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PROLÉGOMÈNES — AVANT-PROPOS

que, dans les grandes lignes, l’ordre chronologique s’imposait.

Nous avons donc réparti notre sujet en cinq divisions principales correspondant à des périodes de natures diverses :

Les origines de la sécession : 1878-1912 :

Les difficultés d'établissement : 1912-1920 ;

La période d'indépendance : 1920-1927 :

La vassalisation de fait : 1927-1939 ;

L'union personnelle : 1939.

Malgré ce qu'a d’inévitablement artificiel toute rupture de la continuité historique, cette répartition ne sera pas, nous osons l’espérer, taxée d’arbitraire, car elle paraît bien rendre compte de différences sensibles dans l'orientation de la politique albanaise.

Une introduction précèdera cet ensemble, qui sera consacrée aux réalités humaines et économiques.

Dans la conclusion, nous noterons les quelques réflexions que nous aura suggérées notre examen.

Toutefois, les quatrième et cinquième parties, ne pouvant rentrér dans le cadre de la présente étude, feront l’objet d’une publication ultérieure.

Une “conclusion partielle suivra donc la troisième partie.

Gi — re Man économique : É

SE Productions ; particularités sociales ; Le AE 1e richesses.

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Les phénomènes, tant matériels que juridiques, auxquels nous allons nous attacher, seraient difficilement compréhensibles si l’on ne pouvait les relier aux réalités humaines et économiques qui les conditionnent.

Ceci est plus particulièrement vrai à deux égards : D'une part, s’il peut sembler, à première vue, que, plus que de facteurs internes, le sort de l’Albanie dut dépendre souvent des intérêts interférents des grands Etats, il n’en demeure pas moins, nous le verrons, qu'au fond les réactions albanaises eurent une part prépondérante sur les destinées du pays ; et, pour pénétrer pleinement les motifs et la signification de ces réactions, il est indispensable d’avoir une idée, même sommaire, de la race et de l’état social de la nation.

D'autre part, si les politiques mêmes des Puissances à l'égard de l’Albanie eurent parfois leurs sources dans des motifs extrinsèques, elles tirent cependant leur origine médiate des éléments géographiques et économiques du problème albanais, qui doivent donc être connus, eux aussi.

Ces explications liminaires viseront par conséquent à analyser brièvement, tant au point de vue humain qu'au point de vue naturel, le donné albanais.

$ 1. — Le milieu humain

Races :

Les quelque vingt-cinq années d'existence indépendante de l'Etat albanais, qui viennent de

s’écouler et dont nous allons faire un essai d'analvse, ne constituent, dans les siècles de la vie de cette nation, qu'une bien courte période : aussi devonsnous, dès l'abord, les situer dans la longue et brillante histoire de celte race, si antique que la question de son origine a longtemps opposé les anthropolosistes.

On a proposé au problème de la race albanaise nombre de solutions ; l'existence d’une autre Albanie dans le Caucase, le mystère où est plongé l'origine même du mot Albanie (r), la légende qui entoure l'arrivée des Albanais sur la Péninsule balkanique, ne sont pas de nature, certes, à éclaircir cette question. |

Mais il est permis, semble-t-il, de se rallier à l'opinion presque unanime que les Albanais constituent la race la plus ancienne de l'Europe du Sud- Est”

Selon les conclusions du célèbre linguiste el ethnologiste Docteur Hahn (2), qui s'est livré, sur ce point, aux recherches les plus profondes, les Tyrrhénopélasges formeraient Ja base de la population pré-hellénique de ces régions ; celte opinion, fondée notamment sur lés relations de Strabon et d'Hérodote, est historiquement la plus vraisemblable.

Il paraît donc très probable que les Albanais sont les descendants des Hlyriens et des Thraces de l'époque classique.

