S E V T IÈ.ME C 0 N F É H E N C E
nouissement continu et progressif de la conscience morale et du senti ment de l'obi igal ion. L'observation nous le démontre, soit dans l'histoire de l'humanité, soit dans celle de l'évolution animale (1).
Ainsi donc, le sens moral, la conscience morale, la distinction de plus en plus nette du bien et du mal, le sentiment de l'obligation, de l'impératif catégorique, ont suivi une marche ascendante dans l'évolution du régne animal et des sociétés humaines. Le sens moral s'est approfondi et affiné. Il connaît aujourd'hui des délicatesses qui lui étaient autrefois étrangères. C'est donc là le sens du courant évolutif. On n'a donc pas de peine à concevoir que les volontés, quelque énergiques qu'elles puissent être, usent leur virtualité et leurs efforts contre cetle force supérieure. Si la volonté est le lien réel qui peut maintenir intact le faisceau personnel et moral, quoi d'étonnant que la volonté mal orientée ne livre ce faisceau à la dislocation et à la désagrégation?
La force de la personnalité immortelle,, la source de sa cohésion durable et de son immortalité ne réside donc pas tant dans l'énergie de la volonté que dans l'orientation de la volonté, que
(1) Consulter sur ce point l'article que j'ai publié sur l'Orientation de la méthode en évolutionisme dans la Revue de Métaphysique et de morale, n° du 15 janvier 1895.
dans la conformité de sa direction avec la direction de la tendance évolutive.
De là dérivent quelques corollaires que nous devons en déduire rapidement.
Tous les groupements psychiques ne sont pas égaux. Tous les groupements psychiques ne représentent certainement pas des masses psychiques semblables, des quantités semblables. Ici, comme pour la masse du corps, il y a certainement des différences. Il y a des âmes riches en éléments psychiques ; il y en a de moins opulentes. Il y a de grandes âmes ; il y a des âmes plus humbles. Or, il me semble ressortir de ce que nous venons d'exposer, que Timmortalité n'est certes pas le don exclusif des grandes et puissantes personnalités morales, de celles qui représentent un groupe psychique important, où une grande volonté est mise au service de grandes facultés intellectuelles et d'une haute conception morale savamment analysée, et déposée dans de belles et lumineuses formules.
Non, nous ne prétendons pas réserver l'immortalité à une aristocratie de penseurs, d'hommes éminents, de philanthropes et de moralistes illustres. C'est à une aristocratie du cœur et de la conscience morale qu'elle nous paraît appartenir. Des faisceaux organo-psychiques personnels, chez lesquels la puissance de la pensée est encore très humble, possèdent cependant la condition essen-
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tielle de l'immortalité, si leur volonté est décidément orientée vers le devoir, vers le bien, vers l'amour des autres, en un mot dans le sens de l'évolution. Pour poursuivre la comparaison dont j'ai usé plus haut, le courant de l'évolution est un fleuve dont les flots portent naturellement vers le port, c'est-à-dire vers cette immortalité qui doit permettre de réaliser l'idéal, aussi bien le frêle esquif poussé par un faible aviron que les grands navires et les cuirassés d'escadre qui récèlent dans leurs flancs de colossales énergies. Le fleuve de l'évolution prêtera aux unes comme aux autres la force de ses flots pour les transporter vers la terre promise, à condition qu'ils gouvernent dans le sens de son courant. Ou bien encore l'évolution est comme une voie royale que peuvent également parcourir le grand naturaliste, le grand géographe, qui pendant le cours du voyage font du pays une savante étude, et le simple touriste qui ne peut aller au delà de l'aspect général et d'une vue de surface. Les uns et les autres parviendront au même terme et dans la même contrée, s'ils appliquent leur volonté à suivre fidèlement la même voie. Ceux-là seuls qui, obéissant à des désirs coupables, s'égareront dans les voies détournées eu contraires qui mènent aux fondrières ou aux marécages, y trouveront une fin assurée.
C'est ainsi que l'ouvrier ignorant, que la modeste
mère de famille, que l'humble laboureur, que le charbonnier (pour employer une expression bien connue), suivent à pas assurés la voie de l'immortalité, pourvu que dans le sentiment du devoir à remplir ils dirigent leur volonté avec simplicité et droiture vers l'accomplissement de leur fin, c'està-dire conformément à l'orientation de l'évolution naturelle, telle que nous la révèle l'étude de la nature, c'est-à-dire encore vers l'affirmation de plus en plus complète de l'être moral.
Voilà des corollaires qui nous semblent logiment établis, et qui permettront d'éviter toute méprise sur la valeur réelle des conditions que nous plaçons à la base de l'immorlalité. Après les avoir lus, on ne pourra douter, que pour nous, la cohésion et la coordination capables d'assurer la permanence du faisceau organo-psychique perpersonncl, sont, d'une part la force de vouloir, et d'autre part, surtout l'orientation de la vie morale dans le sens de l'évolution.
Je ne puis passer sous silence une solution de la question de l'immortalité qui repose, comme la précédente, sur la considération de la bonté divine, et qui même a la prétention de donner, seule, à cet attribut de Dieu tout le rôle et toute l'importance qui lui reviennent. Je veux parler de l'opinion connue sous le nom de « Doctrine du
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rétablissement final » ou du « salut universel », et aux yeux de laquelle toute âme humaine, quelle que soit la dignité ou l'indignité de sa vie terrestre, est appelée à parvenir à l'immortalité personnelle dans la perfection morale, à travers des étapes et des épreuves purificatrices d'une durée plus ou moins longue. Ceux qui se rattachent à cctle solution la trouvent seule capable de répondre à l'idée de la bonté parfaite et à l'immensité de l'amour divin : Dieu, disent-ils, est infiniment bon, mais il est, aussi, infiniment puissant. Hien ne saurait donc s'opposer à. ce que toute satisfaction soit donnée à sa bonté. Or, cela ne serait pas, si un seul homme était soustrait aux effets de son infinie miséricorde. Le coupable ne saurait sans doute avoir, d'emblée, les mêmes privilèges que l'innocent. Mais rien ne s'oppose à ce que, après une série d'épreuves suffisantes et d'une expiation éducatrice convenable, il ne retrouve un jour son aptitude à l'immortalité.
Cette opinion, qui part, nous n'en doutons pas, d'une louable sensibilité, peut être défendue ou combattue, avec un égal succès, par des arguments empruntés à la raison et à la théologie. A ceux que j'ai déjà résumés, et qui sont invoqués par ses partisans, on peut en opposer d'autres dont la valeur ne ma paraît certes pas inférieure aux premiers. On peut, en effet, se demanderai la notion
de la sensibilité divine qui l'a dictée, n'est pas d'un anthropomorphisme grossier et mal éclairé, et si l'on ne prête pas à Dieu une sensibilité à vues courtes et à horizons bornés. En montrant l'amour de Dieu froissé de la disparition d'un être qui eût pu vivre, ne lui prêtons-nous pas notre disposition, trop fréquente, à déplorer des événements dont nous n'apprécions que très imparfaitement la raison, la portée et les conséquences ? Et puis, dans cette immortalité nécessaire, obligatoire, dirai-je, ne peut-on pas voir une atteinte portée à la liberté? Pourquoi Dieu condamnerait-il à vivre un être libre qui a dirigé les efforts de sa volonté vers la désagrégation et vers la destruction de lui-même ?
Voilà bien des difficultés soulevées par la doctrine dite du salut universel; et je ne crois pas qu'on puisse leur faire une réponse tout-àfait satisfaisante. D'autres objections pourraient encore lui être opposées; mais ce n'est pas en théologien ou en métaphysicien que j'envisage ici les questions. C'est, plutôt, en homme de science, en observateur et en biologiste évolutionniste. A ce point de vue, je dois dire que rien de ce que je connais à cet égard, rien de ce que la biologie évolutioniste nous fait concevoir, ne nous paraît clairement en faveur de ce rétablissement final et de ce salut obligatoire.
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Partout, dans la production et la propagation des êtres vivants, nous voyons des individus, et parfois même des groupes d'individus, qui, placés volontairement ou involontairement dans des conditions défavorables, sont prématurément et à jamais jetés hors de la vie individuelle ; partout, dans la masse de germes de toute espèce prêts à parcourir les phases de leur développement, il en est un grand nombre, et même le plus grand nombre, qui tombent inanimés et détruits; partout il y a, relativement aux individus, des déchets, des pertes et des arrêts définitifs et prématurés. Et même, dans l'exemple d'immortalité que nous présente ici-bas le spectacle de la vie, c'est-à-dire pour le plasma germinatif, nous savons que l'immortalité n'est que potentielle et conditionnelle. Et cet être qui possède la virtualité de l'immortalité peut la perdre en se modifiant dans un certain sens, en portant atteinte à ses conditions primitives de vie ; et, quand il Ta une fois perdue, il ne saurait la reconquérir. Il ne demeure immortel qu'en maintenant les conditions intrinsèques et extrinsèques de son immortalité.
