LE TYPE IMAGINATIF ET L’ASSOCIATION DES IDÉES
(Voir la Conclusion. II).
J’ai interrogé un assez grand nombre d’imaginatifs, parfaitement connus de moi comme tels; j’ai choisi de préférence ceux qui, ne faisant pas profession de créer, laissent leur fantaisie errer à son gré, sans souci professionnel. Chez tous le mécanisme est le même, ne différant guère que d’après le tempérament et le degré de culture. En voici deux exemples :
B... quarante-six ans, connaît une bonne partie de l’Europe, l’Amérique du Nord, l’Océanie, l’Hindoustan et l’Indo-Chine, le nord de l’Afrique, et n’a pas traversé ces contrées en courant; mais, en raison de ses fonctions, y a résidé quelque temps. Il est remarquable (comme cela résulte de l’observation qui suit) que le souvenir de ces paysages si variés ne tient pas le premier rang chez ce brillant fantaisiste : argument en faveur du caractère très personnel de l’imagination créatrice.
« D’une manière générale, l’imagination, très vive chez moi, fonctionne par l’association des idées. La mémoire ou le monde extérieur me fournissent une donnée quelconque. Sur cette donnée il n’y a pas toujours, bien s’en faut, de travail imaginatif proprement dit et alors les choses en restent là, sans conclusion.
« Mais que je rencontre une construction soit ancienne soit en cours d’édification, peu importe : « IL faudrait arranger cela » est une formule qui, en pareil cas, me revient machinalement à l’esprit; parfois il m’arrive de penser tout haut et de le dire de même, quoique seul. Et partant du thème architectural que j’ai sous-les yeux 1 , j’exécute de suite d’infinies variations sur lui. Quelquefois les choses débutent par un réflexe... »
Après avoir noté sa préférence pour l’architecture du moyen âge, B... ajoute — et il touche ici au facteur inconscient — :
l. B. n’est pas architecte.
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c SL j’avais à expliquer, ou tenter d’expliquer, comment le moyen âge exerce un tel attrait sur mon esprit, j’y verrais une accumulation atavique de la religiosité fixée dans la famille, par les femmes ■sans doute, et de la religiosité à l’archéologie ecclésiastique, il y a contact.
« Un autre exemple, illustrant le rôle de l’association des idées, dans la même matière. Un dimanche, je partis de Nouméa à une heure du soir dans la voiture du D r F... qui allait visiter une communauté de religieuses, à cinq lieues de là. — Au moment où nous arrivions, le docteur me demanda l’heure, t Deux heures et demie », dis je, en regardant ma montre. Comme nous nous arrêtions dans la cour du couvent devant la chapelle, y entendis le finale puissant d’un psaume. « On chante les vêpres > dis-je au docteur. — Il se mit à rire. — «A quelle heure les vêpres dans votre bourg"? j> — « A deux heures et demie » répondis-je. — J’ouvris la porte de la chapelle pour montrer au docteur que les vêpres étaient bien en train : la chapelle était vide. Comme je restai quelque peu interdit : t Automatisme cérébral i me fit le docteur.
« J’ajoute ici : par association d’idées. Le docteur m’avait percé à jour, et avait reconstitué avec une sagace pénétration pourquoi j’avais entendu le finale du psaume. Cette aventure fit sur moi beaucoup d’impression. D'autant plus qu’à l’âge de huit ans environ, mes souvenirs constatent une hallucination analogue; mais, de la vue au lieu de l’ouïe. C’était à L..., le vendredi saint, on sonnait à tue-tête à la cathédrale. Je regardais le clocher. On était à cet instant précis où les cloches vont rester muettes pendant trois jours; et on sait qu’on explique aux enfants ce mutisme ordonné par la liturgie, en leur disant que, pendant ces deux jours, les cloches se sont « envolées à Rome î. On me régalait, naturellement* de ce petit conte, et comme on venait de me l’achever, je vis une cloche qui filait sous un angle que je décrirais encore.
Mais cette faculté transformatrice de mon imagination n’existe pas au même degré, chez moi, pour toutes choses. Elle est beaucoup plus opérative à propos de l’architecture romane-gothique, delà littérature mystique, et des sciences sociologiques, qu’à propos, par exemple, demes souvenirs de voyage. Que je revoie en pensée l’ile Bourbon, le Niagara, Tahiti, Calcutta, Melbourne, les Pyramides et le Sphinx : la représentation graphique est intellectuellement parfaite. Les objets revivent avec leurs circonstances extérieures : je sens le « Rhamsinn » {vent du désert) qui me brûla au pied de la Colonne de Pompée; j’entends la mer déferler sur le récif-barrière de Tahiti. Mais la représentation n’amène pas l’évocation d’idées voisines ou parallèles.
