‹ Essai sur l'immortalité au point de vue du naturalisme évolutionisteChapitre 4 sur 12 · VI · texte numérisé non relu

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escarpées; les fleurs se sont fanées; le ciel s'est obscurci; nos membres meurtris ont hésité, et nous avons senti rapproche des défaillances. Alors, nous nous sommes tournés vers notre compagne de route, vers celle qui nous avait promis, pour toujours, son appui. Mais nos regards l'ont vainement cherchée. Nous l'avions crue près de nous ; elle n'était plus là. Tandis que nous avions franchi les distances, que nous avions élargi nos horizons, elle avait oublié de marcher; elle s'était complue et arrêtée dans les plaines de notre confiante et naïve jeunesse; et nous avions perdu tout contact avec elle. C'était une amie d'enfance. Aujourd'hui, nous sommes étrangers l'un à l'autre.

Voilà l'acte d'accusation lancé par les mécontents et les découragés, contre la foi, et, par là, j'entends non seulement telle ou telle dogmatique confessionnelle, mais tout ce qui, placé en dehors des démonstrations et des constatations de la science, n'en est pas moins une portion très importante, et peut-être la plus importante, des pensées de l'humanité.

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Que faut-il penser, impartialement, de ces accusations dirigées contre la science et contre la foi, par ceux que l'une ou l'autre, et parfois aussi l'une et l'autre, ont leurrés et déçus? Je vais le dire en deux mots.

Il peut y avoir, dans ces accusations, des griefs sérieux et des reproches mérités; mais, beaucoup d'autres sont le résultat de malentendus qu'il appartient aux hommes de bonne foi de dissiper. Il est vrai que les hommes de science, trop uniquement occupés de planter leur pique et de plonger la sonde dans les entrailles du sol, ont paru oublier de lever les regards en haut, et perdre de vue ces espaces célestes et cette voûte azurée qui recélaient d'infinies profondeurs et de sublimes vérités. U est vrai, aussi, que les représentants de la foi, du haut des sommets inaccessibles qu ils habitent, semblent avoir perdu l'habitude de regarder ce qui se passait au pied de la montagne, et qu'ils n'ont pas toujours vu les dénivellements qui se produisaient dans la plaine et les bouleversements qui transformaient progressivement la vallée.

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Par là, les uns et les autres ont perdu leur station d'équilibre dans l'édifice social. Leur situation mal assise et boiteuse ne leur a pas permis de répondre intégralement aux aspirations humaines. Chacun des étais qu'ils ont offert à la faiblesse manquait de cet équilibre dans la structure qui pouvait assurer la stabilité. Les réponses aux problèmes posés ont paru insuffisantes et incomplètes; les lacunes, trop nombreuses et trop profondes, ont été décourageantes. La science des rapports et des relations vraies, des adaptations légitimes, a été ignorée; l'art des transformations naturelles et logiques est resté trop méconnu. Lar science avait paru oublier parfois que ce qu'elle sait n'est rien à côté des vérités de premier ordre qu'elle ignore ; la foi n'avait pas reconnu que ce qu'elle persistait à enfermer dans ses formules, avait — en partie du moins — cessé d'être une vérité.

Ce sont là des torts, mais qui ne sont certes pas irréparables. La bonne volonté, l'amour de la vérité, la largeur dans les conceptions, l'esprit de respect et de confiance réciproque,

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peuvent tout réparer. Avant tout, il convient d'être guidé par le sentiment de la justice et de ne pas prononcer de jugement téméraire.

Ainsi, pour ne parler que des attaques dirigées contre la science, il a été très judicieusement répondu que si la science a fait quelques promesses, elle n'a fait ni faillite, ni banqueroute, car elle n'a pas d'échéances. On peut ajouter qu'elle paie tous les jours ceux qui lui présentent les traites qu'elle a réellement consenties, et qu'elle dispose pOUr C< ];{ d'une armée de travailleurs infatigables qui battent monnaie au prix de leurs efforts et de leurs sueurs.

Mais, d'autre part, en accusant si violemment d'immoralité la science, c'est-à-dire La recherche et la connaissance du connaissable, n'a-t-on pas été injustes? Est-t-il vrai que la science soit immorale, est-il vrai qu'elle ne puisse rien pour l'édification de la morale, et que, comme on l'a récemment écrit, si on lui demandait des directions de cet ordre, elle risquerait de les donner mauvaises? Cela peut être vrai d'une certaine science, d'un état

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spécial et momentané de la science, de certaines conceptions fugaces de la science, et surtout de certains savants. Cela ne saurait être vrai de la science en général.

Oui, sans doute, si Ton s'en rapporte à certaines théories scientifiques momentanées, ou bien à certaines interprétations de ces théories, il est possible qu'elles semblent de nature à devenir la source d'inspirations plutôt mauvaises que nobles et salutaires. Mais il faut, avant tout jugement sans appel, avant toute condamnation, — il faut, dis-je, rechercher avec grand soin, si la doctrine scientifique incriminée est bien complète, si toutes ses faces ont été considérées, si on a tenu un compte suffisant de toutes les parties de l'horizon qu'elle est appelée à embrasser, si son dernier mot a été dit, si sa formule est définitive. On a dit, avec raison, qu'avec quelques lignes prises dans un livre, on peut faire pendre son auteur. Il en est de même de la science. Eh bien ! sur ce terrain, je crois pouvoir dire que, dans bien des cas, où l'on conclut sans hésitation au nom de la science, où

l'on formule en son nom des préceptes de conduite et des règles pour la vie, on n'a pas fait tout son devoir.

Pour ne prendre qu'un exemple, mais qui, je l'espère, sera jugé suffisant, parce qu'il est certes actuel, on accuse, dans certains milieux, les sciences naturelles d'être les corruptrices du temps présent. Ce sont elles, en effet, qui ont jeté dans le monde cette théorie darwinienne de la lutte pour l'existence et de la prééminence des plus forts, qui excite l'indignation des âmes sensibles, sans doute, mais aussi des esprits insuffisamment informés. N'y voit-on pas, en effet, la justification du règne de la force, la condamnation de tout esprit de sacrifice et de dévouement, et la légitimation éclatante et scandaleuse de l'égoïsme ? Eh bien, cela est-il bien juste? Ce jugement est-il mérité? Est-il appuyé sur une instruction suffisante de la cause ; est-il la résultante d'une enquête qui n'a rien oublié, rien négligé, qui a tout embrassé ? Ne manque-t-il rien aux considérants qui appuient ce verdict sévère? Je ne crains pas d'affirmer qu'il y a eu dans

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l'instruction de la cause une hâte regrettable et une lacune importante, capables à elles seules de renverser le sens du verdict.

Bien avant la science, les littérateurs et les moralistes ont constaté que : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». Il est vrai que, cela faisant, les moralistes ont présenté ordinairement les faits de cet ordre comme regrettables et dignes de réprobation. Ils ne leur ont pas prêté un rôle important et utile dans la constitution des sociétés. Aussi, leur formules sur ce point n'ont pu avoir, sur les tendances morales et sur la pratique de la vie, un effet puissant et désastreux.

Il en a été tout autrement de la doctrine darwinienne de la lutte pour l'existence. Au nom de l'observation, Darwin a voulu établir qu'il existait entre tous les êtres vivants une lutte acharnée pour la vie, une concurrence vitale sans merci, d'autant plus ardente et plus implacable qu'elle se livrait entre des êtres plus semblables, plus tourmentés des mêmes besoins, et que cette lutte était une des conditions capitales et nécessaires des

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transformations et, par conséquent, du progrès des êtres; les plus aptes, les mieux armés, les mieux constitués étant seuls appelés à survivre et, seuls aussi, à transmettre, à leurs descendants par l'hérédité, les conditions heureuses de l'organisme et les progrès réalisés.

Or, si la victoire des plus forts sur les faibles, si la survivance des mieux armés est, en effet, la condition indispensable du progrès, qui ne voit que la lutte et la victoire sont, par cela même, justifiées et légitimées? car le progrès, la marche en avant, constituent des buts supérieurs, que les êtres vivants sont tenus de poursuivre ; et les seuls moyens qui leur permettent de les atteindre ne sauraient être condamnés et proscrits.

Plaçons-nous, pour le moment, au point de vue strict du progrès organique et du perfectionnement de l'espèce, dans le sens où l'entendent généralement les naturalistes, et examinons si ce progrès suffit à justifier Fav;éantissement des plus faibles par les plus forts. Je n'hésite pas à répondre par la négative.

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Pour que j'en fusse empêché, il eût fallu établir que la destruction des faibles est, en effet, la condition nécessaire, la condition sine quâ non du progrès organique, et que, sans elle, celui-ci était non seulement compromis, mais impossible. Or, c'est ce que la science, oui, la science qui se corrige elle-même, conteste fortement aujourd'hui. Dans la ferveur de ses premières conceptions, Darwin avait cru tout d'abord à cette toute-puissance de la sélection naturelle. Il avait cru que ce rôle lui avait été exclusivement réservé. Mais cet esprit était trop large, trop droit et trop sincère pour rester, malgré l'évidence, strictement attaché à ce mécanisme étroit et exclusif. Aussi, plus tard, tout en réservant à la sélection naturelle un rôle prépondérant dans la transformation des espèces, avait-il admis que l'ont pût revendiquer pour d'autres agents une influence dans le processus général de développement du monde organisé. Or, on reconnaît aujourd'hui combien doit être circonscrite et limitée l'influence de la sélection naturelle, et combien des influences plus directes, plus profondes,

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plus puissantes, plus rationnelles, plus intelligentes, dirai-je, et plus empreintes de finalité, ont présidé à ces transformations innombrables, sources des tormes qui peuplent le globe terrestre. L'influence du milieu, les efforts faits par l'organisme vivant pour se plier aux conditions ambiantes, l'adaptation, en un mot, à laquelle notre grand Lamark a attribué le rôle prépondérant dans la production des espèces, l'adaptation, dis-je, a reconquis, aux yeux des naturalistes, la place qu'avait semblé lui ravir la théorie darwinienne de la sélection naturelle. Or, l'adaptation des organismes est un fait d'ordre interne plutôt qu'une série d'actions périphériques et extérieures. I e travail de modification est intime; l'organisme travaille avant tout à se modifier lui même et non à porter la lutte chez les autres; il se plie aux convenances des êtres qui l'entourent, plutôt qu'il ne les plie à ses propres convenances. 11 s'assouplit, il se transforme lui-même, plutôt qu'il ne combat et détruit les autres à son profit. L'animal originaire de pays chauds, transporté au sein d'un climat rigoureux, se

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couvre de poils longs et pressés ; l'oiseau appelé à vivre dans les marécages et sur les terres submergées, voit ses membres postérieurs s'allonger, pour élever le corps au-dessus du niveau de l'eau. Si Foiseau doit nager, ses pattes deviennent palmées, une membrane s'étend entre les doigts et donne au pied la forme et le rôle d'une rame ; si l'oiseau doit franchir de grands espaces, pour fuir soit l'ennemi soit un climat rigoureux, ses ailes acquièrent une large envergure, etc , etc. L'adaptation suppose l'existence dans l'organisme vivant d'une faculté de se plier, de se modifier en vue d'une fin utile, qui n'a rien de moralement blâmable, et qui ne suppose pas une tendance directe à la lutte contre les êtres semblables. Tous peuvent concourir également à ces transformations heureuses, et on ne saurait y voir qu'une sorte d'émulation naturelle pour la réalisation d'une disposition favorable aux organismes. L'adaptation ne saurait donc, par elle-même, être considérée comme une mauvaise conseillère, et, à ce point de vue, les doctrines transformistes et;

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avec elles, la science, ne sauraient manquer d'un acquittement mérité.

Mais il y a plus encore. Ils sont nombreux les naturalistes qui croient à des influences directrices, à une tendance évolutive immanente à la nature, tendance dominant et dirigeant révolution des formes, et pour laquelle, et à côté de laquelle, la sélection naturelle et la concurrence vitale ne constituent qu'un mécanisme dont le rôle est presque secondaire. Il y aurait dans le monde des êtres une puissance et une direction de développement comparables à celles qui président au développement de l'œuf. A ce point de vue même, la latte pour l'existence devient, par la vertu même de l'effort, une condition d'élévation et de perfectionnement des plus aptes, plus encore que l'occasion de la défaite et de la 'destruction des faibles. A ce point de vue aussi, la destruction des faibles est une conséquence de la supériorité des forts, plus encore que la cause de leur élévation. La victoire leur appartient, parce qu'ils sont devenus les plus forts ; et ils ne sont pas devenus les

plus forts parce qu'ils ont vaincu. La victoire est donc plutôt la conséquence que la cause du progrès; et la nécessité de la victoire matérielle ne s'impose donc pas comme la condition du progrès.