Voilà ce que nous enseigne l'observation pour le cycle de la vie terrestre, considéré dans sa totalité ; et, si c'est là ce que la bonté de Dieu a établi dans la sphère du monde biologique, pourquoi serait-il contraire à cette même bonté de l'établir
dans le monde psychologique? Ces deux mondes sont-ils si profondément différents, que ce qui est justice et bonté pour l'un d'eux, fût injustice et cruauté pour l'autre ? Ne savons-nous pas. par ce qui précède, ce qu'il faut penser de cetle différence ? Les lois de la vie et les lois de l'esprit sont, au fond, les mêmes lois, parce que la vie est le fruit de l'esprit, et que l'esprit est la source de la vie.
Cette destruction, prématurée ou tardive, des organismes et des âmes, a, je le sais, quelque apparence de jeu fantasque et de gaspillage enfantin, qui, tolérés sans révolte par notre raison, tant qu'il s'agit des êtres inférieurs, semble prendre un caractère rebutant et presque odieux, lorsqu'il s'agit de la personnalité humaine. Mais il faut réfléchir, d'abord, que ce n'est pas l'être psychique parvenu à la personnalité normale qui peut recevoir les atteintes du destructeur. Ce dernier n'a de prise, en effet, que sur les groupements pyschiques imparfaits, incohérents et mal orientés. Et, quant aux organismes mortels et aux faisceaux psychiques relâchés ou dévoyés, leur dislocation ne constitue pas, pour l'ensemble du monde créé, une perte réelle ; car, quelle que soit notre ignorance sur ce point, nous avons assez observé pour penser qu'en réalité rien ne se perd de l'effort constitutif de la nature, que la matière
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et les énergies sont toujours utilisées, et qu'il n'y a, dans l'harmonie générale, ni résulat vain, ni travail perdu, et que ces groupements imparfaits pourront revivre comme parties de groupements plus parfaits.
Notre conception, qui nous paraît justifiée, du rôle de Ja phase terrestre dans l'évolution, nous paraît rendre inutile toute nouvelle période d'épreuve. 11 nous apparaît clairement, que le cycle terrestre a eu pour fin l'accumulation et l'organisation de l'esprit en personnalités, c'est-à-dire en groupements autonomes, libres et conscients, capables de choisir entre le bien et le mal, entre l'immortalité et la mort. Si cette période de réflexion et d'option n'est pas employée, ou est employée à repousser la vie, la nécessité d'un nouveau cycle pour l'option ne s'impose certes pas. Et d'ailleurs, dans ce nouveau cycle, la liberté devrait subsister, et, si grâce à elle, la volonté persistait à repousser la vie, faudrait-il un troisième cycle? qui n'en excluerait pas un quatrième, lequel pourrait être suivi d'un cinquième, et ainsi de suite, sans que nous puissions en prévoir la fin. Il y a là une bonne volonté d'immortaliser tous les hommes, quelle que soit leur moralité, qui tend à enlever à l'immortalité tout caractère de liberté et, par conséquent, de moralité. C'est l'immortalité obligatoire, qui peut à la
rigueur se passer du consentement de l'être moral. Nous avouons qu'elle ne nous inspire qu'un médiocre intérêt.
Nous pensons donc que, s'il y a des âmes qui acquièrent l'immortalité, d'autres perdent, au contraire, la vie et se décomposent. C'est là ce que paraît nous enseigner l'étude de la vie terrestre et la réponse rationnelle et, en partie du moins, expérimentale (puisqu'elle s'appuie sur l'étude de la vie) à la question de l'au delà,
Et cependant, nous ne nous dissimulons pas que cette réponse ne résout pas toutes les difficultés, et qu'il peut se poser, à son sujet, des questions fort embarrassantes.
Puisque nous faisons de l'immortalité la conséquence de l'acquisition de la personnalité morale, par l'effort volontaire bien dirigé, par le travail conscient, quel est le sort des enfants qui n'ont pu encore travailler, coopérer d'une manière bien notable à la constitution de cette organisation psychique, et qui ont quitté ce monde prématurément?
Voilà une première question qui se pose et dont l'examen exige, de notre part, une grande délicatesse de touche et une circonspection mêlée de tendresse, car nous n'ignorons pas combien sa discussion et sa solution peuvent provoquer de vifs
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mouvements cle sympathie ou de violentes répulsions dans les cœurs maternels.
Il n'entre certainement dans l'esprit d'aucun d'entre nous de considérer l'embryon humain, dans ses phases les plus simples et les plus primitives de développement, comme doué d'une âme immortelle.
Non, nous avons le sentiment qu'il n'y a pas encore là une organisation psychique suffisamment caractérisée et unifiée, pour lui octroyer une survivance assurée.
A quelle époque delà vie enfantine, à quel âge, à quelle période de développement de l'enfant, y a-t-il quelque chance que soient réalisées des conditions d'immortalité? Nous n'en savons rien, absolument rien ; nous ne pouvons même rien présumer, et toute dissertation à cet égard serait vraiment oiseuse.
Je formulerai cependant une réflexion. L'âme de l'enfant ne saurait être assimilée à l'âme du dégradé et du dissolu. L'âme de l'enfant représente un groupe encore incomplet, une accumulation encore faible de psychique, un degré d'organisation et de cohésion encore imparfait. Mais, dans l'âme de l'enfant, le principe intérieur d'évolution, la tendance évolutive et progressive et, par conséquent, l'orientation évolutive inconsciente, sont non seulement intacts, mais très puissants. L'âme
ESSAI SUK i/lMMORTALlTK
de l'enfant a une grande puissance de devenir, qui est capable de constituer, pour ses éléments, un lien d'une certaine importance. Il y a là un certain élan qui représente une force réelle. C'est une maison qui se bâtit, et dont les matériaux jeunes et sains sont reliés par un ciment qui est en train de faire prise.
Dans l'âme du dissolu, au contraire, le principe évolutif et progressif est détruit ; les liens, loin de se consolider, sont on voie de relâchement; la puissance de devenir est remplacée par la tendance à l'anéantissement. C'est un édifice vieilli et vermoulu qui tombe en ruines, et dont les matériaux usés et altérés se séparent et s'abandonnent, par suite de la détérioration du ciment qui les reliait. C'est un ressort brisé, et irréparablement brisé.
Il faut [donc penser qu'une destinée différente est réservée à des groupements psychiques si différents. Si le groupement psychique du dissolu paraît condamné à une désagrégation définitive et sans retour, il n'est pas impossible de considérer l'âme enfantine, arrivée à un certain degré de cohésion, comme un germe capable d'entrer dans la vie ultra-terrestre, pour y poursuivre son développement, dans des conditions nouvelles et plus favorables. Ici-bas, le faisceau psychique de l'âme enfantine s'élabore et se constitue dans le même
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milieu que le faisceau psychique de l'homme fait. La graine et l'arbre, quoi que parvenus à des degrés différents de développement, vivent et se développent clans le même sol, avec quelques différences de processus qui sont plus apparentes que réelles. Il pourrait en être de même pour l'âme de l'enfant et pour celle de la personnalité complète, s'il est vrai, comme je le crois, que la vie ultraterrestre n'est que le prolongement de la vie terrestre.
L'âme de l'enfant pourrait, au premier abord, être plutôt rapprochée de ces âmes que nous avons qualifiées d'impersonnelles et au sujet desquelles nous nous sommes demandé s'il n'y aurait pas, pour elles, chance d'être absorbées par des âmes mieux constituées. Mais la comparaison laisse cependant beaucoup à désirer. Les âmes faibles et abandonnées constituent des groupements dans lesquels les forces vives se sont émoussées, d'où le lien de la volonté a presque disparu, et où l'élan évolutif, c'esl-à-dire la vitesse acquise et emmagasinée, est épuisée. Ce sont des ressorts relâchés et détendus.
Tout autre est l'àme de l'enfant, faisceau où le désir inconscient de la marche en avant est très vif, où la volonté n'a pas subi d'altération, où la puissance de devenir est éclatante. L'âme de l'enfant est un ressort tendu dont la tension croît rapi-
dément. L'âme de l'enfant est un projectile qui parcourt rapidement la partie initiale de sa trajectoire. Si un obstacle vient s'opposer à son libre passage, il y a en lui assez de force vive pour ricocher et fournir un nouveau trajet dans un autre champ de l'espace. L'âme de l'impersonnel est un projectile qui arrive à la fin de sa course ayant perdu l'énergie initiale; il est l'esclave delà pesanteur qui va le coucher immobile sur le sol ; et il y resterait à jamais, si un nouveau propulseur ne s'emparait de lui pour lui imprimer un nouvel élan.
On est donc encore ici en droit de penser qu'une destinée différente est réservée à des groupements psychiques qui présentent entre eux des différences si importantes; et que l'âme enfantine est capable de rester pour un temps indéterminé, circonscrite et autonome en vue d'un développement ultérieur.
C'est là une solution entièrement hypothétique, que l'on peut aussi bien accepter que repousser. Rien de ce que nous savons ne nous permet de la vérifier, mais elle n^est certes pas contraire aux données de la raison.
