L’IMAGINATION COSMIQUE ET L’IMAGINATION HUMAINE
(Voir I re partie, chap. tv).
Pour Froschammer, la Phanlasie est le premier principe des choses : dans sa théorie philosophique, elle joue le même rôle que l’Idée de Hegel, la Volonté de Schopenhauer, l’Inconscient de Hartmann, etc. Elle est d’abord objective : au commencement, la puissance créatrice universelle est immanente à la matière, comme dans la graine est contenu le principe qui donnera à la plante sa forme et construira son organisme; elle s’épanouit dans les myriades d’existences végétales et animales qui se sont succédé ou vivent encore à la surface de Cosmos. Les premiers êtres organisés ont dû. être très simples; mais peu à peu l’imagination objective accroît son énergie en l’exerçant; elle invente et réalise des images de plus en plus compliquées qui témoignent des progrès de son génie artistique : aussi Darwin a eu raison d”aflirmer qu’une évolution lente élève les êtres organisés vers la plénitude de la vie et la beauté de la forme.
De progrès en progrès, elle arrive à prendre conscience d’elle-même dans l’esprit de l’homme : elle devient subjective. La puissance génératrice, d’abord diffuse dans tout l’organisme, se localise dans les organes de la génération, s’affirme dans la sexualité. « Le cerveau chez les êtres vivants peut former comme un pôle opposé aux organes de la reproduction, surtout quand ces êtres sont placés très haut dans l’échelle organique. » Ainsi transformée, la puissance génératrice est devenue capable de saisir des rapports nouveaux,
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d’enfanter des mondes intérieurs. Dans la nature et dans l’homme, c’est le même principe qui fait apparaître les formes vivantes, sorte d'images objectives, et les images subjectives, sorte de formes vivantes qui naissent et meurent dans l’esprit 1 .
Cette théorie métaphysique, une des nombreuses variétés du mens agitai molem, étant, comme toute autre, une conception personnelle, il est superflu de la discuter ou de critiquer son anthropomorphisme évident. Mais, puisque nous sommes dans les hypothèses, je me hasarde à risquer un rapprochement entre le développement embryologique, dans l’ordre physiologique; l'instinct, dans l’ordre psychophysiologique; l’imagination créatrice, dans l’ordre psychologique. Ces trois phénomènes sont des créations , c’est-à-dire une disposition de certains matériaux suivant un type déterminé.
Dans le premier cas, l'ovule, après la fécondation, est soumis à une évolution rigoureusement déterminée d’où sort tel individu avec ses caractères spécifiques et personnels, ses influences héréditaires, etc. Toute cause pertubatrice de cette évolution produit des déviations, des monstruosités, et la création n’atteint pas son type. L’embryologie peut suivre pas à pas ces péripéties. Reste un point obscur, quoi qu’on dise : c’est la nature de ce que les anciens appelaient le nisus formativus.
Dans le second cas (l’instinct), le moment initial est une sensation externe ou interne, ou bien une représentation (l’image d’un nid à bâtir pour l’oiseau; d’une galerie à creuser pour la fourmi, d’une cellule à construire pour l'abeille et la guêpe, d’une toile à tisser pour l’araignée, etc.). Cet état initial met en action un mécanisme déterminé par la nature de chaque espèce et aboutit à des créations d’un caractère spécifique. Cependant, les variations de l’instinct, son adaptation à des conditions diverses, montrent que les conditions du déterminisme sont moins simples, que l’activité créatrice est douée d’une certaine plasticité.
L Ceux qui n’ayant pas le courage de lire les SIS pages du livre de Froschammer, désirent plus de détails, pourront consulter avec profit l’excellente analyse que Séailles en a donnée (Revue ‘philosophique, mars 1878, p. 198-220). Voir aussi Ambrosi (Ouvrage cité : Psicologia delV immaginazione nella stor. delta filosofia, p. 472-498).
Ribot. — Imagination créatrice. 19
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Dans le troisième cas, l’idéal, construction ébauchée, est équivalent à l’ovule; mais il est évident que la plasticité de l’imagination créatrice est bien plus grande que celle de l’instinct. L’imagination peut s’irradier en plusieurs voies très différentes et le plan de l’invention, nous l’avons vu (2 e partie : ch. iv), peut surgir d’un bloc et se développer régulièrement à la manière embryologique; ou bien se présenter sous une forme fragmentaire, partielle, qui se complète par une série d’attractions.