Par là — il est facile de le comprendre — s'atténue singulièrement cette nécessité biologique de la destruction des faibles comme cause d'évolution progressive.

Mais cela veut-il dire que la lutte soit supprimée et que le progrès puisse être réalisé sans elle? Bien s'en faut. La lutte est nécessaire, car la lutte est "mère de l'effort. La bataille doit être livrée, et incessamment livrée; mais il reste à déterminer le lieu de la bataille, et la nature et la qualité des adversaires. Dans la suite de cette étude, je consacrerai quelques pages à l'établissement d'un fait dont l'évidence s impose de plus en plus à mon esprit: je veux dire la nécessité de la douleur et de l'effort comme aiguillons du progrès évolutif. La douleur, c'est-à-dire le besoin, la privation, la souffrance, sous quelque forme qu'elle se présente, éveille la

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volonté et provoque l'effort. L'être vivant veut éviter la douleur ; et la recherche constante et active des moyens de la fuir est,, pour lui, le meilleur moyen d'avancer dans la voie du perfectionnement. La lutte de l'animal contre ses semblables, c'est-à-dire contre les êtres vivants qui pourraient être pour lui une gêne ou lui créer une concurrence redoutable, entre, sans doute, pour une part quelconque dans la production des efforts, gages du progrès. Mais le tort grave de ceux qui ont cru devoir accuser la sélection naturelle d'être une école d'égoïsme et de férocité, a été de considérer la lutte contre les semblables et la victoire des forts sur les faibles, comme la condition indispensable et toute-puissante du progrès.

Il y a eu là une vraie méprise, sur laquelle il faut jeter de la lumière.

L'effort pour fuir la douleur n'a pas nécessairement pour occasion la lutte contre les faibles et leur anéantissement. Il y a des obstacles qui n'ont pas besoin, pour être renversés, qu'une souffrance ou la mort soit infligée à d'autres êtres, ainsi que nous venons

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de le voir. La lutte contre les forces de la nature, la nécessité de se plier aux conditions du milieu, constituent des causes déjà très considérables d'efforts utiles. Pour se mettre à l'abri du froid ou de la chaleur, ou de la lumière, ou de Peau, les animaux sont appelés à construire des nids, à creuser des terriers, à bâtir des huttes, qui ne coûtent à d'autres êtres sensibles ni des cris de douleur, ni la perte cruelle de la vie. Pour suffire à leur existence, les animaux végétivores n'ont, le plus souvent, à lutter qu'avec les difficultés tenant aux distances à parcourir ou aux hauteurs qu'il faut atteindre.

Il peut donc y avoir et il y a une source de progrès évolutif et des conditions de perfectionnement, en dehors de la souffrance et de la mort imposées par la victoire et par Pégoïsme des plus favorisés. Néanmoins, il faut reconnaître que, dans le règne animal, où la sensibilité a acquis une grande acuité, la lutte cruelle pour la vie, la concurrence vitale, tiennent une place qui n'est certes pas négligeable, et que l'effort dépensé dans cette lutte

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a certainement aussi une part notable d'action dans le perfectionnement des organismes.

Mais il faut ici établir une distinction d'une importance capitale. Il y a une échelle de dignité et de valeur dans les degrés et les formes de la vie. La vie est d'abord physiologique surtout, et présente à peine quelques rudiments de la mentalité : à mesure que l'animalité s'élève, le côté psychique se manifeste davantage ; aux plus hauts degrés de l'échelle, la vie morale se caractérise pour s'épanouir dans l'humanité. Quoi que possédant la vie physiologique et la vie psychologique, l'humanité a surtout le droit de considérer avec fierté la vie morale comme étant sa vie supérieure, sa vie par excellence. C'est donc, avant tout, par les caractères de la lutte et des conditions du progrès dans cette noble vie, que doit être mesuré le degré de moralité de la lutte pour l'existence et de l'influence de l'effort sur la réalisation du progrès.

Et qu'on ne vienne pas nous dire que la conscience morale ne fait pas partie de l'objet des sciences naturelles, et lui opposer ce qu'on

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appelle la nature. La conscience morale seraitelle, en réalité, en dehors de la nature ? et en dehors de la nature de l'homme en particulier? A quelqu'un qui soutiendrait cette étrange thèse, on répondrait volontiers comme cette grande dame du Monde où Von s'ennuie : « Comme si tous les enfants n'étaient pas naturels! » c'est-à-dire : comme si tout ce qui est dans l'homme ou ce qui vient de l'homme n'est pas dans la nature ! Et d ailleurs, avonsnous besoins de rappeler qu'un naturaliste éminent, M. de Quatrefages, a fait jouer à la conscience morale le rôle de caractère dans l'édification, du règne humain, c'est-à-dire dans une classification naturelle.

Puisque la vie morale caractérise tout particulièrement l'homme, voyons quels sont en elle les caractères de la lutte et du progrès.

Il y a ceci de très frappant et de très digne de remarque, que, dans la vie morale, la condition du progrès c'est l'effort pour échapper à Tégoïsme, et que la lutte a pour objet la défaite des sentiments inférieurs et la victoire des mobiles nobles et désintéressés. Si bien

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que Thomme le plus fort est celui qui est le plus maître de lui-même et non des autres, selon cette belle parole des Proverbes, qui oppose la force morale à la force matérielle : « L'homme qui est le maître de son cœur, est plus fort que celui qui prend des villes. »

L'homme le plus fort est celui qui est assez maître de lui pour pouvoir se donner en faveur des autres. Et s'il est vrai que l'oubli et le don de soi-même, s'il est vrai que l'esprit de sacrifice soient le caractère et le fruit de la victoire morale, quel sera le rôle des forts vis-à-vis des faibles ? Sera- ce de les vaincre et de les anéantir ? comme l'a affirmé une femme (qui le croirait?), l'auteur de la préface de la première édition française de Darwin? Bien au contraire. Le soulagement et le relèvement des moins favorisés devient le but par excellence de l'activité des forts; la guérison des malades, le soulagement des infirmes, la consolation des découragés, l'éducation et le relèvement des consciences dévoyées ou inférieures, sont la pâture et le réconfort des vainqueurs; si bien que, pour la phase

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évolutive à laquelle est parvenue l'humanité, la vie des faibles devient indispensable au progrès moral, et que s'ils venaient actuellement à disparaître, et que par là l'effort du sacrifice fût supprimé, la vie morale, au lieu de grandir et de gagner en force, subirait une dépression énorme et an recul qui l'anéantiraient.

Voilà donc l'effet de la lutte pour l'existence dans le monde moral, qui, je le répète, appartient bien à la nature, et doit être compté pour quelque chose dans la considération des moteurs et des causes qui président à l'évolution de l'humanité.

Nous sommes donc en présence de faits dépendant de la science, puisqu'ils peuvent être constatés et contrôlés, et appartenant à ces sciences naturelles, qui passent, auprès de quelques-uns, pour de si mauvaises conseillères ; et nous voyons combien, pour avoir eu le soin d'envisager, non un seul côté du problème, mais ses divers côtés, nous sommes arrivés, au nom de la science, à trouver pour l'homme, comme loi légitime du progrès, non

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point une concurrence inspirée par un égoïsme brutal et féroce, décidé à anéantir tout être qui fait obstacle à sa jouissance, mais une loi d'amour et de sacrifice qui fait du bonheur des faibles la source de la joie des forls.

Mais est-ce là tout? et le transformisme ne peut-il avoir un résultat plus général encore et non moins digne d'intérêt? Voyons-le !

Si la théorie transformiste est une vérité, si toutes les formes vivantes sont nées les unes des autres par suite de modifications successives, il en résulte, évidemment, que les êtres vivants sont tous membres d'une même famille, dans laquelle les degrés de parenté sont d'autant plus étroits que les êtres appartiennent à des formes moins distantes les unes des autres. Mais qui ne voit que cette conception est le meilleur argument en faveur de la solidarité, cette grande règle morale, cette grande loi qui s'impose de plus en plus au développement moral et social de notre temps? Et cette solidarité, qui doit trouver sa plus grande expression, sa plus éloquente manifestation dans l'espèce

humaine, s'étend aussi naturellement à nos frères inférieurs, à ces animaux dont la vie est, à bien des égards, entre nos mains, mais dont nous n'avons le droit de disposer que pour des motifs graves et n'ayant rien à voir avec nos seules jouissances. Et, par là, s'élargit cette morale du transformisme, que l'on a considérée à la légère comme la pire inspiration d'une société d'égoïstes et de jouisseurs.

Et, pour en finir, si la lutte bien comprise pour l'existence et la survivance rationnelle des plus forts est la loi biologique qui domine révolution de la création, elle a pour effet d'assurer aux êtres moralement forts une prolongation de durée qui est le fruit même de leur force, et, par conséquent, elle peut ouvrir aux natures moralement supérieures un horizon pi obabla de survie et d'immortalité morale et, par conséquent, personnelle. Mais cette survivance des plus aptes n'est certes pas achetée par le dépouillement et la destruction des moins aptes ; car, s'il est vrai que ces derniers succombent et disparaissent, ce n'est qu'après avoir résisté aux sollicitations fraternelles et

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aux efforts des personnalités puissantes et supérieures qui voulaient les arracher à l'anéantissement.

11 n'y a donc là, chez les vainqueurs, dans cette lutte suprême, ni rapine, ni égoïsme, ni férocité ; et la victoire, dans cette lutte pour l'existence morale et personnelle, n'a certes rien de sanglant ni de cruel. La victoire, et la lutte qui la précède et qui l'assure, ne sont, en définitive, qu'un épanouissement de fraternité et de vertu.

Formuler et analyser tout ce quil y aurait à faire pour modifier la situation présente, nous conduirait beaucoup trop loin. Nous pouvons faire mieux.

L'étude qui va nous occuper pendant sept séances nous permettra de mettre en pratique les conseils et les réflexions que le temps ne nous permet pas de formuler. Cette application de nos vues sera le meilleur moyen de mettre en lumière la réponse que nous croyons devoir faire sur une question capitale aux aspirations de l'heure présente. Votre verdict

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sera pour nous le meilleur critère de la valeur de la méthode. Mais, avant de le prononcer, veuillez m'écouter avec bienveillance. Aucun mobile, autre que celui de 1 intérêt que tout homme doit porter à ses semblables, ne m'a inspiré la pensée de venir m'entretenir avec vous. Loin de moi la prétention d'imposer des points de vue personnels! Je ne suis ni de force, ni d'humeur à le tenter; je désire seulement réfléchir et penser avec vous sur une question dont l'importance ne saurait être niée, quelque soit l'état d'esprit où l'on se trouve. Quel est l'homme, en effet, qui se déclarera, de gaîté de cœur, indifférent à la question de sa destinée? Je viens chercher avec vous les échappées que la science et la raison libre peuvent nous ouvrir sur cet horizon. Soyez donc bienveillants! car la force est nécessaire pour accomplir l'œuvre tentée, et votre sympathie sera ma force!

PREMIÈRE CONFÉRENCE

Qu'est-ce que la vie et la mort? De l'immortalité en général. Immortalité de la personnalité. Point de vue spécial du Conférencier. Méthode suivie. — Y a-t-il

OPPOSITION ENTRE LA CROYANCE A L'IMMORTALITÉ PERSONNELLE ET LES DONNÉES DE LA SCIENCE ? PRESOMPTIONS MORALES ET BIOLOGIQUES.

Dans une série cle conférences qui ont été publiées, j'ai arrêté ma pensée sur la Vie et sur la Mort (1). Des considérations que j'ai alors présentées, il me semble ressortir que la vie et la mort ne sont pas deux états radicalement opposés; que ce que nous appelons la mort n'est pas le contraire et la négation absolue de la vie; qu'elle n'est qu'une moindre vie, une vie sourde, lente, dépourvue de cet éclat et de celte impétuosité de mouvement et de manifestation qui caractérisent l'être vivant.

(1) Ad Sabatier. Essai sur la vie et la mort. IVe volume de la Bibliothèque évolutioniste. Paris, Vvc Babé et Cie, 1892.

La vie est donc partout : Partout se fait, dans une certaine mesure, l'échange de la matière; partout peuvent se manifester dans certaines conditions une sensibilité, une motilité, un pouvoir d'amorce, une action assimilatrice et une action clésassiniilatrice, dont l'activité générale ne diffère dans la matière dite brute et dans la matière vivante, que par des degrés de puissance et de perfectionnemenl . Cette dernière ne serait que le résultat d'une évolution supérieure delà première sous l'influence de conditions spéciales, et se ramènerait à elle par des termes intermédiaires assez nombreux et assez significatifs pour servir de démonstration.