Mais si l'enfance est pour nous l'occasion de questions embarrassantes, la vieillesse et les dégradations psychiques qui marquent souvent la
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fin d'une vie prolongée nous réservent des difficultés plus sérieuses encore, devant lesquelles nous nous trouvons bien impuissants. Posons la question sur le terrain des faits. Ce sera le moyen de la rendre claire et tangible.
Un bomme a développé sa personnalité morale par l'effort, par le travail, par la lutte contre le mal, et par la recbercbe du bien. Cet homme, parvenu à l'âge mûr, a constitué en lui un groupement psychique bien lié et bien organisé. S'il meurt alors, cet être psychique et sa forme élhérée entrent, pensons-nous, à pleines voiles dans la vie ultra-terrestre et jouissent du privilège de l'immortalité.
Mais cet homme ne meurt pas; sa vie se prolonge, il connaît la vieillesse et même la décrépitude. A une intelligence vive et ouverte, succède un esprit alourdi et fermé; une sensibilité obtuse remplace une exquise délicatesse du cœur; l'être moral peut même paraître avoir perdu sa rectitude et sa norme. Doué autrefois d'une énergie indomptable, il est maintenant faible et débile; la résolution et la volonté ont fait place à l'irrésolution et à l'incapacité de vouloir. Des altérations plus graves même peuvent survenir, et la raison se troubler.
C'est alors que la mort terrestre survient. Quel sera le sort de cette âme? Elle est certes bien diffé^-
rente de celle qui brillait dans l'homme jeune et complet qui a vécu les premières phases de la vie terrestre. L'opposition est frappante ; et si l'âme virile de ce dernier paraissait posséder cette cohésion et cette organisation supérieures qui sont les conditions essentielles de l'immorialité, l'âme du vieillard décrépit ou caduc n'est-ellc pas vouée irrévocablement à la désagrégation finale, dont elle présente déjà tant de marques?
Une réponse affirmative paraît ici toute naturelle; et cependant, elle ne l'est pas entièrement. Il entre, en effet, dans l'étude du problème, des données et des considérations dont il n'a pas été tenu compte. Reportons-nous encore, pour nous éclairer, sur le terrain de l'exemple choisi.
Nous avons considéré un homme vaillant et ferme parvenu à la constitution de sa personnalité morale capable d'immorlalité. Qu'est-ce à dire? Sinon que cet homme a formé en lui un faisceau psychique cohérent et bien orienté, mis désormais à l'abri de la dissolution, et qui a pu se créer un nouvel organisme capable d'assurer sa permanence. Il y a là déjà un êlre moral indestructible, et que les influences du dehors ne sauraient atteindre dans ses forces vives. D'ores et déjà, la personnalité est immortelle. Il ne saurait, en effet, venir à la pensée de faire dater l'immortalité de l'heure même de la mort. L'immortalité et les
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conditions essentielles qui s'y rapportent, commencent à l'heure de la vie, où l'être Ta conquise, à l'heure où il en est devenu digne. C'est pendant la vie qu'a lieu cette conquête, et l'homme est immortel avant que de mourir.
Surviennent maintenant la vieillesse et ses abaissements dus à des altérations cérébrales. Le centre accumulateur et organisateur s'affaiblit et se détériore; sa nutrition se modifie dans un sens défavorable ; ses éléments perdent leur élasticité et leur vitalité ; leur jeu devient lourd et lent; il peut même se fausser et s'altérer profondément, par suite d'altérations pathologiques. Que résulte- t-il de tout cela? La personnalité morale et son organisme éthéré sont-ils nécessairement atteints euxmêmes par ces rétrogradations? II y a quelques raisons de croire le contraire.
L'observation de ce qui se passe dans le cours des traumatismes cérébraux, ou de certaines lésions curables du même organe, me paraît de nature à nous donner, sur ce point, quelques indications utiles. Un homme est frappé en pleine santé intellectuelle et morale. Un coup violent, un choc énergique produisent, sur quelques points de la voûte crânienne, des désordres tels que des os sont fracturés, qu'ils font saillie dans la cavité crânienne et compriment le centre cérébral. Aussitôt, l'être psychique semble avoir
disparu. La pensée, la volonté, la conscience restent sans manifestation, ou sont profondément troublées. La personnalité s'est-elle décomposée, s'est-elle altérée profondément? Mais si l'homme de l'art intervient habilement, si, par des manœuvres savantes, il soulève les fragments osseux déplacés, s'il supprime la cause des (roubles fonctionnels, aussitôt reparaissent L'intelligence, la volonté et la conscience, et la personnalité semble renaître. Et ce n'est pas une personnalité nouvelle ; c'est bien l'être pensant antérieur à la lésion, puisque la mémoire et la responsabilité, la conscience de l'identité, renouent complètement les relations entre ce dernier et celui qui vient de reparaître. Cette suspension ou ce trouble dans les manifestations de la personnalité, peuvent, d'ailleurs, se prolonger, clans certains cas, d'une nianière assez prononcée, sans qu'il y ait destruction ou altération de cette dernière. Certains abcès delà région céphalique, certaines tumeurs à marche lente, certaines altérations générales du sang ou des tissus, peuvent être la cause de troubles prolongés; et cependant leur cure heureuse, soit par l'intervention chirurgicale, soit par des traitements internes convenables, permet à la personnalité normale de se manifester à nouveau et de témoigner, parla, de sa continuité et de sa conservation, malgré les éclipses ou les troubles imposés à ses
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manifestations par une altération du centre cérébral et des conditions normales de vie.
Il peut donc y avoir, sous l'influence de causes de cet ordre, une personnalité devenue latente et, pour ainsi dire, en puissance, qui, ces causes écartées, redeviendra un groupe dynamique, centre d'activité normale.
Que si nous supposons, maintenant — et c'est ce que nous avons fait — qu'il s'agit d'une personnalité psychique ayant atteint les conditions de cohésion et d'harmonie qui la rendent indissoluble et indécomposable, il y aura quelque raison de penser que cette âme indestructible et son organisme éthéré peuvent être conservés au sein même d'un milieu cérébral altéré, qui fausse leur manifestation. Ils ont, en effet, acquis l'immortalité. Ils ne sauraient être détruits; mais ce qui est altéré et modifié, ce sont leurs manifestations. Gênés, opprimés même par l'organisme terrestre altéré, ils sont réduits soit au silence, soit à des manifestations infidèles et trompeuses, incohérentes et troublées, résultant, à la fois, de l'altération du cerveau périssable et d'un défaut d'entente et d'harmonie entre les deux centres ou organismes cérébraux coexistants.
Il faut examiner, d'ailleurs, si, chez l'homme qui a atteint la stature normale capable de lui assurer l'immortalité, la rétrogradation est encore possible.
Il est bien difficile cTaclmetlre que, dans un élat normal, la volonté libre et consciente qui a été assez ferme et éclairée pour nouer solidement le faisceau de la personnalité morale, puisse se retourner conlre son œuvre et travailler à la renverser. Pour que l'être moral fut susceptible de revenir en arrière, il faudrait que la volonté n'eût pas été capable de compléter son œuvre et de donner à l'être moral sa slature normale. La volonté d'un esprit sain ne saurait travailler contre elle-même. Mais il reste à savoir si l'action faussée de la volonté n'est pas capable de détruire l'œuvre édifiée précédemment et conduite à bonne fin par une volonté ferme et saine. Il y a peut -être là une différence de puissance en faveur de ce qui est normal et selon l'ordre qui peut garantir la personnalité de la destruction. Peut-être l'œuvre de la volonté altérée n'est-elle qu'une œuvre apparente et de surface, qui laisse subsister l'œuvre, mieux construite et plus solide, de la volonté normale, qu'inspirait une raison bien assise et en possession de tout son pouvoir. Les troubles apparents ne sont, peut-être, dus qu'aux lésions cérébrales qui retenlissent, momentanément, sur les manifestations de la personnalité morale liée à son centre éthéré. Peut-être n'y a-l-il là que des divergences inévitables, qui ne cesseront que lorsque la libération définitive se produira. L'organisme
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cérébral terrestre, précipité alors dans le tourbillon de la matière générale à vie sourde, permettra à l'organisme éthéré de reprendre sa liberté d'action, de recouvrer toute son indépendance, et d'entrer dans la vie supérieure. Tant qu'il était attaché à l'organisme corporel vieilli et altéré, il était comme un lion emprisonné dans une cage trop petite et mai conformée, qui empêchait ses mouvements et faussait ses attitudes ; mais quand la cage s'ouvre et que l'hôte royal en a franchi la porte, il peut traduire la puissance de sa musculature par des allures dignes de lui.
La personnalité immortelle attachée à une enveloppe mortelle caduque et altérée, semble encore comparable à la graine enfermée dans un fruitdont la chair ramollie et blettie s'altère et se désagrège, tandis que la semence, plongée dans celte pulpe décomposée, mûrit en silence, pour manifester un élan de vie et sa puissance évolutive, quand, devenue libre et dépouillée, elle aura pu pénétrer dans le sol qui doit la nourrir.
