‹ Essai sur l'importance du commerce, de la navigation et de l'industrie, dans les provinces formant le royaume des Pays-Bas, depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1830Chapitre 26 sur 126 · IM · texte numérisé non relu

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temps le café n'était pas encore un objet de commerce à Anvers , et le thé ny fut connu que bien plus tard *).

Les Anversois se montrèrent jaloux de leurs pri¥iléges , et, peu endurans, ils ne les laissaient pas impunément TÎoler. En 1476 le peuple mit plusieurs de ses magistrats en prison pour quelques atteintes de ce genre; en 1564 ils s'insurgèrent contre l'empereur Charles V , qui exigeait que les bourgeois fussent à la guerre ou qu'ils rachetassent leur serrice..

Cette insurrection n'eut pas de suites graves. « En cette oc- )>casion,)> ajoute encore Guichardin, a le prince retint son » empire ; les magistrats , l'autorité^ et le peuple, la puissance )>etles armes.)»

que les magistrats démolirent 29 maisons pour étendre la seconde aile en proportion de la façade , qui est ornée de statues et surmontée d*un aigle ; ce n'est donc qa*è cette époque que cet édifice leçut son complément.

Anyers abonde d'ailleurs en beaui monumens ; le clocher de la cathédrale et le nûsaeaa même de l'église sont des chefs-d'œuvre d'architecture gothique. La citadelle que le duc d'Albe imposa aux Anversois , fut achevée en 1563 ; elle coûta à la TÎlle 400,000 florins et fut terminée en moins d'un an.

*) Je tiens d'une dame d'Anvers (dit M. Garonne) l'anecdote suivante , qu'elle m'a assuré s'être passée dans sa famille et que j'insère ici , quoiqu'un auteur spirituel l'ait déjà citée en parlant de l'Angleterre. «Un étranger fit présenta un des aïeux de cetle dame , d'une livre de thé y comme d'une chose très-rare et qu'on lui avait dit être délicieuse. L'Anversois attachait beaucoup de prix à une production qui venait d'aussi loin et qui était aussi peu connue. Sa femme et ses filles furent consultées sur le mode de préparation le plus convenable. L'aspect indiquait une plante , le parfum semblait annoncer que cette plante était d'une suavité exquise ; son état de sécheresse exigeait une liquide quelconque pour la ramener autant que possible à sa fraîcheur naturelle. Tel fnt le résultat de la délibération de famille : la livre de thé fut mise dans une petite nnrmite ; on y ajouta la quantité de beurre qui fut jugée nécessaire ; la marmite soigneusement munie de son couvercle, fut placée sur le feu ; l'action du feu ne tarda pas à devdopper davantage l'arôme du thé , et ajouta à l'impatience de la famille ; enfin lorsque le degré de cuisson eut été jugé suffisant, le thé fut versé sur un plat, et servi à l'instar d'un légume.» Cette anecdote a eu lieu en 1712. Ce fut un marchand anglais , nommé Edouard , qui à son retour du Levant , établit à Londres un café en 1652. C'est la première maison de ce genre qu'on ait ouverte en Europe.

Ce fat également en 1564 que le corps de métiers des ton« deurs de draps , creusa les remparts de la porte de Kipdopp; A. cette époque les draps anglais étaient prohibés dans tous les Pays-Bas ; néanmoins Tannée suivante les mêmes draps forent de nouveau admis à L'entrée.

La Hanse Teu tonique ou Anséatique qui, ainsi que nous l'avons fait observer, avait un comptoir à Anvei*s, dès Tannée 1315, ne fit Tacquisition de ce magnifique bâtiment qu'en 1568, connu sous le nom d! Oosterhuys , ou Ooslerlingshuys, destiné à fournir aux marchands anséa tiques un logement et des magasins convenables. Cet édifice , dont la longueur est de 250 pieds sur une largeur de 200, contenait dans ses étages supérieurs trois cents chambres , et an rez-dechaussée des salles et des magasins très-spacieux ; une grande cour servait à faciliter dans l'intérieur les opérations commerciales *).