Quoi qu'il en soit, les populations actuelles pré-

(1) Les Albanais s'appellent eux-mêmes Skipélars, € està-dire fils des aïîgles : et leur pays Skipéria, terre des aigles. Ù pa

(oYCf. ven (Hahn: Albanesische Sludien. Iena, 1894.

sentent une dualité marquée (3), les anthropologues ont observé que celles qui sont établies au Nord du cours du Skumbi, les Guèghes, sont généralement du type brachicéphale, celles vivant au Sud, les Tosques, étant au contraire dolichocéphales dans leur ensemble.

Cette différence doit être expliquée par un plus large mélange aux Albanais du Nord d'éléments étrangers qui, à l'époque préhistorique, envahirent la contrée par le Nord et par l'Est, précisément le long de la vallée du Skumbi, par ce qui fut, plus tard, la voie Egnatienne des Romains (4) tandis que les populations du Sud auraient été relativement préservées de ces invasions par la chaîne du Pinde et les chaïînons parallèles qui se dressent entre le Pinde et la côte de l'Adriatique.

Aussi, pendant des siècles, les Skipétars ont-ils été répartis en deux districts bien distincts, le méridional connu sous le nom de Toskeria, le septentrional sous celui-de Guegaria.

(3) Nous laissons provisoirement de côté les habitants de l'Epire, extrémité méridionale de l’Albanie, dont les différends, d'ordre politique et culturel, avec le reste de la population, donneront assez l’occasion d’étudier les caractères propres dans les développements ultérieurs. Notons simplement, au passage, que les limites de l’Epire étaient déjà discutées chez les Anciens (du Glossa au Golfe d’Arta) que cette région, très profondément hellénisée et rendue fameuse par le culte de Zeus à Dodone, fut, après la victoire de Pydna en 168 sur les Macédoniens, tantôt incorporée, tantôt séparée, par l’administration impériale, de la Macédoïne. Par la suite, une évolution distincte de celle du reste des Albanais isola longtemps les Epirotes.

(4) Via Egnatia, dont un tronçon coupe l’Albanie de Durazzo à Ochrida. Partant de Rome, cette route, arrivant à Brindisi et reprenant à Durazzo, traversait les Balkans pour aboutir à Byzance ; c'était la grande voie joignant l'Occident à l'Orient.

Une description concrète et critique de l'Albanais, la meilleure, à notre connaissance, a été fournie par Gobineau qui, dans son Essai sur l'inégalité des races humaines, nous le présente en ces termes :

« Des Tlyriens appelés aujourd'hui Arnautes ou Albanais, il reste un peuple et une langue qui, bien qu'altérés, offrent plusieurs singularités saisissables. Parlons tout d’abord de l’individualité physique :

« I ne ressemble ni au Grec ni au Slave. Il n’a pas plus de rapports essentiels avec le Valaque. Des alliances nombreuses, en le rapprochant physiologiquement de ses voisins, ont altéré considérablement son type sans en faire disparaître le caractère propre. On y reconnaît, comme signes fondamentaux, une taille grande et bien proportionnée, une charpente vigoureuse, des traits accusés et un visage osseux qui, par ses Saillies et ses angles, ne rappelle pas précisément la construction du facies kalmouk, mais fait penser au système d’après lequel ce facies ‘est conçu.

« — On dirait que l’Albanais est au Mongol comme ce dernier est au Turk, surtout le Hongrois ; le nez se montre saillant, proéminent ; le menton largement et fortement carré; les lignes, belles d’ailleurs, sont rudement tracées, comme chez le Madjar, et ne reproduisent en aucune façon la délicatesse du modèle grec: Or, puisqu'il est irrécusable que le Madjar est mêlé de sang mongol: par ‘sa descendance hunnique, de même je n'hésite pas à conclure que l’Albanais est un produit analogue.

« Je dirai que les Albanais sont un peuple blanc directement mélangé de jaune... Les Illyriens ont assez noblement soutenu leur origine ariane pour n’en être pas déclarés indignes. »

Quant aux Skipétars eux-mêmes, ils n'ont pas cessé de se considérer comme les descendants des

occupants originaires de la péninsule ; c'est à ce lointain héritage qu'ils devraient les éléments singuliers de leur langue qui la distinguent si profondément du grec et des autres langues balkaniques.

