‹ Essai sur l'imagination créatriceChapitre 15 sur 72 · OElzelt-Newin, Ouv. cité, p · texte numérisé non relu

OElzelt-Newin, Ouv. cité, p

ANALYSE DE L’IMAGINATION

3° La forme extrême qui, de sa nature, est à moitié morbide, devient, à son plus haut degré, franchement pathologique; le principe d’unité passe à l’état d’obsession.

L’état normal de notre esprit, c’est la pluralité des états, de conscience (le polyidéisme). Par voie d’association, il y a un rayonnement en tout sens. Dans cet ensemble de représentations coexistantes, aucune n’occupe longtemps, la première place; elle est chassée par d’autres, déplacées à leur tour par d’autres qui sortent de la pénombre. — Au contraire, dans l’état d’attention (monoidéisme relatif) une représentation unique tient longtemps le premier rôle et tend à le reprendre. — Enfin dans l’état d’obsession (monoidéisme absolu), l’idée fixe défie toute concurrence et règne en despote. Beaucoup d’inventeurs ont subi douloureusement cette tyrannie et lutté vainement pour la briser. L’idée fixe, obsédante, ne se laisse pas déloger, sinon en passant et avec beaucoup de peine; encore n’est-ce qu’en apparence; car elle persiste dans la vie inconsciente où elle a jeté de profondes racines.

A ce degré, le principe d’unité, bien qu’il puisse agir comme ferment de création, cesse d’être normal. Par suite, une question se pose naturellement. Entre l’obsession de l’inventeur et l’obsession du malade qui le plus souvent détruit au lieu de créer, où est la différence?

La nature des idées fixes a beaucoup préoccupé les aliénistes contemporains. Pour d’autres raisons et à leur manière, ils ont été conduits, eux aussi, à diviser les obsessions en deux classes : intellectuelles, émotionnelles, suivant que l’idée ou l’état affectif prédomine; puis à se demander lequel de ces deux éléments est primitif. Pour les uns c’est l’idée. Pour les autres (il semble qu’ils sont les plus nombreux) l’état affectif est, en général, le fait pri~

LE PRINCIPE D'UNITÉ 73

maire; l’obsession repose toujours sur un fonds d’émotion morbide et en garde l’empreinte l .

Mais quelque opinion que l’on adopte sur ce point, la difficulté d’établir une démarcation entre les deux formes d’obsession ci-dessus mentionnées reste entière. Y a-t-il des caractères propres à chacune d’elles?

On a dit : « L’idée fixe physiologique (normale) est voulue, parfois cherchée, en tout cas acceptée et elle ne rompt pas l’unité du moi ». Elle ne s’impose pas fatalement à la conscience; l’individu en connaît la valeur, sait où elle le conduit et adapte sa conduite à ses exigences. Exemple : Christophe Colomb.

L’idée fixe pathologique est « parasite, automatique, discordante, irrésistible. L’obsession n’est qu’un état particulier de la désagrégation psychique, une sorte de dédoublement de la conscience ». L’obsédé est un possédé dont le moi est confisqué au profit de l’idée fixe et qui subit avec douleur sa situation.

Malgré ce parallèle, le critérium de distinction entre les deux est bien vague, parce que de l’idée saine à l’idée délirante les transitions sont nombreuses. On est obligé de Reconnaître « que chez certains travailleurs qui sont plutôt possédés par l’élaboration de leur œuvre, que maîtres de la diriger, de la quitter et de la reprendre à leur gré, une conception artistique, scientifique ou mécanique parvient à poursuivre l’esprit, à s’imposer à lui, en provoquant même de la souffrance ». En réalité, la psychologie pure est incapable de découvrir une différence positive entre l’obsession créatrice et les autres formes; parce que, dans les deux cas, le mécanisme mental est, au fond, le même.

1. Pilres et Régis. Séméiologie des obsessions et des idées fixes, 1878. Sépias, Leçons cliniques sur les maladies mentales, 1893. Raymond et Janet, Névroses et idées fixes, 1898.

ANALYSE DE L’IMAGINATION

Le critérium doit être cherché ailleurs. Pour cela, il faut sortir du monde intérieur et procéder objectivement; il faut juger l’idée fixe non en elle-même, mais par ses effets. Que produit-elle dans l’ordre pratique, esthétique, scientifique, moral, social, religieux? Elle vaut ce que valent ses fruits. Si l’on se refuse à ce changement de position, pour s’en tenir au point de vue strictement psychologique, il est certain que, dès qu’elle dépasse une limite moyenne, difficilement déterminable, l’idée fixe trouble profondément le mécanisme de l’esprit. Chez les imaginatifs, cela n’est pas rare : ce qui explique que la théorie pathologique du génie {dont nous parlerons plus tard) ait pu rallier tant de partisans et alléguer tant de faits en sa faveur.

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