La maison des Oosterlings était alors à Anvers le cara-t vanserail des négocians anséa tiques ; comme la maison Hessoise , qui servit de nos jours à la cavalerie , et celle du Portug^l, occupée par les pompiers^, étaient destinées à Tusage des marchands hessois et portugais.

n y avait néanmoins cette différence , que la maison Hessoise , construite aux frais de la ville , était une propriété

*) Un auteur moderne traitant du commerce de commÎMion , dit , qu'avant que lé commerce do committion fût en usage , et lortqu'Anvert 'était l'un des grandi eatrepôts de l'Europe , les villes anséatiques du Nord y avaient déjà une maison pour recevoir les négocians de ces villes qui venaient en personne avec leurs marohandlses , et qui s'en allaient avec une sorte de cérémonie en cortège , précédés de plusieurs înstmmens de musique. Ils venaient aussi avec quelque faste pour faire des ventes on des achats à la bourse d'Anvers ; institution longtemps unique en ce genre , et qui a servi ensuite de modèle à de semblables institutions. Ce n'est que dans le XVII' siècle que le commerce de commission devint d'un usage plus général en Europe.

municipale , tandis que le bâtiment des Oosterlvngs , construit ou acheté par les villes anséatiques , formait une propriété étrangère , laquelle , en vertu de traités solennels passés avec la ville et ratifiés par le souverain » devait conserver à perpétuité sa juridiction, ses franchises , et les autres immu** nités qui avaient été garanties *).

Ces établissemens étaient indispensables alors dans une aussi grande ville de commerce qu'Anvers , vu l'état arriéré de la civilisation de l'Europe et le dénuement dans lequel , à leur défaut, se seraient trouvés les marchands étrangers.

On remarquait à Anvers , à cette époque , quelques institutions sages pour ce temps, et dont T usage n'était pas généralement répandu. Deux magistrats étaient particulièrement chargés de la tutelle des orphelins, dont ils étaient les procureurs-nés.

Un tribunal pacifique, composé de quatre juges etgreffiei^, avait pour attributions spéciales d'apaiser toute injure, querelle ou inimitié entre les habitans.

Il était défendu de mendier, hors les grandes fêtes, et à certaines heures; mais les pauvres avaient quatre aumôniers qui faisaient la quête pour eux.- Le produit de cette quête s'élevait annuellement à quinze mille écus.

Un historien du temps rapporte, que la consommation du vin était énorme à cette époque à Anvers f ).

^) Au nombre de ces immuiiiiés était celle d'avoir un cimetière particulier pour ceux de ces marchands qui étaient de la religion réformée. Un ordre religieux d'Anvers était chargé de ces services funéraires. A cette époque (1568) il y avait liberté de conscience à Anvers.

'f) Nous verrons (dit M. Garonne dans une note de Sa Notice sur envers) dans le

Les doctrines de Luther excitèrent au commencement et vers le milieu du Xyi<^ siècle les commotions politiques les plus violentes, Luther mourut en 1546. Charles*Quint abdiqua en 1556; ainsi TaTénement de Philippe II au trône se rattache aux premières années de la Réforme.

Pendant tout le règne de Charles-Quint les Pays-Bas furent florissans par leur culture , l'industrie et le commerce. Anyers était durant ce règne , ainsi qu'on Ta dit avec raison, Tentrepôt du monde.

Le despotisme de Philippe II amena la décadence et la destniction du commerce de ce port *).

Les habitans d'Anvers, partageant les griefs des autres peuples des Pays-Bas, se montrèrent d'abord partisans de la confédération des nobles. La présence du Prince d'Orange

Tftbieau comparatif du commerce d'Anvers en 1560 et 1818 , que cette consommation est aujourd'hui immensément diminuée en Belgique. Ce Tableau comparatif eût été assurément bien précieux pour cet ouvrage, mais nonobstant toutes mes démarches je n*ai pu me le procurer. Il parait même qu'il n'a pas été publié , et il résulte des informations prises à cet égard chei des personnes appartenante l'administration de la ville dWnvers, que la DToticc sur Anvers , par Ji. Garonne , y est peu connue ; on n'a pu y indiquer aucun ouvrage ni une seule collection d'archives , contenant desdocumens sur l'importance du commerce de la ville dans sa plus grande splendeur. On est forcé de se contenter des chroniqueurs et de Guichardin , que nous avons cité plusieurs fois ; ce savant était neveu du fameux historien de Florence, mort à Anvers en 1589; il a donné la description des Pays-Bas et l'histoire de ce qui s'y est passé de toa temps. Cet ouvrage précieux est pour ainsi dire le seul qui fournit des données sur la célébrilé commerciale d'Anvers au XVI" siècle. M.Garonne parle plus tard d'une histoire des révolutions, du commerce et de l'industrie des Pays-Bas qu'il avait en portefeuille en 1821 , mais il ne parait point non plus qu'il ait publié une histoire sous ce titre intéressant.