Langue

Le vocabulaire actuel est très restreint, il ne comprend guère que quelque cinq mille mots, dont on ne peut compter plus de cinq cents d’origine albanaise, on leur trouve d’ailleurs des traces de connexion avec les restes de l’ancien messapien, qui a été parlé dans le talon de l'Italie méridionale.

Du reste, la dualité que nous avons déjà relevée entre les Guègues et les Tosques se retrouve dans ce domaine. Le dialecte guèghe comporte un grand nombre de mots slaves empruntés aux populations voisines, tandis que le dialecte tosque s'est au contraire assimilé des vocables grecs. Le fond commun étant d'ailleurs assez important pour que l'unité subsiste.

Ajoutons que la langue albanaïise, dans son ensemble, n'avait jamais été écrite jusqu’au x1x° siècle. La masse des populations guèghes, peu cultivée, n'éprouvait pas la nécessité du langage écrit, et les seuls éléments évolués, les membres du clergé catholique, usaient du latin.

Quant aux Tosques, en majorité orthodoxes, ils employaient uniformément le grec comme langue de culture et l’administration turque elle-même l'utilisait dans les proclamations et actes officiels destinés à l’Albanie méridionale. (5)

(5) Cf. Le document en langue française intitulé : Personnages : Albanie, les elasses et le peuple. Admiralty War Staff (Intelligence Division), Secret (op.eïit.).

PROFÉGOMÈNES — INTRODUCTION 33

Religions Ë

Trois religions eoexistént en Albanie : la catho: liqüe, Forthodoxe et la mahométane; cette dernière ayaäht le plus grand nombre de fidèles.

__ Qu'on fioüs pérmetté de donner, à titre indicätif, les chiffres foirnis par la statistique officielle

de 1921 :

Mahométans.... 584.675, approximativement 790 % Orthodoxes .... 158.215, » 19:26 Catholiques.... 88.98, » TEE Israélites. #45 35; » 0,004 %

Parmi les musulmans, d’ailleurs, il faut isoler les Bektashis très nombreux au Sud ; considérés comme des hérétiques par les musulmans sunnis, ils refusent de reconnaitre lé Sultan éomme kälife, et l’on a dit qu ‘ils constituaient une sorté de franémaçonnerie de l'Islam.

La question religieuse, du reste, n’a jamais revêtu en Albanie un caractère aigu ; un proverbe tosque n'est-il pas: « Là où est l'épée, là est la croyance », on ne péut miëux dire qué la tolérance sinon le scepticisme y ést grande.

« Bien que les différemecs de religion influent . sur la politique intéricuré da pays, pourtant les manifestations de fanatisme, si fréquentes dans lés autres pays divisés relisieusement, demeurent très rarés én Albanié. En LÉAETET. il éxisté au contraire une tolérance sen breltable, car les fidèles dés diverses religions sont souvént rapprochés par dés lién$-étroits dé parénté, de traditions et mêmé par des fêtes nationales et religieusés communes. Où a vu par exemple le clergé des trois religions visiter en commun tour à four Ia mosquée et les églises chrétiennes pour y célébrer des sérvices so-

lennels, démontrant ainsi que les sentiments de patriotisme sont au-dessus des divergences religieuses. » (6). Au demeurant, le désir d’éviter que les différences confessionnelles ne nuisent à l'unité nationale a, dès longtemps, animé les dirigeants albanais ; et déjà, dans le manifeste de la Ligue albanaise de 1877, on peut lire : « Décidons que dans notre Ligue, il n'y a plus de religion, et qu'avant tout nous sommes Albanais ».

$ 2. — Le milieu économique

Productions

Située à l'entrée de la mer Adriatique et sur sa côte orientale, l’Albanie (7) est un pays bipartite et presque essentiellement agricole. (8)

(6) In Rapport général de la Commission d'Enquête, présenté au Conseil de la Société des Nations le 12 Mai 1922... Deuxième Partie : Le Problème Albanais.