Il ne saurait donc être question de la mort dans le sens général de ce mot, et en tant qu'il signifie perte absolue de la vie. L'immortalité seule serait une réalité, et une réalité générale, un attribut de tout ce qui est. L'immortalité serait donc un fait très général et sans exception, et il n'y aurait pas lieu de discuter de l'immortalité et de la mortalité. Il y a cependant une question de la mort et de l'immortalité. C'est qu'on peut entendre ces ternies dans des sens différents, qu'il convient de préciser.

La mort ne saurait être confondue avec l'anéantissement. La tendance de la science est évidemment de penser que ce qui est ne saurait être anéanti. « Rien ne se perd », tel est l'un des

PREMIERE CONFÉRENCE

axiomes du déterminisme scientifique moderne, et il faut convenir que tout semble donner à cette affirmation une suffisante démonstration. La science, qui accepte et qui affirme cette impossibilité du passage au néant, affirme par cela même une certaine immortalité. Mais ce n'est pas de celle-là qu'il doit être question ici, et de la possibilité ou de la probabilité de laquelle nous avons à nous enquérir. L'objet de la création, c'est-à-dire la matière et les forces que l'on ne saurait d'ailleurs distinguer et séparer que d'une manière purement théorique, l'objet de la création, dis-je, est indestructible, aux yeux de la science. Mais l'immortalité comporte quelque chose de plus que l'indestructibilité. On peut distinguer, en effet, dans la substance créée, dans l'être : d'une part, les matières premières, dirai-je, les éléments constituants, et, d'autre part, les relations que contractent ces éléments, les rapports durables ou passagers, les conditions diverses que l'on peut constater dans la suite des échanges et des combinaisons de ces éléments. Les éléments sont indestructibles (et je fais bien remarquer que cela ne veut pas dire intransformables), mais on ne saurait en dire autant des relations, des rapports qui constituent des groupements, des combinaisons, des formes. Ces combinaisons, ces groupements, ces formes peuvent évidemment

varier, et ils varient en effet; et de là résultent ces grands mouvements d'échange, d'arrangement, de composition et de décomposition qui constituent les variations et les transformations si nombreuses de l'être.

Le fait qui paraît le plus général, c'est cotte variation même, cette perpétuelle transformation des relations et des combinaisons. C'est là le fait qui frappe le plus l'homme qui observe, et qui permet aussitôt de poser cette question : Peut-il y avoir des relations permanentes, des constructions inaltérables et indestructibles comme constructions? Or, c'est là, ainsi que nous allons le voir, la question même de l'immortalité, telle que nous devons la poser et la discuter devant vous à propos d'uncas spécial, c'est-à-dire à propos de l'immortalité de l'homme.

Le problème de l'immortalité se circonscrit, en effet, pour nous proprement au problème de l'immortalité de l'être humain dans ce qu'il a de supérieur et de caractéristique, c'est-à-dire dans sa personnalité, dans ce qui fait l'être intellectuel et surtout l'être moral.

Ce n'est pas qu'on ne puisse l'étendre aussi aux êtres vivants chez lesquels des signes d'une personnalité inférieure semblent vouloir se faire jour. Ces personnalités inférieures, je ne serai pas fâché d'en parler également et d'examiner les raisons

PREMIÈRE CONFÉRENCE

qui peuvent plaider pour ou contre leur immortalité. Mais, pour le moment, et afin de préciser la question en la circonscrivant, je ne vais m'occuper que de la personnalité humaine.

L'âme humaine, ou pour mieux dire la personne humaine, est-elle immortelle? L'est-elle toujours et nécessairement? Suffit-il qu'elle ait existé, pour n'être plus exposée à la mort, et pour vivre à toujours? Ou bien la personne humaine est-elle capable d'immortalité, mais aussi susceptible de mortalité? En d'autres mots, y a-t-il, pour la personne humaine, une immortalité potentielle, en puissance, conditionnelle,, ou une immortalité nécessaire? Telles sont les questions que je désire examiner avec vous. Au nom de quoi veux-je le faire? Sur quel terrain ai je l'intention de me placer? Quelles peuvent être mes prétentions? Est-ce au nom des croyances religieuses, est-ce au nom de la foi formulée que je prends ici la parole? En aucune façon. C'est aux ministres de la religion que convient plus spécialement cet ordre d'argumentation .Vous n'êtes pas venus en tendre un sermon, et si je vous servais ce plat inattendu, on m'accuserait peut-être de vous avoir tendu un piège, reproche auquel je serais particulièrement sensible. Je crois, en effet, que plusieurs de mes auditeurs se fussent abstenus, s'il eût été question d'aller au prêche. Je m'empresse de les rassurer en leur disant à quel

titre je viens parler d'immortalité, et quel est Tordre d'idées auxquelles je compte puiser pour cela.

C'est comme naturaliste et comme philosophe indépendant que je désire aborder cette question délicate entre toutes.

Quelque positive que soit ma foi en certaines vérités que nous ne pouvons établir par des preuves extérieures, et que nous tenons pour ainsi dire d'une révélation intérieure, je suis cependant résolu à m'appuyer avant tout, dans cette élude, sur des considérations et des analogies empruntées aux notions que les méthodes scientifiques ont permis d'acquérir, et qui constituent, à des titres divers, le domaine de la science.

Ma méthode consistera essentiellement dans l'examen consciencieux et serré des analogies et des possibilités scientifiques, c'est-à-dire de ce que la science a le droit de considérer comme termes analogues ou, du moins, comme possibilités, et de constater de quel côté une semblable enquête doit faire pencher une balance juste et bien réglée. Sera-ce du côté de l'affirmation de l'immortalité personnelle, ou bien du côté de la négation que le plateau s'inclinera ? C'est ce qu'il conviendra d'observer avec un soin scrupuleux.

Nous aurons ainsi apprécié ce qu'il est possible de penser avec la science, et en se trouvant

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<f accord avec elle ; mais il sera permis aussi de constater et d'apprécier ce qu'un savant a le pouvoir et le droit de penser en dehors de la science. Il peut, en effet, y avoir des données qui sont d'accord avec celles de la science, et d'autres qui ne leur sont pas contraires, qui sont en dehors, qui sont d'un domaine considéré (actuellement du moins) comme inaccessible à la science positive. Il me convient donc d'examiner en quoi la science peut appuyer mes conclusions, et en quoi (passant à côté d'elles) elle ne les contredit pas.

Le savant, l'homme de science, tant qu'il recherche dans le domaine de la science positive, ne peut légitimement invoquer que des méthodes et des démonstrations scientifiques ; mais quand il se porte sur un terrain que les instruments de la science ne sauraient atteindre, quand il aborde l'étude d'un problème que ses sens et ses moyens de recherche de laboratoire sont inaptes à fouiller et à résoudre, il a bien le droit, pour établir sa conviction, non seulement de puiser dans les analogies qui ont leur source dans ses études scientifiques, mais d'emprunter des motifs et des présomptions à des considérations que ne contredit pas la science.

Dans les questions de Tordre de celles que nous abordons aujourd'hui, dans la question de l'existence de Dieu, de l'immortalité personnelle par

exemple, il est beaucoup trop de mode d'invoquer la science comme raison péremploire de négation. Je liens à proclamer hautement que la science esl impuissante aussi bien pour affirmer que pour nier dans ces domaines; et que les hommes qui l'invoquent comme un argument sans réplique, comme un argument décisif et sans appel, aussi bien pour l'affirmative que pour la négative, commettent un véritable abus, une grave faute de lèse-science, tout en ayant l'air de proclamer la suprématie et l'infaillibilité de la science.

Je me garderai de les imiter ! Qu'il soit donc bien entendu que je n'apporte pas une démonstration scientifique de l'immortalité personnelle ; qu'il soit bien entendu que si, dans l'examen de cette question, je jette les yeux sur le domaine de la science, ce n'est pas pour puiser des arguments irréfutables et des raisons victorieuses ; je sais bien que mes regards les y chercheraient en vain, et que je devrais renoncer à une démonstration scientifique digne de ce nom. Mes efforts inutiles et mes prétentions déçues aboutiraient peut-être à ce résultat malheureux de créer dans l'esprit un scepticisme funeste. Ce que j'ai la prétention et le droit de faire, c'est de chercher dans la science des lueurs directrices, des analogies capables de m'éclaircr, de m'adresser à elle ave© droiture et sincérité, et de lui demander loyale-

PREMIÈRE CONFÉRENCE

ment une réponse loyale à celte question : Science, voilà ce que des raisons intérieures, des raisons qui ne sont pas de ton domaine propre, nous portent à penser ; dis-nous si les découvertes, disnous si les vérilés que tu possèdes et que tu as solidement établies sont en contradiction flagrante, en opposition absolue et irréductible avec nos convictions. Voilà la question que nous te posons. Nous attendons ta réponse. Nous l'écouterons avec la plus entière impartialité, avec l'amour passionné de la vérité; et nous ne craignons pas de déclarer que nous sommes amis de la science, que nous avons un grand respect, une grande vénération envers cet édifice élevé péniblement par le labeur humain, et que s'il nous était en effet démontré qu'il y eût, entre nos convictions et les données certaines de la science, une opposition qui nous parût réellement irréductible, nous ne prononcerions pas la condamnation de la science.

Nous ne pensons pas, en effet, qu'il y ait de vérité contre la vérité ; nous croyons que la vérité est une, et que le jour où l'esprit humain, le jour où la raison ont acquis une vue claire, précise, nette d'an fait, d'un rapport, d'une loi, on n'a pas le droit de lui opposer comme portant atteinte à son autorité, comme l'annulant et la réduisant à néant, une vérité contraire, quelque respectable qu'en soit la source. Il ne saurait y avoir antinomie

ESSAI SÙR l'i.mmoimalitk

absolue entre vérités, et si une opposition parait exister entre des vues ou des connaissances qui paraissent être dignes d'un sérieux crédit, et qui semblent s'exclure réciproquement, il faut ou bien que Tune d'elles n'ait point toute la valeur et toute la portée qu'on lui attribue, ou qu'il existe entre les deux un lien cacbé, un chaînon secret qui suppriment l'hiatus et qui permettent de combiner les fluides de nom contraire. Ceci veut dire qu'avant de proclamer des oppositions comme irréductibles, il convient de bien peser la valeur et la légitimité des termes mis en présence et de n'accepter comme vérités établies, comme vérités incontestables, que celles qui le sont réellement.

Dans le cas actuel, par exemple, nous devons mettre on présence la croyance à l'immortalité d'une part, et les données incontestables de la science, de l'autre, et voir s'il y a opposition irréductible entre ces deux ordres de conceptions. Mais nous n'aurons le droit d'invoquer ces dernières comme éléments irrésistibles de réfutation de la première, que si ces données scientifiques sont d'une valeur incontestable et ont l'assentiment unanime des représentants autorisés de la science.

L'esprit et le but de cette étude me paraissent ressortir assez clairement de ce qui précède. Chacun

PREMIÈRE CONFÉRENCE

de vous a compris que je ne prélends point apporter ici une démonstration scientifique de l'immortalité personnelle. Il n'existe pas encore de fait observé scientifiquement de cette immortalité ; il n'existe pas même des preuves irrésistibles de sa nécessité, et on ne saurait, par conséquent, en donner une démonstration scientifique. Ma seule prétention (et celle-là est légitime), c'est d'examiner si l'immortalité personnelle a réellement et justement contre elle les données de la science; si, en particulier, les progrès récents de la science ont creusé de plus en plus, dans le sol terrestre, la tombe définitive et nécessaire de l'être humain, et s'il n'est permis qu'aux naïfs ou aux ignorants de croire qu'au-delà de cette existence terrestre il peut y avoir une autre existence, et que la mort du corps n'entraîne pas nécessairement celle de l'être personnel.

À ceux qui prétendraient que les acquisitions du savoir humain ont ruiné la doctrine de l'immortalité, je tiens à faire remarquer qu'en parlant ainsi, et tout en ayant la prétention de s'appuyer sur la science, et de représenter l'opinion de la science, ils offensent la science, et que leur attitude est, à cet égard, bien différente de la mienne, et bien inférieure à la mienne. Ils disent : « La science ne permet pas de croire à l'immortalité ; la science démontre que tout meurt, que tout se décompose,

que rien n'est permanent ; la science combat la possibilité de l'immortalité : cette dernière est incompatible avec les données de la science ». — Pour moi, je dis : La science ne réfute pas l'immortalité. Elle ne saurait ni la réfuter, ni la prouver. L'immortalité est une question qui n'est pas encore entrée dans le domaine de la science; elle n'est donc pas passible d'une démonstration scientifique. Je ne puis donc pas prouver la réalité de l'immortalité personnelle. Mais pouvez-vous, à votre tour, établir scientifiquement la réalité de la mortalité personnelle? — Pas davantage! Vos observations scientifiques n'ont pu atteindre l'audelà de la tombe, et j'ai le droit de liausser les épaules et de vous considérer d'un œil de pitié, si vous affirmez comme une certitude, que toute l'histoire finale de la personne humaine se circonscrit à ce qu'il est donné d'observer à côté du lit d'un mourant.