*) Il y a cette similitude affligeante à observer entre Philippe II et Joseph II , que ces deux monarques , l'un pour avoir été au-dessous et l'autre au-dessus des lumières de leur siècle, allumèrent également la guerre civile dans les Pays-Bas. Rien ne prouve mieux la puissance de l'opinion, même lorsqu'elle est erronée; mais la postérité . juge suprême et impartial des peuples et des rois , réprouve la mémoire de Philippe, tandis qu'il chérit et vénère celle de Joseph. Philippe, en allumant la guerre, détruisit le commerce d'Anvers; deux siècles après, Joseph tii^ sur l'Escaat le premier coup de ranon , après une paix fort longue, afin de rétablir le commerce d'Anvers.

à Anvers n'apaisa les troubles que momentanément. Le 21 aoAt 1566, la Cathédrale et plusieurs monastères de la ville furent pillés et dévastés. Anvers resta néanmoins ao pouvoir de Philippe, mais la ville n'en fut pas moins en proie à de nouveaux malheurs.

Apres la bataille de Moock (Mai 1574) les soldats espanols, auxquels était due une solde arriérée de quatre ans *} prirent la résolution d'aller se faire payer par les Anversois: jamais pillage ne se fit plus régulièrement; deux soldats furent pendus pour avoir commis quelques larcins ; cet exemple suiBt pour contenir les autres.

La solde arriérée dut être payée par les marchands et les bourgeois; elle formait une somme considérable, qui ne put être entièrement acquittée en numéraire; l'armée insurjgée voulut bien recevoir en paiement du drap et quelques autres étoffes, pour une partie de ce qu'elle exigeait.

Deux années plus tard, la ville d'Anvers , jusque-là si riche et si florissante, fut livrée de nouveau au pillage le plus affreux qui jamais ait été commis. Nous entrerons dans quelques détails sur cette époque remarquable où s'accomplit, pour ainsi dire la destruction du commerce de ce porL

A la mort, presque subite, du gouverneur-général, don Louis deRequesens , le conseil-d'état, qui avait pris l'intérim du gouvernement, se vit contraint de déclarer les troupes espagnoles ennemies du roi et de la patrie. Mais il fallait des forces pour faire exécuter cette décision prise au nom à\\

^) On ne peut passer sous silence que le motif des fréquentes mutineries des troupes espagnoles qui eurent lieu dans les Pays-fias sous le règne de Philippe II, fut toujours le défaut de paie. Philippe , le souverain le plus riche de Tunivers , pui»(|u*tl était maître des mines du Mexique et du Pérou , alors en plein rapport , manquait toujours d'argent pour payer ses soldats.

niî. Les t-tals recouiuient au prince d'Orange, avec qui ils coDVtDrent dès lor»; des bases du traité, si connu sous le nom lie pacification de Gand , le{{iiel devint depuis la constitution fundamentale des Pays-Bas. Une partie de l'aimée espagnole, déjàcatièremont insurgée contre ses propres chefs, s'était réfugiée à Alost, au nombre de huit cent et quelques bommes; le restant de l'armée n'ayant point encore méconnu toute discipline, se trouvait du côté de Maestricbt ; on restiiit en possession des châteaux de Gand et d'Anvers. Le gouvernement ordonna le siège de ces deux forteresses ; cet sièges se poussaient avec activité, lorsque le bruit du canon se lit entendre à Alosl. La position des mutins qui s'étaient fortifiés dans cette ville , s' aggravant de jour eu jour, leur élu, Jean de Navarèse, les excite ù marcherai! secours de leurs cajnaradcs assiégés dans la ville la plus riche de l'iinivecs. L'espoir d'un immense butin fait cesser toute irrésolution de leur part; le 3 novembre 1576, ils sortent d' Alost avant la nuit; ils comptaient âtrc rendus dés le lendemain de bonne iicure à Anvers ; la nécessité de se |irocarer les bateaux nécessaires pour traverser l'Escaut , les retarda de quelques heures. Cette circonstance, qui devait noire à leur projet, leur devint favorable, en ce qu'elle donna le temps ù deux généraux Espagnols de les joindre avec 40O choraux et quelque infanterie.

