Deuxième Partie : Le Problème Albanais
es Les régions accidentées de l’'Albanie septentrionale et orientale difficilement accessibles à la civilisation sont peuplées de tribus d’un tempérament indépendant et volontaire dont l’organisation sociale rappelle celle des clans de la Haute Ecosse du moyen âge. Ces tribus obéissent à des chefs féodaux en grande partie héréditaires. La juridiction fondée presque entièrement sur des traditions orales y est très primitive.
« La vendetta y sévit et la Lek Dukajinit (r2) intervient non pour l'empêcher, mais seulement pour en atténuer les conséquences par une méthode rudimentaire de conciliation. Ainsi une Bessa (amnistie) a été déclarée récemment, ce qui permet d'espérer l'introduction graduelle d’une juridiction plus stable.
« En Albanie méridionale, cette organisation féodale fut partiellement détruite par les Turcs, quoique là aussi les Beys, propriétaires de terres immenses, exercent tout naturellement une influence prédominante. Il semble pourtant que leur autorité commence à être contestée par leurs vassaux. chez lesquels on peut déjà constater la naissance d’un mouvement agraire. » (13)
Plus évoluées, les populations urbaines ont une structure moins originale.
Elles sont réparties en quelques agglomérations moyennes dont nous croyons utile d'indiquer l’importance, presque chacune d’entre elles devant être
(12) Sorte de loi transmise oralement et qui reflète des principes établis, croit-on, au xv° siècle par un certain duc d'Anjou dont le nom déformé est encore reconnaissable dans le vocable qui la désigne.
(13) In Rapport général de la Commission d’Enquête du
12 Mai 1922.
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le siège d'événements que nous voudrions dès Y abord situer dans leur cadre précis.
En Albanie du Sud :
Berabi es . 15.000 habitants Valona . . ..... 9.000 »
Argyrocastro . .. 8.000 »
Libohovo RE 000 »
Kardiki 2 = L.000 »
Premeti. 51... 3.000 » à Et en Albanie du Nord
Scutari ........ 32.000 habitänts Lirana 0 01.192.000 »
Élbassan . . .... 12.000 »
Kroja Rens 7-000 »
Durazzo . . .... 6.000 » Kayaja ii erre: 000 »
Alessio CE. 0 2.3.000 »
Urbaine ou rurale, d’ailleurs, la population dans son entier se répartit en clans ou Fis ; chaque clan se gouverne lui-même selon des coutumes qui varient avec les régions.
Très généralement, trois organes y sont différenciés : le Chef ; le Conseil des Anciens ; la Réunion plénière.
Et l’on a pu dire longtemps qu'en Albanie, la
réalité ultime était la tribalité et non pas la nationalité.
Richesses :
La répartition des biens à une origine qui remonte loin dans l'histoire, qui est nécessaire pour la comprendre.
Pendant la période de domination impériale romaine, elle était assez équitable et correspondait sensiblement aux besoins et à l’activité individuels.
Mais, vers le milieu du xv° siècle, la richesse de
cette contrée, sa position suitéaique exceptionnelle attirèrent la convoitise ottomane.
Après avoir lutté à Kossovo, en Hongrie, et dans la plaine de l’Albanie centrale, les Albanais, dont le chef légendaire Skanderbeg avait maintenu quelque temps le flot de Dnvaliseur. durent s’incliner devant leurs vainqueurs. La population des montagnes néanmoins s'étant retirée sur les hauteurs difficilement accessibles, ne subit que peu leur influence.
C’est donc dans la plaine que la domination turque eut l'incidence la plus grande sur la vie économique du pays. L'installation des éléments turcs sopéra brutalement par éviction des propriétaires albanais auxquels ils se substituèrent au moins pour les terres les plus riches, tandis que l’Albanais devait exploiter pour le compte des conquérants.
Puis vint la période d’assimilation, que facilita l’absence presque totale de conviction religieuse ferme chez les populations ; les Turcs firent aisément comprendre aux Albanaïs que leur conversion à l’Islam était la seule façon de conserver leur place économique dans la société nouvelle.