Entre l'attitude de ceux qui se disent les négateurs de l'immortalité, au nom de la science, et ma propre attitude, impartiale et réservée, que les juges non prévenus et les vrais philosophes prononcent ! J'attends leur verdict avec confiance.

J'espère avoir suffisamment dessiné et précisé la situation que je désire garder dans l'examen de la question de l'immortalité, et l'esprit dans lequel je veux en aborder et en conduire la discussion.

PREMIÈRE CONFÉRENCE

J'ai beaucoup tenu à ce qu'il n'y eût aucune équivoque à cet égard. Je désire parler en homme de science, mais en homme de science qui a le droit de penser, et de croire qu'il y a encore d'immenses domaines que la science n'a pu et ne pourra probablement pas atteindre. Y a-t-il ici quelqu'un qui puisse affirmer qu'en dehors de ce que constatent ses instruments, en dehors de ce qu'on observe dans ses laboratoires, il n'y a plus rien? Si ce quelqu'un existe, ce n'est certes pas un homme de science. C'est le dernier des ignorants. Ëh bien ! l'homme de science peut se préoccuper de ce qui est encore en dehors de la science ; il peut et il doit s'intéresser à tout ce qui préoccupe et tourmente l'homme; il peut se demander ce qu'il en est de ce vaste monde invisible, intangible, qu'il n'a pas le droit de nier, quoiqu'il ne puisse ni le voir ni le toucher, et il peut le faire en savant, c'est-à-dire en homme qui n'admet comme possible que ce qui n'est pas évidemment contraire aux vérités acquises, et qui, même, demande à la science des directions et des lueurs capables de le conduire et de l'éclairer dans cette incursion prudente et discrète, non seulement au pays de l'inconnu, mais aussi au pays de l'inconnaissable.

C'est donc en homme de science, mais en homme de science qui ne renonce pas à être homme, c'est-

à-dire qui ne renonce pas à penser à tout ce qui intéresse l'homme, que je compte aborder mon sujet.

J'ai dit que l'homme de science peut se préoccuper de ce qui est encore en dehors de la science. Je pense, en effet, que bien des champs que Ton déclare imprudemment aujourd'hui devoir rester à jamais fermés à la science, lui seront un jour ouverts. L'histoire du passé porte avec elle cet enseignement. Si au siècle dernier un savant avait dit qu'un demi-siècle ne s'écoulerait pas avant qu'on pût par des moyens précis d'investigation, faire l'analyse chimique des corps célestes, il est infiniment probable que les littérateurs du lemps eussent solennellement dénoncé l'illusion de la science. Mais les savants eux-mêmes ne nous ontils pas donné l'exemple de cette méfiance? et ne savons-nous pas par quel mouvement unanime d'incrédulité furent accueillies, au sein même de l'un des corps savants les plus illustres, les premières expériences de téléphonie ? La science réserve à l'avenir bien des surprises, et il se pourrait qu'elle soulevât un jour un coin du voile qui nous masque la vue des futures destinées. Les rudiments des moyens et des forces que la science révèle et utilise, ont parfois une virtualité que nul n'eût osé leur soupçonner. Il y a un siècle à peine, l'électricité, découverte cependant depuis plusieurs

PREMIERE CONFÉRENCE

milliers d'années, était encore pour les savants une force capable tout au plus de faire adhérer une barbe légère de plume à un morceau d'ambre qui avait été frotté. Quelle commune mesure y a-t-il aujourd'hui entre cette attraction presque imperceptible et la force colossale qui devient le levier de toute une civilisation ?

Déjà sur l'horizon surgissent des faits épars, encore insuffisants, encore incoordonnés, encore incompris et inexpliqués, qui dessinent peut-être une aurore dont nous ne pouvons mesurer les promesses. Les savants ont d'abord parlé de ces faits à voix basse et sous le manteau de la cheminée, les uns pour les affirmer timidement, les autres pour s'apitoyer charitablement sur la foi naïve de leurs confrères Plus tard, le ton s'est élevé ; des représentants autorisés de la science ont fièrement passé le Rubicon et consenti à compromettre leur crédit en couvrant de leur pavillon des faits mal famés. Ensuite, on a parlé ouvertement d'hypnotisme, et de suggestion par la parole. Puis est venu le tour de la suggestion mentale et de la télépathie, à propos desquelles on observe cependant encore une sage réserve. Enfin, les faits ayant trait à l'influence d'une portion invisible de notre être sur les corps matériels commencent à réclamer leurs titres d'authenticité, que bien peu sont encore disposés à leur accorder. Tout cet ordre de phéno-

mènes ou d'idées qui semble vouloir pénétrer dans le domaine de la science, inspirent encore une défiance qui s'explique et qui se justifie par tout ce qu'il y a en eux d'inattendu, par l'extrême dit* ficullé de la constatation et par l'audace de l'imposture et du charlatanisme. L'attitude du savant doit être à leur égard très prudente et très réservée ; mais l'obstination et le parti pris de ne pas les contrôler ne sauraient passer pour de l'esprit scientifique. Il convient, au contraire, d'observer, de vérifier et de se rendre compte de ce qu'il y a de fondé et de sérieux dans cette direction. Celte étude se poursuit d'ailleurs, et en voyant qu'elle est entre les mains de maîtres éminents apparie ; nant aux universités de France, d'Angleterre, d'Allemagne, de Russie, d'Italie, de Belgique, d'Amérique, etc., etc., en se prend à espérer qu'elle portera un jour ses fruits, et que nous lui devrons peut-être des lumières aussi précieuses qu'inattendues sur la constitution intégrale de l'Etre humain et sur l'avenir qui lui est réservé après la mort.

Vous voilà renseignéssur l'attitude que j s compte prendre dans l'examen de mon sujet. Je ne regrette pas le lemps que je viens de consacrer à éclairer la situation ; car, avant tout, l'équivoque doit être évitée, f! me reste encore, pour achever de dessi-

PREMIÈRE CONFÉRENCE

ner le cadre dans lequel nous allons nous mouvoir, il me reste, dis-je, à vous dire un mot sur le caractère de mes doctrines scientifiques, car la science a aussi ses doctrines, c'est-à-dire ses généralisations, ses vues d'ensemble, où Va priori vient se mêler heureusement aux données de l'observation, pour fonder des idées directrices et des conceptions d'ensemble; la science a aussi, dirai-je, sa métaphysique, qui a fait d'elle autre chose qu'un froid catalogue et qu'une collection de cadavres conservés dans des bocaux, ou convenablement empaillés. Parmi ces doctrines, il en est une que tout le monde connaît, car elle a eu le don d'envahir la pensée moderne et de déborder sur toutes les branches de la recherche humaine, je veux parler de la doctrine transformiste, et, plus spécialement encore, de l'évolutionisme. Vous connaissez cette théorie du développement de toutes choses dans la nature, par les transformations, par les évolutions d'un premier rudiment, d'un germe originel. Cette doctrine, qui considère toutes choses comme des phases successives, et plus ou moins passagères, d'un même fonds, a été conçue et interprétée de manières différentes. On l'a considérée, d'abord, comme la formule scientifique la plus complète et la plus triomphante du matérialisme, c'est-à-dire du mécanisme universel se suffisant à lui-même et limitant l'être à l'existence de la nature physique

et matérielle. C'est là une grande erreur, contre laquelleje me suis fortement élevé dès 1873, dans ma thèse de docteur ès-sciences, sur le Cœur et la circulation centrale clans la série des Vertébrés.

L'évolutioniste, même le plus radical, n'a nullement besoin d'être matérialiste. Pour ma part, je suis prêt à partager les vues les plus avancées et les plus hardies d'an évolutionisme rationnel et conséquent; et, toutefois, je me rattache très fermement à l'idée d'un Dieu créateur, qui a cru devoir donner à la création un développement progressif et lui imprimer une marche évolutive suivant une direction voulue. J'ajoute même que cette conception de l'œuvre créatriceme paraît comporter une notion plus digne et une conception plus haute de la puissance et de la sagesse de l'Auteur de l'univers.

J'en ai assez dit sur ce point, pour que vous sachiez- quelle est l'idée qui va dominer dans ces conférences, quel est, en un mot, mon article de foi, car la science aussi (et heureusement pour elle) a ses articles de foi, c'est-à-dire ses hypothèses fécondes et logiques, qui sont l'âme de la science et les inspiratrices de la recherche.

Abordons maintenant l'étude même de notre, sujet.

La croyance à l'immortalité personnelle a été,

P Ti E tflÈ HE C 0 NE ERE N C E

avec celle de l'existence de Dieu, très générale parmi les hommes. L'étude de l'anthropologie préhistorique, et celle des civilisations dont la connaissance est du ressort de l'histoire proprement dite, révèlent partout, dans tous les milieux, dans toutes les races, parmi toutes les peuplades, la croyance à une existence ultérieure qui devait s'écouler clans des milieux dont la conception et les caractères ont varié singulièrement suivant les races, les peuples, les civilisations, etc. Les traces partout retrouvées des soins donnés aux sépultures, les ressources mises le plus souvent parla piété des proches au service du défunt, et représentées par le dépô t auprès de lui d'aliments, de luminaires, d'ornements divers, de signes particuliers, de pièces de monnaie, d'armes, etc., témoignent de cette foi à une vie d'outre-tombe, aux besoins de laquelle les survivants pourvoyaient avec piété et tendresse. Les religions, expression très générale des croyances de l'humanité et des aspirations de l'âme humaine, ont toutes, et sous des formes diverses, apporté une conception de cette existence à'outre-tombe, espérance des âmes droites etjustes, terreur des méchants et des infidèles, consolation des malheureux, réparation pour les froissés et les déshérités.

Cette croyance générale est un fait auquel les exceptions ne sauraient être sérieusementobjectées.

Y a- t-il dans l'universalité de cette croyance un motif de la considérer comme répondant à un objet réel et comme une vue intuitive de ce que nos moyens ordinaires de percevoir ne sauraient atteindre? Beaucoup d'hommes graves, d'esprits sensés et réfléchis, beaucoup de penseurs éminents l'ont cru et le croient sérieusement. Ils voient dans cette existence d'outre-tombe une phase permettant heureusement de réparer les outrages sans nombre subis ici bas par la justice, par l'équité, par l'égalité, par la responsabilité. Ainsi, pour eux, se corrige, par des compensations sages et paternelles, l'injustice du monde présent, injustice qui ne saurait se concilier autrement avec l'existence d'un Dieu, représentant des droits de la justice et de l'amour.

Il est certain que les âmes éprises du bien, du beau, du vrai, ne peuvent se résigner à penser que tant d'aspirations élevées, que tant d'efforts désintéressés, que tant de conceptions supérieures, n'aient été éveillés dans l'âme humaine que pour ne rencontrer à jamais qu'amers déboires et cruelles déceptions. Le plan d'un monde ainsi conçu ne saurait émaner d'une sagesse supérieure, et ne représenterait que désordre et défaut d'équilibre. S'il y a un Dieu, c'est-à-dire un être d'une infinie sagesse et d'une infinie bonté, il y a aussi nécessairement une immortalité.

PREMIÈRE CONFERENCE

Telle est, resserrée en quelques lignes, la preuve morale de l'immortalité personnelle . Elle ne constitue pas une démonstration scientifique, il faut en convenir; elle est plutôt une analyse raisonnée, une justification rationnelle d'une croyance déjà acceptée. Elle ne paraît pas suffisante pour dissiper tous les doutes, elle ne permet pas de dire « je sais » au sens scientifique du mot. Mais elle peut permettre à celui qui croit, dédire : J'ai pour croire des raisons sérieuses et suffisantes; ma croyance n'est ni une absurdité ni un pur caprice.

L'idée d'ordre, de justice est donc une base morale importante pour la croyance à l'immortalité. Mais il y a encore une autre base, que j'appellerai instinctive et biologique. C'est la généralité, dans le monde vivant, du désir de vivre, de la volonté de vivre. Depuis le représentant le plus inférieur de la vie active, jusqu'à l'être vivant le plus élevé, on peut constater l'amour de la vie, l'effort pour vivre, et la fuite de la mort. Tous ces êtres qui sont entrés dans la sphère éclatante de la vie, qui ont goûté de ce mouvement impétueux et continu qui la caractérise, aspirent à rester sous son influence et veulent reculer le moment où ils seront appelés à regagner les lenteurs de la vie sourde et faible de la matière brute. H y a là un désir général qui n'est pas satisfait pour tous, qui ne l'est que pour quelques êtres vivants ou pour

quelques portions de ces êtres, mais qui n'en est pas moins l'indice d'une aspiration générale qui peut devenir la source de présomptions indicatrices. Peut-être n'est-il pas téméraire de voir, dans ce désir universel de vivre, l'aurore et le précurseur d'une vie continuée, aurore et désir auxquels succéderont la vive lumière et la satisfaclion, quand l'évolution aura conduit l'être créé à une forme susceptible de cette permanence.