Ces généraux s'étaient détachés des environs de Uacstricht, IKMir venu' engager les mutins d'Alostà se réunir â l'armée Esfiagnole, en attendant les ordres du roi relativement à l'cnécutiou du trailt!^ de la pacilicalion de Gand ; mais les mutins exigeaient avant lont que leur solde arriérée fût payée.

Frédéric Pcrronet , seigneur de Champagne, commandait iAnvers, et avait pi-0|)osé de diriger les principales forces vers la porte de secours delà citadelle, afin d'empêcher des renforts d'y entier. Si cet avis eut été suivi, les soldais d'Âlo»t et les délacfaemens qui se réunirent ù eux sur la route ,

n'eussent pu pénétrer dans la citadelle , et la garnison de la ville , secondée par les habitans , eût vraisemblablement fini par s'en rendre maître.

La totalité des troupes espagnoles était de 3,000 hommes de pied et de 500 cavaliers. Les Etats avaient envoyé au secours d'Anvers, 23 compagnies d'infanterie , 14 cornettes de cavalerie et le régiment de Wallons, commandé par le coitote d'Egmont.

Les troupes nationales étaient campées sur l'esplanade qui

sépare la ville de la citadelle, et y avaient élevé plusieurs batteries pour favoriser la tranchée.

Les mutins , à peine arrivés , demandèrent à combattre ; ils voulaient , dirent-ils , souper le soir même à Anvers on mourir.

Les troupes espagnoles furent divisées en deux coi*ps, dont l'un eut pour commandant Roméro , et l'autre l'élu Navarèse: ainsi un général espagnol marchait émule d'un chef de bandits révoltés, et cela précisément à l'époque où , on peut le dire sans exagération , Anvers était encore l'entrepôt commercial le plus riche et le mieux pourvu de l'Europe.

Les Espagnols attaquèrent avec une telle impétuosité les troupes nationales , que dès les premiers instans ils préjugèrent leur succès. Bientôt ils se rendent maîtres de la tranchée, et la ftiite des bourgeois qui s'étaient ralliés aux Allemands et aux Wallons, entraîna celle de ces troupes , qui néanmoins disputèrent le terrain en se retirant. L'infanterie espagnole fondit alors sur les fuyards ; secondée par la cavalerie , elle les pousse jusqu'à la place de l'hôtel-de-ville. Les bourgeois se rallient, et, de concert avec la garnison , font un dernier effort pour se défendre contre la furie des Espagnols. Rompus une seconde fois, ils eussent tous été exterminés sur ce nou-

veau champ de bataille , s'ils n'eussent trouvé a pénétrer dans rhôtel-de-ville et les maisons voisines. Un troisième combat s'engagea des fenêtres ; il fut défavorable aux Espagnols , mais ceux-ci avaient prévu qu'ils seraient attaqués de la sorte , ils s'étaient fait suivre par des valets munis de torches et d'artifices. L'hôtel-de-ville et les magnifiques maisons qui l'entouraient, furent incendiés, et les Espagnols restèrent maîtres de la ville. Il n'est pas de forfait (dit un historien) qui n'ait suivi cette victoire; la soif de l'or fut telle, que, malgré l'immensité du butin, tous ceux des habitans qui semblaient jouir de l'opulence, furent néanmoins torturés, dans la crainte qu'ils n'eussent cherché à soustraire au vainqueur une partie de leurs richesses.

Le pillage dura trois jours. Les soldats firent faire leurs casques, leurs cuirasses, la garde de leurs poignards et de leurs épées en or massif, dont à la vérité la couleur fut déguisée *).

Plusieurs Allemands , des Flamands, des Bourguignons et des Italiens , se réunirent aux Espagnols pour piller avec eux.

Du côté de la ville le nombre des morts s'éleva à 7000. Les Espagnols ne perdirent que 200 hommes , parmi lesquels ^trouva l'élu Navarése.