Je comparerai encore la personnalité immortelle comprimée et étouffée dans ses manifestations supérieures par un organisme altéré et dégradé, à cette pulpe d'insecte sous l'enveloppe inflexible et immobile de laquelle se sont déjà constitués : un nouvel appareil musculaire, quiesteondamné pour quelque temps à l'immobilité; desorganesdes sens nouveaux
dont le jeu est encore rendu obtus et grossier ; un appareil digestif nouveau, dont les fonctions sont suspendues; un système respiratoire nouveau qui ne peut se déployer et s'épanouir que d'une manière imparfaite. L'organisme ancien et primitif a a été presque complètement altéré et détruit, et un autre a pris sa place ; mais les manifestations de ce dernier sont comprimées et réduites au silence. Et cependant, la vie organique de l'insecte parfait est là en puissance, et près d'éclater; et elle éclatera, en effet, quand les restes de l'organisme ancien auront été dépouillés, quand l'enveloppe gênante et oppressive aura été déchirée et rejetée. Ainsi, la personnalité immortelle pourrait, au jour de la mort, dépouiller l'enveloppe caduque, le corps détérioré, pour entrer, avec son organisme nouveau et plus parfait, dans le rayonnement libre et brillant de la vie éthérée. L'analogie ne me parait certes pas forcée ; et on peut y trouver quelques éléments d'une réponse à la difficile question que nous nous sommes posée, et que je ne prétends certes pas avoir résolue. Sur ce terrain, la lumière nous fait grandement défaut, et nous devons nous contenter de modestes lueurs.
Bien des questions se poseraient encore et seraient dignes d'examen. Ainsi, devons-nous arrêter un instant nos regards sur les âmes des
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bêles et sur le rôle qu'elles jouent, peut-être, dans la constitution d'organismes psychiques plus élevés. N'est-il pas vrai que la substance corporelle des plantes et la matière corporelle des animaux servent d'aliments par excellence à d'autres plantes et à d'autres animaux, et que les composés organiques élaborés par une plante ou par un animal pénètrent, le plus souvent, dans le corps d'une autre plante ou d'un autre animal, pour faire partie de sa constitution corporelle. Au point de vue de la substance corporelle, il y a entre les êtres inférieurs et les supérieurs une relation digne d'être notée. Les êtres inférieurs, minéraux, végétaux, animaux, représentent, en effet, tout autant de laboratoires où la substance s'organise, se perfectionne, s'affine, pour servir à la constitution des êtres supérieurs. Si bien que ces derniers résultent corporel lement du travail d'élaboration et de perfectionnement des premiers, et qu'il y a un rapport nécessaire entre le travail de constitution des organismes inférieurs et la réalisation et l'achèvement des organismes supérieurs. Ces derniers, en effet, ne pourraient, pour se constituer, se passer du concours des premiers, qui sont donc dans une large mesure les artisans de la confection des organismes élevés. Et en effet, ils en préparent la substance. Les âmes des bêtes ne joueraient-elles pas, par rapport à d'autres bêtes, et même par rapport à l'homme
un rôle semblable? Des groupements psychiques déjà formés par l'accumulateur nerveux d'un animal, ne sont-ils pas saisis et absorbés par l'accumulateur cérébral d'un autre être, pour entrer dans la composition d'un être psychique autre ou supérieur? Ce sont-là des questions qui peuvent se poser, et qui n'auraient certes rien de dégradant dans leur solution affirmative. Si l'âme des bêtes, comme celle de l'homme, est formée par des groupements, par des accumulations du psychique diffus, partout répandu par le Créateur, elles ont toutes une même origine et une même nature. Partout, en effet, existe le même souffle de vie. La seule différence qui puisse exister entre elles consiste dans la masse, dans la puissance, dans la cohésion et dans le degré d'organisation du groupement psychique. Si la fin de la création est la manifestation de plus en plus élevée de l'esprit, il n'y a rien d'impossible à ce que le Maître de l'univers ait voulu réaliser cette fin par des échanges et des migrations heureusement combinées. Peut-être faudrait-il voir, dans ces groupes zoologiques, dans ces embranchements du règne animal, qui semblent s'être arrêtés dans leur marche évolutive après avoir atteint un certain niveau, peut-être faudrait-il y voir, dis-je, des constructeurs de groupements psychiques destinés îi être utilisés dans l'élaboration de groupements
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psyschiques supérieurs, Ces groupes arrêtés et figés, — qui sembleraient dévoiler une certaine hésitation et un arrêt localisé dans la tendance évolutive, et qui pourraient faire accuser cette dernière d'imprévoyance et d'incapacité, puisqu'elle aurait dépensé en pure perte un labeur immense dans une œuvre incapable d'aboutir, — ces groupes, dis-jc, trouveraient leur explication naturelle et suffisante dans ce fait, que leur lot spécial dans l'œuvre générale, n'était point la réalisation directe de la personnalité psychique, mais la préparation de groupements et de progrès destinés à fournir des matériaux choisis et spéciaux pour la perfection de cet édifice. Cet édifice, ils ne l'ont pas élevé dans leur groupe même ; mais ils ont préparé et taillé les pierres que devaient employer, pour l'élever, les groupes supérieurs. Que de formes, que nous croyons inutiles parce que notre vue est bornée, ont eu peut-être à remplir ce rôle considérable ! Et, d'autre part, quel champ riche et étendu, ouvert à la conception des rapports harmonieux qui relient les êtres entre eux, depuis le bas jusqu'au hautde l'échelle! Et quelle voie magnifique et séduisante offerte à la justification et à l'explication de cette destruction immense et troublante pour la raison d'individus de toutes sortes et de tous degrés, depuis les êtres inférieurs jusqu'à l'homme, qui,
quoi que détruits et perclus en apparence, vont revivre dans la constitution de groupements psychiques plus forts, plus complets et mieux organisés ! Il n'y a dans la nature aucun effort perdu, aucune force gaspillée ; tout se relie, se complète, s'harmonise; et là où notre regard voilé ne voit que désordre et destruction, règne à notre insu Tordre et la réparation.
Y a-t-il des animaux chez lesquels la personnalité psychique, l'être moral a atteint un degré assez élevé, c'est-à-dire une orientation suffisante, pour qu'ils soient susceptibles de survivre en conservant leur autonomie et en devenant l'objet d'une évolution progressive individuelle acheminant à l'immortalité ? La question est vraiment délicate. On ne saurait y répondre que par des présomptions. Mon impression est, jel'avoue, 1res favorable à l'affirmative ; et il est certains animaux dont la vie, qui semble toute d'affection, de dévouement et d'abnégation, ne me parait pas indigne d'être poursuivie dans un monde où elle puisse grandir et progresser. C'est là, je le répète, une simple impression, et je conçois qu'on puisse penser tout autrement.
Je me contente de ce coup d'œil rapide sur un côté de la question qui est certes digne de notre méditation, et qui est susceptible, dans tous les cas, de nous inspirer plus d'égards et de respect
SEPTIÈME CONFÉRENCE
pour ces êlres inférieurs qui sortent avec nous de la main du même Père, avec lesquels notre consanguinité est plus directe que nous ne voulons le croire, et auxquels nous devons peut-être d'avoir laborieusement construit pour nous les meilleures parties de nous-mêmes.
Le moment est enfin venu de terminer ces conférences, qui ont pris sous ma plume une étendue démesurée. Je vais consacrer la fin de celle-ci à quelques considérations générales sur les relations de l'immortalité avec la morale, avec l'évolution, avec la question sociale. Quelques réflexions d'ordre pratique cloront ces entretiens.
Les relations de la croyance à l'immortalité et de la morale ont à peine besoin d'être exposées, puisque j'ai eu déjà l'occasion d'y toucher précédemment. Je veux seulement revenir sur un malentendu qui n'est que trop général, et m'eflbrcer d'apporter dans l'examen de la question une élévation de vues qui fait parfois défaut.
L'immortalité est généralement considérée comme un temps de récompenses et de châtiments, récompenses pour la vertu, châtiments pour le vice. C'est là un point de vue mesquin et étroit, qui semble (mais à tort) donner satisfaction à l'idée de justice. En supposant qu'il en fût ainsi, cette
conception est bien loin de correspondre à ridée de bonté et d'amour. L'immortalité doit être conçue autrement ; elle estun temps où la création est appelée à cheminer plus sûrement vers sa fin normale, où tout ce qui, dans l'être, a correspondu à cette fin et travaillé pour cette fin, peut poursuivre son œuvre, et où, par contre, tout ce qui a pris une direction inverse est successivement supprimé et anéanti. L'immortalité est une phase de marche triomphale pour le bien et de défaite pour le mal. La vie terrestre est un champ où s'opère la sélection entre les personnalités morales capables d'une marche en avant et celles qui, se laissant rebuter par les difficultés de la route, doivent la joncher de leurs dépouilles inanimées. A l'extrémité de ce champ terrestre commence l'immortalité, qui est la voie ouverte vers l'idéal. Les personnalités morales bien constituées et bien orientées peuvent seules s'y engager.
