CHAPITRE Y
Le principe d’unité.
La nature psychologique de l’imagination serait très imparfaitement connue, si l’on se bornait à l’étude analytique qui précède. En effet, toute création quelle qu'elle soit, grande ou petite, présente un caractère organique; elle suppose un principe d’unité, synthétique. Chacun des trois facteurs — intellectuel, émotionnel, inconscient — ne travaille pas isolément et pour son propre compte : ils n’ont de valeur que par leur union entre eux et de signification que par leur convergence. Ce principe d’unité, que toute invention requiert et exige, est tantôt de nature intellectuelle — c’est une idée fixe; tantôt de nature émotionnelle — c’est une émotion fixe, c’est-à-dire une passion. Ces termes, idée fixe, émotion fixe, sont un peu absolus et comportent des restrictions et réserves qui seront faites dans la suite.
La distinction entre les deux n’est pas absolue.
Toute idée fixe est soutenue et entretenue par un besoin, une tendance, un désir, c’est-à-dire par un élément affectif : car c’est une chimère de croire à la persistance d’une idée qui, par hypothèse, serait un état purement intellectuel, tout sec, tout froid. Le principe d’unité sous cette forme
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prédomine naturellement dans certains modes de création : l’imagination pratique où le but est net, où les représentations sont des substituts directs des choses, où l’invention est soumise à des conditions rigoureuses, sous peine d’échec visible et palpable — fimagination scientifique et métaphy s iq ue qui agit sur des concepts et est assujettie aux lois de la logique rationnelle.
Toute émotion fixe doit se concréter en une idée ou image qui lui donne un corps, la systématise, sans laquelle elle reste à l’état diffus; et tous les états affectifs peuvent revêtir cette forme permanente qui en fait un principe d’unité. Les émotions simples (peur, amour, joie, tristesse, etc.), les émotions complexes ou dérivées (sentiment religieux, esthétique, intellectuel) peuvent également monopoliser la conscience à leur profit.
On voit donc que ces deux termes : idée fixe, émotion fixe, sont à peu près équivalents; car ils impliquent l’un et l’autre deux éléments inséparables et ils ne font qu’indiquer la prépondérance de l’un ou de l’autre.
Ce principe d’unité, centre d’attraction et point d’appui de tout travail de l’imagination créatrice, c’est-à-dire d’une synthèse subjective qui tend à devenir objective, est l’idéal. Au sens complet du mot (non en le restreignant à la création esthétique ou en le faisant synonyme de perfection comme en morale), l'idéal est une construction en images qui doit devenir une réalité. Si l’on assimile la création imaginative à la génération physiologique, l’idéal c’est, l’ovule qui attend d’être fécondé pour entamer son évo j lution.
On pourrait, pour plus de précision, distinguer entre le. principe synthétique et la conception idéale qui en est un degré supérieur. La. fixation d’un but et la découverte des moyens appropriés sont les conditions nécessaires et suffisantes de toute invention. Une création,:
ANALYSE DE L’IMAGINATION
quelle qu’elle soit, qui ne vise qu’au succès actuel, peut se contenter du principe d’unité qui la rend viable et l’organise : mais on peut aspirer plus haut que le nécessaire et le suffisant.
L’idéal, c’est le principe d’unité en mouvement, dans son évolution historique; comme tout développement, il progresse ou recule selon les temps. Rien de moins justilié que la conception d’un archétype fixe (survivance non déguisée des Idées platoniciennes), illuminant l’inventeur qui le reproduit comme il peut. L’idéal n'est pas; il se fait dans l’inventeur et par lui; sa vie est un devenir.