Anvers après avoir élé si complètement pillée et dévastée à deux reprises différentes , par les troupes du souverain , décria enfin sa cause et se rangea sous les bannières de la confédération.

Dès le commencement de 1580 , les Etats confédérés, as-

*} On éTalua ce pillage , dans le temps, à plus de deux millions d'écus d'or. L'écu ^'or ou réal de Charles V était taillé sur 46 au marc , et Talait environ quatre florins «t demi. Le prix du marc d'or était de 200 florins (environ 428 francs).

semblés dans la ville, y déclarèrent Philippe II déchu de tonte souveraineté. Le duc d'Aiençon fut nommé comte de Flandre et duc de Brabant.

Des troupes attendues de France étant arrivées dans les Pays-Bas, quelques gentilshommes français suggérèrent aa duc ridée de rompre les liens qui limitaient son autorité. Le duc consentit inconsidérément à une entreprise qui hâta sa mort et flétrit sa mémoire.

L'ordre fut donné aux commandans des villes de Flandre , occupées par des troupes françaises, d'y exciter au tumulte» et de profiter de cette occasion pour se rendre maîtres de ces villes. Le 16 janvier fut le jour fixé pour cet aventureux coup detat; le duc s'était réservé la conquête d'Anvers où il avait concentré ses forces.

Le lendemain 17, vers midi, sous prétexte d'aller passer en revue les troupes cantonnées à Borgerhout , ce prince sortit de la ville d'Anvers , escorté de ses gentilshommes et d'environ 400 soldats français ou suisses; 300 cavaliers avaient été mandés de Borgerhout, et l'attendaient hors de la porte de Kipdorp , sur le pont et autour des fossés. A peine eut-il franchi la porte, que, se tournant vers les siens , il leur montra la ville en leur donnant le signal de s'en emparer. Au même instant , les soldats qui l'accompagnaient tombèrent sur ceux qui gardaient la porte et les massacrèrent indistinctement ; les soldats du camp de Borgerhout entrent dans la ville en criant ville prise, ils se rendent dans les maisons, et en massacrent les habitans , qu'ils trouvent sans défense. Le pillage des maisons particulières et l'occupation de la Bourse ne laissant plus de doute sur le but de l'expédition , les habitans transportés de fureur , courent aux armes , tendent des chaînes dans les rues , et , oubliant la différence de leurs opinions religieuses ou politiques, sont tous d'avis de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Le peuple, la noblesse, les marchands , les ouvriers , tout le monde enfin s'arment ; les femmes , les enfans courent à la défense commune en lançant des fenêtres et des toits ce qui se présente sous leurs mains ; mille combats s'engagent : la fareur des bourgeois eât telle , que lorsque le plomb leur manque, ils ploient avec les dents des pièces d'or et d'argent , pour en charger leurs mousquets ; ils parviennent enfin à repousser les soldats du duc, qui, divisés par le pillage et découragés par la prise de Fervanques , leur chef, cherchent a se sauver par la porte dite Kipdorp ; mais là un obstacle insurmontable s'oppose à leur fuite ; les Suisses , envoyés par le duc, ayant trouvé fermée la porte de Kroonenbourg , par laquelle ils avaient eu ordre d'entrer , avaient fait un détour pOHr arriver par celle de Kipdorp. La foule qui fuyait leur inspirant de l'inquiétude , ils avaient présenté leurs piques afin de l'arrêter, et de pouvoir eux-mêmes entrer dans la ville. Bientôt le nombre des personnes tuées fut si considérable qa'il formait une barrière impénétrable : les cadavres amoncelés s'élevaient à la hauteur de deux hommes , et lorsque les soldats du duc , repoussés , cherchèrent à se frayer un passage, leshabitansqui les poursuivaient n'en laissèrent pas échapper un seuL

Deux cent cinquante gentilshommes et plus de douze cents soldats suisses ou français furent tués dans cette affaire; plusieurs grands de la suite du prince furent faits prisonniers ; -{Mimii les habitans il n'y eut guère que cent hommes de tués, «nais un grand nombre de blessés. Un auteur évalue a 10,000 la nombre des personnes tuées à Anvers durant ces troubles et ù 500-celui des maisons réduites en cendres et dont la valeur fat estimée à six millions de florins.