L'immortalité est donc la voie tracée à la marche évolutive de l'esprit. L'immortalité est la condition nécessaire de l'évolution : s'il n'y avait pas de vie ultra-terrestre, toute l'évolution terrestre serait inutile et sans but. La part faite à la terre dans l'évolution, c'est la constitution de personnalités morales, à travers une longue série d'efforts et de progrès. Ce résultat général et final me paraît d'une évidence qui s'impose. Il y a eu là
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une somme immense de travail continu et prolongé, qui serait frappée de stérilité, si ces êtres pourvus désormais d'une organisation psychique supérieure devaient tomber dans le néant, comme personnalités et comme faisceaux désormais permanents.
Je sais bien qu'il est une doctrine 'de l'immortalité qui conçoit la permanence d'une manière toute différente. Oui, dit-on, il y a une immortalité, mais c'est l'immortalité des œuvres, l'immortalité des effels, l'immortalité des résultats, mais non l'immortalité de l'être. Rien ne se perd, en effet ; et toute action a dans l'univers un retentissement destiné à se propager jusqu'aux limites les plus reculées du temps. L'immortalité de l'artiste réside dans ses chefs-d'œuvre qui défient le temps, et qui sont la source d'un rayonnement dont les vibrations ne sauraient s'éteindre. L'immortalité de l'écrivain, du penseur, de l'historien, réside dans leurs œuvres qui répandent la vérité et la propagent à l'infini ; l'immortalité de l'homme de bien, c'est l'effet de ses actes de justice et de charité, dont le retentissement aura lieu perpétuellement et d'âge en âge, soit dans la mémoire des hommes, soit dans l'ensemble des mouvements généraux de l'humanité. L'effet d'une pierre qui tombe n'est pas seulement ce léger ébranlement de l eau qui s'évanouit pour nos sens après une courte période d'ondula-
lions circulaires. Non, ces ondulations initiales se continuent successivement sous forme de vibrations plus faibles, parce qu'elles sont plus étendues , et qui vont ainsi indéfiniment se prolonger d'âge en âge, vibrations perdues pour nos sens, et fondues dans le tourbillon incessant des vibrations qui se pénètrent et se mêlent dans le bouillonnement moléculaire et silencieux de l'univers. 11 en est de même des pensées et des actes de la personnalité morale. Les rayons qu'elle a projetés se répandent et se perpétuent: c'est là son immmorUilité. Mais la personnalité elle-mèmeestun être qui se désagrège ; et elle cesse par cela même d'exister comme telle . C'est un arbre qui a porté ses fruits et qui meurt.
Les conséquences d'une pareille conception de Fimmortalité sont graves, et il convient de les examiner avec soin.
Je ne veux point contredire à cet axiome que rien ne se perd, et que tout mouvement, toute pensée a une répercussion dans l'infini de l'avenir. Cette vue ainsi exprimée est certainement pour nous purement théorique. Nous ne pouvons la démontrer. Mais la science la considère comme logique, et nous sommes disposés à la croire vraie. Mais il en résulte cette conséquence que les mouvements, soit psychiques, soit matériels, se propagent également bien, qu'ils soient bons ou qu'ils soient mauvais. Dès lors, la situation du monde restera la
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même, et toute marche progressive est enrayée. Pour que le progrès puisse se réaliser, il faut nécessairement que les mouvements qui tendent au bien, qui réalisent le bien, trouvent des conditions de multiplication et de permanence qui soient refusées aux mouvements de sens contraire. Or, parmi les mouvements progressifs et tendant à la réalisation du bien, je ne crois pas qu'on puisse en signaler un de plus caractérisé, de plus remarquable que le mouvement de cohésion et d'organisation qui tend à constituer la porsonnalié psychique et morale. L'étude de la biologie tout entière conduit à constater ce résultat. Le sens de ce mouvement et son importance capitale pour le progrès ne sauraient être méconnus. La permanence de ce mouvement, c'est-à-dire la conservation de la personnalité, ou, en d'autres mots, l'immortalité personnelle, apparaît donc comme étant de beaucoup la meilleure manière d'assurer à l'évolution sa marche ascendante et sa réalisation.
Croire à Fimmortalité de l'œuvre et nier celle de l'ouvrier, c'est sans doute croire à la permanence du bien, mais aussi à la permanence dumal ; tandis que croire à l'influence conservatrice ou destructive de l'œuvre sur l'ouvrier, c'est affirmer l'immortalité du bien et la disparition progressive du mal. Le bien comme le mal moral ne peuvent, en effet, résulter que de la volonté de la personnalité
morale consciente. La formation parfaite et la permanence de la personnalité morale assurent le triomphe du bien, comme la constitution volontairement imparfaite de cette personnalité et sa désagrégation finale conduisent à l'extinction progressive du mal.
Il ressort de ces premiers aperçus que l'évolution de l'esprit et la marche vers l'idéal moral semblent se concilier assez mal avec la non existence de l'immortalité.
Il y a cependant une face de la question que nous ne pouvons laisser inaperçue. On peut nous dire, en effet, ceci : en dehors de la conservation et de la permanence de la personnalité morale, l'évolution progressive de l'univers, qui n'est autre que l'évolution progressive de l'esprit, est encore possible. Il suffit, en effet, que l'univers soit tel, que la somme des mouvemenls louables l'emporte constamment sur celle des mouvemenls condamnables et rétrogrades. De là résulterait, en effet, une somme de bien dont la supériorité sur la somme du mal s'accentuerait d'une manière incessamment croissante, si bien que le mal serait de plus en plus submergé par le bien.
Mais une telle conception comporte encore l'immortalité ou l'éternité du mal, car si la somme du mal s'accroît moins que celle du bien, elle n'en augmente pas moins; et, quelque faible qu'elle soit,
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elle n'en est pas moins une quantité non négligeable, qui tiendra toujours la création à distance de l'idéal.
En définitive, l'immortalité des œuvres établit entre le bien et le mal une égalité de droits à l'immortalité, qui se concilie mal avec une conception progressiste et évolutive de l'univers. Cette dernière comporte nécessairement des conditions d'accroissement et de permanence pour le bien, et des conditions de décroissance et d'abaissement pour le ma!. Or, ces conditions ne sauraient se trouver réalisées dans un monde où le bien et le mal auraient d'égales chances de durée; tandis que la permanence de la personnalité morale devenue source continue de bons mouvements, et la disparition, d'autre part, des personnalités imparfaites, sources des impulsions rétrogrades et dégradantes, assurent la continuité du progrès et le triomphe définitif du bien.
Mais on doit faire à cette conception de l'immortalité des œuvres une objection bien plus grave. C'est qu'elle mutile la morale, en mutilant la conscience morale. Le propre et l'honneur delà personnalité morale, c'est qu'elle est consciente, c'est qu'elle a la claire notion du bien et du mal, c'est qu'elle a le sentiment profond de sa responsabilité et de safin. Or, ces mouvements, ces vibrations impersonnelles, qui vont entrer dans le
concert général do l'univers, qui vont devenir de simples composants dans la masse totale, comme des vibrations de cordes isolées dans un immense concert où se perd leur autonomie; — or, dis-je, ces mouvements impersonnels ne nous permettent guère de penser à une conscience morale connaissant l'obligation, et douée de responsabilité. Car il ne reste, en définitive, de l'être moral qu'un tourbillon impersonnel de vibrations harmoniques ou discordantes.
Et d'ailleurs, cette dissolution générale des groupements psychiques n'est-elle pas en contradiction formelle avec ce que l'observation nous a permis de constater? Le but capital, le but central, et unique au fond, delà vie terrestre est, tout entier, renfermé dans cette formule : accumuler et organiser de plus en plus l'esprit pour aboutir à constituer des groupements personnels et conscients, capables de rendre l'esprit de plus en plus manifeste et puissant. Pour atteindre ce but, la nature a créé le plasma germinatif, et Ta doué d'une immortalité potentielle, afin qu'il pût fournir, pendant toute la longue durée de la vie sur le globe, une série ininterrompue et innombrable de germes capables de donner naissance à tous les termes de l'évolution des êtres vivants. Mais cette évolution même, dont le but évident était la manifestation de plus en plus éclatante de l'esprit, et
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son organisation progressive en individus et en personnalités, — cette évolution même a exigé le sacrifice progressif de l'immortalité potentielle du plasma germinatif. Progressivement, en effet, et dans le but d'assurer le perfectionnement de l'esprit, par le concours du perfectionnement des organes, le plasma germinatif s'est de plus en plus restreint, pour céder la place au tissus nerveux, au tissu musculaire, au tissu sécrétant, etc., c'est-à-dire à des tissus qui, pauvres en pouvoir d'amorce ou de régénération, sont voués fatalement à la mort. L'immortalité potentielle du plasma germinatif a donc été le prix de la constitution et de l'organisation de la personnalité morale ; car le plasma n'est qu'une forme et qu'un moyen, tandis que l'organisation de l'esprit est le but. L'immortalité d'une partie du plasma a été donc sacrifiée en vue d'une fin supérieure, mais en vue de quelle fin plus élevée encore serait sacrifiée l'immortalité de la personnalité morale? Nous ne le voyons pas, car nous ne connaissons rien de supérieur, rien de plus élevé, rien de plus merveilleux que cette personnalité.
