PREMIÈRE PARTIE —— CHAPITRE VI
On déclarait à Paris que la Russie et la République française ne tolèreraient pas la création d’une nouvelle petite Turquie, sous la protection ‘autrichienne, ou au bénéfice de l'impérialisme italien.
C'est qu’en effet, la tension était devenue extréme ; la division de l’Europe en deux camps antagonistes, déjà consommée, rendait périlleux tout incident ; et, pourtant, le ton, de chaque côté, était, de jour en jour, plus violent.
Le journal officieux autrichien Fremdenblatt écrivait que « l’avance des Serbes en Albanie n'avait aucune raison, ni nationale, ni stratégique ». (14)
D'autre part, M. Pasitch proclamait « qu'une Albanie indépendante n’était ni souhaitable, ni possible ». (15)
En même temps qu'une semblable démarche à Belgrade, la Ballplatz faisait, le 12 Novembre, demander de la manière la plus ferme au Roi Nicolas, par le ministre d’Autriche-Hongrie à Cettioné, de s'abstenir de toute opération contre Alessio et Saint- Jean-de-Medua, demande que le souverain monténégrin déclara publiquement «nulle et vaine », et dont il ne tint aucun compte (16). Le motif de ces démarches était visiblement d'empêcher, avec l’annexion des deux ports, la possibilité pour la Serbie d'en faire des bases militaires.
Et la Russie, et l’Autriche-Hongrie, prénaient des mesures militaires exceptionnelles ; le conflit armé paraissait inévitable. (17)
(14) Vide The Times du 7 Novembre 1912.
(15) Ibid. Numéro du 9 Novembre 1912.
(16) Ibid. Numéro du 15 Novembre 1912.
(17) Ibid. Numéro du 14 Novembre 1912.
$ 4. — La Grande-Bretagne
L’attitude de la Grande-Bretagne, seule puissance non liée par des alliances étroites à un Etat ayant un intérêt actif dans la question, fut toute de conciliation, au contraire.
Alors que, déjà, se dressaient l’un contre l’autre les blocs rivaux des Empires centraux et de l’Alliance franco-russe, antagonismes immenses devant lesquels la question albanaise est elle-même submergée, au point que, tandis qu’au cours de la révolte albanaïise de 1912 qui avait abouti à la reconnaissance d'autonomie, la presse européenne, presque unanime, avait salué et mis en relief tout l'intérêt des victoires albanaises sur les Jeunes-Turcs, maintenant, au contraire, les aspirations albanaises sont présentées et considérées seulement comme une manœuvre autrichienne ; seule la Grande-Bretagne garde la mesure ; et il n’est pas excessif de dire que c’est au sang-froid du Foreign Office que l’Europe dut, en 1912, le maintien de la paix.