Qu’au contraire je me promène dans la lande de Combourg. Le château pèse sur moi de toute sa masse; les souvenirs des Mémoires •d'Outre-tombe m’assiègent à l’état de tableaux vivants : je vois, aussi
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bien que Chateaubriand lui-même, celte famille de grands seigneurs faméliques dans leur ruine féodale. Avec Chateaubriand, je retourne en un clin d’œil à ce Niagara que nous avons vu tous les deux. Je trouve à la chute de l’eau la note profonde et mélancolique qu’il y trouva lui-même : et de suite je pense à cette sombre cathédrale de Dol, qui suggéra de toute évidence à son auteur le Génie du Christianisme.
En littérature, les choses sont pour moi très inégalement suggestives.. La littérature classique n’amène que peu de ricochets sur l’extérieur : Tacite, Lucrèce, Juvénal, Homère et Saint-Simon exceptés. Je lis les autres auteurs de cette veine, en quelque sorte pour euxmêmes, sans conclusion par a simili. Au contraire, la lecture de, Dante, de Shakespeare, des vers compacts sur l’hébreu par St. Jérome, des proses du moyen âge suscitent en moi tout un monde d’idées, comme la musique de Wagner, le plain-chant, et Beethoven. Certaines choses font bloc pour moi, d’un ordre d’idées à un autre : par exemple, Michel-Ange avec la Bible, Bembrand avec Balzac, Puvis de Chavannes avec les Récits mérovingiens.
Pour résumer : il y a en moi certains milieux particulièrement favorables à l’imagination. Quand une circonstance quelconque me transporte dans un d’eux, il est rare qu’une broderie imaginatrice n’intervienne pas; et, s’il s’en produit une, ce sera l’association des. idées qui fera l’opération. Quand je me livre à des travaux sérieux, j’ai à me délier de moi-même; et à ce propos je surprendrai fort endisant qu’avec l’ordre d’idées ci-dessus indiqué celui qui excite chez, moi le plus d’idées, c’est la sociologie.
IL M... (60 ans). Tempérament d’artiste. Par les nécessités de la vie, a exercé une profession totalement contraire à sa vocation. Il m’a livré sa confession sous la forme de fragments notés au jour le jour. Beaucoup sont plutôt des remarques morales au sujet de son imagi-nation ; je les supprime. Je note spécialement la tendance invincible à construire de petits romans et quelques détails relatifs aux repré-, sentations visuelles et à la répulsion pour les chiffres :
« Il m’arrive d’éprouver un amer regret, si je rencontre la photographie d’un monument, par exemple le Parthénon, dont j’avais édifié les proportions d’après des monuments écrits et l’idée que je me fais de la vie des Hellènes : la photographie empoisonne mon rêve. »,
« Du vu à l’inconnu. A la bibliothèque S. G. — Une jeune femme élancée, toilette fraîche, gants noirs impeccables, dans les doigts un> menu crayon et un minuscule carnet. Le matin, cette minauderie dans un édifice classique et ennuyeux, dans un milieu vulgaire de travailleurs pauvres? Ce n’est pas une fille ; ce n’est pas une pédagogue. Résoudre l’inconnu. Je suis cette femme dans sa famille, dans son habitation et c’est tout un travail.
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t Dans la même bibliothèque. Je désire prendre une adresse dans l’Almanach Boltin. Un jeune homme, peut-être un étudiant, s’est emparé de ce livre ridicule; couché dessus, la main dans sa chevelure, il le feuillette avec la sage lenteur d’un érudit à la recherche d’une glose. De ce dictionnaire vide, il rapproche souvent une lettre. Cette lettre, il a dû la recevoir le matin, de la province. Sa famille lui recommande des démarches près de tel ou tel; il s’agit d’argent et d’emploi; il faut trouver la piste des gens que l'ignorance provinciale lui a désignés par à peu près; et ainsi vagabonde l’imagination.
<r Quand je me sens parti vers un être, je préfère à la réalité la vision par des images ou des portraits. C'est le moyen de ne pas faire de découvertes imprévues qui me gâteraient mon modèle.
« Si je fais des calculs de chiffre, en l’absence du concret, l’imagination part en campagne et les chiffres se groupent mécaniquement, en écoutant une voix intérieure qui les articule pour fixer l’esprit.
« Soit une imagination qui se livre à des calculs arithmétiques : des formes, des êtres s’interposent, même le graphique du chiffre 3, par exemple; et voilà l’addition ou tout autre calcul à veau-l’eau.
« Je reviens à l’impossibilité de faire une addition sans écart de l’imagination, parce que toujours des figures plastiques se dressent devant le calculateur. L’homme d’imagination construit toujours 1 au moyen de formes plastiques; la vie l’obsède, l’enivre, aussi ne s’ennuie-t-il nulle part...