Ce sont là non des preuves, dans le sens rigoureux du mot, mais des arguments auxquels il sera permis d'attacher une importance réelle, tant qu'il n'aura pas été irréfutablement démontré que les aspirations générales de l'humanité, que ces croyances universelles ne sont qu'illusion et vanité, et que cet être à la raison duquel on attache (et justement) un si grand prix et un si grand crédit, n'est, dans ses mouvements intérieurs, dans ses vues intuitives, dans ses besoins moraux et religieux, que le piteux jouet d'enfantines illusions. La cruelle réalité d'une situation si contradictoire n'est certes pas encore démontrée; et ceux qui appuient leur croyance à l'immortalité sur les considérations qui précèdent, peuvent compter encore sur quelque répit avant de devoir renoncer à leur conviction.

Mais si la croyance à l'immortalité personnelle paraît devoir résulter du désir général de vivre

PREMIÈRE CONFÉRENCE

que manifestent tous les êtres vivants, et de la nécessité de répondre aux besoins de bonté, de vérité, de justice qu'éprouve l'être moral, n'y at-il pas pour le savant, pour le naturaliste, quelque difficulté dans une semblable conception? Nestelle pas contraire à l'ensemble des faits observés, n'est-elle pas en contradiction avec le spectacle si général de la mort; et, dans tous les cas, est-il possible de concevoir une permanence de la personnalité, après la disparition de l'être charnel? Comment une semblable possibilité peut-elle être conciliée avec les faits d'observation, avec ce que nous savons de la matière, des forces, de la vie, de la mort, des faits naturels et de leurs lois? Les croyances morales sur l'immortalité sont-elles conciliables, et comment, avec les faits d'observation? En un mot, la foi et les faits connus peuvent-ils ici se donner la main? C'est ce que nous commencerons à examiner dans la prochaine conférence.

DEUXIÈME CONFÉRENCE

Tout ce qui a un commencement doit-il avoir une fin? De

L'IMMORTALITÉ CONSIDÉRÉE DANS LA MATIÈRE EN GÉNÉRAL. De

l'immortalité dans la matière organisée et dans la vie physiologique. Le protoplasme et ses facultés. Son immortalité. Genèse et évolution progressive du protoplasme. Conditions possibles et probables d'une vie ultra-terrestre. De la personnalité; ses degrés: sa constitution et son évolution a travers les phases de la vie animale sur le globe .

Je veux d'abord répondre à un axiome qui affecte si bien des allures scientifiques, et qui se pose avec tant d'assurance comme enfant de l'observation, que l'on est tenté de s'y laisser prendre : « Tout ce qui a un commencement, dit-on, doit avoir une fin. » Je ne vois pas là une nécessité démontrée. Ce que l'on peut dire, en jugeant les choses de la surface, c'est que la plupart des choses qui ont eu un commencement ont aussi une fin. Où voit-on la preuve que la proposition générale qui condamne tout ce qui commence à finir, est une vérité sans

DEUXIÈME CONFÉRENCE

exception ? Pouvons-nous affirmer que tout ce que nous avons sous les yeux aura une fin ? Mais sur quelle observation nous baserons-nous? Il y a bien des choses dans la nature, dans la création, dont nul homme n'a vu la fin, et même ne peut prévoir la fin, quoique nous pensions, à tort ou à raison, qu'elles ont eu un commencement. Ce que nous appelons proprement la vie, c'est à-dire cet état général de la matière que caractérisent l'activité des échanges et l'éclat des manifestations, des phénomènes, a, selon toutes les probabilités, eu un commencement, correspondant à une certaine phase de l'évolution sidérale. Tous les naluralistes le pensent ainsi; mais non seulement nul homme n'a observé sa fin, mais nul ne peut ni l'affirmer ni la prévoir sûrement.

Il faut, en effet, établir quelques distinctions utiles. Il y a des choses dont nous n'avons pas vu la fin, mais dont nous la présumons légitimement, par analogie, parce que nous avons vu finir des choses semblables à celles-là, et parce que nous voyons qu'il n'y a pas en elles la faculté, la possibilité de se renouveler, de se rajeunir par le jeu même de leur existence. Un composé chimique, un sel minéral, inorganique, a été formé un jour; il est là, devant nous ; mais avant de l'avoir vu finir, nous pouvons affirmer qu'il aura une fin ; nous avons vu, en effet, ses similaires être attaqués, altérés parle mi-

2G ESSAI sur l'immortalité

lieu ambiant; nous les avons vus se désagréger, se décomposer et finir, car ce que l'on appelle communément la mort n'est qu'une décomposition, une désagrégation qui n'est pas accompagnée de réparation et de régénération. Mais nous ne saurions prédire et affirmer la mort de ce composé chimique s'il possédait en lui des puissances de renouvellement et de rajeunissement. Y a-t-il dans la nature, y a-t-il dans la création des êtres qui présentent ces dernières conditions? Y a-t-il dans le monde tangible, observable, clans le monde soumis à l'observation rigoureuse delà science, y a-t-il, dis-je, des êtres qui se montrent en possession d'une immortalité reposant, sur une semblable base? C'est là une question à laquelle l'étude du plasma primitif et de son descendant et héritier le plasma germinatif, a déjà fourni une réponse positive, sur laquelle nous aurons bientôt à revenir.

Et d'ailleurs, savons-nous bien ce que c'est qu'un commencement, dans le sens rigoureux du mot? Et nous a-t-il été donné d'en observer un seul? Si l'évolution est une vérité, si le monde et les phénomènes dont il est le théâtre ne résultent que d'une série ininterrompue de transformations, où y a-t-il un commencement réel ? Tout ce que nous appelons commencement n'est-il pas, soit un renouvellement, soit un passage, une transition, une phase ? Et alors, il faut donner à l'aphorisme

DEUXIÈME CONFÉRENCE

une autre forme. A cette formule: Tout ce qui a un commencement doit avoir une fin, il convient de substituer celle-ci : Tout ce qui est le résultat d'une évolution, doit évoluer à son tour. A cet aphorisme, je ne contredis pas. Mais je fais remarquer qu'évoluer n'est pas nécessairement disparaître ; évoluer n'est pas nécessairement finir ; évoluer peut signifier la persistance h travers des renouvellements et sous une forme plus ou moins modifiée ; et il est facile de concevoir la possibilité de la permanence de l'être à travers ses transformations. L'enfant se transforme pour devenir un adolescent, puis un homme fait, et enfin un vieillard ; mais l'être subsiste sous ses formes successives. 11 y a, dans tout mouvement évolutif, deux tendances combinées et associées dans des proportions variables : la tendance conservatrice, qui est la mémoire du passé, et la tendance transformatrice et modificatrice, qui est l'aspiration vers l'avenir. La tendance conservatrice, si elle est prédominante, retarde et enraie l'évolution ; si c'est la tendance modificatrice qui l'emporte, l'évolution est hâtée et accélérée. On conçoit une combinaison, une association de ces deux tendances, telle que la continuité de l'être, son identité relative, soit maintenue à travers les modifications lentes et harmonieuses qui en assurent le perfectionnement. L'âme de l'adulte, par exemple, est le

résultat de l'évolution de l'âme de l'enfant; mais les deux tendances, conservatrice et évolutive, ont été si bien associées et combinées que l'identité relative et la continuité de l'être psycliique ont été maintenues. Il en est de même pour les pbascs évolutives d'une race, d'une nation : la race se modifie, s'élève, se perfectionne, mais elle reste la race d'autrefois, en ce sens qu'elle en a conservé dans une certaine mesure le type et les caractères fondamentaux. La suite de cet essai donnera à ces considérations toute leur portée etloule leur signification.

Dans la recbercbe et l'examen des conditions qui peuvent conférer à un être l'immortalité, nous croyons devoir procéder du connu à l'inconnu, et examiner comment peuvent être conçues les conditions de l'immortalité ou de la permanence indéfinie pour l'être matériel.

Un être matériel, une portion de la matière, considéré au point de vue de la science, est indestructible; il ne saurait disparaître et être annihilé. Nous n'avons donc pas à rechercher les conditions de son indestructibilité , comme matière, puisqu'elle est primordiale et essentielle. Ce n'est donc pas de l'indestructibilité d'un êlre matériel qu'il est ici question, mais de la conservation, de la permanence indéfinie d'un état donné et déterminé de cet être. Un morceau

DEUXIÈME CONFÉRENCE

de carbone, par exemple, est indestructible, mais il est susceptible de changer d'état, de se transformer, d'entrer dans des combinaisons diverses, de faire partie de l'oxyde de carbone par exemple, ou de l'acide carbonique, ou d'un carbonate, ou d'un carbure organique ou inorganique . Dans tous les cas, le grain de carbone n'est pas détruit, mais il a changé d'état ; il n'est plus ce qu'il était, il a perdu son individualité première, son indépendance ; on ne peut donc lui attribuer une permanence indéfinie de son existence autonome. Mais la matière, comme matière, étant dans un état perpétuel de combinaison ou de démolition, soit lente, soit rapide, les particules matérielles subissant constamment, d'une manière plus ou moins saisissable, l'influence du milieu, on ne peut trouver la permanence d'un état matériel que dans certaines conditions données.

Pour qu'une particule de matière simple d'un des corps simples de la chimie, par exemple, pût conserver indéfiniment le même état, il faudrait qu'elle représentât une unité absolue, une unité simple, indivisible, incapable d'être accrue ou diminuée, tout à fait indifférente au milieu qui l'enveloppe, inaccessible aux affinités qui pourraient l'engager dans des combinaisons où elle perdrait son individualité. Mais nous ne connaissons pas de corps simple qui puisse nous présenter

ESSAI SUR Ll M MONTA LIT K

de semblables conditions. Les atomes des corps simples sont lancés dans un tourbillon d'échanges incessants, qui fait d'eux non des êtres indépendants permanents, mais bien des composants subordonnés et dépouillés d'individualité. Aussi peut-on dire que, si les atomes des corps simples sont indestructibles, ils ne sont pourtant pas permanents comme atomes individuels et indépendants ; ils sont privés de cette permanence dans un état déterminé, que j'ose appeler une sorte d'immortalité. Mais si le corps simple, si l'élément matériel lui-même ne peut être en possession de la permanence individuelle, c'est-à-dire de l'immortalité, où trouverons-nous des conditions capables d'assurer cette permanence, cette immortalité ? Je réponds que, si nous ne les trouvons pas dans l'élément matériel, incessamment emporté par la force des choses à travers le tourbillon d'échanges successifs et de relations variables, nous pourrons les trouver, ces conditions de permanence, dans l'état des relations établies entre plusieurs éléments matériels associés et combinés. Cet état, en effet, peut être conservé et maintenu à travers les échanges de la matière, et constituer ainsi une relation ayant en elle-même des causes de permanence et de durée. Une combinaison d'éléments unis par des affinités heureusement associées peut, ainsi, plus facilement répondre aux condi-

DEUXIÈME CONFÉRENCE

lions qui confèrent l'immortalité. Il est possible de rechercher ces conditions et d'en faire l'analyse.

Ce qui caractérise un corps composé, c'est la nature de ses composants, sans doute, mais ce sont surtout leurs relations dynamiques, leurs rapports de situation, de forces, de fonctions, d'affinités, rapports dont l'ensemble a pour résultante l'état et les propriétés du composé. Le composé restera tel qu'il est, il conservera son état, tant que ces relations ne seront pas modifiées. Certains éléments composants pourront être enlevés ; pourvu qu'ils soient remplacés par d'autres semblables à eux, et capables de jouer le même rôle qu'eux dans le groupe, l'état dynamique, qui caractérise avant tout le composé, restera le même. Prenons un cristal de sel, qui est une individualité ayant des caractères très nets et très évidents : forme géométrique déterminée, relations des molécules composantes, propriétés optiques, calorifiques, électriques, magnétiques, chimiques, etc. Il y a là un groupement bien individualisé. Supposons que dans ce cristal les parties constituantes, les composants actuels, soient éliminées et remplacées au fur et à mesure par d'autres constituants identiques, que ce remplacement se fasse par très petites portions, lentement, successivement, progressivement, de manière à ce que les éléments tout récemment introduits à un moment donné,

soient toujours en faible minorité par rapport à leurs devanciers. Il en résultera évidemment que la forme caractéristique du cristal, sa situation, ses relations avec les cristaux voisins, ses fonctions, son état dynamique, ses propriétés, seront intégralement conservés. La substitution progressive d'éléments a donc laissé subsister une individualité dynamique, un groupement fonctionnel, un ensemble de forces et d'actions qui n'ont pas varié; et, si cette substitution progressive est incessante et peut durer indéfiniment, le cristal, comme individualité, peut — à mon sens — être considéré comme cloué de permanence, et, je dirai même, d'immortalité. L'immortalité de ce cristal résulte donc, dans notre hypothèse, d'un renouvellement incessant et continu des éléments constituants, d'un rajeunissement perpétuel, d'une sorte d'évolution conservatrice.