Psychologiquement, c’est une construction en images appartenant au type simplement ébauché'. Elle résulte d’un double travail, négatif et positif, de dissociation et d’association, dont l’origine, la cause première est dans un désir que cela soit ainsi : c'est la tendance motrice des images à l’état naissant qui engendre l’idéal. — L'inventeur retranche, supprime, sépare, suivant son tempérament, son •caractère, son goût, ses préjugés,, ses sympathies et antipathies, son intérêt. — Il associe et combine. Dans celle opération déjà étudiée, notons une particularité importante. « Nous ne connaissons pas de production psychique complexe qui soit simplement la somme des éléments composants et en qui ils resteraient avec leurs caractères propres, sans aucune modification. La nature des composants disparait pour donner naissance à un phénomène nouveau qui a sa physionomie propre et distincte. La construction de l'idéal n’est pas simplement un groupement des expériences passées : dans sa totalité, il a sa figure à lui dans laquelle on n’aperçoit pas plus les lignes composantes que, dans l’eau, l'oxygène et l’hydrogène. Dans aucune création scientifique ou artistique, dit Wundt, l’ensemble n'apparait composé de ses parties, à la manière d’une mosaïque 1 2 . ® En d’autres termes, c’est un cas de chimie mentale. L'exactitude de cette expression, due, je crois, à Stuart Mill, a été contestée. Cependant elle répond à des faits positifs. Ainsi dans l’ordre des perceptions, les (phénomènes de contraste et leurs analogues : la juxtaposition ou la succession rapide de deux couleurs différentes, de deux sons différents, d'impressions tactiles, olfactives, gustatives de qualités diverses, produit un état de conscience particulier, assimilable à une combinaison. Un accord ou une dissonance n’existent pas, en effet, dans chaque son séparément, mais par leur rapprochement et en sus; c’est un te >Hum quid. — Plus haut, dans l’association des idées, on se représente trop souvent les états de conscience comme des éléments fixes qui se rapprochent, s’agglutinent, se séparent, se rap-
1. Pour la distinction entre cette forme d’imagination et les deux autres, fixée, objectivée, je renvoie le lecteur à lr Conclusion de ce livre, •où le sujet sera traité en détail.
2. Coloz7.a, L’immaginazione nella Scienza, in-12. Roma, Paravia, 1900, p. 111 et suiv.
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prochent de nouveau, inaltérables comme des atomes. Il n’en est rien. La conscience, remarque Titchener, ressemble « à une fresque où le passage entre les couleurs se fait par toutes sortes d’intermédiaires de lumière et d’ombres... L’idée d’une plume ou d’un encrier ne sont pas des choses stables, nettement dessinées comme la plume ou l’encrier eux-mêmes ». Plus que tout autre, W. James a insisté sur ce point dans sa théorie sur les fring es des états de conscience. Outre les cas cités, on en trouverait beaucoup d’autres parmi les diverses manifestations de la vie mentale. Il n’est donc pas chimérique d’admettre en psychologie un équivalent des combinaisons chimiques. Dans un état complexe, il y a, en outre des éléments composants, ce qui résulte de leurs influences réciproques, de leurs variables rapports : trop souvent on oublie cette résultante.
Au fond, l’idéal est une conception individuelle. Si l’on objecte qu’un idéal commun à une grande masse d’hommes est un lait d'expérience banale (par exemple les idéalistes et les réalistes dans les beaux-arts; bien plus encore les conceptions religieuses, morales, sociales, politiques, etc.), la réponse est facile. Il y a des familles d’esprits. Ils ont un idéal commun parce que, en certaines matières,ils ont une manière de sentir et de penser identique. Ce n’est pas une idée transcendante qui les met en communion; mais c’est de leurs aspirations communes que l’idéal collectif se dégage : il est, pour parler comme les scolastiques, un universale post rem.
La conception idéale est le premier moment de l’acte créateur qui n’est pas encore aux prises avec les nécessités de l’existence. Elle n’est que la vision interne d’un esprit individuel qui ne s’est pas encore projetée au dehors avec une forme et un corps. On sait si ce passage de la vie intérieure à la vie extérieure a suscité, chez les inventeurs, des déceptions et des plaintes. Telle était la construction imaginative qu’elle n’a pu, sans changements, entrer dans son moule et devenir une réalité.