Peut-être un processus identique se trouve au fond de ces trois cas, formant trois étages : inférieur, moyen, supérieur. Mais ceci n’est qu’une hypothèse spéculative, étrangère à la psychologie proprement dite.
Appendice D.
DOCUMENTS SUR L’IMAGINATION MUSICALE (Voir III e partie, chap. it).
La question posée (3 e partie, ch. n § -i) : l’audition musicale pure évoque-t-elle chez tous des images? de quelle nature? dans quelles conditions? m’a paru rentrer dans un sujet plus général — l’imagination affective — que je me propose d’étudier ailleurs dans un travail spécial. Je me borne, pour le moment, parmi les observations et communications que j’ai recueillies, à en choisir quelques-unes que je transcris à titre d’éclaircissement sur la question posée. Je donne d’abord les réponses des musiciens; puis celles des non-musiciens.
I. M. Lionel Dauriac m’écrit : « La question que vous me me posez est complexe. Je ne suis pas visuel; j’ai de rares hallucinations hypnagogiques et elles sont toutes du type auditif.
.. . « La musique symphonique n’a réveillé chez
moi aucune image du type visuel, tant que je suis resté l’amateur que vous avez connu de 187G à 1898. Quand cet amateur s'est mis à réfléchir avec méthode sur l’art de sa prédilection, il a reconnu à la musique le pouvoir de suggérer.
1° Des images sonores non musicales : tonnerre, cloche : Ex. l’ouverture de Guillaume Tell.
3° Des images psychiques : suggestion d’un état mental, colère, amour, religiosité.
3° Des images visuelles soit en consécution avec l’image psychique, soit par l’intermédiaire d’un programme.
« A quelle condition, dans une œuvre symphonique, l’image
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visuelle amenée par l’image psychique se produit-elle? A la condition d’une rupture dans le tissu mélodique (v. ma Psychologie dans l’opéra p. 119-120). Voici, sans ordre, quelques-unes des idées qui me sont venues :
La symphonie en ut majeur de Beethoven me paraît purement musicale; c’est du dessin sonore. — La symphonie en ré majeur (la seconde) me suggère des images visuelles motrices : je dessinerais un ballet sur le premier morceau et je me rends compte tout à fait en gros du ballet que je dessinerais. — La Symphonie héroique (mettons à part la marche funèbre dont la signification est indiquée par le titre) me suggère des images du type militaire; depuis que j’ai remarqué que le thème fondamental du premier morceau repose sur des notes d’accord parfait, notes de tromjjette et, par association, militaires. Le finale de cette même symphonie, que je mets au-dessus des autres parties ne me fait rien voir. — Symphonie en si bémol majeur. Je n’y vois rien; soit dit sans équivoque. — Symphonie en ut mineur. Celle-là est dramatique, bien que le tissu mélodique n’y soit jamais rompu. Le premier morceau suggère l’image non de la Fatalité qui frappe à laporte, comme disait Beethoven ; mais d’une âme désemparée avec des crises de révolte, accompagnées d’une espérance de victoire. Les images visuelles ne viennent qu’amenées par les images psychiques. »
F. G. musicien, voit constamment, c’est la règle : notamment dans la Pastorale , dans la Symphonie héroïque ; dans la Passion de Bach, il voit la scène de l’agneau mystique.
Un compositeur m’écrit : « Quand je compose, ou joue de la musique de ma propre composition, je vois des figures dansantes, je vois un orchestre, un public, etc. Quand j’entends ou joue la musique d’un autre compositeur, je ne vois rien. » Cette note communiquée mentionne en outre trois musiciens qui ne voient rien.
II. D... si peu musicien que j’ai quelque peine à lui faire comprendre ce terme « musique symphonique », ne fréquente jamais les concerts ; toutefois y est allé une fois, il y a quinze ans, et il lui reste dans la mémoire très nettement la phrase prin cipale d’un menuet (il la fredonne); elle ne peut lui revenir sans voir des gens dansant un menuet.
APPENDICE
M. 0. L. a bien voulu interroger pour moi seize personnes non musiciennes; voici les résultats de son enquête :
8 voient des lignes courbes.
3 voient des images, des figures qui sautent en l’air, des dessins fantastiques.
2 voient les vagues de la mer.
3 ne voient rien.
Appendice E.