Ainsi donc, péniblement, à travers de longs labeurs et des phases sans fin, qui sont pour nous le témoignage de l'importance et de la grandeur de l'œuvre, la personnalité morale s'est affirmée et perfectionnée ; et nous devrions penser que
cette longue période d'efforts et celte longue suite de résultats doivent avoir pour conséquence naturelle et pour couronnement une période de la vie sidérale où un édifice si merveilleux sera complètement désagrégé et démoli, pour faire place à je ne sais quelle poussière psychique, bientôt mêlée et confondue dans le tourbillon confus du psychique universel? N'est-ce pas qu'il est difficile de trouver quelque logique dans une pareille solution? et n'est-elle pas en contradiction absolue avec tout ce que l'observation directe nous a permis de constater, c'est-à-dire avec ce fait que l'effort évolutif de la vie terrestre n'a cessé de se concentrer vers la formation d'organismes psychiques personnels et responsables.
La logique et le droit d'affirmer sont certainement pour ceux qui considèrent l'évolution comme une marche soumise à une direction rationnelle vers une fin précise et voulue, et dont les diverses phases, se reliant les unes aux aulres par des processus communs, font des phases ultérieures les prolongements de celles qui précèdent. En dehors de cette notion, il n'y a, me paraît-il , qu'inconséquence et pure fantaisie, et il reste à démontrer que la fantaisie pure, c'est-à-dire le caprice, a sa place marquée dans la nature.
On ne peut donc s'empêcher de voir, dans le défaut d'immortalité personnelle, un mensonge de
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la nature et la banqueroute de la morale et de l'évolution.
Il ne faut point compter aujourd'hui ouvrir un livre ou une revue traitant de questions générales ou de questions proprement humaines, sans y rencontrer, à un degré quelconque, la mention de la question sociale. C'est, en effet, la grande question actuelle, celle vers laquelle convergent toutes les questions. Il n'est certes pas nécessaire de forcer les rapprochements pour affirmer qu'il y a entre la question sociale et la question de l'immortalité des points de contact considérables.
L'inégalité de condition parmi les hommes ne date certes ni d'aujourd'hui, ni d'hier. Elle a dû se produire le jour même où deux hommes ont été en présence l'un de l'autre. Quoi que cette inégalité ait eu des variations d'intensité et de forme suivant les diverses civilisations, il y a toujours eu des heureux et des malheureux, des privilégiés et des déshérités.
Des croyances diverses, mais le plus souvent d'ordre religieux, ont aidé les déshérités, les souffrants, à supporter sans trop de révolte leur état inférieur, et à se contenter d'une part restreinte dans l'héritage terrestre. Parmi ces croyances, la foi à l'immortalité a été certainement la plus importante et la plus efficace. Les
malheureux se sont consolés en espérant les compensations et les joies de la vie à venir, et ils ont attendu avec patience ce jour de l'équité éternelle. Le rôle pacificateur et consolateur de la croyance à une vie ultra-terrestre ne pouvait manquer, à notre époque de revendications pressantes et, parfois altières et violentes, de jeter un grand discrédit sur la croyance à l'immortalité. On n'a pas, en effet, manqué de repousser énergiquement cette croyance et de la dénoncer comme une doctrine propagée par les heureux et les puissants, dans le but intéressé d'inspirer la patience et la soumission aux malheureux et aux faibles. Les croyances religieuses, qui comptent l'immortalité comme un article de leur Credo, ont porté, dans certains milieux, la peine d'une prétendue complicité en faveur des fortunés.
J'obéis simplement à un sentiment de justice, en protestant contre ce jugement, qui témoigne d'une ignorance profonde ou d'un injuste partipris. L'impartialité exige que des vues si mesquinement intéressées ne soient point prêtées, à la légère, à des doctrines religieuses qui proclament la fraternité des hommes, leur profonde solidarité, la nécessité d'aimer son prochain comme soi-même, et qui réservent rigoureusement l'immortalité à ceux qui, s'oubliant eux-mêmes, ont su se sacrifier et se donner pour le bonheur des autres.
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Les considérations qui précèdent sont de nature à nous mettre en présence des conséquences pratiques de la croyance à l'immortalité. Je demande à y ajouter quelques mois qui soient plus étroitement en relation avec le caractère que j'ai attribué à l'immortalité.
J'ai regardé l'immortalité comme le prolongement de la vie terrestre. J'ai dit aussi que l'immortalité était le lot exclusif des personnalités morales bien constituées, grâce à une suite persévérante d'efforts dus à une volonté ferme et bien orientée. J'ai dit encore que la vie ultra-terrestre, prolongement de la vie terrestre, n'était ni le stationnement, ni l'oisiveté; qu'elle n'était qu'une phase de la vie plus favorable à l'évolution de l'esprit par le perfectionnement de l'être spirituel.
Il suit de là quelques conséquences pratiques qui me semblent valoir la peine d'être formulées.
Si la personnalité morale est le fruit d'une saine activité morale, d'une vie d'efforts etde luttes contre le mal, il importe au plus haut degré de faire l'éducation de la conscience morale et de fortifier la volonté. Cette éducationdépend d'abord des parents et de ceux qui ont charge delà jeunesse. C'est vers cet horizon bien plus encore que vers la science que doivent se diriger leurs regards. Qu'ils sachent bien que c'est de leur influence sur ces personnalités encore jeunes et qui cher-
client leur orientation que dépend l'achèvement de l'édifice personnel, et que l'immortalilé de Tètre moral est entre leurs mains : ils en sont responsables !
Mais l'homme s'émancipe un jour, et devient maître de lui-même; alors commence son rôle personne], et à lui revient le devoir de se compléter par l'effort, de surveiller Sa volonté, de la préserver des défaillances et des erreurs qui peuvent conduire son faisceau soit à I impuissance, soit à la désagrégation. C'est alors que l'homme se fait lui-même et qu'il devient le collaborateur de Dieu, ce qui est un grand privilège et la source d'une grande responsabilité. 11 peut se faire immortel, mais il peut aussi s'anéantir pour jamais : c'est à lui de saisir la vie éternelle, selon la parole de l'Apôtre. Je dis saisir, je ne dis pas recevoir ou accepter, demander, rechercher, mais saisir, c'està-dire porter résolument la main, guidée par un sur coup d'œil, vers le Irésor inestimable, vers la perle de grand prix. Tel est le but suprême de la vie et la réalisation parfaite de révolution.
Mais si la vie terrestre est le temps qui nous est donné pour la préparation de l'immortalité, si la constitution de notre personnalité impérissable est le fruit de notre travail volontaire, notre devoir est clairement indiqué. Nous devons aimer la vie comme un temps précieux dont il faut user avec
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grande conscience et avec grand sérieux. Nous devons l'aimer non pas tant pour les plaisirs que nous pouvons y trouver, que pour le fruit dont elle permet de préparer la maturation.
Nous devons, en la considérant à son vrai point de vue, la regarder comme un privilège et un don inestimable, dont les amertumes et les douleurs constituent peut-être (quoi que nous en pensions) les paris les plus précieuses, puisqu'elles sont les jalons directeurs vers l'immortalité et les barrières qui empècbent la cbute dans le gouffre du néant.
Noire amour et notre respect pour la vie doivent nous conduire à travailler joyeusement à nous faire nous-mêmes, à resserrer fortement le faisceau de notre personnalité morale, à l'orienter vers le bien et vers la recherche de tout ce qui peut nous rapprocher de l'immortalité.
Tout est donc normalement travail, activité, perfectionnement de l'être, marche incessante vers Fidéal; et il n'est pas, dans l'évolution de l'univers, de temps pour l'inaction et pour la paresse. Le travail est la loi universelle ; le seul progrès que l'on soit en droit de désirer et d'espérer, c'est qu'il devienne de plus en plus joyeux et efficace. C'est là ce que nous devons attendre de la vie à venir ; et si la vie terrestre, laborieuse et progressive, est la monnaie avec laquelle s'achète l'immortalité, il vaut donc la peine de vivre !
Et s'il en est ainsi: que nous reste-t-il à faire? Répéter le mot de l'empereur mourant : Et mine laboremus. Et maintenant travaillons :
Travaillons ! à quoi?
A devenir puissants? savants? célèbres? Oui sans doute; ce sont là des ambitions légitimes, à condition que, pour y parvenir, il n'en coûte rien à notre loyauté et à notre droiture.
Mais il y a encore une ambition plus haute: celle de devenir bons. C'est la loi suprême et la fin de l'évolution.
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Je crois devoir donner ici quelques explications sur un petit nombre de questions qui m'ont paru embarrasser particulièrement ceux de mes auditeurs qui étaient étrangers à l'étude des sciences naturelles.
4° Plasma primitif, plasma germinatif, cellules somatiques , cellules germinatives, conjngation, fécondation, rajeunissement.