Nous avons supposé notre cristal capable d'un semblable phénomène ; mais dans la matière, dite brute, dans la forme à vie lente et sourde, telle que nous la connaissons du moins, l'immortalité ainsi conçue n'est probablement pas représentée. La vie est trop faible, et ce que, dans mon « Essai sur la vie et la mort », j'ai appelé le pouvoir d'amorce, c'est-à-dire le pouvoir de provoquer au sein du milieu la formation des parties jeunes et nouvelles destinées à remplacer les parties usées et rejetées,

DEUXIEME CONFÉRENCE

et à maintenir l'intégrité de l'ensemble, le pouvoir d'amorce, dis-je, ne s'exerce que trop faiblement et dans des conditions tout exceptionnelles. Aussi peut-on dire que la matière brute, qui est indestructible et qui semble ne pas connaître la mort, ne connaît pas, au contraire, l'immortalité, puisqu'elle est constamment exposée à perdre son individualité et son autonomie. Cela peut paraître étonnant. Mais ce qui ne le sera pas moins, c'est que la matière dite vivante, celle qui, possédant la vie éclatante, passe pour fatalement condamnée à la mort, est, au contraire, celle qui donne l'exemple d'une réelle immortalité. Comment cela peut-il se faire? C'est ce que nous allons examiner.

Ce que l'on appelle les êtres vivantsJ c'est-à-dire ceux qui possèdent les manifestations brillantes et merveilleuses de la vie, ont pour base essentielle une substance à laquelle on a donné le nom de protoplasme, ou, plus simplement, de plasma. Partout où est le plasma, il y a la vie ; partout où est la vie, se trouve le plasma. Ce plasma est donc la base matérielle des organismes ; il est, selon l'heureuse expression d'Huxley, la base physique de la vie.

Sous un aspect plus ou moins gélatineux, le protoplasme est une agglomération de particules matérielles, agglomération qui, tout en étant variable et variée, conserve ses principales facultés typiques.

Le protoplasme est un composé extrêmement complexe, le plus complexe même que nous connaissions ; quoique les parties qui entrent dans sa constitution soient nombreuses, il n'est pas seulement un mélange, mais ce que l'on désigne sous le nom d'un complexe moléculaire chimique, c'est-àdire une association solidaire demolécules diverses, ayant entre elles des liens qui en font une entité. L'albumine, ou substance albumineuse, en est l'élément actif, principal. Ce complexe jouit de toutes les propriétés de la vie, et c'est clans son sein que se produisent avec éclat tous les phénomènes d'assimilation, de transformation, de nutrition, de désassimilation, etc., qui constituent les éléments nécessaires du mouvement vital. Il représente donc une disposition particulière de la matière, qui permet à la vie restée sourde et lente dans la matière brute, de se manifester avec une activité et un éclat surprenants.

Or, le plasma primitif, celui qui s'est montré à l'époque de l'apparition de la vie sur le globe, et d'où sont sortis tous les êtres vivants, a été doté de Timmortalité potentielle, c'est-à-dire de l'aptitude à l'immortalité sous quelques conditions qui se sont réalisées pour certaines parties de ce protoplasma, puisqu'il vit, qu'il continue à vivre, et qu'il ne saurait mourir que d'une mort accidentelle, et par la rupture des conditions normales du milieu. Le

DEUXIEME CONFÉRENCE

plasma germinalif, c'est-à-dire celui qui constitue proprement les germes, ne saurait, en effet, mourir de mort naturelle tant qu'il restera plasma germinalif, et tant que les conditions du milieu ne seront pas altérées. C'est là une immortalité potentielle, c'est-à-dire en puissance, une immortalité conditionnelle, dont il a joui jusqu'à présent dans notre monde terrestre. Cette immortalité conditionnelle sera-t-elle une immortalité réelle et définitive? Je dis, dès l'abord, que non, et j'exposerai plus tard pourquoi le plasma germinalif terrestre est très probablement appelé à disparaître et à s'éteindre. Mais il me suffit, pour le moment, de rencontrer sur mon chemin une subslance composée, un édifice matériel qui me permette de constater la possibilité de la permanence et d'en analyser les conditions.

Or, ce qui fait l'immortalité du plasma germinatif, c'est qu'il est un groupe d'éléments, un groupe très complexe, dans lequel les mouvements de transformation et d'échange sont extrêmement actifs et continus, où se produisent sans cesse des compositions et des décompositions, et qui a surtout pour caractère dominant de posséder à un très haut degré ce que j'ai appelé le pouvoir d'amorce, c'est-à-dire le pouvoir d'emprunter au milieu au sein duquel il est plongé, les éléments de sa reconstitution et de provoquer leur s)^nthèse de manière à se les assimiler. Par là, le plasma

germinatif reste toujours lui-même, se défend contre ce qui n'est pas lui, élimine et chasse ce qui lui est indifférent ou contraire, en maintenant fidèlement et énergiquement son intégrité. Tandis que les éléments qui le composent perdent facilement leur individualité en entrant dans des combinaisons nouvelles, il possède, pour parer à cette démolition, une puissance considérable de reconstruction et de restauration qui répare immédiatement les brèches. C'est un grand reconstructeur, parce qu'il a une puissante tendance, une énergique volonté de vivre. Le plasma germinatif est donc susceptible de se régénérer et de se rajeunir incessamment. Voilà l'explication de son immortalité.

Ainsi donc, l'immortalité du plasma germinatif est étroitement liée à plusieurs conditions :

Il est immortel, non pas parce qu'il est inerte, immobile et impassible, mais parce qu'il est le lieu d'un mouvement et d'une activité aussi vifs qu'incessants ;

Il est immortel par le choix de ses éléments, par leurs proportions, par la nature et la valeur des liens et des relations qui les unissent;

Il est immortel par la permanence du faisceau dynamique qui résulte de la réunion des éléments matériels qui le constituent, puisque ces éléments matériels eux-mêmes n'y sont certes pas permanents, mais sont entraînés incessamment par un

DEUXIÈME CONFÉRENCE

mouvement rapide d'entrée et de sortie dans son sein ;

Il est immortel par la combinaison harmonieuse et pondérée des forces dont il est le centre et le lieu d'activité.

Il est immortel par cette puissance créatrice, régénératrice, rajeunissante, qui lui permet de saisir partout les éléments nécessaires à sa vie. de les grouper et de les faire pénétrer dans l'agrégat qui le constitue. Tandis que ces éléments perdent facilement leur individualité en entrant dans des combinaisons nouvelles, il possède, pour parer à cette démolition, une puissance considérable de reconstruction et de restauration qui répare, ai-je dit, immédiatement les brèches ;

Il est immortel parce qu'il veille avec une attention incessante et une remarquable ténacité sur le maintien de son intégrité.

Les influences extérieures, les actions du milieu auraient bientôt épuisé ses ressources et consommé sa ruine. Mais à chaque perte, il oppose un gain, et même un gain supérieur à la perte, puisqu'il s'accroît et se multiplie; de telle sorte que nous sommes amenés à voir en lui une tendance ou une volonté incessante de vivre et de résister à la destruction.

Ainsi donc la cohésion du faisceau organodynamique, l'harmonie et la pondération dans

Faction, l'orientation de l'activité et des efforts dans le sens de la conservation et de la vie, constituent les conditions et le secret de l'immortalité du plasma germinatif.

Ajoutons que si immortalité ne signifie pas repos et inertie, mais reconstitution incessante d'un état et d'un faisceau organo dynamique, d'une coordination harmonique, il ne signifie pas davantage état stationnaire, et il n'est pas inconciliable avec le progrès.

Dans mon Essai sur la vie et la mort (1892), j'ai développé cette idée que le plasma germinatif, qui est doué d'immortalité potentielle, a probablement été précédé par la formation de plasmas inférieurs, incapables d'immortalité (puisqu'ils ne sont pas parvenus jusqu'à nous), et où la capacité de permanence n'était que relative. C'étaient là les premiers bégaiements de ce que nous appelons la vie. Ces plasmas fugaces et temporaires se sont probablement perfectionnés progressivement, avant de parvenir à l'état de plasma germinatif capable d'immortalité. C'est là, sans doute, une hypothèse que j'émets, mais une hypothèse qui a en sa faveur de bonnes raisons. Il n'est pas probable, en effet, que le passage de la matière brute àTétat de matière vivante se soit opéré brusquement, sans tâtonnements et sans états intermédiaires. La nature ne procède pas ainsi dans ses créations.

DEUXIÈME CONFÉRENCE

Elle y met une sage lenteur et procède par degrés.

A cette raison générale s'ajoutent des considérations d'ordre plus spécial et plus direct. Les recherches de M. A. Danilewsky (1894) l'ont conduit, en effet, à cette conviction que la molécule albumineuse, base essentielle du protoplasme, a subi un développement philogénétique graduel. L'étude comparative des substances albumineuses extraites des différentes formes organiques appartenant à des degrés différents de développement philogénétique, a, en effet, montré que la constitution des substances albumineuses se perfectionnait et se compliquait à mesure qu'on les considérait dans les degrés de plus en plus élevés de l'échelle biologique, en commençant par les cellules des bactéries, et s'élevant aux cellules de la levure des champignons, des plantes vertes, des éponges, et aux formes animales possédant des fibrilles musculaires.

Ainsi donc, la molécule albumineuse, et, par conséquent, la molécule protoplasmatique, se complique graduellement. De là, M. Danilewsky conclut avecraison, quelamoléculedel'albuminene s'est pas constituée d'emblée, telle que nous la trouvons actuellement chez les animaux supérieurs; et que dans les organismes primitifs qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous, elle était, suivant toute

probabilité, plus simple encore que clans les bactéries que nous connaissons actuellement. Ce développement graduel de l'albumine s'est fait au sein même de la vie, au même rang que le perfectionnement continu des formes végétales et animales.

Ainsi donc, l'albumine et le protoplasme ont subi une évolution progressive ; mais, en outre, nous voyons la cellule — forme supérieure d'organisation du plasma — présenter des degrés variés et gradués de perfectionnement, depuis les êtres inférieurs, comme les bactéries — > qui peuvent être considérés comme les degrés inférieurs de l'organisation à nous connue — jusqu'aux cellules germinatives, aux germes les plus élevés, où les différenciations du protoplasma et du noyau ont atteint un degré supérieur. Il n'est certes pas, à mon sens, téméraire de penser qu'avant le plasma capable de s'organiser en cellule — organisme déjà extrêmement compliqué — il y a eu des plasmas incapables d'atteindre ce degré de perfection dans la structure.

Les études les plus récentes et les plus dignes de crédit sur le protoplasme de la cellule, ont permis d'y distinguer des parties presque fluides et homogènes de beaucoup les plus abondantes, et des parties plus ou moins solidifiées et granuleuses ou fibrillaires. Or, les résultats des dernières

DEUXIÈME CONFÉRENCE

recherches ont jeté un jour intéressant sur la composition et les rôles relatifs de ces deux formes du plasma, contenues Tune et l'autre dans la cellule.

1° Le premier, ou protoplasma hyalin, transparent, homogène, composant la plus grand3 partie de la cellule, contient, comme base albumineuse principale, diverses formes de globuline. Nous rappellerons, avec M. Danilewsky, (1) protoplasma globulinique.

2° Le protoplasma fibrillaire, granuleux, formant les parties les plus solides de la cellule, ou stroma, ayant toujours une structure anatomique spéciale, et consistant toujours en albumines phosphorées. M. Danilewsky lui donne le nom de protoplasma stromique. Or, l'étude comparative des substances albumineuses renfermées dans ces deux formes a conduit à faire considérer le protoplasma globulinique ou hyalin, comme le plus sensible aux influences extérieures, le plus accessible aux modifications matérielles dues aux causes extérieures. Mais, s'il se modifie rapidement, il perd aussi très rapidement le souvenir ou l'empreinte de ces modifications, dès que les influences externes ont cessé de s'exercer sur lui.

(1) Danilewsky. Conférence faite dans la séance plénière du Congrès international de médecine tenu à Rome en 1894. (Revue scientifique , 10 novembre 1894.)