Le prince Alexandre Farnèse, duc de Parme, forma le siège d'Anvers et ferma le passage de l'Escaut par un pont qu'il fit t!Onstrnii^ sur le fleuve. Les désastres de ce siège qui dura près d'un an et les flots de sang qu'il fil couler sont assez

dépeints par rhisloire, et il nest que trop proavé que les malheurs successifs , dont nous venons de donner une légère esquisse , ôtérent à Anvers sa prépondérance mercantile.

Pour se faire une idée des pertes immenses que causa la prise d' Anvers , il ne faut que suivre les progrès du commerce et l'industrie de la Hollande et de l'Angleterre dans le siècle suivant: la plupart des accroissemens de ce genre, surrenas dans ces deux états pendant cet intervalle , sont prévenus des pertes faites par la Flandre et par le Brabant k cette époque désastreuse.

Il est certain que la liberté de conscience aurait déterminé le retour en Brabant ou en Flandre de plus de cent mille individus , qui lors du premier et du second sac d'Anvers avaient porté en Hollande leur fortune et leur industrie ; elle eût de plus empêché les émigrations qui se renouvelèrent à la suite de la prise de cette grande cité ; mais tout le monde sait qu'une marche contraire fut suivie , et la Hollande attira dès lors la pêche et la navigation de la Flandre, et c'est encore ici une époque remarquable de la décadence de l'industrie de la Flandre et du Brabant ; un tiers des manufactures passa en Angleterre , le reste reflua en Hollande.

Ce furent d'abord les Espagnols eux-mêmes qui favorisèrent l'interdiction de l'Escaut ; cette ville opulente , dît De Witt dans ses Mémoires , paraissait trop redoutable au despotisme espagnol. Voici comme il explique le fait et ses conséquences immédiates.

Lorsque le duc de Parme prit la ville d'Anvers, elle fut entièrement séparée de la mer : le roi d'Espagne négligea imprudemment de lui ouvrir l'Escaut ; voulant réduire cette ville trop puissante pour lui , et répandre le commerce sur plusieurs

autres TÎtles , employant toutes ses toi ces sur les frontières de la Gueldre et contre la France et l'Angleterre, il obligea la plupart des marchands d'Anvers de se retirer à Amsterdam , qui était déjà avant les troubles la pi^emière ville des Pays- Bas. Le rei d'£spag[ne était toute liberté de religion , et par ses guerres continuelles , il abandonnait entièrement le soin d'assurer les mers; e'est ce qui acheva l'anéantissement de tout le commerce, de la pêche et de la navigation qui s*étaient consentes en Flandre. La pêche passa entièrement à la Hollande; mais un tiers des manufactures s'établit en Angleterre , entre autres celles des serges , des damas , des bas ; comme ces métiers y étaient inconnus , ils n'étaient pas encore réduits en corps de métiers ; une autre partie s'établit dans la ville de Leyde. Le commerce de toiles se fixa à Harlem ; mais une partie des marchands de toile resta en Flandre et en Brabant ; ces mardiandises s'expédiant par terre en France et en Allemagne , sans que nous pussions l'empêcher.

Déjà en 1560, la Frise , la Hollande, la Zélande et la Flan* dre employaient à la pêche du hareng au moins 700 bâtimens. Ces bateaux allant trois fois par année à la pêche , rapportaient au moins 70 lasts chacun ; le last contenait 12 barils, et chaque baril de 8 à 900 ou 1000 harengs, s'estimait alors 10 livres de gros de 3 écus la livre , ce qui donnait un produit net de 1,470,000 écus.

Le produit de la pêche du cabillaud était eatiméà 500,000 »

Et celui du saumon à 200,000 y>

De sorte que le produit annuel de ces trois pêdies était de 2,170,000 écus.