Dans le cours des conférences qui précèdent, je me suis suffisamment étendu sur ce qu'il faut entendre par plasma ou protoplasme. J'ai également exposé ce qu'il fallait entendre par plasma primitif, c'est-à-dire un plasma formé à l'origine de la vie, susceptible d'être la base des phénomènes vitaux, et doué en particulier d'un pouvoir considérable d'amorce et de régénération qui assurait son immortalité conditionelle. Ce plasma primitif, s'est non seulement réparé, regénéré ; mais en lui l'énergie créatrice a dépassé de
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beaucoup la proportion des perles subies dans le mouvement vital, si bien qu'il s'est rapidement et considérablement accru et est devenu le point de départ de tous les êtres vivants. Le plasma primitif s'est organisé en cellules, c'est-à-dire en petites masses distinctes, qui à l'origine ont vécu isolément et ont constitué ce que nous appelons actuellement les protopbytes (premiers végétaux) et les protozoaires (premiers animaux) monocellulaires, c'est-à-dire formés d'une seule cellule. Cette cellule représentant tout l'organisme de l'être, en a aussi constitué le germe, et s'est multipliée par division. C'est là ce que nous pouvons observer chez les protozoaires mono-cellulaires actuels. Une cellule se divise en deux, qui constituent deux êtres distincts. A leur tour ces deux derniers se divisent en deux autres, et par là sont constitués quatre êtres vivants, et ainsi de suite.
Mais les protozoaires qui se divisent ainsi peuvent conserver pendant quelque temps une sorte d'union entre les cellules qui proviennent d'une série de divisions successives. De là résulte un groupe de cellules toutes semblables entre elles, et qui forment un protozoaire poly-cellulaire (à plusieurs cellules). Ce qui caractérise ce protozoaire, c'est que les cellules qui constituent le groupe ont une égale valeur, se séparent un jour, et deviennent autant de cellules germinatives qui se diviseront à leur
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tour, constitueront de nouveaux groupes semblables au premier, et ainsi de suite.
On voit donc que, dans ces protozoaires, il n'y a au fond qu'une espèce de cellules, que toutes sont équivalentes et représentent des germes. Toutes donc renferment une quantité plus ou moins considérable de plasma primitif devenu plasma germinatif, c'est-à-dire jouant le rôle de germe.
Il va eu être tout autrement pour le groupe d'animaux que Ton désigne sous le nom de métazoaires.
Ici l'organisme va se diviser en deux groupes de cellules bien distincts l'un de l'autre. L'un sera le groupe des cellules germinatives, c'est-à-dire capables de servir de germes, et qui ont par conséquent conservé intact en elles le plasma germinatif. Ces cellules sont renfermées dans les glandes reproductrices qui sont plus ou moins disséminées, ou plus ou moins concentrées et délimitées.
L'autre groupe est formé par les cellules somatiques, celles qui constituent le corps proprement dit de l'animal, abstraction faite des glandes reproductrices. Ce sont les muscles, les cellules nerveuses, les os, les épithéliums, le tissu graisseux, les glandes ordinaires, les globules du sang, . etc. etc.
Ces élément, ces cellules ont perdu plus ou moins le plasma germinatif qu'elles renfermaient à
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leur origine, et sont incapables cle servir de germes, d'éléments reproducteurs. Parfois même elles semblent ne plus en avoir gardé de traces notables et être incapables même de se réparer, de se régénérer elles-mêmes.
Comment s'est faite cette séparation des cellules des métazoaires en deux groupes si distincts? Comment s'est opéré ce départ? Je vais l'expliquer en peu de mots.
La cellule germe du métazoaire, c'est-à-dire l'œuf fécondé, tend à se diviser comme la cellule germinative qui constitue tout le corps du protozoaire. Elle se divise et se multiplie et forme ainsi un groupe de cellules qui restent unies.
Ce groupe de cellules qui se disposent d'abord, (et pour ne parler que des cas les plus simples et les plus réguliers), sous la forme d'une spbêre massive (monda), et ensuite sous la forme d'une coucbe sphérique enveloppant une cavité (blastula), ce groupe, dis-je, est. composé cle cellules semblables entre elles, formées de plasma germinatif, et correspondant, par conséquent, à l'état du protozoaire polycellulaire ; seulement ici ces cellules ne sont pas destinées à être un jour désunies et à servir toutes de germes.
Après des transformations qui donnent à cet ensemble la forme désignée sous le nom cle gastrala, et qui résulte généralement de l'in-
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vagination, de la pénétration, sous forme de doigt de gant retourné, d'un hémisphère dans l'autre, le groupe cellulaire se trouve constitué par deux couches de cellules, l'une externe et recouvrante que Ton appelle ectoderme, et l'autre interne ou recouverte que l'on désigne comme entoderme. Entre ces deux couches, et avec des éléments qui proviennent plus ou moins de l'une ou de l'autre, se constitue une troisième couche qui est le mésoderme. Ces trois couches réunies constituent ce que Ton appelle le blastoderme ; et de ces trois couches de cellules vont se former tous les systèmes de tissus, et tous les organes de l'animal. L'entoderme formera l'épithélium intestinal, c'està-dire la couche interne de cellules de l'intestin et les glandes qui en dépendent; l'ectoderme formera surtout l'épiderme, un certain nombre d'organes qui en dépendent et le système nerveux. Enfin le mésoderme formera surtout les os, les muscles, les vaisseaux, les organes reproducteurs, elc.
Mais ce résultat, qui a pour fin la constitution d'un organisme où les fonctions sont multiples, et où s'établit la division du travail, ce résultat est la conséquence de modifications internes qui transforment les cellules d'abord semblables de la blastiila et delà gastrula en cellules différentes par la forme, la structure, et la composition.
Les cellules de la blastiila étaient formées de
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plasma germinatif, mais, progressivement, dans les cellules appelées à constituer les divers organes, ce plasma s'efface et est remplacé par un tissu d'une nature spéciale qui caractérise un système différencié. Ainsi, dans la cellule appelée à être cellule musculaire, il se dépose un produit spécial, résultant de l'activité de la cellule, et qui sera un élément contractile, capable de se raccourcir ou de se relâcher sous certaines inQuences, et qui effectuera les phénomènes de mouvements du corps. Ce nouvel élément diffère considérablement du plasma germinatif. Il est incapable de se suffire à lui-même, de se nourrir, de se réparer, et à plus forte raison de se multiplier. Il est placé sous la tutelle et confié aux soins de la portion du plasma germinatif qui reste encore auprès de lui ; mais; la quantité et la qualité de ce plasma sont appelées à décroître et à se modifier par suite même de la production et de l'accroissement de l'élément contractile. Il se réduit de plus en plus ; et la cellule, devenue cellule musculaire, incapable de se réparer elle-même, et n'ayant plus auprès d'elle qu'un nourricier insuffisant, est nécessairement appelée à se détériorer et à périr. Elle a perdu son immortalité en cessant d'être plasma germinatif. Il en est de même de la cellule qui devient cellule nerveuse, parce que son plasma germinatif est envahi et modifié par la présence
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d'an élément spécial, l'élément nerveux; et ainsi de suite pour les autres tissus.
Mais il est des cellules plus ou moins groupées, dépendant généralement du mésoderme, qui ne participent pas à ces transformations spéciales. Ces cellules conservent leur composition primitive; étant formées comme toutes les autres, au début, de plasma germinatif, elles restent ce qu'elles étaient, et constituent proprement les germes. Aussi conservent-elles l'aptitude à l'immortalité.
Mais cette immortalité esi soumise à des conditions diverses, que j'ai suffisamment analysées dans les conférences qui précèdent. Il en est une, cependant, que j'ai à peine indiquée, et sur laquelle il convient de dire un mot.
Selon toutes probabilités, et, si l'on en juge par ce que montre aujourd'hui l'observation chez les êtres vivants les plus inférieurs, le plasma primitif était par lui-même, et en dehors de toute influence d'une autre portion de lui-même, susceptible de renouvellement indéfini, et par conséquent d'immortalité. C'est ce que nous voyons aujourd'hui chez des végétaux très inférieurs, les batéries et certaines algues inférieures, par exemple. Mais dans les degrés plus élevés de la vie, l'immortalité du plasma germinatif est soumise à une condition spéciale qui est celle de la conjugation ou de la fécondation.
Deux infusoires ciliés, protozoaires qui sont
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chacun composés d'une seule cellule, possèdent l'aptitude à l'immortalité. Ils pourront se diviser, se multiplier un grand nombre de fois sans qu'il y ait dans toute cette descendance un phénomène réel de mort, c'est à dire un cadavre.
Mais vient un moment où la puissance prolifique du plasma germinatif tend à s'épuiser, où des signes de sénilité sont près de se produire, et où la mort, le cadavre ne tarderaient pas à se montrer. A ce moment, il suffit que deux infusoires, qui se trouvent dans ces conditions, se rapprochent, s'unissent pendant un temps qui peut varier de quelques heures à plusieurs jours, fassent échange de la huitième partie de leurs petits noyaux, et se séparent enfin, pour que toute trace de vieillesse et de décrépitude disparaisse, et pour que ces deux êtres récupèrent leur première jeunesse et leur première énergie, et ainsi de suite indéfiniment. Il y a donc là réel renouveau. Et ce processus désigné comme conjugation, constitue un vrai rajeunissement. L'immortalité des infusoires ciliées est donc soumise à la condition du rajeunissement par conj ugalion. Pour les métazoaires le rajeunissement est également pratiqué ; mais il diffère de celui des infusoires en ceci que, s'il y a rapprochement et fusion de deux germes, le germe mâle et le germe femelle, de cette fusion il ne résulte qu'un seul être, qui est un être
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rajeuni, au lieu de deux. C'est là ce qu'on appelle la fécondation.