Examinons maintenant les diverses formes de ce principe de coagulation 1 en allant du plus bas au plus haut, de l’uni té vaguement entrevue à l’unité maîtresse absolue et tyrannique. Suivant une méthode qui me paraît mieux adaptée à ces questions mal débrouillées, je ne signalerai que les formes principales que je réduis à trois : l’unité
1- Ce principe d’unité, organisateur, créateur, est si actif en certains esprits que placés en face d’une œuvre quelconque — roman, tableau, monument, théorie scientifique ou philo-ophique, institution financière on politique — en croyant l’apprécier, spontanément, ils le refont. Ce caractère de leur psychologie les distingue des purs critiques.
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instable, l’unité organique ou moyenne, l’unité extrême ou demi-morbide.
1° La forme instable prend son point de départ direct et immédiat dans l’imagination reproductrice, sans création. Elle assemble un peu au hasard et coud des lambeaux de notre vie; elle n’aboutit qu’à des essais, des tentatives. Le principe d’unité est dans une disposition momentanée qui vacille et change sans cesse, au gré des impressions extérieures ou des modifications de notre manière d’être et de notre humeur. Citons comme exemple l’état du rêveur qui bâtit des châteaux en l’air, les constructions délirantes de l’aliéné, les inventions de l’enfant qui suivent toutes les fluctuations du hasard ou de ses caprices, les songes à demi cohérents qui semblent au dormeur contenir un germe de création. Par suite de l’extrême fragilité du principe synthétique, l’imagination créatrice ne parvient pas à accomplir son œuvre et reste dans un stade intermédiaire entre l’association des idées simple et la création proprement dite.
2° La forme organique ou moyenne peut être présentée comme le type du pouvoir unifiant. Finalement, elle se réduit à l’attention et ne suppose rien de plus; parce que grâce à ce procédé de « localisation » qui est la marque essentielle de l’attention, il se produit un centre d’attraction stable qui groupe autour de l’idée-maîtresse les images, associations, jugements, tendances, efforts volontaires. « L’inspiration, disait le poète Grillparzer, est une concentration de toutes les forces et aptitudes sur un seul point qui, pendant ce moment, doit moins envelopper tout le reste du monde que le représenter. Le renforcement de l’état de l’âme vient de ce que ses divers pouvoirs, au lieu de se disséminer sur le monde entier, se trouvent contenus dans les limites d’un seul objet, se touchent, se soutiennent,
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-se renforcent réciproquement 1 . » Ce que ce poète soutient pour la seule esthétique est applicable à toutes les formes organiques de la création, c’est-à-dire à celles qui sont régies par une logique immanente et ressemblent comme telles aux productions de la nature.
Pour ne laisser aucun doute sur l’identité de l’attention avec la synthèse imaginative et montrer quelle est, dans les cas normaux, le vrai principe d’unité, on peut remarquer ce qui suit.
L’attention est tantôt spontanée, naturelle, sans effort, dépendante simplement de l’intérêt qu’une chose suscite en nous, durant tant qu’elle nous captive, puis cessant après; —tantôt volontaire, artificielle, imitée de l’autre, précaire et intermittente, maintenue avec effort, en un mot, laborieuse. De même pour l’imagination. Le moment de l’inspiration.est régi par une unité parfaite et spontanée; son impersonnalité le rapproche des forces de la nature. Puis vient le moment personnel, travail de détail et de reprises, long, pénible, intermittent, dont tant d’inventeurs ont décrit les péripéties douloureuses. L’analogie des deux cas ne me paraît pas contestable.
Notons ensuite que les psychologues produisent toujours les mêmes exemples lorsqu’ils veulent éclaircir d’une part les procédés de l’attention persistante, tenace; d’autre part le travail d’incubation sans lequel la création n’aboutit pas : « Le génie n’est qu'une longue patience », le mot de Newton : « En y pensant toujours », d’autres analogues de d’Alembert, Helmholtz, etc : parce que dans l’un et l’autre cas, la condition fondamentale est l’existence d’une idée fixe, toujours vivace, malgré ses rémittences et ses incessantes disparitions dans l’inconscient avec retour à la conscience.