(7) L’Albanie : de 16°53’ à presque 18°4o’ de longitude Est de Paris — 39°37° à 42°30° de latitude Nord, a 265 km. de longueur ; 65 de largeur moyenne. Le seul fleuve navigable est la Boyana, qui relie Scutari à la mer.

(8) « Ses plaines côtières offrent à l’agriculture de grandes étendues de sol fertile dont on n’a su profiter jusqu'ici .que d’une façon incomplète et avec des moyens primitifs. De grandes régions, encore en partie marécageuses, pourraient, sans trop de difficultés, être consacrées à l’agriculture et fournir ainsi une zone d'activité à une population beaucoup plus considérable que l’actuelle, Il existe surtout dans le Nord de belles forêts dont les richesses seraient avantageusement exploitées dès que les besoins de la construction l’exigeront. De plus, une bonne partie de la région montagneuse se préterait admirablement aux plantations forestières. Les chutes d’eau abondent et fourniront à bon marché les forces motrices nécessäires à l’industrie. » (In Rapport général de la Commission d’Enquête.)

La partie du pays contiguë à la frontière yougoslave est montagneuse et partout peu propice aux cultures, habitée par des montagnards à l'esprit farouchement indépendant, elle présente une grande opposition avec la plaine côtière, très fertile et qui pourvoit aux besoins de la population tout entière.

Pendant la domination romaine, cette plaine de Myzeqeja avait mérité le nom de grenier de l’Empire. Les productions y sont en effet très diverses ; une énumération complète serait fastidieuse, signalons-en cependant les principales : presque toutes les céréales, le tabac, le lin, la vigne, les arbres fruitiers ; notons aussi que l’élevage y est florissant et les forêts nombreuses. Qu'on nous permette, pour fixer les idées, de citer quelques chiffres extraits de la statistique relévée en 1935-1936.

Superficie du pays : 2.793.800 ha

Surface cultivée, approximativement 12 %|

t 632.774 ha

Surface cultiväble, » 1r 05) Pâturages » 30 % 826.140 ha Forêts » 36 % 991.368 ha Terres improductives » 11 D

Sur les 12 % de terres cultivées, c’est-à-dire 330.456 ha :

AN ET COR RE NAT Sr 27500 FTOMENL NT re Là Éf 0% Papa mr A ARR CARE 6 % Vignoble ee ee. ni

Nombre d’oliviers plantés : 1.431.816

Commé conséquence de cette orientation de l'économie, la population se répartit très inégalement entre les Campagnes et les villes.

Vingt pour cent seulement de population urbaine répartie dans des villes dont aucune n'atteint 40.000 habitants. (9)

Dans les campagnes, le niveau de vie est peu élevé et les conditions d'existence des éléments ru- ‘ raux ridimentaires. Et pourtant il semble bien que le pays recèle d'importantes richesses encore inexploitées.

« Quant aux ressources: minérales, elles sont peu connues. Néanmoins, les recherches de ces dernières années ont prouvé l'existence de grandes quantités de pyrites de fer en partie cuprifères. Le lignite se trouve partout mais en couches peu épaisses. On a constaté aussi la présence d’anthracite de qualité excellente mais de quantité inconnue. 1l existe de l’asphalte en abondance, ainsi que des traces de pétrole. Il est même possible qu’il en existe des gisements exploitables. (ro)

« Enfin, il faut encore citer le minerai de chrome, l'amiante et les argiles à kaolin. En outre, la grande étendue de la côte avec ses ports naturels qui pourraient sans difficultés être aménagés favorisera le dévecoppement du commerce maritime et de la pêche. » (r1)

Particularités sociales Ce qui caractérise l’organisation sociale albanaise est un très net retard sur l’évolution générale. Après la guerre mondiale, on pouvait encore écrire :

(9) Cf. infra eod. cap. p. 38.

(xo) Cf. S. Abdalian. L'’Epire méridionale et les gisements pétrolifères. Paris, 1925 (B.N. 4° R. 489 bis/149).

(11) In Rapport général de la Commission d’'Enquête pré-

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