre I, 21) il est dit qu'ils ont prophétisé 4x%o rvevuaros Oeov pegouevor, et d’après 1 Pierre I, 11 c'était l'esprit de Christ qui était actif en eux ; cela d’après l’idée que partagent aussi Jean XII, 41, et Paul 1 Cor. X, #4, que le Loyog était déjà l'intermédiaire des manifestations de Dieu dans l’ancienne Alliance.
Après l'exil, lorsque toute action de Dieu sur le monde fini eut pour intermédiaire les anges (Ps. XXXIV, 8; CIV, 4 etc.), la prophétie aussi fut regardée comme due à leur inspiration ; on désigne comme ange l'esprit de Dieu qui amène des visions et les explique (Zach. F, 6; cf. 1 Rois XIII, 18).
Dans le Nouveau Testament comme dans l’Ancien (Matth. XXII, 43 ; Luc I, 67; IT, 25 et 26) la prophétie est désignée comme résultant d’une impulsion donnée par le’X". Elle ne provient pas seulement de la sage combinaison des faits et de déductions habiles, car la manière de voir du prophète, quelque pieuse qu’elle soit, peut être reconnue mauvaise et rejetée par l'esprit auquel il est soumis. Nathan avait approuvé l'intention de David de bâtir le temple, mais une vision lui fait changer d'avis (2 Sam. VIT).
Le ”? qui agit dans les prophètes est souvent pris pour Dieu lui-même, en effet, il forme une partie essentielle de l'être divin. Ainsi (Ps. CXXXIX, 7) on lui attribue la toute présence, Dieu est partout présent par son esprit. Celui-ci porte en lui l'existence de toute création, y compris même la vie morale de l’homme (Ps. CXLIIT , 10). Ésaïe reproche aux Israélites (LXIIT,
10) de s'être révoltés et d’avoir contristé l'esprit de sainteté de Dieu qui a horreur de tout ce qui est mal. Cet esprit est le principe de la vie morale et religieuse qui se manifeste dans nos relations avec Dieu et avec nos semblables (Éz. XI, 19, X VII, 31; Ps. LI, 12-14); cette dernière signification fréquente surtout chez Ézéchiel est celle que le Nouveau Testament a le plus complétement adoptée.
Vu par le président de la soutenance, REUSS.
. Permis d'imprimer.
Strasbourg, le 3 juillet 1862.
Le recteur, DELCASSO.