Reportons, avant de terminer ce chapitre, nos regards sur Tome I. 13

Tétat (lu commerce de la Hollande. Il n'est pas inutile de faire observer qu'en 1552 Edouard YI , roi d'Angleterre > sapptrinia une société de négocians Allemands et Hollandais qœ les Anglais nommaient Siillard.On avait représenté an roi ique cette société avait exporté en 1551 quarante-quatre mille pièces de draps , tandis que les nationaux n'en avaient envoyé au dehors qu'onze cents pièces. La Gouvernante des Pays-Bas tâdia inn^ tilement de faire rétablir cette société dans ses anciens privilèges ; tout ce qu'elle put obtenir fut la permission de trafiquer , moyennant des droits d'entrée et de sortie très-oonsidérables et qui furent fixés par un acte du Parlement Les villes anséa tiques ayant envoyé en 1554 une ambassade en Angleterre , lors de la conclusion du mariage de Philippe arec la reine Marie , obtinrent la suppression de ces droits et la permission d'exporter une sorte de draps , dont la sortie ayait été interdite auparavant ; mais à l'avènement de la reine Elisabeth au trône d'Angleterre, le commerce de la Hollande souffrit de nouveau par les dispositions de cette princesse ; outre que les Anglais inquiétaient en général la navigation des Hollandais et particulièrement leur pécha , la reine Elisabeth avait fait doubler les droits de sortie des peaux et des laines.

Les fabriques de draps s'étaient tellement multipliées en Angleterre , qu'on a calculé en 1562 l'exportation pour les Pays-Bas à cinq millions de florins. On évalua alors tout le commerce de l'Angleterre avec les Pays-Bas à plus de douze millions par an. L'intérêt que la reine Elisabeth prit à la cause des Hollandais contre le roi d'Espagne , la porta à rétablir le cooomerce des draps anglais , dont elle avait fixé le dépôt à Embden, età renouveler le traité de commercede 1496. Quelques hostilités en interrompirent les effets en 1560. En 1573, le commerce fut remis sur l'ancien pied. La navigation et le commerce des Anglais et des Hollandais aux Indes, servirent ensuite à augmenter les objets de commerce entre la Hollande et l'Angleterre , et la supériorité que les Hollandais acquirent aux Indes dut nécessairement la leur assurer relative-

méat au commerce qu'ils t'nÎHaient avec los Auginis, et f[ni fut mis&i novissaot qu'il pouvait l'olre, durant la (rneri'p avt^n rEs|ta^iie et juiques ylts le milioii <lii dix-sepliéme siècle, ëpoquo tle l'Acte do uavif;atian.

tes Hollandais avaient on de tous temps le génie ({neniei el commerçant lU avaient su tairfl servir la pnerre à enrichir le Mtmmurce , et le roi»mcre« ù soutenir la guerre. Il estvrni qne , pour déployer les foiTos et les cpssoiire^s qu'ils avaient acqitiWB, qni devaient lenr donner un empire dans les denx Indes, et jiendant assoai louglompK le sceptit des mers, U leur fallait nécessairemeat la révolution rentre l'EsfMgno , il l'allâit que ce |>eiiple eût enfin secoué par nne gaerre ouverte contre un muitro despotique , les fei's qu'il n-arait jamais pu porter |>a(iemineii(; il fallait que ce maître îtn|>éri«iix possédât dos domaines inlinis dans les trois aali«s parlies du monde , pour ipie ce peuple pitt faii-c par la fbrcodes armes eu Afrique el dans les deux Indes , des acqnî- «ilioQs commerciales immenses que l'industrie seule n'aurait jamais pu lui procui-er . et dont la guerre faisait autant de conquêtes légitimes ; il fallait omxu'e que l'oppression fit fuir rinduslrie et le commerce des villes de Flandre e( du Brabant , MUlout, cflmrae nous venons do le voir, de Bruges et d'Anven , qui restèi-ent sou» le joug de l'Espngne, el que ce fonds «le richesse vint se réfugier en grande partie en Hollande , et fil aceroitre encore infiniment le nomhi'e de sesmanufactnt«s.

Mais À celle époque, les Hollandais iivaienl étendu ;lenr navigation et leur commerce i\-pen-prés autant qu'ils pouvaient l'elre , surtout avec la France, l'Angleterre eU'Allemagne. Leur pèche était dans un état florissant, et ilsétaient ilepuis longtemps maitres du commerce du Mord. Leurs i-elaliotts en Espagne, en l'orlugal et dans la Méditerranée, se rcirtifiatent de jour en Jour. Telle est la soui-ce d'oi^ {a Hollandaifi tirèrent les forces nécessaires poiu' ajouter A leur

commerce celui des trois autres parties du monde, pourétar blir chez eux le premier marché , le marché général de TEa* rope , et pour devenir , les armes à la main , la première nation commerçante et maritime ,. du moment même qu'ils se formèrent en république.