Il fut notamment établi, à un moment, que la ‘ popriété foncière ne se pouvait transmetire qu'à un musulman, que ce soit entre vifs ou à cause de mort,
à titre gratuit ou onéreux.
Au début, pour tourner cette disposition, comme la propriété en Albanie était à cette époque familiale et indivise (cf. Communauté taisible du xvr° siècle du droit coutumier français), un seul des membres de la famille se convertissait et devenait en droit l'unique propriétaire. Mais cela nécessitait un accord occulte non sanctionné et, après peu de générations, les descendants du mahométan en vinrent à user de leur droit exclusif.
Rapprochés désormais par l'identité de situation économique des propriétaires tures dont, en outre, ils partageaient la religion, ils n’allaient pas tarder à constituer la classe des Beys terriens tout dévoués à l’Empire.
Le phénomène se limita néanmoins aux plaines ; dans les montagnes, où la propriété foncière n'avait qu'une importance secondaire, ce fut par l'octroi de dignités et d’offices, que les Turcs se concilièrent l'élite de la population. |
Des Albanais arrivèrent ainsi à occuper les postes les plus élevés de l'administration impériale. (14)
Mais la masse des montagnards, bien qu’accomplissant fidèlement le devoir militaire dans cette marche occidentale, gardait ses traditions, ses usages et sa langue qu'elle transmettra après la sécession aux habitants des plaines.
Ainsi donc, dans la totalité du pays, la conquête turque amena la scission én deux éléments distincts : les ralliés qui s’agrégèrent aux vainqueurs et le grand nombre, qui conserva individualité et particularisme en les payant de l’infériorité économique. Les premiers qui avaient adopté, avec la religion, les mœurs des conquérants, n'étaient plus agriculteurs et, du reste, leurs possessions, trop vastes, eussent rendu impossible l'exploitation directe.
Nombre d’entre eux, d’ailleurs, tirant la majeure partie de leurs ressources des hautes charges de l’Empire, considéraient comme négligeable le produit de leurs terres. C’est assez dire que l’absentéisme sévissait avec toutes ses fâcheuses conséquences : le tenancier qui cultivait pour un maître éloioné et qui ne disposait que d’une faible partie de
(14) Ex. Ferid Pacha Vlora de Valona, qui fut Grand- Vizir.
PROLÉGOMÈNES — INTRODUCTION 4x
la production, travaillait peu ; aussi, s’endettait-il vis-à-vis d’usuriers de profession ou de son propriétaire lui-même et, dans cette dernière hypothèse, se trouvait réduit à un quasi esclavage.
Pendant cinq siècles, cette situation se perpétua. L'infériorité économique amenait l’infériorité intellectuelle. L'issue à une situation si précaire est l'émigration qui s’accrut avec le temps pour devenir très importante aux dernières décades de la domination ottomane.
L'une des terres les plus fertiles de l’Europe était l’une des moins productives.
Le tableau suivant indiquant la répartition territoriale des principaux impôts directs liquidés en 1909-10 en Turquie d'Europe (Roumélie) est caractéristique à cet égard ; les sommes y sont exprimées en Livres turques :
Impôt Prestation Exonéra-
sur les pour tion
Provinces Foncier Patente Dimies moutons les routes militaire Constantinople. 342.326 4.728 7.023. 70.833 9.482 1.675 : Andrinople . .. 119.997 21.707 338.822 146.243 36.243 46.050 Salonique . . .. 141.079 22.884 346.149 174.635 50.835 46.670 Kossowo ...... 64.156 8.251 356.775 75.104 18.020 31.636 Monastir... 73.639 6.607 187.667 89.258 21.249 21.303 Tania cet 42.677 4.808 106.002 66.562 14.958 8.983 Soutäri d’Alba-
Hieu(to) en 9.869 686 29.332 6.597 2.434 2.197 Lotalsasrs 789.743 69.721 1.468.570 638.232 153.061 197.114
(15) À noter toutefois que la perception était impossible en Haute Albanie, partie pratiquement insoumise du Vilayet de Scutari.