A. SABATIER
AVANT-PROPOS
Nous devons reconnaître que nous traversons des temps troublés. C'est au point de vue des consciences et de l'état des âmes que je parle. Le nombre des désorientés, de ceux qui cherchent en vain une croyance, une direction morale, ou qui même, hélas! ont renoncé à les chercher, est certainement très considérable. Les caractères, qui sont toujours le fruit d'une conviction ferme et d'une robuste volonté, perdent de leur relief et s'effacent. Il y a hésitation, indécision, découragement et, qui qui pis est, neutralité complète et inertie. Pour beaucoup, l'action et l'initiative sont inutiles; ils ne voient pas, ils ne soupçonnent même pas le port vers lequel doit être mis le cap de leur embarcation. Pourquoi, dès lors, déployer
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la voile et mettre la main à l'aviron? Le plus sage est de laisser l'esquif abandonné aux mouvements désordonnés de la houle et au souffle du vent. Laissons-le achever sa destinée, tantôt immobile et cloué par le calme plat, tantôt errant et vagabond, jusqu'à ce que le grand inconnu, le hasard, lui procure un heureux échouage ou l'ensevelisse dans l'abîme au fond duquel tout se mêle et se dissout dans la fluidité de la mort.
C'est là une situation douloureuse ; mais c'est encore une situation dangereuse. Car une société formée d'une telle incohérence et d'une telle inertie est une société malade, ou peut-être môme mourante. A qui la faute? Qui doit-on accuser d'un tel état moi al ? La réponse à cette question variera singulièrement suivant qu'elle nous viendra de tel ou tel point de l'horizon. Mais les grands coupables, ceux qui seront dénoncés comme étant surtout responsables de ce trouble des consciences, de cet affaiblissement des convictions, de cet effacement des caractères, les deux grands coupables, dis-je, ceux auxquels on fera remonter les plus graves
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responsabilités, vous les avez déjà nommés. Pour les uns, ce sera la science, pour les autres, ce sera la foi. La science, diront les uns, a tari les sources de la croyance et a habitué les hommes à ne tenir compte que de ce qui était matière à démonstration et à constatation scientifiques. Elle impose silence au cœur, d'où viennent les sources de la vie. La science a bercé la génération actuelle de promesses qu'elle a été impuissante à tenir. Elle s'est présentée comme ayant en sa possession, non seulement les clefs du bien-être matériel, mais aussi celles du bonheur moral. Elle s'est déclarée capable de trouver des réponses satisfaisantes à toutes ces questions qui s'agitent au sein des hommes : qu'est-ce que l'homme? d'où vient-il? où va-t-il? quelle est sa fin, quels sont ses droits et ses obligations? la vie a-t-elle un but? et quel est-il? l'univers est-il le fruit et le jouet du hasard, ou bien y a-t-il, en dehors et au-dessus de lui, un être supérieur, un esprit libre et tout-puissant qui, après l'avoir créé, le conduit et le dirige, et qui conserve avec lui des relations
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embrassant à la fois la tr^me matérielle de la création et ses forces psychiques et morales? Et alors, pourquoi la souffrance? pourquoi la douleur? ce problème des problèmes, celui que tout homme est cruellement forcé de se poser, le problème des malheureux, de ceux qu'étreignent la torture physique et la torture morale. Et alors, pourquoi le mal moral? pourquoi la haine? pourquoi l'injustice? pourquoi la méchanceté? pourquoi le crime? A toutes ces questions pressantes, la science nous a-t-elle fait une réponse capable de donner la paix? Non, mille fois non! Elle est venue tenant à la main la coupe qui devait étancher cette soif immense. Mais la coupe est restée vide ; elle ne s'est pas remplie, et l'humanité est restée en proie aux ardeurs de la soif.
Mais, non seulement la science n'a pas bandé nos plaies et adouci nos souffrances, mais elle a jeté dans le monde des germes de guerre et semé des principes d'une brutale immoralité. N'est-ce pas à elle, en effet, que nous devons cette morale de la lutte pour
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l'existence, de la force primant le droit, de l'écrasement nécessaire et légitime des humbles et des faibles, de la suprématie des forts? Et alors, que peuvent attendre d'elle ceux qui souffrent, ceux qui sont opprimés, ceux qui ont besoin d'être relevés et consolés! et leur nombre est incalculable! Non, la science n'a point été la force bienfaisante qu'elle avait promis d'être; et voilà pourquoi nous nous éloignons d'elle. Elle n'est plus pour nous un appui.
Tel est le langage de ceux qui rendent la science responsable de l'état moral si regrettable, que nous avons signalé.
Mais si la science s'est montrée impuissante, si parfois même elle a paru mériter l'accusation d'être immorale (1), pourquoi la foi n'a-t-elle pas rempli la mission pour laquelle elle semblait si qualifiée?
A cela, la génération actuelle a aussi sa réponse. Oui, certainement, la foi nous a offert des solutions à tous les problèmes qui nous
(1; James Darmstetter, Les Prophètes d'Israël. Préface.
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inquiètent et des remèdes à tous les maux dont nous souffrons; mais, comme la science, et pour de tout autres raisons, elle a perdu notre confiance. Elle s'est offerte à nous comme une compagne de route fidèle et compatissante, en possession d'aliments fortifiants etde boissons rafraîchissantes, pour traverser les déserts arides et pour gravir les rudes montagnes. Pleins de confiance en elle, et comptant sur ses promesses, nous nous sommes mis joyeusement en route dès les jours de notre enfance, et nous nous sommes avancés dans la vie, à travers, d'abord, les vallées riantes et les plaines fertiles de la jeunesse. Les horizons étaient clairs, les fleurs brillantes, les sources fraîches et limpides; et nous marchions de contrée en contrée, découvrant sans cesse de nouveaux horizons,, allant de perspective en perspective, de connaissance en connaissance, de lumière en lumière. La marche était facile, nos pieds légers, nos pas rapides, notre élan juvénile. Mais, peu à peu, nous sommes entrés dans des vallées plus sombres, nous avons dû gravir des pentes plus
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