La liberté batave dans sa lente origine, dit Styl, a été en butte à toutes sortes de vicissitudes, comme s'il avait fallu renchatnement de plusieurs siècles pour la préparer au choc terrible, qui devait, en décidant de son sort ^ assurer soq existence à jamais. Une cause interne et générale ne cessait de lui fortifier le cœur, mais elle se trouvait affligée dans les membres par tous les maux imaginables. On . la vit tour-à-tour opprimée et protégée; attaquée avec audace, défendue avec faiblesse; triomphante par ses propres forces, mais jamais entièrement abandonnée de zélés protecteurs qui savaient se prévaloir des circonstances. On peut la comparer à ces cèdres altiers exposés sur le sommet des montagnes , aux orages et aux tempêtes , nourris par le sol où ils ont pris racine, et ne devenant qu'après une longue série d'années l'objet de l'admiration générale. Comme eux, elle fut souvent abattue par la violence des tempêtes politiques , et toujours elle se releva plus puissante par l'énergie des forces qu'elle ne devait qu'à sa vigueur naturelle. Certes, les temps que nous venons de considérer, suffisent pour voir qu'avant l'érection de la république, les principales provinces n'étaient pas , ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, aussi faibles et aussi pauvres qu'on se l'imagine ordinairement. Quoique ce soit une erreur agréable et flatteuse et qui forme un contraste saillant avec cette prospérité merveilleuse d'une autre époque, il faut cependant la réfuter et la rectifier, parce que c*est toujours une erreur.

Le nombre des villes hollandaises, l'intérêt que de tous temps les cours étrangères ont attaché à l'amitié de la Hollande et de la Zélande; leni*s traités de commerce; la

puksanoe des comtes de HoUandè , même avant qulls eusseat des possessions hors de leur patrie ; leur constante indép^idanoe de Tempire ; les secours que les princes d'une maison non-indigène tiraient de ce pays peur leurs guerres à rétranger; les sommes considérables qu'on leur accordait sans cesse; tout enfin prouve que la HoUande et la Zélande n'étaient point , à beaucoup près » de simples marais ou des refuges de pêcheurs , mais des contrées florissantes > riches en commerce, auxquelles pour ces temps-là, il ne oianquait rien pour être en grande considération auprès de» monarques les plus puissans.

Sans donc vouloir établir au juste l'époque où tes habitans des provinces du Nord ont acquis leur indépendance, ou se sont affranchis de la puissance des Comtes ,^ et ont commencé à former un état indépendant , on peut néanmoins flxer cette époque â partir de 1566,. année à laquelle nos ancêtres ont tenté de secouer à main armée ^ le joug de Philippe IL Treize années après (23 janvier 1579) la conclusion de Vunion des sept provinces réunies à assuré le triomphe complet de cette opposition à la tyrannie espagnole.

Dans cette nouvelle ère qui commence avec l'année 1579,. les Hollandais avaient déjà, ainsi que nous l'avons vu , développé autant que possible leur commerce en Europe; mais ce commerce était loin de s'étendre hors de notre hémisphère, attendu qu'il fallait, afin qu'il offrit quelqu'importance , y consacrer les voyages que les Hollandais firent sous Charles V, tant en Amérique qu^en Afrique. Il est vrai que les grandes découvertes en Amérique avaient déjà eu lieu en ce temps , et que le chemin des Indes-Orientales était trouvé par les Portugais ; mais la Hollande n'y avait pas encore participé directement , quoique ce pays se fût déjà élevé au rang des premiers entrepots et des plus grands marchés de l'Europe , que son commerce avec le Novd et TEst

florissait éminemiiieiit ainsi que ses pêcheries , hormis celle de la baleine» à laquelle on s'adonna plus tard. La Hollande était devenue alors le principal magasin de grains de r Europe, et le commerce du bois de construction s'était, par le développement progressif de la marine , élevé à une hiditeur incroyable.

Voilà , à-peu-près , le résumé de ce que nous avons dit jusqu'à présent du commerce de la Hollande , c'est la base et le point die départ de ce que nous allons développer sur ses progrès prodigieux , dans le chapitre premier du second volume, consacré à la brillante période de 15S4à 1794.

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