Le protoplasma stromique ou figuré, plus ou moins solide, subit bien plus lentement l'influence du dehors, mais il en conserve aussi plus fidèlement le souvenir; et ses modifications restent durables et héréditaires. C'est ainsi que, dans la nature, le germe mâle, formé surtout et bien plus que le germe femelle de protoplasma stromique ou phosphoré, transmet bien plus sûrement aux descendants les qualités et les traits acquis par les ascendants sous les influences de milieu.

De ces deux formes de protoplasma, la première a été très probablement la forme globulinique, car elle est lapins simple, la plus homogène, la moins complexe, et celle que nous retrouvons comme la plus abondante et la plus répandue, à mesure que nous descendons vers les êtres inférieurs. La partie nucléaire de la cellule, celle qui renferme au plus haut degré le protoplasma stromique, devient, en effet, si confuse et si peu différenciée dans certaines formes inférieures, comme les bactéries, que l'on a quelque peine à la discerner, et que malgré les efforts tentés par Bùtscbli (1) pour la rendre évidente, il est des biologistes qui refusent de la reconnaître.

La forme hyaline a donc précédé très probablement la forme stromique, et cette dernière s'est

(1) O.Bùtschli. Ueber den Ban der Bactérien. Leipzig, 1890.

DEUXIÈME CONFÉRENCE

manifestée progressivement, comme résultant d'une évolution plus ou moins lente.

En outre, encore, nous voyons que le plasma germinatif lui-même s'est perfectionné constamment depuis son origine, tout en restant du piasma germinatif. Le plasma primitif ne pouvait donner naissance qu'à des organismes inférieurs, des bactéries, des algues inférieures, des êtres monocellulaires inférieurs. Mais il s'est élevé progressivement, jusqu'à pouvoir devenir le point de départ des végétaux supérieurs, des animaux élevés et, enfin, de Fhomme. Il y a donc là une marche ascendante dont nous ne connaissons que les dernières phases; mais elles sont suffisantes pour nous indiquer que cette évolution dernière a été précédée de phases antérieures, et pour nous tracer la ligne directrice qu'il est logique de suivre pour remonter dans le passé.

Ainsi donc, l'évolution du plasma germinatif a été une évolution conservatrice en ce sens qu'elle à maintenu les caractères du type plasma, mais en même temps une évolution progressive et ascendante. Elle a du consister dans un meilleur choix d'éléments constituants, dans une modification heureuse de leurs proportions et de leur mode de groupement atomique et moléculaire, dans la nature et la valeur du lien qui les a unis, de manière à ce que, tout en favorisant l'activité des désassi-

milations, il fût donné au pouvoir d'amorce le degré de puissance et de perfection nécessaires pour fournir, par l'assimilation, des matériaux suffisants et plus que suffisants de réparation, de régénération et de rajeunissement.

Voilà, me semble-t-il, quelles ont été les conditions intrinsèques qui ont assuré au plasma germinatif la possession de l'immortalité potentielle. Cette dernière est résultée d une combinaison, d'une coordination heureuses, d'une ordonnance et d'une harmonie remarquables, de rétablissement entre les parties ou éléments du plasma d'une solidarité merveilleusement combinée et équilibrée et d'une orientation de l'activité dans le sens de la puissance de la vie. Voilà les conditions intrinsèques de l'immortalité du plasma.

Mais cette immortalité du protoplasma germinatif n'est que potentielle, n'est que conditionnelle, et ce qui la conditionne encore, c'est l'état du milieu au sein duquel s'exerce la vie. C'est là la condition extrinsèque. Examinons-la !

Le milieu doit être de nature à fournir incessamment et indéfiniment au protoplasma les éléments qui serviront d'aliment à ses échanges rapides, incessants, à ses renouvellements. Il devra constituer, en somme, le milieu normal de la vie, c'est-à-dire le milieu terrestre actuel, avec ses matériaux solides, liquides et gazeux, avec l'eau, l'atmosphère, etc.

DEUXIEME CONFÉRENCE

Le milieu d'où dépend l'immortalité du plasma germinatif est d'ailleurs complexe; il comprend, en effet:

L'organe qui renferme les germes, et où ils se nourrissent et se multiplient, l'ensemble du corps dont cet organe est une portion plus ou moins importante, le milieu général terrestre lui-même avec ses conditions très multiples, le milieu sidéral, et l'ensemble planétaire auquel la terre appartient.

Tous ces milieux, qui sont dans un état de subordination successive depuis le premier jusqu'au dernier, doivent présenter des conditions d'équilibre et de richesse suffisantes pour maintenir intacte la source dans laquelle le plasma germinatif puise incessamment les forces qui pourvoient à son rajeunissement.

Si l'organe conservateur des germes est atteint d'une lésion qui le rende incapable de les nourrir et de les conserver, si le corps de l'être tout entier est lésé, s'il devient infirme, vieilli et insuffisamment vigoureux pour nourrir convenablement l'organe porteur des germes, si les conditions hygiéniques terrestres sont trop imparfaites, et si des causes délétères et meurtrières altèrent la v ie * physiologique de l'ensemble, si le soleil, source supérieure des forces qui rajeunissent le plasma germinatif voit sa chaleur et sa lumière s'affaiblir

et s'éteindre, si enfin l'infini céleste, la source infinie d'énergie venait à se tarir, il est clair que la vie du plasma germinatif serait compromise et perdue, et que son immortalité conditionnelle ferait place à la mort. Mais, en dehors de ces conditions extrinsèques, le plasma germinatif peut jouir paisiblement et avec sécurité de l'immortalité ; mais il faut pour cela qu'il maintienne les conditions intrinsèques de son immortalité, qu'il reste lui-même et qu'il ne porte point luimême atteinte à sa constitution primitive et à sa puissance de vivre, qu'il les perfectionne et les fortifie dans le sens propre de la vie.

Mais si le plasma germinatif se laisse entraîner, par l'influence du milieu et par des aspirations d'une autre nature, à la rupture de l'équilibre dynamique et organique qui le caractérise, il s'achemine vers la mort. S'il veut être surtout organe de mouvement, il devient fibre musculaire; s'il veut être surtout organe de sensibilité et d'excitationmotrice, il devient élément nerveux ; s'il veut être surtout organe de sécrétion, il devient cellule glandulaire etc., etc., et il perd alors progressivement le pouvoir d'amorce qui assurait sa rénovation, et il est fatalement condamné à la désagrégation et à la mort. Pour vivre, il doit rester lui-même, conserver son état d'équilibre, resserrer et fortifier le faisceau de ses énergies, rester fidèle à son orienta-

DEUXIÈME CONFÉRENCE

lion légitime et se garder d'une déviation de vie qui le conduirait fatalement à la mort.

Voilà, me semble-t-il, quelles sont les conditions de l'immortalité potentielle et, par conséquent, conditionnelle du plasma germinatif. Je les ai analysées devant vous aussi clairement qu'il m'a été possible de le faire. Plus de temps m'eût été nécessaire pour donner aux détails explicatifs une plus grande place; mais j'espère que ceux qui m'auront prêté quelque attention auront recueilli assez de notions sur les conditions de l'immortalité dans la vie physiologique, pour me suivre dans la recherche des conditions de l'immortalité dans la vie psychique, dans la permanence et la perpétuité de la personnalité intellectuelle et morale.

Nous venons d'analyser les conditions intrinsèques et extrinsèques de l'immortalité du plasma germinatif . Nous avons fait cette étude dans le but d'y trouver les éléments d'une recherche des conditions intrinsèques et extrinsèques de l'immortalité de la personnalité psychique. En donnant celte base physiologique à Fétude d'une vie ultraterrestre, je me suis placé dans une situation qui me paraît entièrement logique et légitime. Nous ne saurions, pour concevoir une vie qui échappe à notre observation, trouver une meilleure source de présomptions et d'analogies que dans l'examen

ESSAT SUR L'IMMORTALITÉ

d'une vie qui nous est connue et qui se déroule sous nos yeux. Les éléments de l'étude d'une vie ne peuvent être convenablement trouvés que dans la connaissance d'une autre vie.

Et d'ailleurs, que faut-il penser de celte vie ultérieure? Qu'elle est entièrement différente de celle qui l'a précédée ? Qu'elle n'a rien de commun avec elle? Qu'au lieu d'être le mouvement, l'activité, le travail, elle n'est qu'inertie et repos? Que c'en est fait des échanges et des renouvellements ? Qu'il y a permanence absolue et immobilité parfaite, et que le rajeunissement n'est ni utile, ni nécessaire? Ce serait là, je le crois fermement, une grande erreur et une conception aussi fausse qu'injustifiée. Tout manquerait à une pareille conception de la vie future : d'abord, elle établirait entre la vie présente et la vie future un abîme qui ne me paraît pas conforme aux processus naturels; il n'y aurait entre les deux aucune continuité, aucun lien, aucune tradition : tout serait fait à nouveau ; et je ne vois pas alors en quoi elle donnerait satisfaction au besoin de continuité et d'identité relative, qui en fait désirer et espérer la réalité ?

En outre, il faudrait, pour que la différence fut radicale et absolue, que cette vie nouvelle fut placée hors de la nature, c'est-à-dire hors de l'univers, hors de la création ? Mais alors, où la placerat-on? Car, pour nous, ce terme de nature

DEUXIÈME CONFÉRENCE

embrasse tout, sauf Dieu, sauf le Créateur; et si l'on veut placer la vie future en Dieu même, c'est anéantir toute personnalité, car c'est la fondre et l'absorber dans la vie de Dieu.

Si la vie future doit être placée dans la nature, elle ne saurait être contraire aux lois générales de la nature; elle ne saurait être absolument étrangère à la vie précédente, et absolument différente d'elle. Elle ne saurait en être que le prolongement. La nature procède par continuité, par suites, par développements progressifs, par évolutions, et, même dans ses pas les plus hardis, ce qui suit se relie toujours à ce qui précède : il n'y a jamais séparation radicale et hiatus complet. Nous avons donc le droit de chercher les conditions de la vie future dans l'étude de celle qui Ta précédée, c'est-à-dire de la vie terrestre. La personnalité, réalisée et nouée sur la terre, se continue dans sa nouvelle vie, grâce à des conditions qui ne sauraient différer absolument de celles qui ont présidé à la conservation de la vie terrestre.

Enfin, si la vie future était immobilité et inertie, elle serait synonyme d'état slationnaire et, par conséquent, elle excluerait l'idée de progrès. Elle arrêterait l'évolution à cette phase immédiatement ultra-terrestre, ce qui ne saurait être que difficilement admis, et ce que repoussera résolument tout évolutioniste conséquent, qui considère que

l'évolution n'est qu'une suite indéfinie et prolongée de pas vers le progrès, vers la perfection et vers la manifestation de plus en plus éclatante de ce qu'il y a de divin dans l'être. Peut-on sérieusement admettre que, pour parvenir à ce degré suprême qui doit rapprocher la créature de l'Etre éternel et parfait, il ne reste pour l'homme, si infirme et si imparfait, qu'un seul pas à franchir, celui de la mort? Je ne le pense pas; et il faut donc admettre que la vie future doit aussi présenter le spectacle du mouvement et du tourbillon formateur. Il est même naturel de penser que cette vie d'un degré supérieur est, par cela même, caractérisée par une activité supérieure.

La logique est donc en faveur des rapprochements qui vont suivre, et sur lesquels je désire baser la recherche des conditions de l'immortalité dans la personne humaine.

Qu'est-ce qu'une personne et qu'est-ce que la personnalité ?

Je sens, en abordant une des parties les plus délicates de mon sujet, le besoin de vous renseigner sur ce que vous devez attendre de moi, afin d'adoucir des critiques méritées et de faire taire des exigences auxquelles je suis incapable de répondre.

Je ne suis point un philosophe, si l'on entend par là un homme qui s'est rompu aux analyses

DEUXIÈME CON FEREN C E

SI

psychologiques, et qui connaît le maniement des expressions techniques destinées à rendre les distinctions savantes que les maîtres ont cru devoir reconnaître dans le domaine des choses de l'esprit. Simple naturaliste qui essaie de penser, je m'exprime dans un langage de naturaliste et non de philosophe. Ma langue paraîtra sans cloute naïve, maladroite et incorrecte à ceux de mes auditeurs qui se meuvent avec aisance sur le terrain philosophique : je compte sur leur indulgence. Mon ambition est seulement d'être compris, et j'espère qu'avec un peu de bonne volonté, mes auditeurs sauront dégager le sens de mes paroles malgré leur inexpérience, et parfois même leur gaucherie.