Comme on le voit, la fécondation n'est pas une multiplication; attendu que si, chez les infusoires ciliés, la conjuration ne produit pas d'être nouveau, chez les métazoaires la fécondation confond les deux êtres distincts, les deux germes en un seul, qui est l'œuf fécondé : la fécondation n'est donc aussi qu'un rajeunissement.
La multiplication des êtres ne se fait proprement que par division, par bourgeonnement. La conjuration et la fécondation ne sont que des modes de rajeunissement qui assurent l'immortalité du plasma germinatif. Il n'y a pas dans ces processus physiologiques l'apparition d'êtres nouveaux, mais la conservation, le rajeunissement d'êtres déjà existants, les germes.
2° Lame du plasma germinatif. J'ai parlé à la page 173 de ce volume de la petite âme du plasma germinatif. Ce mot aura surpris des auditeurs dont la pensée ne s'est pas arrêtée sur l'ordre de faits que j'étudie ici. Une âme,, dirat-on, attachée à un morceau de plasma ! une âme dans une particule de protoplasme ; quelle étrange affirmation ! Elle n'est pas si étrange, si l'on veut bien y réfléchir. Et, en effet, le nouvel être qui résulte de la fécondation, c'est-à-dire de la fusion
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de deux germes, c'est-à-dire de deux particules infiniment petites de plasma germinatif, présente des phénomèmes d'hérédité physique et psychique quirappellent, danscesdeux ordres de phénomènes, les qualités des deux parents. Il faut donc bien admettre comme entièrement rationnel, que, de même que le germe considéré au point de vue matériel constitue une partie détachée de l'organisme paternel ou maternel, de même aussi ce germe possède en lui quelque chose de l'âme paternelle et maternelle, un germe d'âme, qui comme le germe corporel, se développera et évoluera dans un sens déterminé, mais en conservant et manifestant toujours en lui, le souvenir des aptitudes et des tendances paternelles et maternelles. On voit donc que les cellules germinatives, portions infimes de plasma germinatif, recouvrent chacune comme forme une petite âme, germe de l'âme future. J'avais donc raison de parler de la petite âme du plasma germinatif.
3° Animaux parasites. A propos du rôle bienfaisant de la douleur, et de son action comme stimulant et aiguillon de l'évolution progressive, j'ai eu l'occasion de dire que les animaux parasiles qui avaient pour ainsi dire libéré le plus possible leur vie de l'obligation de l'effort et de la souffrance, en vivant aux dépens d'autrui, et en s'abritant dans
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l'intérieur de l'organisme de leur hôte, subissaient une dégénéralion un abaissement physiologique correspondant, et représentaient un recul réel au lieu d'un progrès. J'ai invoqué, h l'appui de cette proposition, le fait que ces organismes dégénérés et abaissés provenaient originairement d'organismes normaux et élevés qui pratiquaient librement la lutte et l'effort pour l'existence.
Quelques auditeurs, peu familiarisés avec les sciences biologiques, m'ont demandé comment on pouvait savoir que les parasites n'avaient pas été créés comme tels, et qu'ils provenaient d'ascendants libres et normalement constitués.
A cela il est facile de donner une réponse. Et, d'abord, on ne peut supposer que les parasites des mammifères et de l'homme en particulier aient existé comme tels, avant l'apparition des mammifères et de l'homme. lia donc fallu, ou bien qu'ils aient été créés directement après l'homme, ce qu'aucun naturaliste n'admettra puisque ces animaux appartiennent, à des groupes qui ont fait leur apparition bien avant l'homme, ou bien qu'ils soient provenus d'animaux d'un groupe, qui n'étant pas encore parasite, ne présentait pas les caractères du parasitisme, qui sont toujours des caractères de dégradation et d'abaissement. Voilà une première preuve qui est une preuve de raison, dirais-je. Mais il y a aussi des preuves de fait, d'observation.
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Il existe des animaux parasites qui sont parasites clés leur naissance, et chez ceux-là, la dégradation organique est manifeste dès leur origine, dès leur sortie de l'œuf; mais il en est d'autres qui ne deviennent parasites qu'à une certaine phase de leur existence ; soit au début, soit vers la fin. Eh bien, il y a ceci de très remarquable que tant que ces animaux sont libres, ils présentent exactement la constitution perfectionnée des groupes auxquels ils appartiennent, et que dès qu'ils entrent dans la vie parasitaire, se manifestent et s'accentuent en eux les dégradations correspondantes. La sacculine, crustacé cirripède qui vit fixé sous l'abdomen des crustacés décapodes, est de ce fait un exemple remarquable. Tandis que la larve présente des phases nauplienne et cypridienne libres, où elle a toute la structure des cirripècles non parasites à ces mêmes phases de développement, dès que la larve cypridienne se fixe par ses antennes à son hôte, commence en elle une série de régressions et de dégénérations qui finissent par transformer cet animal compliqué à l'origine, en une sorte de sac saillant rempli d'œufs, portant des ramifications qui pénètrent comme des racines entre les viscères de l'hôte et y absorbent les matériaux nutritifs. La bouche, les membres disparaissent, et le système nerveux reste très réduit.
On peut ajouter d'une manière générale, que
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bien des groupes d'animaux présentent certaines formes parasitaires, et d'autres formes qui pratiquent la vie libre, et que dans un même groupe, les parasites ont une constitution et une organisation bien inférieures à celles de leurs congénères libres.
On voit donc qu'il n'est pas téméraire de considérer les animaux parasites comme provenant d'ancêtres non parasites chez lesquels l'introduction de la vie parasitaire a introduit aussi la dégradation organique.
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos i
Première conférence : Qu'est-ce que la vie et la
mort? De l'immortalité en général. Immortalité de la personnalité. Point de vue spécial du conférencier. Méthode suivie. — Y a-t-il opposition entre la croyance à l'immortalité personnelle et les données de la science ? Présomptions morales et biologiques. . .
Deuxième conférence : Tout ce qui a un commencement doit-il avoir une fin? De l'immortalité considérée dans la matière en général. De l'immortalité dans la matière organisée et dans la vie physiologique. Le protoplasme et ses facultés. Son immortalité. Genèse et évolution piogressive du protoplasme. Conditions possibles et probables d'une vie ultra-terrestre. De la personnalité ; ses degrés ; sa constitution et son évolution à travers les phases de la vie animale sur le globe. . . .
Troisième conférence : Le cerveau et la pensée. Le cerveau et la personnalité. De l'origine de l'esprit. Du rôle des accumulateurs dans le monde physique, dans le monde physiologique, et dans le monde psychique. — Qu'est-ce que l'esprit?
TABLE DES MATIERES
La vie est partout. L'esprit est partout. L'esprit et les forces générales de la matière. De l'indéterminisme relatif 61
Quatrième conférence : Théorie biologique de Fart. — Qu'est-ce que la matière ? La matière et l'esprit. La forme et l'esprit. L'œuvre d'art est un organisme vivant. Est-elle capable d'immortalité ? La vie de la statue. La vie du poème et de la mélodie. La vie du tableai. et du monument. L'œuvre d'art est une individualité accumulalrice et rayonnante. C'est un organisme dont l'àme est unilatérale. La fin de Fart. L'esthétique indépendante de M. Maurice Pujo 103
Cinquième conférence : La personnalité psychique peut-elle devenir indépendante ducentre cérébral ? Du plasma ultra-terrestre. — Question de son origine et de ses facultés. L'immortalité de la personnalité. Preuves déduites de l'immortalité du plasma germi natif. Ce plasma peut-il suffire à une nouvelle phase évolutive de l'esprit? Doil-il céder la place à un nouveau plasma ? 152
Sixième conférence : Conditions morales de l'immortalité de la personnalité. Cette immortalité n'est pas nécessaire ; elle est conditionnelle. Intégrité et dissolution de la personnalité. Absorption des personnalités faibles par les personnalités fortes. La mort de la personnalité est la sanction de la loi morale. Valeur de cette sanction. Du rôle de la douleur dans l'évolution. Relation entre l'état moral et la conception de la sanction. La vie ultra-terrestre, prolongement de la vie terrestre
TABLE DES MATIÈRES
Septième conférence : Que faut-il entendre par personnalités fortes et faibles ? Critique biologique de la doctrine du salut universel. — Questions délicates. Immortalité de l'enfant. Immortalité de Têtre mentalement atteint. L'âme des bêtes. Son rôle dans l'évolution. Peut-elle être immortelle? L'immortalité et la morale. Immortalité des œuvres. L'immortalité et la question sociale. Conclusion pratique de ces conférences. . . . 229
Appendice : 1° Plasma germinatif, cellules somatiques, cellules germinatives, rajeunissement, etc. — 2° Ame du plasma germinatif. — 3 11 Animaux parasites et évolution régressive 275