Le naturaliste logique et impartial ne peut séparer l'être humain de la série des créatures vivantes qui raccompagnent et qui l'entourent, et en particulier des animaux. Pour lui, l'homme est un animal, l'animal le plus élevé sans cloute, et surtout celui chez lequel les facultés mentales et morales ont atteint de beaucoup le terme le plus haut qu'il nous soit possible d'observer dans la création terrestre. L'étude, aujourd'hui suffisamment avancée, de la manière dont les organismes se constituent et se sont constitués, et élevés de degré en degré depuis les termes les plus inférieurs jusqu'aux termes les plus élevés, et par con-

séquent jusqu'à l'homme, celte étude, dis-je, permet d'affirmer que c'est par l'agrégation, l'organisation et la solidarisation progressives que les organismes, d'abord simples cellules (monoplastides), se sont élevés aux rangs d'organismes pluricellulaires, d'abord composés de cellules toutes semblables entre elles et par la forme et par les fonctions (polyplastides), et plus tard de cellules plus ou moins différenciées matériellement, et appelées à des fonctions différentes et à des rôles distincts (hétéroplastides). Ainsi, tandis que l'être monocellulaire possédait dans son organisme si simple toutes les énergies et toutes les fonctionsnécessaires à la vie, l'être pluricellulaire à cellules différenciées présentait des organes distincts, formés par des groupes de cellules semblables entre elles, mais différentes de celles des autres organes : et à chacun de ces organes était dévolue spécialement une des fonctions nécessaires à la vie de l'ensemble. Tandis que la cellule unique composant l'être monocellulaire était à. la fois une cellule digérante, sécrétante, respirante, sensible, motrice, reproductrice, il y a dans le nouvel être des cellules et des organes de la respiration, de la digestion, de la sécrétion, de la sensibilité, du mouvement, des organes qui produisent les germes, etc. Ainsi donc, le nouvel être vivant, considéré dans sa constitution complexe, est un agrégat d'organes> qui

DEUXIÈME CONFE'rENCE

sont eux-mêmes des agrégats de cellules, entre lesquelles les fonctions de l'être monocellulaire primitif ont été réparties et attribuées d'une manière spéciale. Les parties de cet ensemble, d'abord identiques au début du développement embryonnaire, et rappelant ainsi l'ancêtre polycellulaire à cellules identiques, se sont différenciées suivant des directions déterminées ; mais elles ont conservé entre elles et même accru notablement les relations de cohésion, de coordination et de solidarité qui font de leur ensemble non un ramassis quelconque, non une accumulation simple, non un attroupement de cellules, mais un ensemble bien noué, une réunion solidement liée, dans laquelle il y a des relations utiles et nécessaires qui font que chacune des cellules joue un rôle plus ou moins indispensable pour la vie des autres et pour la conservation du groupe cellulaire. Ainsi donc, par des différenciations tendant au perfectionnement de tous les éléments, s'esteonstitué le groupement anatomo-physiologique, qui s'appelle un animal plus ou moins supérieur désigné comme métazoaire, par opposition au protozoaire, désignation des animaux mono ou pluricellulaires, composés ou d'une seule cellule ou de plusieurs cellules toutes semblables. Mais dans le protozoaire, monocellulaire ou pluricellulaire, se manifestent, à côté des phénomènes physiologiques proprement dits, des phénomènes

qui semblent appartenir à un autre ordre. Le protozoaire se meut suivant des directions variées ; il semble capable de choisir entre telle direction ou telle autre, il répond par des réactions vives aux provocations qui l'atteignent, il a des périodes de repos et des périodes d'activité dont il paraît luimême déterminer le commencement et la fin, etc. : de telle sorte qu'il est permis de reconnaître chez lui, à côté de ce qui est physiologique proprement dit, quelque chose de mental, un côté psychique, très rudimentaire sans doute, mais réel, et pouvant être le point de départ d'un progrès évolutif qui en dessinera plus puissamment les caractères et l'étendue .

Un protozoaire pluricellulaire, composé d'un certain nombre de cellules semblables, possède dans chacune de ces cellules cet élément psychique ; mais il y a ceci de remarquable, que les phénomènes psychiques qui en sont la manifestation, loin d'être tout à fait indépendants les uns des autres et de manifester des divergences, des antagonismes ou seulement l'indifférence réciproque, se montrent au contraire comme reliés entre eux par un certain degré de sympathie, par une sorte de concours, par une part de solidarité ; de telle sorte que, si nous avons constaté ci-dessus entre les cellules de l'agrégat une coordination physiologique, nous constatons également une

DEUXIÈME CONFÉRENCE

coordination, une solidarité psychique, c'est-à-dire un groupement harmonique et synergique des forces psychiques. Dans l'un comme dans l'autre cas, nous sommes en présence d'individualités; mais il faut faire remarquer que ce sont des individualités d'ordre inférieur. Pourquoi d'ordre inférieur? Parce que le lien qui rattache les parties les unes aux autres n'est pas tel qu'il établisse entre elles une solidarité profonde, définitive, et si nécessaire qu'on ne saurait les séparer sans compromettre ou altérer gravement la vie de l'ensemble.

Je ne puis m'étendre ici sur ce fait que la notion précise de l'individu et de l'individualité en histoire naturelle est peut-être irréalisable par sa nature même. Ceci me mènerait trop loin; et ce n'est d'ailleurs pas indispensable pour le sujet que je traite. Je dirai de l'individualité, c'est-à-dire de la nature du groupement auquel on donne généralement cette dénomination, ce qui importera à la question actuelle, renvoyant pour plus d'explications, à ce que j'en ai dit ailleurs {Essai sur la vie et la mort). Ainsi, je tiens à insister sur ce fait d'observation, que l'individualité physiologique présente des degrés très variés qui résultent de la cohésion plus ou moins considérable des éléments qui forment le groupe, de leur dépendance plus ou moins grande, de leur solidarité. Ce qui est vrai

de l'individualité physiologique peut être dit aussi de l'individualité psychique. Il y a des individualités d'ordre inférieur, dans l'un comme dans l'autre cas ; et il arrive que plusieurs cellules peuvent pendant une période de leur existence vivre clans l'union, confondre leurs rôles physiologiques, et présenter une certaine association dans leurs manifestations psychiques, et plus tard se séparer, et constituer par là autant d'individualités physiologiques et psychiques distinctes et indépendantes.

Mais, s'il y a des individualités inférieures, il y en a aussi de supérieures, et Ton peut entre celles-ci et celles-là saisir les degrés qui les relient et à travers lesquels s'est opérée l'évolution. L'évolution de l'individualité physiologique s'est opérée par la différenciation des éléments, parla division du travail, source de perfection et d'intensité des résultats, et, par-dessus tout, par rétablissement progressif d'une cohésion, d'une coordination et d'une solidarité plus complètes. L'individualité psychique s'est élevée également par des processus comparables; les facultés mentales sont devenues plus manifestes, plus actives, plus puissantes, plus variées ; leur travail a manifesté plus d'intensité, plus de perfection; mais, pardessus tout, il s'est établi entre elles des liens d'une grande puissance, une coordination de plus

DEUXIEME CONFÉRENCE

en plus complète et une cohésion remarquable. Par là s'est constituée une individualité psychique qui, de plus en plus capable de penser, de sentir et de vouloir, se connaissant de plus en plus ellemême, se préoccupant vivement de son rôle dans l'univers, et capable de se poser résolunient ces questions : Que suis-je? Que dois-je ? Que deviendrai-je? — a mérité chez l'homme le nom de personnalité.

L'être psychique humain, la personnalité humaine, au sens psychique du mot, est donc un faisceau, oui, un faisceau solidement lié, un groupe merveilleusement harmonisé, une puissante et admirable concaténation, mais un faisceau, un groupe, une être complexe. On ne saurait donc plus considérer le moi, la personnalité psychique, comme cette entité une, cette unité pure, parfaite, cette unité simple et indivisible de l'ancien spiritualisme. D'ailleurs, les maladies de ce moi, les lacunes qui peuvent s'y introduire à un moment donné, les variations qu'il peut présenter, les cas de double ou même de triple conscience si bien observés aujourd'hui, les dissociations dont la personnalité psychique se montre susceptible, etc., ne permettent guère de parler avec assurance de ce moi un et identique qui était l'article de foi le plus cher de la philosophie cousinienne, de celle qu'on nous enseignait du temps heureux de notre

jeunesse. Ce moi un, indivisible, intangible, ne pouvait être conçu au fond qu'avec un supranaturalisme mal compris, exigeant à chaque naissance d'un moi psychique, une intervention supérieure, spéciale, intervention sans antécédents accessibles aux recherches de la science, sans rapports avec les lois naturelles. Toute âme, en effet, ne pouvait être que le résultat d'une création surnaturelle, d'un souffle direct du Créateur, car, comment une âme une, simple, indivisible, pouvait-elle donner naissance à d'autres âmes, sans léguer comme germe une partie d'elle-même ? Mais l'unité simple, l'unité parfaite ne saurait se diviser et fournir des parties d'elle-même, car qui dit parties, dit complexité, composition. L'hérédité psychique n'est cependant pas contestable, et si (ce dont nous ne saurions douter) il est à cet égard des enfants qui offrent à la fois, avec les deux souches dont ils descendent, des ressemblances évidentes, il faut bien considérer leur être psychique comme formé de parties provenant d'origines différentes, comme un composé. Ainsi donc, nous ne pouvons considérer sérieusement l'être psychique comme constituant une unité pure, une unité simple : c'est un être complexe. Mais cet être complexe ou groupe psychique, comment est-il formé? Quels en sont les composants? Nous le verrons dans notre prochaine conférence.

DEUXIEME CONFÉRENCE

J ai parlé de la constitution primitive chez les métazoaires, du faisceau ou groupe psychique. Il convient d'ajouter que la formation de ce faisceau est accompagnée dans la constitution de l'organisme, de processus qui sont avec les premiers dans des relations étroites. Tandis, en effet, que chez les protozoaires on ne saurait distinguer, parmi les cellules, des cellules proprement dites, auxquelles seraient spécialement confiées les fonctions du système nerveux, et qui seraient les centres proprement dits de l'activité psychique ; chez les métazoaires, des cellules de cet ordre sont différenciées, sont mises à part, et acquièrent des caractères, des fonctions et des situations particulières. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces cellules nerveuses, plus ou moins disséminées, plus ou moins dispersées, plus ou moins faiblement associées1, chez les animaux dont l'individualité physiologique et psychique est faiblement accentuée, voient leurs liens s'accroître, leurs relations se multiplier, leur association se fortifier, leur groupement s'accentuer à mesure que l'individualisation s'affirme et s'élève. D'abord plus ou moins disséminées et éparses, puis réunies en petites masses ou ganglions séparés, distincts, reliés par des connectifs minces et longs, elles se groupent progressivement en masses plus volumineuses, plus compactes, à connectifs courts et

gros, et finissent enfin, chez les individualités supérieures (l'homme, par exemple) par revêtir la forme de grandes masses compactes, très prédominantes, où les connectifs et les cellules nerveuses s'enchevêtrent dans un lascis, dans un réseau inextricable, masses que l'on nomme centre cérébro-spinal, cerveau et moelle épinière.

Ainsi se sont constitués par un accroissement successif des masses nerveuses, par leur condensation et par leur association progressives, ces organes, sièges des phénomènes psychologiques, les centres nerveux ; et nous ne pouvons méconnaître ce parallélisme remarquable et significatif entre la coordination croissante de ces phénomènes et la coordination croissante aussi des formes matérielles, des organes qui leur correspondent.

C'est là un fait très important, qu'il me suffit pour aujourd'hui d'avoir établi, et dont je me réserve de tirer les conséquences dans les conférences suivantes.

TROISIÈME CONFÉRENCE

Le cerveau et la pensée. Le cerveau et la personnalité. De l'origine de l'esprit. Du rôle des accumulateurs dans le monde physique. dans le monde physiologique et dans

LE MONDE PSYCHIQUE. — Qu'EST-CE QUE L'ESPRIT? La VIE EST PARTOUT. L'ESPRIT EST PARTOUT. L'ESPRIT ET LES FORCES GÉNÉRALES DE LA MATIÈRE. De L' IN DÉ T E RM I jS ISME RELATIF -

Nous avons vu, clans notre dernière conférence, qu'il y a dans le degré de cohésion des individualités physique, physiologique et psychique, un parallélisme dont on ne saurait être assez frappé. A mesure que les ganglions nerveux semassent et se pénètrent, à mesure aussi les phénomènes nerveux acquièrent plus de coordination, à mesure l'être psychique manifeste plus de solidarité et de cohésion. De là à considérer l'individualité psychique comme étant entièrement le produit des deux premières, c'est-à-dire de l'individualité anatomophysiologique^de l'être matériel, il semble n'y avoir qu'un pas. L'âme, c'est-à-dire les états de con-

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